‹ Correspondance généraleChapitre 173 sur 181 · Félicie et Clara · texte numérisé non relu

Félicie et Clara

2. Publié incomplètement par nous, page 207, d'après Bardoux La Duchesse de Diiras^ p. 267. — Texte revisé sur l'original. — Archives du château de Maucreux.

Tout est enfin terminé. Lundi prochain 16, on met l'ouvrage à la presse. Je vais être comme un malheureux galérien pendant «inq mois à revoir le manuscrit et corriger des épreuves. La besogne est si mauvaise et si difficile que je suis obligé de prendre un secrétaire et de travailler avec lui quinze ou seize Iieures par jour ; mais enfin il faut sortir de là. Cet ouvrage imprimé je n'aurai plus rien qui entravera ma vie et selon le temps et ma destinée ou à reprendre quelque long travail ou abandonner le pays, dont je suis las plus que jamais.

Ce serait un grand honneur pour moi de causer avec ma sœur de bien des choses. Je suis encore tourmenté de bien des manières et je vois qu'il faut que je renonce absolument au repos. Je suis né sous quelque méchante étoile dans la saison des vents et au bord de la mer. J'ai désiré toute ma vie le calme, et jamais je n'ai pu l'obtenir. Tout finit heureusement dans ce inonde. Je vieillis et j'arriverai au bout de mon songe tout eomme un autre. Voilà le bon de l'affaire. Mais vous, ma sœur, vous êtes heureuse, tranquille, votre avenir est fait, vous savez ce que vous deviendrez ; vous ne courez pas les risques d'être vivante et sans tranquillité le reste de votre vie. Je radote, je m'aperçois que je fais ici une longue élégie. Ne viendrez vous pas cet hiver à Paris. Quand y viendrez vous ? les jours décroissent déjà. Le soleil s'en va, et nous aussi. Dans quelques mois l'hiver sera à Paris après quelques mois d'absence. Je m'en console s'il vous ramène. Je ne compte quitter mon désert qu'au mois de janvier à l'époque où l'Itinéraire paraîtra. Bonjour, chère sœur, croyez toujours que vous avez le frère le plus attaché et le plus dévoué qui soit au monde. Pardon, mille fois pardon d'une lettre aussi décousue. Mon cœur est tout à vous et ma tête est pleine de mille sottises. *

i. D'après roriginal autographe. — Archives du château de Maucreux.

iS'J- [Été 1810.

A la duchesse de Duras.

Dimanche.

Quelle folie ! chère sœur; M*^*' de N... sait que je l'aime, que je lui serai fidèle, que rien ne peut me détacher d'elle, qu'elle a trop fait pour moi et que j'ai trop fait pour elle pour que nous puissions jamais changer. Je n'aurois à lui reprocher que quelques injustices qui tiennent à la délicatesse de son attachement, et de ne m'avoir pas toujours cru assez sincère. Elle a jugé quelquefois ma simplicité naturelle avec un peu trop de rigueur. Mais moi, n'ai-je pas mille défauts ? Et quelles amitiés ont été d'intelligence sur tous les points et n'ont pas été exposées à quelques orages ? Sûre ainsi de moi, M^® de N... ne me défend ni de vous voir, ni de vous écrire, ni même d'aller à Ussé, avec ou sans elle. Si elle me le commandoit, sans doute elle seroit aussitôt obéie comme je vous l'ai dit cent fois. Vous ne le trouvez pas mauvais ; vous m'en estimez davantage ; cela vous apprend à compter sur moi. Je sens véritablement le prix de l'estime et de l'amitié que vous daignez m'accorder. Je ne la dédaigne pas ; je la reçois avec une reconnaissance infinie. Je vous promets en retour cette amitié de frère que vous êtes assez bonne pour me demander. Croyez que je ne manque point de parole dans toutes les choses sérieuses de la vie. Si vous voudriez être ma véritable sœur, je voudrois être aussi votre véritable frère ; vos sentimens élevés, la chaleur de vos attachemens me font croire que je serois un frère très heureux, et qui s'entendroit à merveille avec vous.

Je n'ai pu aller samedi à Paris. J'irai mardi le lendemain du jour où vous recevrez cette lettre. J'irai vous voir entre deux ou trois heures.

C'est M*^" de N. . . qui a inspiré V Abencerage ; je suis charmé

qu'il vous plaise autant. Tous les sentiments en sont dignes de vous. ^

JS^^' 8 septembre [1810].

A la duchesse de Duras.

Paris 8 septembre.

Je ne sais si vous recevrez ce mot à Montrichard, chère sœur, j'ai été obligé de venir à Paris, pour l'Itinéraire qui va passer à la censure. Je n'ai que le temps de vous dire que j'ai reçu votre bonne et aimable lettre. Je vous écrirai bientôt à Ussé, je suis toujours le plus fidèle, le plus tendre et le plus dévoué des frères.

à Madame Amédée de Duras

à Clunay par Montrichard Loir et Cher. ^

JS2' 21 [septembre 1810].

A la duchesse de Duras.

J'étois si fâché contre votre dernière petite lettre, chère sœur, que je voulois être encore longtemps sans vous écrire, mais je n'ai pu tenir à ma grande colère et je ne saurois cesser d'être la

1. Publié incomplètement par nous, p. 257, d'après Bardoux La duchesse de Duras, p. 103. — Texte revisé sur l'original autographe. — Archives du château de Maucreux.

2. D'après l'original autographe. — Archives du château de Maucreux.

créature la plus foible du monde. J'ai bien démêlé votre mouvement : vous avez trouvé ind'ujne que je ne voulusse pas vous voir quinze jours à présent pour vous voir dix mois sans qu'on ait aucune tracasserie à vous faire, surtout venant au mois d'août. Mais avez-vous une tète comme la mienne? Eh ! bien, accourez, moquez vous de tout cela : j'aurai une joie extrême à vous voir. Nous nous promènerons, nous causerons de l'avenir, nous ferons •des projets. N'est-ce pas là notre manière à tous deux? délibérer longtemps, voir toutes les faces d'un objet, et puis quand le parti est pris, aller de l'avant tête baissée. Arrivez donc, chère sœur. Quoi que nous fassions, vous aurez toujours raison avec moi, mais n'allez pas vous loger chez 0. de V., car je vous <iéclare que j'aurois une extrême répugnance à y aller.

Vqus allez dire encore que j'écris de petites lettres. Je suis au momeait de mon départ. Mardi 25 je retourne m'établir à La Vallée. J'[ai] mille choses à régler et je cours du matin au soir. Il faut donc que j'abrège mes tendresses pour vous en envoyer de longues et vives et sincères timbrées d'Antony. C'est aux champs <jue je veux penser à vous et vous aimer.

Vendredi 21.1

48^ r> octobre [1810].

A la duchesse de Duras.

Si ma sœur savait combien je me reproche de ne lui avoir pas •tîcrit, elle aimerait mon repentir autant qu'une lettre, elle aurait 4iussi bien pitié de moi si elle voyait à quel gallère je suis attaché. Je n'ai pas un moment pour respirer, je travaille quinze heures par jour et l'ouvrage a l'air de ne vouloir pas finir. Cependant je touche à la fin du second volume. Vous verrez cela avant tout le

1. D'après Toriginal autographe. — Archives du château de Maucreux.

monde, mais je n'ose et ne puis vous l'envoyer. Je ne sais si on écrit que l'ouvrage de M^ de Staël était arrêté. Vous voudriez avoir une chaumière auprès de votre frère, combien c'est aimable de penser ainsi. Et bien moi je voudrais avoir un château auprès du vôtre. Les vieux châteaux sont excellents quand on y ace qui plaît; les chaumières ne me tenteraient qu'avec la paix, l'aisance, et autre chose encore, sans qu'elles nous rappellent trop l'indigence et le malheur, mais si vous vendez jamais, donnez moi la préférence pour le voisinage; vous savez si je le mérite.

Quand comptez vous venir à Paris, je ne sais jusqu'à quelle époque de l'année mon travail me mènera, mais je vois qu'il serait possible, à la rigueur, que je fusse a peu près arrivé à Noël et même plutôt, cela s'arrange-t-il avec vos projets. Ne manquez de me répondre à ce sujet. Il n'y a encore personne à Paris. Madame de N. qui a quitté Méreville pour toujours,

elle ne compte acheter une chaumière que quand elle aura vendu le château. M^ de la Galone est bien malade. Bonjour chère sœur, je voudrais bien demeurer avec vous plus longtemps, mais il faut retourner à l'ouvrage. J'espère aussi que de longues années, s'écouleront avant que je barbouille du papier. Écrivez moi, vos lettres mêmes celles du dimanche me charment et me font supporter la triste vie que je mène.

Val de Loup, 6 octobre.

à Madame Amédée de Duras Jjssé par Azay le Rideau

Indre et Loire. "^

1. Publié très incomplètement par Bardoux La duchesse de Duras, p. 111. — Texte copié sur l'orig-inal autographe. — Archives du château de Maucreux ,

20 [octobre 1810].

À la duchesse de Duras.

i8:P Val de Loup ce samedi 20.

Les lettres de ma sœur me font toujours un plaisir extrême; elles me délassent d'un travail souvent pénible, à cause des recherches que je suis obligé de faire. Sans cela le travail m'amuseroit assez. Je suis content et j'espère que cet itinéraire aura le double intérêt d'un voyage et d'une sorte de mémoire de ma vie. Je suis fort triste en l'écrivant, parce que cela me force à me replier sur moi-même, à descendre dans mon cœur, à considérer le passé, et à craindre l'avenir. Un homme qui écrit ses mémoires a fini sa vie ; et il n'est plus que le juge et le spectateur de ce qu'il a été. Vous avez cru mal à propos cette fois que toute ma peine tenoit à un sourire. C'est une suite de réflexions très sérieuses cjue je fais.

Quand je vois que malgré tous mes efforts, je n'ai pu à l'âge où je suis acquérir un cœur dont je sois sûr, ni me créer im avenir, ni obtenir le repos de la vie intérieure, ou de la fortune, je me laisse aller malgré moi à la tristesse. Je ne sais très sérieusement ce que je deviendrai, où je finirai mes jours. Les ressources me manqueront tôt ou tard, et comme les liens qui pouvoient autrement me retenir sont à tout moment prêts à se rompre, il faudra que je remette ma vie aux hazards d'une nouvelle destinée.

J'espère que ma sœur est contente pour les prix décennaux, qui nous ont fait tant de peur. Mon étoile m'a bien servi. Trouvez-vous rien de plus honorable que de n'être pas même nommé par ces gens-là, tandis qu'ils mentionnent honorablement MM. Durieu, Fabre, Jouy et d'autres grands hommes? Ils n'ont nsé ni m'insulter, ni me couronner, et ce pauvre abbé Delille auquel ils vont accoler Gaston! Il faut qu'il copie les admirables vers de la Pitié. Fontanes et Bonald partagent avec moi l'oubli.

Dieu veuille maintenant que les journaux me laissent en paix et n'aillent pas ramener mon nom sur la scène. Voilà, chère sœur^ une bien longue lettre. Je retourne à l'Itinéraire. J'espère que vous serez contente de moi. Agréez tous les tendres sentimentsdu frère le plus dévoué. ^

iSS^' [Automne 1810.]

A la duchesse de Duras.

Paris. Ce jeudi.

Je suis dans une veine de malheurs. Je n'ai pu écrire à mai sœur quand je l'aurois voulu. Je suis à la suite de mon premier vol.[umej que la Censure retient et mutile. D'un autre [côté], je viens de faire une perte qui m'afflige. Vous n'avez pas connu sans^ doute la O^^^ Auguste d'Arenberg ? Elle est morte d'abattement sur la route de Genève. G'étoit une exellente femme qui m'aimoit beaucoup; et si j'avois quelque espérance d'une indépendance de fortune, c'étoit de ce côté. Elle étoit ma parente et elleavoit sur ma position des idées très saines. Voilà encore un songe évanoui : c'est l'histoire de tous les songes.

Je suis un peu découragé et l'avenir me tourmente. Les nouvelles persécutions qui m'attendent à l'apparition de l'Itinéraire achèveront de me faire prendre mon parti. Voilà bien des lamentations, chère sœur. Mais c'est la charge des sœurs d'écouter toutes les peines des frères. 11 y a dans votre dernière lettre ua mot qui m'a charmé ; vous parlez de ce que vous ferez cet hyver à Paris. L'espérance de vous revoir bientôt me soutient car le temps marche : voilà l'automne, et cette saison qui me plaisoit

1. Cette lettre (publiée incomplètement, page 261, d'après Bardoux L» duchesse de Du?'as, p. 113) a été revue par nous sur l'original autographe. — Archives du château de Maucreux.

tant autrefois. Mais aujourd'hui je n'ai plus que les regrets de voir tomber les feuilles et se coucher le soleil avec autant de plaisir que dans ma jeunesse, mais non pas avec les mêmes rêveries et les mêmes illusions.

Je vous écris sur un bout de papier dans un café en courant. J'attends une lettre de ma sœur à La Vallée et je baise avec tendresse ses belles mains. ^

i84^ 8 [novembre 1810].

A la duchesse de Duras.

Vous n'avez pas sujet d'être jalouse, je n'irai à Paris qu'au premier Décembre et peut être plus tard encore. Je ne vois personne, je ne sors pas de ma retraite, je travaille du matin au soir parce que je veux tinir afin de donner tout mon temps à ma sœur cet hiver et d'arranger mon avenir. Ceci est un grand et véritable adieu à la muse et peut être à la patrie. Mais ne nous affligeons pas d'avance et surtout espérons. Je ne cause point dans mes lettres ? Je ne fais que cela. Je bavarde à faire peur. Ma sœur n'a pas bonne mémoire. Je lui ai déjà dit que la Nouvelle ne serait pas dans Y Itinéraire, il n'y aura dans celui-ci que des choses raisonnables, et non de grandes folies. Vous ferez très bien de venir. On ne vit pas quand on a peur de tout. Et puis est-il bien sûr que les personnes qui vous engagent à la retraite n'ont pas d'autre motif que vos dangers. Je suis devenu d'une défiance ridicule et je crois toujours qu'on veut me tromper. Il est minuit, je suis accablé de travail et ma main est si fatiguée que je puis à peine tenir la plume. J'entends lèvent gémir dans ma petite solitude où je veille seul avec le souvenir de ma sa^ur. Je lui souhaite toute sorte de bonheur, et je mets à ses pieds ma

1 . D'après l'oiigi liai autographe. — Archives du château de Maucreux.

tendre et respectueuse amitié. J'espère encor recevoir une lettre d'elle ici.

Ce jeudi 8.1

i84^ 24 [novembre 1810].

À la duchesse de Duras.

Antony (près Chatenay).

Je serai vraisemblablement avant ma sœur à Paris, mon propriétaire demeure ici jusqu'à Noël, mais mon imprimeur désire que je me rapproche pour la fin de l'édition. Je compte bien quitter ma sollitude du 15 au 20 prochain. Je serai alors tout près de ma sœur dans la rue des Petits pères à l'hôtel ou j'ai la coutume de descendre, il est trop tard pour songer à trouver un appartement ailleurs, j'espère que ma sœur renoncera au voyage de Bruxelles et qu'une fois arrivée à Paris elle ne voudra plus nous quitter. Je ne sais pas trop comment mes affaires se passent. J'entrevois bien des orages pour moi, et certainement ma position est si mauvaise qu'il faudra absolument que j'en vienne cet hiver à une résolution. L'Itinéraire une fois publié avec encombre ou sans encombres il ne me restera plus aucune ressource, et je suis résolu à me taire ou pour toujours ou du moins pour un grand nombre d'années ; mais alors que faire et comment arranger tout cela. Ma sœur voit que beaucoup de choses agitent ma pauvre cervelle et il faut pourtant conserver au milieu de cette agitation intérieure un peu de calme pour barbouiller des choses qui m'ennuient et pour lesquelles je ne prévois que des malheurs.

Qu'importe si ma sœur est toujours bonne pour moi et si je la retrouve aussi aimable cet hiver que je l'ai laissée au prin-

1. D'après l'original autographe. — Archives du château de Maucreux.

temps. Je mets à ses pieds mon inviolable et respectueuse tendresse.

Ce 24.

A Madame Amédée de Duras a Ussé

par Azay -le- Rideau . *

A la duchesse de Duras.

Dimanche.

Ne plaisantez plus comme cela, chère sœur, et ne me dites pas qu'on vous écrit des horreurs de moi, quand vous ne pouvez pas sur le champ me montrer les lettres. Cela me laisse la tête pleine de fantômes. Au reste comme je ne dis du mal de personne, il est tout simple qu'on en dise de moi. Les méchants sont respectés. Cette plaisanterie de mon ennemie, si c'en est une, me paroit très mauvaise. Je la prie de ne pas plus s'occuper de moi que je ne m'occupe d'elle. Il y a un vieux proverbe qui dit que quand un chien se noie chacun lui Jette la pierre : c'est là mon histoire. Mais si je dois être noyé, cela ne fait pas que ceux qui m'attaquent de concert avec la police en soient plus nobles pour cela.

Dites au reste ce que vous voudrez, je renoncerai à vous voir si cela vous épouvante. Comme il n'est pas probable que je reste en France longtemps, le sacrifice sera moins douloureux pour moi. Mon exil commencera seulement plutôt.

Quant à M*'<^ de B... je suis peu content de ses tripotages. Je le lui dirai. Quant à M***^ de Ch. il faut renoncer à sa signature et même à toute signature. Je ferai comme j'ai fait jusqu'à pré-

1. D'après roriginal autographe. — Archives du château de Maucreux.

sent. Laissons tout cela. Votre lettre m'a fait beaucoup de peine. Je sais trop peu me contraindre pour vous le cacher. Mille tendres amitiés. *

iS4^ 27 [janvier 1811].

A la duchesse de Duras.

Que ma sœur est bonne et aimable ! Je l'aime tous les jours davantag^e. Elle entre si bien dans mes peines et dans mes plaisirs ! Elle me parle une langue que j'entends si bien ! Je suis réellement bien triste à présent, et depuis un mois ou deux, je tourne tout à fait aux idées noires. Je n'ai pas de sujet positif de chagrin mais l'incertitude de mon avenir me trouble et je voudrois, s'il étoit possible, sortir de cette position, qui ne m'assure jamais de lendemain. Ensuite je vois avec une vive inquiétude l'abandon où je serai dans quelques années. Toutes les amitiés que je m'étois formées se dénouent par différentes raisons, les unes parce que des places, des goûts, des fatalités éloignent de moi les personnes avec lesquelles j'étois lié ; les autres parce [que] la mort, ou le changement du sentiment ne me laissent plus rien à prétendre. Gomme d'une autre part je suis sans famille et sans aucun de ces attachemens communs qui remplissent au moins les jours, cela fait que je me trouve dans un isolement très grand ; isolement qui s'accroîtra tous les jours. Quoi qu'il en suit, aussitôt que l'Itinéraire sera imprimé, il faudra bien que j'en vienne à ma résolution. Car cette position ne peut être longtemps prolongée ; et alors, si ma sœur est à Paris, nous causerons de ce que nous avons k faire de mieux pour l'avenir.

Sans doute je n'ai point mis dans l'Itinéraire ce que je ne devois pas y mettre. C'est l'histoire de mes pensées et des mouvemens de mon cœur pendant un an, sur les ruines d'Athènes et de Jérusalem ; mais rien de ce qui ne doit point sortir de mon cœur n'en

1. D'après Foriginal autographe. — Archives du château de Maucreux.

sortira ; et si cet Itinéraire ne m'apporte pas quelque gloire, du moins il me fera j'espère un peu aimer des âmes généreuses et capables de sentir le prix des sentiments élevés.

L'auteur de l'article du Publiciste est je crois M. Guizot. Cela vous apprend-il quelque chose ?

Bonjour, chère sœur. Je baise humblement et respectueusement votre main gauche, c'est celle du côté du cœur.

Ce dimanche 27.*

A la duchesse de Duras.

Je ne puis dire qu'un mot à ma sœur, je suis dans les derniers moments de mon travail. J'aurai tout fini samedi prochain, ensuite j'ai la tête renversée de ce prix dont on parle de nouveau. Je ne sais ce que cela deviendra. Je ne puis m'expliquer là dessus. Un mot dans votre lettre me désole. Est ce qu'il y a quelques incertitudes sur votre retour à Paris ? Je n'ai deviné les idées de vos amis parce que c'est là la manière dont les hommes sont faits. 11 faut être bons et dupes dans le monde, mais il faut savoir qu'on est trompé, sans cela c'est pure sottise. J'aime beaucoup de gens, je n'estime presque personne. Pardon, chère sœur, vous diriez encore que je ne cause point, mais il faut avoir pitié de moi je suis accablé de travail. Dieu merci cela va finir, et j'espère pour la vie. Désormais je n'imprimerai plus rien de mon vivant, à moins de changements plus à espérer.

Dévouement et tendre et respectueuse amitié.

A Madame Amédée de Duras

à Ussé par Azay le Rideau

Indre et Loire. '

1. Publié iiicomplètoncnt par nous page 208, daprrs Hardoux Aa duchesse de Duras^ p. 100. — Texle revisé sur l'original aulographe. — Archives du château de Maucreux.

2. D'après l'original autographe. — Archives du cliàlenu de Maucreux.

191^ 15 juillet 1811.

A la duchesse de Duras.

15 juillet 1811.

Toutes vos conjectures sont fausses, chère sœur. Je ne vois point du tout les Polonnoises. Je leur parle à peine ; jamais je ne leur ai dit un mot de mes affaires. La Petite princesse n'a jamais obtenu de moi un compliment ; et j'ai rudoyé plusieurs fois sa très bonne mère, très ennuyeuse mère. — Quant à Gol. je ne l'ai vu qu'une seule fois dans ma vie, et c'est ma bête d'aversion. Voulez-vous savoir d'où cela vient ? de l'excellente M**^ de Grollier, qui aime tous les potins et qui vraisemblablement [ ] fait des confidences sur mon compte. 11 faut le lui par-

donner ; chacun a ses défauts et quand c'est un véritable intérêt qui nous fait faire des gaucheries on ne peut sévèrement s'en fâcher . Je n'aime point la morale de la fable de l'ami maladroit et je trouve que Fours fît fort bien de tuer son ami en voulant écraser une mouche : j'aime mieux cet ours là, que l'ennemi le plus discret.

J'ai vu Adrien. Notre affaire s'arrange. Mais j'attends toujours le dernier mot de la [Ras.] car il ne faut pas quand on le peut, être à charge à ses amis. Les tracasseries ont commencé au sujet du g[ran]d discours, mais je les ai avertis d'un mot. Le tout restera comme cela est. J'en courrai tous les risques et ne trouvez [vous] pas qu'il y a un repos profond dans ce peu de mots : Comme il plaira à Dieu ! Avec cela on dort sur les deux oreilles.

La Muse ou le diable me tourmente un peu. Je voudrois travailler et je ne le puis, parce que je veux que mon sort soit décidé avant. Désormais 15 jours au plus fîniront mes affaires.

La vie de [lev...] est toujours très incompréhensible. Je n'y vais presque plus et je n'en reçois aucune lettre. Comme il plaira à Dieu !

Voilà une lettre que les Anglais appelleraient ail of informa-

tion. J'ajoute qu'Adrien vient dîner ici mardi. Il va beaucoup [ J* et il n'a pas passé par Jérusalem. Si cela

est je voudrois qu'il me fit moins de largesses. Mais enfin comme il plaira à Dieu !

Écrivez moi, chère sœur ; croyez à mon éternel attachement. -

A la duchesse de Duras.

Ce vendredi.

La première lettre de ma sœur était bien triste. Heureusement, la 2® est moins sombre. Je ne voudrois pas causer la moindre peine à ma sœur, et quand je lui vois un instant de tristesse et que je crois en être la cause, je suis désolé. Mais ma sœur qui veut que j'aie des amis, est-ce qu'on se les donne ? Notre caractère peut-il se changer ? Je suis au fond un vrai sauvage et certainement, sij'étois libre, je vivrois dans la solitude la plus absolue. Toutes les fois qu'on a un goût dominant, on n'est propre qu'à cela. Je sens fort bien que je ne suis qu'une machine à livres. Sans rien exagérer et sans faire de romans, il me faudroit un désert, une bibliothèque et une mm, ou plutôt il m^ aurait fallu. Du reste je ne suis propre à rien, et me prêcher pour faire ceci, pour faire cela, c'est prêcher un malade ou un fou. Tout s'achète ; si j'ai quelque talent et un peu de gloire, la persécution et les dégoûts font le contrepoids. Au fond, j'aimerois mieux, si je le pouvois, avoir pour amis quelques-uns de mes pairs. Je déteste et méprise souverainement les gens de lettres, je ne connais pas de plus vile canaille. Les hommes d'un vrai talent exceptés, qui sont nobles de droit et pour toujours. Mais irai-je me jeter au cou du premier venu peur obtenir un ami ? Sortirais- je de mon apathie, de ma paresse, de mon insouciance, de ma bêtise accoutu-

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