Congrès de Vérone
~ 144 — iS64 26 janvier 1824.
Au prince de Polignac.
Paris, le 26 janvier 1824.
Prince, j'ai reçu la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser le 20 du courant et je me suis empressé de la mettre sous les yeux du Roi. Sa Majesté a vu avec peine que le cabinet de Saint-James ne croyait pas devoir entrer dans la médiation que l'Espagne demande aux puissances alliées, dans le but de pacifier les colonies américaines. Je vais vous expliquer les raisons qui nous auraient fait désirer une détermination différente de la part de la Grande-Bretagne.
La France ne prétend pas s'immiscer dans la politique des différentes cours de l'Europe. Lorsque ses intérêts essentiels ont été compromis par une révolution voisine de ses frontières, elle a pris les armes. L'Angleterre nous a désapprouvés publiquement ; nous avons répondu à des attaques peu méritées par ce langage mesuré qui convient à la raison. Nous avons montré jusque dans nos succès en Espagne ce même caractère de modération ; jamais entreprise aussi juste ne fut conduite, nous osons le dire, avec plus de générosité et de désintéressement.
Aujourd'hui, les positions sont changées : c'est l'Angleterre qui croit voir ses intérêts compromis par les événements survenus en Amérique. Si, pour défendre ses intérêts, elle pensait qu'il pourrait venir un moment où elle serait forcée de reconnaître l'indépendance des colonies espagnoles, il serait possible que nous ne partageassions pas cette conviction, mais en ferionsnous un sujet de récrimination et de plainte? Non, sans doute. Pourtant, le cas arrivant, combien la récrimination serait facile ! Si la France ne pouvait pas se mêler l'année dernière des affaires de l'Espagne, comme l'Angleterre le prétendait, pourquoi l'Angleterre aurait-elle le droit qu'elle nous contestait ? Déclarer que les colonies espagnoles sont indépendantes, contribuer ainsi
à les séparer de la métropole, ne serait-ce pas intervenir dans les affaires de la péninsule d'une manière bien autrement grave que par une expédition passagère, qui n'a servi qu'à remettre Ferdinand en possession de son autorité ?
Mais la Franco s'interdit tout ce qui blesse ; elle sait d'ailleurs qu'il y a des nécessités politiques dont elle ne se rend pas juge. C'est ce qu'elle a reconnu au Congrès de Vérone lorsque, dans une note relative aux colonies espagnoles, elle disait :
« Pour éviter de donner naissance à des rivalités et des émulations de commerce, qui pourraient entraîner des gouvernements, malgré leur volonté, dans des démarches précipitées, une mesure générale, prise en commun par les divers cabinets de l'Europe, serait la chose la plus désirable.
« 11 serait digne des puissances qui composent la grande Alliance d'examiner s'il n'y aurait pas moyen de ménager à la fois les intérêts de l'Europe, ceux de ses colonies, et ceux des nations européennes, en adoptant pour base de la négociation le principe d'une réciprocité généreuse et d'une parfaite égalité.
« Peut-être, trouverait-on, de concert avec Sa Majesté Catholique, qu'il n'est pas tout à fait impossible, pour le bien commun des gouvernements, de concilier les droits de la légitimité et les nécessités de la politique. »
Partant du même principe et raisonnant dans les intérêts de l'Angleterre, le cabinet des Tuileries pense qu'il eût été plus utile au cabinet de Saint-James d'admettre la médiation proposée par l'Espagne.
M. Canning a jugé au contraire qu'une conférence établie pour une médiation entre l'Espagne et ses colonies était inutile ou dangereuse : inutile si les membres de cette conférence étaient d'accord, dangereuse s'ils différaient de sentiments. Selon ce ministre, des conseils donnés séparément au cabinet de Madrid par les différentes cours, seraient aussi efficaces que des conseils réunis.
Dans mon opinion, Prince, ce n'est pas là le point de vue sous lequel la médiation me semble devoir être envisagée. L'Espagne
Correspondance de Chateaubriand, T. V. 10
prie les alliés de l'assister de leur influence morale et de leurs lumières, afin d'amener un arrangement entre elle et ses colonies ; elle ne demande pas de conseillers, mais des arbitres. Il paraît très probable, en effet, qu'une réunion de puissances, parmi lesquelles se serait trouvée la Grande-Bretagne, aurait pu mettre d'accord le droit et le fait, et que les deux parties n'auraient pas rejeté légèrement le jugement d'un si auguste tribunal. Quelques passages de la note espagnole ont paru choquer M. le ministre des Affaires étrangères de Sa Majesté Britannique. Cette note, à la vérité, est peu correcte, il eût été facile d'en mieux mesurer les expressions ; mais après tout, pourraiton faire un crime au cabinet de Madrid d'avoir employé les mots de rébellion et de souveraineté ? Avant que l'Espagne ait consenti à l'indépendance de ses colonies, peuL-elle faire l'abandon de sa souveraineté ? Ferdinand peut-il ne pas appeler rebelles des sujets qui déclarèrent sa déchéance à Séville ? Pendant la guerre de l'indépendance des États-Unis, l'Angleterre se servit du même langage . Elle ne cessa de parler de souveraineté et de rébellion que le jour où elle signa le traité qui d'une colonie faisait une nation nouvelle. Pour être équitable, il faut se mettre dans la position de l'Espagne ; elle ne pouvait renoncer tout d'un coup, dans une note, à ce qui doit faire pour elle l'objet de ses futures déterminations. ^
J'en dis autant du décret, très imprudent d'ailleurs, du conseil des Indes, publié au moment même où le ministère espagnol sollicitait la médiation : c'est toujours la même contestation entre le droit et le fait, droit, qui d'abord n'accorde rien au fait, pour céder ensuite, dans le cours de la médiation, ce qui doit faire la base d'un arrangement durable. Que l'Angleterre eût accepté la médiation demandée dans de pareils termes, cela n'impliquait point contradiction dans ses principes. On peut être juge dans une cause sans partager les doctrines et les opinions des parties qui plaident.
1. On verra, parle billet au prince de Polignac du 29 janvier 1824, que le premier texte portait, ici : « concessions» au lieu de « déterminations ».
Mais les autorités espagnoles parlent un différent langage. Qu'est-ce que cela fait à la demande de médiation ? Cette demande est-elle retirée ? Le gouvernement d'un pays qui sort h peine de la confusion révolutionnaire peut-il avoir la marche assurée d'un gouvernement régulier ? Urre conférence amicale établie entre les alliés pour l'affaire des colonies, n'eût-elle pas même servi à établir la cohérence dans les actes, les idées et le langage des conseils de Madrid ?
Les négociations résultant de la médiation auraient sans doute entraîné quelques longueurs ; mais en supposant que l'Angleterre, qui a si puissamment contiibué à faire triompher la légitimité de l'Europe, eût en pensée la reconnaissance de l'indépendance des colonies espagnoles, serait-il dans son intérêt de précipiter le moment de cette reconnaissance ? C'est ce qu'il convient maintenant d'examiner.
D'abord, rien ne me paraît presser la Grande-Bretagne sous le rapport du commerce : elle jouit de fait de ce qu'elle pourrait avoir de droit. Ses consuls sont dans tous les ports, ses vaisseaux abordent à tous les rivages des colonies espagnoles . Les fruits de son industrie encombrent tous les marchés des Amériques. Il est douteux que la reconnaissance politique de l'indépendance des colonies lui donnât plus de prospérité commerciale, et il est possible que cette reconnaissance trop soudaine ait de nombreux inconvénients.
Jusqu'à quel point il convient à la sûreté de la monarchie et de l'aristocratie anglaise de favoriser l'établissement de plusieurs états populaires, imbus des principes de l'égalité démocratique, c'est ce qu'on ne prétend point décider. La France a payé par un sanglant esclavage de trente années l'indépendance américaine. Lorsque entraînés par notre générosité naturelle, par une politique qui ne reposait ni sur un droit ni sur la nécessité, nous allâmes combattre pour la cause de la liberté dans les forêts du Nouveau-Monde, nous ne croyions pas élever sur nos places publiques des prisons et des échafauds. Mais, écartant les con-
sidérations de la politique morale et bornant la question aux faits existants, nous demandons si un état européen, qui prétendrait aujourd'hui reconnaître l'indépendance des colonies américaines, ne rencontrerait pas des difficultés considérables dans l'exécution de son projet.
D'abord, déclarera-t-il la guerre à la mère patrie? S'il ne le fait pas, s'il entretient auprès d'elle un représentant tandis qu'il contribue à lui faire perdre les possessions dont elle tire sa force et sa richesse, c'est une dure anomalie. Ensuite, il y a des colonies qui reconnaissent la souveraineté de l'Espagne ; il y en a d'autres où les royalistes luttent encore à main armée contre les indépendants ; d'autres enfin sont entièrement séparées de la métropole, bien qu'en proie à des factions. Ces colonies de trois sortes doivent-elles être comprises dans la même catégorie, traitées d'après le même droit politique, le même droit des gens?
Lorsque l'Amérique septentrionale se souleva contre l'Angleterre, sa position était bien différente : une population homogène, partagée en divers états, était régie par des constitutions plus ou moins républicaines, avait déjà reçu une éducation favorable à la liberté. Les Etats-Unis ne changèrent pour ainsi dire pas d'existence; ils ne firent que s'unir par un lien fédéral, et il se trouva par hasard un grand homme pour serrer ce lien.
En est-il ainsi des colonies espagnoles? Les descendants de Pizarre et de Fernand Cortès ressemblent-ils aux descendants des frères de Fenn et des puritains de Cromwelll Est-ce une seule république qu'il faut reconnaître comme celle des États- Unis, ou cinq ou six républiques dont on sait à peine le nom? L'Espagne n'a-t-elle pas porté dans ses colonies sa religion, ses mœurs, ses institutions et jusqu'à ses préjugés? De nombreuses familles espagnoles habitant l'Europe ne sont-elles pas propriétaires en Amérique ? Une population composée de blancs, de nègres libres ou esclaves, de mulâtres et d'indiens, une population disséminée dans d'immenses forêts, dans une variété infinie
de climats, va-t-elle acquérir tout à coup la science administrative et politique? Combien faudra-t-il de temps pour que ces états nouveaux pui«*sent exister par eux-mêmes, et être assez forts pour se défendre, pour faire et tenir des traités? X'avons-nous pas vu déj«\ des Empereurs succéder à des tribuns du peuple et des tribuns à des Empereurs? Les représentants des nations étrangères auront-ils des lettres de créance en blanc, qu'ils rempliront î\ volonté toutes les fois qu'un capitaine chassera un autre capitaine et qu'une tyrannie militaire prendra la place d'une république? Ces ambassadeurs auprès de l'anarchie ne compromettraient-ils pas la dignité de leurs gouvernements ? La France a mis trente années à revenir de la Convention à la légitimité, en passant par Robespierre, le Directoire et Bonaparte : les colonies espagnoles iront-elles plus vite?
Enfin l'Espagne est sans doute bien affaiblie, mais telle qu'elle est, si elle ne reconnaît pas l'indépendance de ses colonies, si d'autres puissances l'imitent en Europe, cette seule résistance passive de l'Espagne rendrait l'existence des colonies séparées extrêmement précaire, frapperait d'un vice radical leur indépendance, entretiendrait les craintes et les espérances, réveillerait dans le cœur des colons un sentiment d'affection pour la mère patrie dont on oublierait les fautes pour ne se souvenir que de sa pauvreté et de ses malheurs. De toutes ces causes sortiraient de longs troubles. Supposez que l'Angleterre, sans faire la guerre aux Etats-Unis, se fût contentée de ne pas reconnaître leur indépendance, ces états seraient-ils aujourd'hui ce qu'ils sont?
Soit donc que les colonies espagnoles doivent rester unies à leur mère patrie, sous un régime approprié à l'accroissement de leur population et au progrès de leurs lumières, soit qu'il plaise à la Providence de les détacher de leur métropole et qu'EUe les destine à augmenter sur le globe le nombre des nations libres et heureuses, dans l'un et l'autre cas, la France prendra une part sincère à leur prospérité ; mais que l'on désire améliorer
le sort des deux Amériques espàg-noles considérées comme colonies, ou que l'on souhaite l'indépendance de ces vastes pays, la médiation offerte par l'Espag^ne paraît favorable à ce double but.
L'Angleterre ne s'engagerait à rien en entrant dans la médiation proposée ; seulement elle ne refuserait pas d'entendre les raisons de la mère patrie, qui lui témoigne une confiance généreuse. Appelée à juger un différend, elle se serait décidée selon l'équité ; et si, en dernier résultat, le gouvernement espagnol eût élevé des difficultés insurmontables, le gouvernement de la Grande-Bretagne eût trouvé dans ces difficultés la sanction du parti qu'elle aurait cru devoir prendre et une raison de plus de se renfermer dans le système de ses intérêts. Si l'Angleterre au contraire prend une route isolée et que chaque puissance à son tour suive un plan particulier, nous craignons que l'Angleterre n'obtienne pas par ce moyen les avantages qu^elle espère, et que le sort des colonies espagnoles n'en soit ni plus indépendant ni plus heureux.
La France n'est pas plus disposée que la Grande-Bretagne à soutenir des théories exclusives, et à leur sacrifier les intérêts de son commerce, mais elle pense que la médiation proposée par le cabinet de Madrid pourrait conduire à une transaction salutaire ; elle verrait donc avec la plus vive satisfaction l'Angleterre revenir à ce sentiment, et travailler de concert avec ses alliés à un ouvrage digne de sa politique et de sa puissance.
Vous pouvez, Prince, communiquer cette dépêche à M. Ganning e't vous êtes autorisé à lui en laisser copie.
Agréez, Prince, la nouvelle assurance de ma haute considération.
Ghateaubriand.i
1. Archives de Polignac. — Minute aux Affaires Étrangères, Angleterre 618,f°50.
iS6d 26 janvier 1824.
Au prince de Polignac.
Paris, le 26 janvier 1824.
Je vous envoie, Prince, par ce courrier, une dépêche qui m'a coûté trois longues nuits : J'y ai mis du soin, car elle peut devenir document parlementaire ; ou si M. Canning la supprimait, en publiant d'autres papiers, je la donnerais moi-même à nos chambres. Je la lirai ici aux ambassadeurs de l'alliance. Rapprochez-vous un peu de M. Liéven ; il se plaint de votre froideur et il importe d'être bien à Pétersbourg.
M. Ganning a eu trois versions différentes sur la médiation espagnole. A vous, il vous a dit ce que vous m'avez mandé ; au chargé d'affaires d'Autriche, il a simplement dit qu'il faudrait que la médiation fut à Londres ; au G[om]te Liéven, il a dit que l'Angleterre n'était pas prête encore à reconnaître l'indépendance des colonies.
Le duc de San Carlos a la permission d'aller en mission extraordinaire à Londres, proposer à l'Angleterre des libertés de commerce pour obtenir la médiation. C'est précisément ce décret sur la liberté de commerce que nous avons demandé à Madrid, et l'Espagne veut accorder à ses ennemis ce qu'elle refuse à la France qui vient de répandre son sang et ses trésors pour elle. Vous sentez comme j'ai reçu cette proposition : le Duc ne partira pas.
Nous avons envoyé Marcellus porter à Madrid notre ultimatum. Si on nous accorde sur-le-champ ce que nous demandons, il reviendra et Talaru restera ambassadeur ; s'il n'obtient rien, il restera à Madrid chargé d'affaires et Talaru sera rappelé. Alors, il ira peut-être à Vienne, quoique je sois bien las de lui et encore plus de sa femme. Voilà les grandes affaires qui vont commencer pour vous. Je voudrais bien que Marcellus revînt. Je vous renverrais au moins pour la session du Parlement.
Je ne suis point sévère pour votre jeune homme. Si Flavigny a eu la légion d'honneur, c'est qu'il a fait la campagne de Madrid avec Tarmée auprès de la junte provisoire ; si l'Espagne lui a donné des croix, je n'en puis mais, c'est une affaire de fortune. Quant à Billing, ce que je vous ai dit de lui tombait, je crois, sur la place de 3® secrétaire que je lui ai donnée. ^
i366 28 janvier 1824.
Au duc de Laval-Montmorency.
Monsieur l'Ambassadeur,
J'ai eu soin de vous informer de la protection accordée aux catholiques de l'île de Sjra par la légation de France à Gonstantinople et par l'escadre stationnée dans les mers du Levant.
La Propagande paraît ne point apprécier assez les services qui ont été rendus à cette population ; et les notes qu'elle a adressées à la Légation de France rendent si peu de justice au commandant de notre station navale qu'on ne peut attribuer ses plaintes qu'à l'inexactitude des informations qu'elle a reçues.
J'ai l'honneur de vous envoyer une copie de ses notes, et afin que vous puissiez faire connaître au Gouvernement Pontifical combien les observations de la Propagande sont peu fondées, je joins ici un extrait des dernières lettres que la Légation de France à Gonstantinople m'a adressées sur cette affaire.
Les intérêts de l'île de Syra n'ont point été négligés ; mais il fallait que les services à lui rendre se conciliassent avec les règles de la prudence, avec les principes de la neutralité ; l'intervention habituelle de la force armée aurait peut-être compromis davantage les habitants ; et les bons offices de la Légation les ont pro-