Original autographe. — Bibliothèque d'Angers
— 2o0 — J<S\1 18 octobre J810.
A M'"^ de Staël.
Paris, le 18 octobre 1810.
Savez-vous, illustre dame, qu'il y a un certain oiseau noir qui se montre sur la mer au temps des orages? Tandis que les oies, les canards, etc., volent à terre pour se mettre à l'abri, l'oiseau noir suit le vaisseau battu du vent. Je ne sais si j'ai quelque ressemblance avec cet oiseau. Mais me voici à mon poste. En qualité d'oiseau, je ne parle pas. Je pourrais chanter un peu, mais on n'aime pas mes chants. Je me tais donc et laisse crier les prudens oisons qui ont gagné le port. Au travers de ce galimatias, vous comprendrez que j'ai pris part à vos chagrins, comme je le devais, voilà la chose importante.
Je veux vous dire un mot de votre libraire Nicolle. C'est un excellent homme qui m'a rendu mille services. Comme je vis au jour le jour, toujours en peine de mon existence du lendemain, Nicolle négocie mes billets de librairie, etc. Il se trouve dans un cruel embarras par le malheur qui vous a frappée. Il demande si vous ne seriez pas assez bonne pour lui faire rendre les 13000 francs qu'il a donnés à votre Eugène pour le manuscrit. Cela sera bien loin de le dédommager des frais de papier et d'impression. Mais il sent que vous ne lui devez rien et que tout doit venir de votre générosité. Et qui doute de la votre? Pour en être convaincu, il ne faut que compter les ingrats que vous avez faits.
Je vous écris du fond de ma retraite. J'ai une petite chaumière à trois lieues de Paris ; mais j'ai grand'peur d'être obligé de la vendre. Car une chaumière est encore trop pour moi. Si j'avais comme vous un bon château au bord du lac de Genève, je n'en sortirais jamais. Jamais le public n'aurait une seule ligne de moi. Je mettrais autant d'ardeur à me faire oublier que j'en ai follement misa me faire connaître . Et vous, chère madame, vous êtes
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peut-être malheureuse de ce qui ferait mon bonheur? Voilà le cœur humain.
Croyez, je vous en supplie, que personne ne vous est plus affectueusement dévoué que votre serviteur.
Francis. ^
JS4 7 novembre 1810.
A M"'*^ de Staël.
Le 7 novembre 1810.
Vous m'avez bien mal compris, chère dame. Vous, ne pas aimer mes chants ! Point du tout, vous les aimez beaucoup plus qu'ils ne valent. Je ne savais nullement ce que vous pensiez des Martyrs. Les ^ens dont je voulais parler sont les mêmes gens qui vous persécutent, et qui n'aiment pas plus mes ouvrages que les vôtres. Ne me croyez pas cette sotte susceptibilité, qui fait qu'on peut encore s'occuper des petites peines de l'amour-propre, quand nos amis souffrent. Pensez tout ce qu'il vous plaira des Martyrs^ ce n'est pas de cela dont il s'agit, mais de vous, et je n'ai jamais songé à mêler une querelle de vanité à vos chagrins. Chère, illustre dame, je suis bien changé ; ce que je vous ai dit sur mon souhait ardent de me taire et sur mon désir de l'oubli est une chose du fond de mon cœur. Ce n'est point l'effet d'un amourpropre qui souffre; on m'accorde plus que je ne demande. Les Martyrs* tout critiqués par ordre qu'ils l'ont été, n'en sont pas moins mon meilleur ouvrage, quoiqu'ils ne seront jamais mon ouvrage populaire, par des raisons prises de la nature de l'art et du fond du sujet. Rien ne m'aillige donc ni ne me décourage