Archives de la famille de Polignac
empêchons-la de se séparer trop brusquement des intérêts communs. Le continent parle fort à son aise des quelques vaisseaux et du peu de soldats qu'il faudrait pour réduire le Pérou et le Mexique ; et qui les fournirait ces vaisseaux et ces soldats ? Nous sans doute. Or, pouvons-nous soutenir une guerre maritime ? et dans cette guerre même les alliés, si entreprenants, nous soutiendraient-il? L'Autriche n'est-elle pas toute anglaise, et la Russie ne ménage-t-elle pas même le cabinet de Londres, à cause des affaires d'Orient? Jouons serré, et ne soyons la dupe de personne. Nous avons Cadix et Barcelone : avec ces nantissements, l'Angleterre n'ira pas trop vite en besogne ; nous aurons le temps de voir si l'Espagne est raisonnable sur les colonies ; si elle ne l'est pas nous prendrons notre parti. Décidément, nous évacuerons l'Espagne ; nous la laisserons s^arranger avec les factions comme elle le voudra, si elle ne veut en finir sur rien : c'est ce que vous ne sauriez trop répéter à M. Saez. Et qu'il ne se repose pas sur l'idée que nous serions nous-mêmes en danger, si des troubles renaissaient en Espagne ; les ministres qui gouvernent aujourd'hui avec si peu de prudence seront certainement chassés, renversés par des soulèvements quand nous n'y serons plus. Il y va de leur intérêt personnel : qu'ils sentent au moins celui-là, s'ils ne sont pas touchés par des motifs plus nobles. Comment ! ils n'ont pas encore fait les trois choses que le simple bon sens indique et pour lesquelles il ne faut pas plus d'une séance du conseil, l'amnistie, le licenciement de l'armée et l'emprunt ! Nos affaires à nous n'avancent pas plus que les leurs. Défîez-vous, mon cher ami, de Saez ; je crains que cet homme rusé ne nous endorme par des paroles qu'il ne réalise jamais. Parlez-moi encore de ce ministre ; dites-moi ce qu'il est, quelle est sa capacité, son caractère, ses intérêts, ses passions ; ce qu'on en doit espérer, ce qu'il faut en craindre. Répondez-moi sur tous ces points :
Affaires de l'Espagne :
Colonies, amnistie, licenciement de l'armée, emprunt.
Affaires de France :
Traité d'occupation, reconnaissance de nos créances, indemnité pojjr notre commerce.
Voilà qui est clair, mon cher ami. Je vous le répète, le roi ici est très irrité, et si l'Espag-ne ne conclut pas, nous conclurons. Avertissez M. Saez du dan«^er. Je ne l'ai pas caché au duc de San-Carlos. J'ai re^u une longue lettre du général Pozzo aujourd'hui. J'y répondrai demain. Dans votre politique soyez russe. Notre ennemie naturelle, l'Autriche, est très malveillante dans ce moment. La Prusse craint la Russie, mais elle la suit. L'Angleterre voudrait nous brouiller avec la Russie surtout et nous caresse à présent : soyez poli sans confiance ; il est certain que dans l'affaire des colonies l'Angleterre est plus près de nous que les puissances continentales, parce que nos intérêts se rapprochent.
Je vous remercie de la Toison. J'étais charmé qu'on vous l'eût donnée, sans penser un moment que je pouvais le mériter. Je suis, grâce à Dieu, fort au-dessus de ces ambitions.
Tout à vous, mon cher ami.
Chateaubriand. *
1339 31 décembre 1823.
A M. Schwebel. 2
Paris, 31 décembre 1823. ^^^
J'ai reçu, Monsieur, les dépêches que Monsieur le marquis de Caraman m'avait adressées avant son départ jusques et y compris le N** 90. Elles m'ont paru pouvoir donner lieu à quelques explications que vous voudrez bien transmettre à M. de Metternich et vous pourrez à cet effet lui faire lecture de cette dépêche.
En communiquant avec confiance à l'ambassadeur du Roi la