Archives de la famille de Polignac
pris les dépenses de notre marine à Cadix, entretenue aussi sur le pied de guerre. L'occupation finira au mois de juillet ; mais il est stipulé par une clause particulière que si à cette époque les parties contractantes le désirent, l'occupation pourra être prolongée.
La modération et la raison ont été notre guide dans tous ces actes ; pourtant, nous avons été violemment calomniés. Nous demandions, dit-on, 34 millions sans titres ; nous demandions 2 millions pour quarante-cinq mille hommes, et nous n'en avions que vingt-sept mille ; et pourtant nous fournissons la preuve que nous avions prêté 34 millions, et nous avions quarante-cinq mille hommes et, déplus, notre marine en Espagne, sauf les hommes que le licenciement ordonné tous les ans par notre loi du recrutement nous a enlevés, et que nous remplaçons par de nouveaux hommes. Il fallait que nous ne parlassions pas de tout cela ; qu'avec un gouvernement représentatif nous nous présentassions aux chambres, qui, ne sachant ce qu'étaient devenus les 34 millions prêtés à l'Espagne, auraient dit justement que nous les avions mis dans notre poche, et nous auraient chassés, comme nous l'aurions très-bien mérité. Et quand on songe que toutes ces reconnaissances ne sont que nominatives, que l'Espagne ne nous payera jamais, et que nous ne demandions qu'un morceau de papier pour mettre notre budget en règle, ces cris paraissent encore bien autrement sans motifs.
Une chose plus importante que la signature de nos traités est le décret pour la liberté du commerce aux colonies espagnoles, que j'ai enfin obtenu, après bien des sollicitations : je vous en envoie la copie, en vous en faisant remarquer les principaux avantages, dans ma lettre officielle. 11 faudrait maintenant que l'Angleterre avoue, si elle se hâte de reconnaître l'indépendance des Amériques espagnoles, qu'elle veut des révolutions ; car elle ne peut plus argumenter des intérêts de son commerce.
La demande en médiation, que j'ai également obtenue de l'Espagne, est restée sans effet pour le moment ; car il m'aurait
paru de la dernière imprudence d'avoir ici des conférences sur cette immense question, TAng^leterre refusant d'y participer. Nous aurions justifié toutes les résolutions de M. Ganninj^ ; sous prétexte que les puissances continentales s'occupaient des colonies, il se serait hâté de reconnaître Tindépendance, et nous aurions ainsi précipité les colonies dans les bras de TAngleterre en voulant les sauver. M. Canning a fait entendre, ainsi que le président des Etats-Unis, qu'il niait aux puissances du continent le droit d'intervenir à main armée dans les affaires des colonies. Que cette déclaration soit fondée en justice ou qu'elle ne le soit pas, qu'elle soit ou non téméraire, il en résulte que c'est delà guerre dont il s'agit, si l'Europe veut intervenir. Or toute l'Europe veutelle faire la guerre à l'Angleterre ? Non pas certainement l'Autriche ; la Prusse n'y a aucun intérêt : il est donc clair que la Russie et la France restent seules sur le champ de bataille. Elles suffisent à tout, j'en conviens ; mais il faut éviter tout ce qu'on peut éviter, faire tout ce que la modération, la raison, la prudence réclament avant d'en venir à tirer l'épée. C'est pour cela que j'ai trouvé qu'il fallait traîner en longueur sur la question de la médiation, éloignerles conférences, essayer par tous les moyens de ramener l'Angleterre à ses vrais intérêts et à des idées plus justes. Je n'en désespère pas, depuis le décret sur la liberté du commerce : c'est à quoi nous devons tous travailler de concert et avec activité.
Pour en finir de l'Espagne, le ministère actuel a contre lui le clergé : mais il paraît assez sage pour le pays. Nous espérions le décret de l'amnistie. Ce décret sera sans doute mal fait, car en Espagne tout est passion ; mais enfin il ira tellement quellement. Au reste, faute d'argent et par mille autres raisons, la Péninsule est dans la plus profonde anarchie, anarchie qui toutefois ne tuera pas ce malheureux peuple, accoutumé à vivre sans administration depuis deux siècles.
Chateaubriand. ^