‹ Correspondance généraleChapitre 15 sur 181 · Nullement au lieu de non dans le Mercure · texte numérisé non relu

Nullement au lieu de non dans le Mercure

véritable nature. Mais il résulte de là que nous devons découvrir dans les passions des choses que les anciens n'y voyaient pas, sans qu'on puisse attribuer ces nouvelles vues du cœur humain à une perfection croissante du génie de l'homme.

Donc, pour nous, la racine du mal est la vanité, et la racine du bien la charité ; de sorte que les passions vicieuses sont toujours un composé d'orgueil, et les passions vertueuses, un composé d'amour. Avec ces deux termes extrêmes, il n'est point de termes moyens qu'on ne trouve aisément dans l'échelle de nos passions. Le christianisme a été si loin en morale, qu'il a, pour ainsi dire, donné les abstractions ou les règles mathématiques des émotions de l'âme.

Je n'entrerai point ici, mon cher ami, dans le détail des caractères dramatiques, tels que ceux du père, de l'époux, etc. Je ne traiterai point aussi de chaque sentiment en particulier : vous verrez tout cela dans mon ouvrage. J'observerai seulement, à propos de l'amitié, en pensant à vous, que le christianisme en développe singulièrement les charmes, parce qu'il est tout en contrastes comme elle. Pour que deux hommes soient parfaits amis, ils doivent s'attirer et se repousser sans cesse par quelque endroit: il faut qu'ils aient des génies d'une même force, mais d'un genre différent ; des opinions opposées, des principes semblables ; des haines et des amours diverses, mais au fond la même dose de sensibilité ; des humeurs tranchantes, et pourtant des goûts pareils; en un mot, de grands contrastes de caractère, et de grandes harmonies de cœur.

En amour, madame de Staël a commenté Phèdre : ses observations sont fines, et l'on voit par la leçon du Scoliaste, qu'il a parfaitement entendu son texte. Mais si ce n'est que dans les siècles modernes que s'est formé ce mélange des sens et de l'âme, cette espèce d'amour dont l'amitié est la partie morale, n'est-ce pas encore au christianisme que l'on doit ce sentiment perfectionné ? N'est-ce pas lui qui, tendant sans cesse à épurer le cœur, est parvenu à répandre de la spiritualité jusque dans le penchant qui en paraissait le moins susceptible? Et combien n'en

a-t-il pas redoublé l'énergie en la contrariant dans le cœur de rhomme î Le christianisme seul a établi ces terribles combats de la chair et de l'esprit, si favorables aux grands effets dramatiques. Voyez, dans Hé loïse^ la plus fougueuse des passions luttant contre une religion menaçante. Héloïse aime, Héloïse brûle ; mais là, s'élèvent des murs glacés ; là, tout s'éteint sous des marbres insensil)les ; là, des châtiments ou des récompenses éternelles attendent sa chute ou son triomphe. Didon ne perd qu'un amant ingrat : oh ! qu'Héloïse est travaillée d'un tout autre soin ! Il faut qu'elle choisisse entre Dieu et un amant fidèle ; et qu'elle n'espère pas détourner secrètement, au profit d'Abeilard, la moindre partie de son cœur : le Dieu qu'elle sert est un Dieu jaloux, un Dieu qui veut être aimé de préférence ; il punit jusqu'à l'ombre d'une pensée, jusqu'au songe qui s'adresse à d'autres qu'à lui.

Au reste, on sent que ces cloîtres, que ces voûtes, que ces mœurs austères, en contraste avec l'amour malheureux , en doivent augmenter encore la force et la mélancolie. Je suis fâché que madame de Staël ne nous ait pas développé religieusement le système des passions. La perfectibilité n'était pas, du moins selon moi, l'instrument dont il fallait se servir pour mesurer des faiblesses. J'en aurais plutôt appelé aux erreurs mêmes de ma vie : forcé de faire l'histoire des songes, j'aurais interrogé mes songes, et si j'eusse trouvé que nos passions sont réellement plus déliées que les passions des anciens, j'en aurais seulement conclu que nous sommes plus parfaits en illusions.

Si le temps et le lieu le permettaient, mon cher ami, j'aurais bien d'autres remarques à faire sur la littérature ancienne. Je prendrais la liberté de combattre plusieurs jugements littéraires de madame de Staël. ^

1. Il y a ici, dans le Mercure, une note attribuée aux rédacteurs, et que Chateaubriand n'a pas recueillie en réimprimant la lettre. La voici : « Par « exemple, cet esprit philosophique qu'elle attribue obstinément aux « Romains, contre toute évidence. Il est vrai que, dans sa seconde édi- « lion, elle donne pour preuve de ce prétendu esprit philosophique, la

Je ne suis pas de son opinion louchant la métaphysique des anciens : leur dialectique était plus verbeuse et moins pressante que la nôtre ; mais en métaphysique, ils en savaient autant que nous.

Le genre humain a-t-il fait un pas dans les sciences morales ? non ; il avance seulement dans les sciences physiques : encore, combien il serait aisé de contester les principes de nos sciences î Certainement Aristole, avec ses dix catégories qui renfermaient toutes les forces de la pensée, était aussi savant que Bayle et Condillac en idéologie ; mais on passera éternellement d'un système à l'autre sur ces matières : tout est doute, obscurité, incertitude en métaphysique. La réputation et Tinfluence de Locke sont déjà tombées en Angleterre. Sa doctrine, qui devait prouver si clairement qu'il n'y a point d'idées innées, n'est rien moins que certaine, puisqu'elle échoue contre les vérités mathématiques qui ne peuvent jamais être entrées dans l'âme par les sens. Est-ce l'odorat, le goût, le toucher, la vue, qui ont démontré à Pythagore que, dans un triangle rectangle, le carré de l'hypoténuse est égal à la somme des carrés faits sur les deux autres côtés? Tous les arithméticiens et tous les géomètres diront à madame de Staël que les nombres et les rapports des trois dimensions de la matière sont de pures abstractions de la pensée, et que les sens, loin d'entrer pour quelque chose dans ces connaissances, en sont les plus grands ennemis. D'ailleurs, les vérités mathématiques, si j'ose le dire, sont innées en nous, par cela seul qu'elles sont éternelles. Or, si ces vérités sont éternelles, elles ne peuvent être que les émanations d'une source de vérité qui existe quelque part. Cette source de vérité ne peut être que Dieu. Donc l'idée de Dieu, dans l'esprit humain, est à son tour une idée innée ; donc

« grande vénération du peuple et du sénat pour les lois de Numa qui était « philosophe. Oh! pour cette philosophie, à la bonne heure ! mais il est vrai- « semblable que le législateur inspiré par Egérie, que l'instituteur des « prêtres Saliens, s'occupaient peu de l'analyse des facultés de l'âme. L'éru- <( dition et le raisonnement de M™^ de Staël sont d'une égale force, je leur « préfère son imagination et son esprit. »

notre âme, qui contient des vérités éternelles, est au moins une immortelle substance.

Voyez, mon cher ami, quel enchaînement de choses, et combien madame de Staël est loin d'avoir approfondi tout cela. Je serai obligé, malgré moi, de porter ici un jugement sévère. Madame de Staël, se hâtant d'élever un système, et croyant apercevoir que Rousseau avait plus pensé que Platon, et Sénèque plus que Tite-Live, s'est imaginé tenir tous les fils de l'âme et de l'intelligence humaine ; mais les esprits pédantesques, comme moi, ne sont point du tout contents de cette marche précipitée. Ils voudraient qu'on eût creusé plus avant dans le sujet ; qu'on n'eût pas été si superficiel ; et que, dans un livre où l'on fait la guerre à l'imagination et aux préjugés, dans un livre où Ton traite de la chose la plus grave du monde, la pensée de l'homme, on eût moins senti l'imagination, le goût du sophisme, et la pensée inconstante et versatile de la femme.

Vous savez, mon cher ami, ce que les philosophes nous reprochent, à nous autres gens religieux : ils disent que nous n'avons pas la tête forte. Ils lèvent les épaules de pitié quand nous leur parlons de sentiment moral. Ils demandent qu est-ce que tout cela prouve ? En vérité, je vous avouerai, à ma confusion, que je n'en sais rien moi-même ; car je n'ai jamais cherché à me démontrer mon cœur, j'ai toujours laissé ce soin à mes amis. Toutefois n'allez pas abuser de cet aveu, et me trahir auprès de la philosophie. Il faut que j'aie l'air de m'entendre, lors même que je ne m'entends pas du tout. On m'a dit, dans ma retraite, que cette manière réussissait. Mais il est bien singulier que tous ceux qui nous accablent de leur mépris pour notre défaut A' argumentation, et qui regardent nos misérables idées comme les habitués de la maison ^ oublient le fond même des choses dans le sujet qu'ils traitent; de sorte que nous sommes obligés de nous faire violence, et de penser, au péril de nos jours, contre notre tempérament religieux, pour rappeler à ces penseurs ce qu'ils auraient dû penser.

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