‹ Correspondance généraleChapitre 45 sur 181 · Mots enlevés par le cachet · texte numérisé non relu

Mots enlevés par le cachet

son amitié que je ne suis plus occupé qu'à chercher daiis ma tête des moyens de me rendre di^ne de cette amitié. Mon amour propre me fait désirer quelquefois qu'elle pût voir comment on me traite en province ; les honneurs rendus au protégé rejaillissent sur la protectrice. Rappeliez-moi au souvenir de Madame de Montarbi; dites un million de choses tendres à M^*^ [de] Fontanes ; j'ai bien parlé d'elle ici. Embrassez notre petit et aimable Guénau pour moi. Amitiés et joies à toute votre petite société de la rue du Luxembourg. Je finis en vous embrassant, comme Joseph en embrassant Benjamin : in collum Benjamin fratris sui flevit. Envoyez chercher la procuration chez Ménard : il oublie facilement les affaires dont on l'a chargé.

A Monsieur de Fontanes^ Membre du Corps Législatif, Bue des petits Augustins, hôtel de la Bochefoucaulty à Paris. *

69 [2 juin 1803.]

A M. Gueneau de Mussy.

J'ai traversé, mon cher ami, une partie de ces montagnes du Morvan où vous voulez faire errer votre jeune homme. J'y ai vu la lune ; j'y ai entendu la caille et le rossignol, et j'ai pensé à vous. J'étais bien triste. Cette vie vagabonde commence à me peser ; je ne suis plus soulevé par les espérances de la première jeunesse. Je comptais ce matin sur mes doigts, en regardant le Rhône, le nombre de fleuves que j'ai traversés en Europe et en Amérique, et j'ai été effrayé, je vous assure, de la multitude des rivages qui m'ont vu passer. Dans quel lieu a donc été ma vie ? Sept années au Collège, quatorze ans voyageur, je ne puis comp-

i . Original autographe à la Bibl. de Genève. — Sur le timbre postal, très effacé il semble qu'on distingue an XI. — Pailhès Chateaubriand, p. 126.

ter que douze ans d'enfance sur le sol et sous le toit paternels. Ce qui m'épouvante c'est le vide de mon avenir. De la fumée littéraire? j'en suis rassasié, et j'en connais la valeur. Des plans? je n'ai point, au fond, d'ambition. Des illusions de jeune homme ? je suis trop vieux, et je suis détrompé. Du bonheur de famille ? ma part est faite. Vous êtes bien heureux, mon cher ami, d'avoir encore quelque chose à faire et de n'être pas comme moi rendu trop tôt au but : il ne faut arriver à l'auberge que pour se coucher. Vous m'avez dit, je crois, que vous avez une petite maison au bord de la Saône. Les bons Lyonnais m'en ont proposé une, si je veux rester parmi eux : Rura mihil Si je n'étais naturellement triste de vous avoir tous quittés, je devrais être comblé de la manière dont on me reçoit. Vers, prose, compliments, etc., c'est une fête continuelle. Ce qu'il y a de mieux dans tout cela, ce sont les propositions des libraires. Je demande trente mille francs pour une opération à faire sur mon ouvrage, et je ne désespère pas de les obtenir. Si cela arrive, je ne sais si j'irai à Rome. Je pourrais bien retourner sur mes pas, acheter une chaumière à Marly et planter des choux, le dernier vœu sincère et permanent de mon cœur. Mon cher petit ami, mariezvous, épousez M*"*^ B . . . , et venez me visiter dans ma cabane. Je serai l'homme de la terre d'Hus *, Vlr ille simplex et reclus. Vous viendrez me consulter sur les choses de la vie. Mes oracles ne seront pas toujours des oracles^ mais ils sortiront toujours pour vous du fond de mon cœur et cela suffit.

Il faut maintenant vous quitter. Mille joies, mille prospérités. Embrassez pour moi notre cher Fontanes ; dites à Chénedollé que je l'aime tendrement. Adieu, cher Corbeau du Mont Blanc. Je vois d'ici votre montagne et je vais bientôt la franchir : je me reposerai en votre honneur sur un de ses sommets. Ecrivezmoi, pensez à moi, aimez-moi. Adieu, adieu.

Chateaubriand.

P. S. Si vous vovez MM. de Glausel, dites leur mille choses

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