Pailhès Chateaubriand, p
35 9 septembre 1802.
A Fontanes.
22 fructidor an X.
Eh bien, mon cher enfant, les vers? Vous êtes un maudit homme. Pas un signe de vie de votre part. Et le jeune homme ne songe point à moi, il n'a point vu son bénédictin?
Gomment va M"® F . . . et l'enfant, et la sœur, et l'oncle ? Que vous êtes heureux d'avoir autant de cœurs qui s'intéressent à vous !
La grande voyageuse, comment est-elle ? Je ne sais si elle a reçu ma lettre.
A propos de lettre, il vient de m'arriver par la poste, toute décachetée, une lettre qui me fait peine si F. . . l'a vue. On se plaint de mes rigueurs et on m'offre des merveilles. Je ne sais comment faire pour empêcher les indiscrètes bontés de m'arriver par le grand chemin. Cependant, si certains grands projets dont vous me parliez pour l'été prochain n'avaient pas lieu, je verrais alors quel parti prendre. Car j'apprends que ma femme est ruinée par ses parents . L'oncle vient de faire banqueroute au moment où j'avais donné ordre de poursuivre.
Mille tendres compliments à M^^ Font. . . et à toute la famille. Répondez-moi un mot et l'envoyez chez Joubert ; il m'arrivera.
Je vois que la canaille vous a laissé dans les papiers. Vous n'aviez pas de radiation à obtenir.
Savez-vous des nouvelles de L[ucien] B[onaparte] ?
Je n'ai point été au Marais dans la crainte d'y rencontrer la Philosophie. D'ailleurs je suis très malade.
Au citoyen Fontanes, à Paris. ^
1. Original autographe à la Bibl. de Genève. — Pailhès Chateaubriand^ p. 98.
36 11 septembre 1802.
A ChénedoUé *
11 septembre 1802.
Je vous entends d'ici, mon cher ami, accuser l'amitié et les hommes. Vous me voyez déjà oubliant nos promenades, nos conversations et ces bons jours où l'on est si malheureux et où Ton s'aime tant. Tout cela est injuste et vous calomniez votre meilleur ami. Il ne se passe pas de jour dans la petite société que nous ne disions : « Ghénedollé disait ceci, ChénedoUé disait cela. » Nous vous associons à tous nos projets et vous êtes un des membres principaux et nécessaires de la colonie que nous voulons établir tôt ou tard au désert.
Mais cette colonie, mon cher ami, quand l'établirons-nous ? Tous les jours voient se former et s'évanouir nos espérances ; vous savez ma manière de pousser le temps, de vivre dans les projets et les désirs et puis, si je rentre en moi- même je suis Gros-Jean comme devant. Rien de déterminé encore sur mes destinées futures. Cependant j'approche du dénoûment, car j'achève la correction de mes gros volumes ^ et je me mets sur le champ à la poursuite des grandeurs. Si je n'obtiens pas dans un mois ce que je demanderai, je me désisterai de la poursuite, et Dieu sait ce que je deviendrai, si je ne puis parvenir à planter des choux : car, vous le savez, n'en plante pas qui veut.
Que faites-vous là-bas ? Travaillez-vous ? Souvenez-vous qu'il nous faut les quatre chants pour essayer et puis, le poème épique.
1. La plupart des lettres à ChénedoUé, nous dit Sainte-Beuve, sont adressées : Au citoyen Saint-Martin fils, chez le citoyen Saint-Martin père, à Vire. Saint- Martin- Don était le nom de terre que portait le père ChénedoUé ; mais Saint-Martin était plus commun et plus commode en temps de révolution.
2. La société de M""^ de Beaumont, qui se composait habituellement de Joubert, Fonlanes, M. Mole, Guéneau de Mussy, M'"'^ de Vinlimille et M. Pasquier.
3. Le Génie du Christianisme ^ qu'il corrigeait pour la seconde édition.
si le public juge comme vos amis ; et si le public ne juge pas comme cela, peu importe; le public est un sot. Ginguené vient de publier ses articles en forme de brochure. Fontanes ne m'a pas encore défendu ; il dit qu'il le fera; Dieu le veuille. ^ Apprétez-vous, mon cher enfant, à venir nous retrouver bientôt, car le moment approche où notre sort va être déterminé d'une manière ou de l'autre. Écrivez-moi, et aimez-moi aussi tendrement et aussi constamment que je vous aime. Toute la société vous dit mille et mille choses excellentes, et moi je vous embrasse du fond de mon cœur.
Vous avez dû recevoir une lettre de M*"^ de Beaumont?^
37 12 septembre [1802].
A Madame de Staël.
12 septembre.
Je vous écris peu parce que mes lettres doivent vous être indifférentes. Vous travaillez, vous êtes tranquille au milieu de vos amis ; que vous importe le triste pays de France ! Je viens de lire les Dernières vues, que vous avez eu la bonté de m'envoyer. Je suis indigné de la manière dont on a parlé de cet ouvrage. On peut ne pas aimer les opinions de M. votre père, mais avant tout il faut reconnaître en lui l'honnête homme et l'homme d'un grand talent. Je ne connais rien de plus auguste et de plus touchant que cette voix qui sort de la tombe. Quand M. Necker dit : « C'était même pour un temps au delà de moi, que je destinais cet
1. Il le fit précisément à quelques jours de là, dans son second extrait sur le Génie du Christianisme, inséré au Mercure (i^^ jour complémentaire de l'an X).
2. Sainte-Beuve, Étude sur Chênedollé dans Chateaubriand et son groupe littéraire, tome II, page 194.
ouvrage en le commençant. Ce confident me plaisait^ il m'était inconnu^ et je pouvais^ en imagination^ le faire mon ami », je vous avoue que cela me touche jusqu'aux larmes. Hélas, ma chère madame, voilà ce que c'est que la vie et la renommée. Lorsque je pense quede tant d'hommes, qui se haïssent mortellement aujourd'hui, pas un peut-être n'existera dans cinquante ans ; que nous serons remplacés par une postérité qui n'aura rien d'égal à son indifférence pour nous, que le néant profond dans lequel nous serons tombés ; je ne saurais croire que le christianisme a trop exagéré les vanités des affaires humaines. Je vous dirais en employant la belle expression de M. votre père : « Ce sont là de lugubres vérités^ mais qui résistent à toutes les flatteries. »
On a critiqué M. Necker sur ce qui est véritablement admirable dans son livre. On voudrait qu'il eût traité la partie technique et non le côté moral des finances. Eh ! bon Dieu, il s'agit bien à présent de savoir comment on lèvera l'impôt ! Rendez des mœurs au gouvernement, et le crédit viendra ensuite. Il y a de la noblesse et de l'élévation de caractère dans M. Necker à avoir agité la question de la succession et de la monarchie ; ses conclusions ne seraient pas les miennes ; mais j'admire son courage.
Quand aurons-nous votre ouvrage?^ On l'attend avec une vive impatience. On dit qu'il se préparait une foule de romans, qui sont tous suspendus par la crainte du vôtre : où le maître paraît, les écoliers se retirent. Vous me demandez ce que je fais ? Uien.
J'ai seulement corrigé mon gros livre. On va en donner quatre éditions nouvelles à la fois. Il y en a depuis six francs jusqu'à quatre louis . Girodet et Ghaudet ont fait une partie des dessins de rin-4o. A force d'être critiqué, loué, porté aux nues ou traîné dans la boue, je suis devenu insensible à tout, hors au peu de bien que ce malheureux ouvrage a pu faire ! On m'a communiqué des lettres de l'étranger où l'indulgence pour moi est portée au comble. J'avoue que c'est le seul suffrage auquel j'attache