Les Nouveaux Saints
Correspondance de Chateaubriand. T. I. 4
mais elle est d'un style pur, les vers me semblent bien faits. Le morceau en prose et en vers qui me regarde personnellement est d'une grande sévérité, quoique fort juste. On y dit que je copie M. de Saint-Pierre; que je suis ennuyeux et bizarre ; que comparer Atala kPaul et Virginie, c'est comparer le barbouillage d'un écolier au chef-d'œuvre d'un grand maître. * Je suis parfaitement de cet avis; aussi n'est-ce pas moi qui ai fait la comparaison.
Combien vous êtes heureuse, madame, d'habiter les montagnes, où vous pouvez jouir en paix delà solitude et cultiver vos beaux talens. Je suis toujours dans la position où vous m'avez laissé, ne faisant rien pour en sortir et m'endormant sur mon sort. De vrai, ne serait-ce pas folie de donner beaucoup de soucis à l'avenir, quand le présent suffît à toutes nos douleurs ? Montaigne parle de ces jours de la jeunesse, où l'on a la tête pleine d'oisiveté, d'amour et de bon temps ; mais ces jours-là n'existaient que dans des siècles grossiers et barbares. A présent que nous sommes philosophes et civilisés, nous sommes trop raisonnables pour être oisifs, trop froids pour être amoureux, et il y aura tantôt douze ans que le bon temps est devenu rare en France.
A propos de France, le gouvernement anglais vient de me faire offrir un asyle et une pension de 300 livres sterling ; je préfère la pauvreté et ma patrie, tandis que celle-ci voudra me souffrir.
Adieu, madame, donnez quelquefois un souvenir au sauvage.
Francis .
Mes respectueux hommages à M. Necker et mes amitiés à mon petit Auguste.
A Madame de Staël,
à Coppet par Genève. -
1. « Assurément, — dit Chénier, — c'était comparer la première esquisse d'un écolier aux meilleurs tableaux d'un grand maître. On ne trouve, dans ces deux productions pleines de charmes [Paul et Virginie, la Chaumière indienne), rien qui ressemble aux capucinades de M. Aubry, aux étranges amours de Chactas, à une foule d'expressions plus étranges encore et à des amplifications descriptives d'un sauvage qui a fait sa rhétorique. »