‹ Correspondance générale (volume 3)Chapitre 94 sur 161 · Archives de Villèle · texte numérisé non relu

Archives de Villèle

Qu'est-ce que M. Canning peut craindre en acceptant la médiation? A quoi cela Tengage-t-il ? A rien du tout. Il est toujours libre de se refuser aux plans qui ne lui conviendraient pas, et il sait que de notre côté, nous sommes bien plus près des idées de l'Angleterre que des théories impraticables des alliés. Ainsi, nous marcherions avec lui ou très près de lui et nous pourrions faire pencher la balance pour des choses possibles.

Je crois que M. Canning a pris les choses trop haut. Il est à craindre qu'il ne se trouve engagé d'amour-propre à soutenir ce qu'il a dit. Dans tous les cas, s'il revenait à l'idée de prendre part à la médiation, ce ne serait probablement que quand il serait débarrassé du Parlement. Il est encore probable que le lieu des Conférences ferait un obstacle. Il ne voudrait pas Paris ; nous ne pouvons consentir à Londres. Resterait Madrid, mais, en face du peuple espagnol et des intrigues de la cour de Ferdinand, la chose est presqu'impossible. Ne pourrait-on indiquer La Haye ?

Causez donc, Noble Prince, avec M. Canning, mais sans affectation, sans aucune nuance officielle, sans écrire mutuellement ce que vous aurez dit. Nous allons envoyer des consuls à Cuba, et à Porto-Rico et nous approcher peu à peu du Mexique, en profitant du décret de Ferdinand. Ne dites rien de ceci.

Tout à vous, Noble Prince, j'espère que vous commencez à voir clair dans nos idées sur les Colonies, et à reconnaître les nécessités qui nous enchaînent de toutes parts.

Chateaubriand. ^

i4i3 3 avriH824.

A Madame Récamier.

Paris, ce 3 avril 1824.

J'ai reçu vos deux lettres du 13 et 20 mars. Je m'avoue bien

1. Publié par Chateaubriand dans le Congrès de VéroncYénûé par nous sur l'original autographe appartenant à la famille de Polignac.

coupable, j'avais promis de vous écrire, et je n'ai point écrit. Vous devez sentir tout ce que j'ai d'affaires au moment de l'ouverture des Chambres. Pardonnez-moi, et si vous souffrez, songez aussi que je souffre beaucoup.

C'est déjà bien assez que l'on ne me reproche que ma perfidie envers Mathieu. Vous savez ce qu'il en est, et ce qu'il en pense lui-même ; il a dîné hier chez moi à mes côtés. Mais un homme dans ma position devait être exposé à bien d'autres calomnies. On vous a dit que l'encens m'était monté à la tête: venez, et vous verrez ; il m'aurait fait tout un autre effet. Mon grand défaut, c'est de n'être enivré de rien ; je serais meilleur, si je pouvais prendre à quelque chose. Je ne suis pas insensible à voir la France dans un tel état de considération au dehors et de prospérité au dedans, et de penser que la gloire et le bonheur de ma patrie datent de mon entrée au ministère; mais, si vous m'ôtez cette satisfaction d'un honnête homme, il ne me reste qu'un profond ennui de ma place, de la lassitude de tout, du mépris pour les hommes beaucoup augmenté, et l'envie d'aller mourir loin du bruit, en paix et oublié dans quelque coin du monde ; voilà V effet de Vencens sur moi.

La session sera paisible, nous emporterons toutes les lois que nous désirons, à une très-grande majorité. Il y a beaucoup de talents dans la gauche : tant mieux, cela nous empêchera de dormir. Je ne crois pas que Benjamin Constant soit exclu de la Chambre. J'en serais fâché, dût-il m'appeler à la tribune. Vous rappelez- vous tout ce que je vous disais de l'avenir, et la certitude de nos triomphes ? Me suis-je trompé ? Quand vous reviendrez vous trouverez les derniers combats finis, la Chambre des Députés installée pour sept ans, et le long repos devantnous.

J'ai heureusement appris votre guérison, en apprenant votre maladie ; j'aurais été bien tourmenté.

Mon neveu Christian est parti pour Rome. Je ne lui ai point donné de lettre pour vous, parce qu'il sera longtemps en chemin. Vous l'avez déjà vu au milieu des ruines, dans un temps où vous

pensiez bien peu à moi. Gela me fait plaisir qu'un peu de mon sang- et de mon nom soit auprès de vous. Revenez ; c'est mon refrain. ^

i41i 5 avril i82i.

Paris, le 5 avril 182k

M. Ganning s'est moqué de nous, noble Prince, quand il vous a remis comme un document précieux, une note qui a traîné dans toutes les gazettes. Votre réponse, si toutefois on vous en parle, est toute simple, au sujet de MM. Schamtz, La Motte et MoUien. Ce sont si peu des agents secrets que leur dépense du ministère des Affaires Étrangères : à la colonne de ces comptes, imprimés l'année dernière et présentés aux Ghambres, on lit ces mots : Services supplémentaires (note 8). Les deux commissions qui ont été envoyées dans le continent méridional de V Amérique .

Dans mon discours de l'année dernière, vous verrez ce que je disais hautement à la tribune : le passage est souligné. Soyez donc sans vergogne ; avouez un fait très avouable : nous avons voulu connaître l'état des colonies espagnoles pour pouvoir prendre notre parti. Nos commissaires n'ont point été adressés, comme ceux de l'Angleterre, aux autorités quelconques du pays, parce que ces autorités, jusqu'à ce qu'elles aient été politiquement reconnues, n'existent pas pour nous. Nos commissaires ont été de simples voyageurs protégés par le droit des gens, qui n'avaient point d'intentions secrètes, qui n'étaient chargés que de parcourir le pays, voir par leurs yeux un état de choses sur lequel on fait tant de versions diverses, et d'en rendre compte, de manière à mettre le gouvernement français à même déjuger la question. Rien de si simple et de si peu caché que tout cela.

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