Allusion à un ouvrage projeté par Guéneau de Mussy
2. La place Louis XV, où demeurait M"** de Vintimille. Chateaubriand devait lui-même y demeurer bientôt.
coutume et qu'il se porte très bien. Toute la petite société, Mathieu^, M'"'' de Vintimllle, etc., rentre à Paris dans quelques semaines. Toutes les fois qu'ils m'écrivent, ils me parlent toujours de vous ; vous seriez ingrat de nous abandonner. M. de Bonald m'a écrit, il me paraît fort triste. Je ne sais quels sont ses projets, ce qu'il veut faire et ce qu'il devient. Je ne sais non plus ce que je dois lui souhaiter. Dans ce temps-ci, la conscience doit être la règle; il faut l'écouter. On peut s'en reposer sur celle de M. de Bonald.
Dites mille choses à M. Frisell, à sa carriole, à son fusil, à son grec, à tout ce qui fait le bonheur de sa vie. Mes hommages à ce qui lui appartiendra et ma tendre amitié au jeune et aimable corbeau. Ecrivez-moi à Villeneuve. -
149 8 février 1806.
A ChênedoUé.
Samedi, 8 février 1806.
Vos poulardes sont bonnes, mon cher ami, mais vos lettres et surtout votre présence vaudroient encore mieux. Quand arriverez-vous? nous vous attendons. Venez occuper le petit cabinet et jaser avec nous sur les maux de la vie. Je partirai dans le courant d'avril pour l'Espagne-^, où je resterai tout au plus deux mois. J'irai voir les antiquités mauresques ; jusque là je suis à votre service. Venez débarquer chez moi ; vous ferez grand plaisir à M*"^ de Chateaubriand, Joubert est ici. Tout le monde sera
i. Mole.
2. Sainte-Beuve Guéneau de Mussij dans Chateaubriand et son groupe^ l. II, p. 364.
3. Au lieu de ce simple voyage, il fit, comme l'on sait, le grand tour par la Grèce et par TOrient.
charmé de voua voir. Le poëme est-il fini? Quand limprimonsnous ? Je parle tous les jours de vous à M""* de Gustine. Venez donc, mon cher ami. Vous savez combien les premiers jours du printemps sont beaux à Paris et combien nous vous aimons. Mille remerciements des chapons ; nous en mangeons ce soir avec Joubert. Tout à vous. '
i5() [Du 13 au 21 juillet 1806. J
A Joubert.
Trois lettres, écrites pendant le début du voyage vers Athènes et Jérusalem :
La première écrite de Lyon, où il dit qu'à Nevers on l'a jeté dans la Loire.
La seconde, écrite à Turin, où il raconte comment il a failli être brûlé, à Lyon, et comment sa voiture aurait pu sauter avec les quatre ou cinq livres de poudre qu'il emportait : « Heureusement il ne perdit pas la tête ; ilouvrit sa voiture, y monta, saisit le paquet fatal, et trouvant que les cordons de ce paquet étaient en feu, il l'éteignit. Sans son courage et son industrie, lui, sa femme, la berline, le postillon et les chevaux étaient en l'air ! » Une demi-heure après, tout était réparé, et de là à Turin tout s'est passé le mieux du monde.
La troisième, écrite de Milan, où d'abord il se félicite d'être arrivé exactement huit jours après son départ de Paris et à la même heure. Il a déterminé sa femme à revenir aussitôt après son départ (de Venise) ; il annonce que les Joubert la verront dans un mois et qu'ils pourront l'amener avec eux à Villeneuve. Il est prêt à pleurer, dit-il, quand il songe ([u'il ne pourra pas avoir des nouvelles de ses amis. Il reconnaît qu'on est bien
i . Sainte-Beuve CMnedollà dans Chateaubriand et son tjroupe, t. II, p. 226.
insensé et même bien coupable de s'éloig^ner aussi volontairement de ceux qu'on aime et dont on est aimé. Et pourquoi ? ajoutet-il, pour aller où, il n'en sait rien. ^
i5i 26 juillet 1806.
A Madame de Talaru.
Venise, 26 juillet 1806.
Madame de Chateaubriand vous a écrit de Milan, ma chère cousine : C'est moi qui me charge aujourd'hui de vous parler pour elle et pour moi. Vous voyez que nous sommes à Venise. Je pars aprèsdemain pour Trieste, où j'ai presque, à présent, la certitude de trouver un vaisseau neutre pour le Levant. Avec quel plaisir, ma chère cousine, nous vous retrouverons après nos voyages ! Ma femme, je crois, retournera la première à Paris; et moi j'espère y être toujours dans le mois de décembre. Alors, plus de courses sur cette terre ; plus d'envie de changer de climats. J'irai habiter quelque chaumière auprès de votre château ; j'y mettrai en ordre mes barbouillages ; je tâcherai de devenir une personne sérieuse, tranquille et grave. Il y a cependant quelques sentimens en moi que je ne veux pas changer ; vous les connoissez : ils seront éternellement les mêmes, ainsi que la tendre amitié que je vous ai vouée.
Ma femme est charmée de l'Italie, où cependant elle ne voudrait pas demeurer. Elle est raisonnable, aimable, gentille ; elle dit qu'elle ne compte guère que sur vous ; elle meurt d'envie d'en être [à] la partie fixe de notre vie. Je lui jure que je ne voyagerai plus, et je tiendrai ma parole. Cette dernière excursion étoit
1. Ces trois lettres sont analysées par Joubert dans sa lettre à Madame de Vintimille en date du 8 août 1806.
absolument nécessaire pour achever mon ouvrage, et encore plus pour compléter dans mon esprit une suite d'observations et de connoissances pour lesquelles j'ai déjà tant fait de sacrifices. J'espère que vous m'avez déjà pardonné: je charge M. de T[alarul de plaider ma cause. Au reste, j'ai reçu partout des marques d'une bienveillance extrême ; j'ai trouvé ici une nouvelle traduction du Génie, et j'ai presque autant d'amis à Venise qu'à Paris.
A propos d'amis, avez-vous vu M. Joubert, M. Fontanes, Mad. de Goislin ? Mais je vous fais des questions, sans songer que je n'en recevrai pas la réponse, puisque je voyagerai vers la Grèce au moment où vous recevrez cette lettre-ci.
Adieu donc, très chère amie et très aimable cousine. Tendres souvenirs à MM. Court et Ghavana. Ma femme se joint à moi dans tout ceci, et vous prie de lui conserver votre amitié.
Ghat.
A Madame de Talaru^ rue des Saints-Pères, à Paris. ^
J59 30 juillet [1806].
A Bertin.
Trieste, 30 juillet.
Je trouve en arrivant ici, mon cher ami, un vaisseau autrichien qui part à l'instant même pour Smyrne ; il me déposera en Grète ou à Athènes, d'après les vents. Dans tous les cas, je serai, à
i. La Ruche d'Aquitaine, 1819. — Annales Romantiques, 1827-1828, p. 45. — Pailhès Chateaubriand, p. 359. — Pierre Dubois Chateaubriand inédit {Revue d' histoire littéraire de la France, janvier-mars 1911). — CoUationné par M. Max Egger.
Sinyrne même, en lieu de poursuivre ma route vers Athènes ou Jérusalem, selon les circonstances. Jusqu'à présent donc tout va bien. J'ai trouvé partout de l'intérêt et le désir de m'être utile.
A Venise, on venoit de publier une nouvelle traduction du Génie du Christianisme.
Cette Venise, si je ne me trompe, vous déplairoit autant qu'à moi. C'est une ville contre nature. On n'y peut faire un pas sans être obligé de s'embarquer, ou bien on est réduit à tourner dans d'étroits passages plus semblables à des corridors qu'à des rues. La place Saint-Marc seule, par l'ensemble plus que par la beauté des bâtimens, est fort remarquable, et mérite sa renommée. L'architecture de Venise, presque toute de Palladio^ est trop capricieuse et trop variée. Ce sont presque toujours deux, ou même trois palais bâtis les uns sur les autres
Ces fameuses gondoles, toutes noires ont l'air de bateaux qui portent des cercueils. J'ai pris la première que j'ai vue pour un mort qu'on portoit en terre.
Le ciel n'est pas notre ciel de delà l'Apennin ; point d'antiquités. Rome et Naples, mon cher ami, et un peu de Florence, voilà toute l'Italie.
Ily a cependant quelque chose de remarquable à Venise, c'est la multitude de couvens placés sur des îles et sur des écueils autour de la ville, comme ces forts et ces bastions qui défendent ailleurs les villes maritimes. L'effet de ces monumens religieux, la nuit, sur une mer paisible, est pittoresque et touchant. Il reste quelques bons tableaux de Paul Véronèse, de son frère, du Tintoret, du Bassan et du Titien. J'ai été visiter le tombeau de ce dernier. Il est aussi difficile à trouver que celui du Tasse à Rome. Pour pouvoir lire l'épitaphe, il m'a fallu, comme nous avions été obligés de le faire à Saint- Onuphre, déranger un énorme banc qui la couvre tout entière.
Je tâcherai de vous adresser quelque chose d'Athènes.
Adieu, mon cher ami ; je vous embrasse tendrement. Je vous
souhaite joie et santé. Rappelez-moi au souvenir de Madame B[ertinl. Je m'embarquerai demain matin 31. Le vent est bon. Je vous écris le 30, à onze heures du soir. Adieu, encore une fois. Vale et me ama.
De Ciiatkauhkiand. '
i53 [30 juillet 1806. J
A Joubert.
Chateaubriand parle déjà de son retour. « Il nous racontera, dit-il, dans nos foyers, à la fin de cet automne, les chosesdes pays lomtains. »
En arrivant à Trieste, le 30 juillet, il a trouvé dans le port un navire autrichien, prêt à partir pour Smyrne le lendemain, et qui semblait avoir appareillé exprès pour lui.
Aussi n'a-t-il pas douté que ce ne fût là une galanterie que lui faisait la Providence. Il Ta très chrétiennement remerciée, et s'est enfin senti content et charmé de son sort.
« Son étoile commence à l'emporter visiblement, et les prières de Saint-Sulpice - ont opéré. » '
1. Mercure de France, 16 août 1806. — Pailhès Chateaubriand, \>. 351. — Collationné par M. Max Egger.
2. « Saint-Sulpice, c'est-à-dire le séminaire, dit Joubert, fait en e(Tet tous les soirs, pour son heureux voyage, une prière à laquelle il a beaucoup de foi, depuis le vaisseau autrichien. »
A. Joubert analyse cette lettre dans sa lettre à M™'' de Vinlimille, datée du 10 août 18C6.
i54 12 août 1806.
A Madame de Chateaubriand.
Lettre écrite de Coron, en Morée. Chateaubriand dit qu'il va traverser le Péloponèse et qu'après avoir vu Sparte, Argos, l'Areadie et Athènes, son vaisseau le portera à Constantinople, d'où il reviendra en France. ^
i55 26 août 1806.
A Fauvel.
Lettre écrite à Kératia, dans laquelle Chateaubriand prie Fauvel d'envoyer un caïque le prendre à l'endroit de la côte le plus voisin de Kératia, pour le passer à Zéa. -
156 13 septembre 1806.
A M. de Baure.
Constantinople, le 13 septembre 1806.
11 faut toujours que vous soyez importuné par moi. Monsieur. Mais j'ai tant de plaisir à me rappeler à votre souvenir, que je saisis volontiers toutes les occasions de vous écrire. Eh bien! Monsieur, j'ai vu la Grèce ! J'ai visité Sparte, Argos, Mycènes, Corinthe, Athènes ; beaux noms, hélas ! et rien de plus. Athènes seule conserve quelques monuments admirables. Débarqué à Smyrne, j'ai
1. Cette lettre est résumée par M™^ de Chateaubriand elle-même dans «ne lettre à Joubert (de Raynal Les Correspondants de Joubert, p. 220).
2. Lettre analysée par Chateaubriand dans Vltinéraire de Paris à Jérusalem.
traversé le royaume d'Attale et de Grésus pour me rendre à Constantinople. Je vais partir dans quelques jours pour Jérusalem. Je toucherai, en revenant, à Alexandrie ; je jetterai, si je puis, un coup d'œil sur les pyramides, et peut-être viendrai-je finir mes courses à Malaga au pied des ruines des Maures. On voit bien des choses en quatre mois. Monsieur, car j'espère toujours être à Paris vers la fin de novembre ou dans le mois de décembre au plus tard. Je suis fort fatigué ; j ai fait une rude campagne, le pistolet à la main, sans pain, sans lit, pendant dix-neuf jours. J'ai pensé mourir en trois jours dune fièvre ardente dans un bourg de l'Attique. Grâce à Dieu, je me porte bien à présent, et l'espérance me soutient. Priez le ciel, Monsieur, de ramener sain et sauf le chevalier qui va en Terre Sainte. Quoique vous soyez un chevalier ennemi, je compte sur votre loyauté. Serait-ce trop encore exiger de votre complaisance. Monsieur, de vous prier de communiquer ce griffonnage à notre bon ami Glausel? Je voudrais bien lui écrire, mais je n'en ai pas le temps et je sais, par l'amitié et l'estime qu'il vous porte à si justes titres, qu'il sera charmé que je vous aie préféré à lui. Oh! Monsieur, que j'ai grande envie d'avoir fini mes courses sur cette terre ! que j'ai grand besoin de me reposer enfin auprès de quelques amis comme vous ! G'est trop acheter un peu de renommée, que de la payer par vingt ans de fatigues, de voyages et d'erreurs. D'autant plus que je m'aperçois qu'à chaque pas qu'on fait dans la vie on perd quelque illusion. Ne voyez jamais. Monsieur, la Grèce que dans Homère. G'est le plus sûr.
Adieu, Monsieur, jouissez en paix de votre beau talent, de votre heureux ménage, de vos beaux petits Béarnais, et croyez qu'il y a sur la terre un voyageur qui pense souvent à vous, et porte votre souvenir au bord du Jourdain et au pied des pyramides. Respectueux hommages à M™® de Baure. Je compte toujours sur 1» dîner qui m'attend à mon retour de l'Orient.'