Archives de Villèle
Si l'Ang-leterre reconnaît Findépendance des colonies, la reconnaîtrions-nous ?
Oui, mais encore que de précautions à prendre ! Songez à notre position continentale. Sans doute, la Russie ne nous fera pas pour cela la guerre, mais elle s'agitera, elle menacera ; elle est déjà devenue hargneuse et rude. Nous avons besoin de paix pour notre intérieur et nos finances : un mouvement politique pourrait nous précipiter.
Vous êtes en Angleterre ; vous voyez déjà la question sous le rapport de nos intérêts seuls et de la bonne intelligence avec le pays que vous habitez ; mais nous ne sommes pas libres dans nos mouvements, et voilà comment toute notre habileté consiste à gagner du temps, à attendre les événements, à empêcher que l'Angleterre ne reconnaisse trop vite l'indépendance de manière que nous n'eussions pas encore adouci la Russie et mené l'affaire au but des négociations. Je viens de faire un pas immense, et dont j'attends avec une sorte d'inquiétude l'effet à Pétersbourg : j'ai déclaré que la France ne pourrait avoir de conférences sur l'affaire particulière des colonies, tant que l'Angleterre refuserait de prendre part à ces conférences. J'ai dit que le motif de la France pour ce refus était que des conférences entre la Russie, l'Autriche, la Prusse et la France auraient pour résultat de forcer l'Angleterre à reconnaître immédiatement l'indépendance des colonies. Retranché dans cette position, je suis très fort ; mais je ne donne pas la véritable raison du refus, c'est que nous ne voulons pas que l'alliance nous oblige à prendre l'engagement dans des conférences que nous ne reconnaîtrons Jamais l'indépendance des colonies.
Voilà, noble Prince, tout notre secret, et l'embarras de notre position. Ce qui, selon moi, pourrait nous arriver de plus heureux, et ce qui nous tirerait d'affaire, c'est que l'Espagne ellemême prît l'initiative et traitât avec ses colonies. Gela ne se peut faire qu'à Londres et je tâcherai d'y transporter la négociation. J'en désespérerais à Madrid, mais prenons encore bien garde ici.
Vous serez au fond de TalTaire, mais il ne faut pas que vous y paraissiez le moins du monde. Si l'on apprenait sur le continent que des nég^ociations sont ouvertes h Londres, et que nous y sommes pour quelque chose, cela nous attirerait des scènes violentes. J'ai parlé à M. Paëz, il n'a pas (finslrucdons ; s'il ne lui manquait que de l'argent, je lui en donnerais. Le ministère espagnol, toujours prêt à tomber, laisse le gouvernail. Tout le mal est dans l'anarchie de l'Espagne.
Vous apercevez dans tout ceci, noble Prince, une partie de nos embarras, et je suis loin de vous les dire tous. Voilà pourquoi il est bien inutile de s'agiter pour une affaire dont l'issue est hors de notre puissance. Nous luttons contre des nécessités. Tout ce que nous pouvons faire, c'est de diriger autant que possible les événements. Nous avons déjà fait beaucoup : l'Angleterre n'a pas reconnu l'indépendance, et les troubles des Amériques retarderont encore sa détermination ; nous aurons eu le courage de dire aux alliés continentaux que nous ne pouvions pas prendre parti sur les colonies; nous invitons l'Espagne à négocier ; nous allons envoyer un consul à la Havane, et de là des consuls à Porto- Rico, et des agents consulaires partout où nous pourrons. Voilà ce que nous permet notre position actuelle. Nous irons plus loin à mesure que les événements se développeront. Maintenant, vous ne vous plaindrez plus d'être dans les ténèbres. Vous connaissez tous nos secrets.
Vous avez été bien vite, noble Prince, pour M. Roth ; je vous avais parlé des secrétaires déplacés ou qui vont l'être, comme M. de Menou ; Hyde de Neuville, qui n'est pas prévenu, va grogner, et il aura raison : quoi qu'il en soit, je vous donnerai M. Roth ; mais, si je suis bien instruit, il est moins grave que vous ne le croyez. Il a la mine triste, mais le cœur gai, et je ne sais s'il fera votre affaire.
Quoiqu'il en soit, tout à vous, noble Prince.
Ghateaurrjand. *