‹ Correspondance généraleChapitre 51 sur 181 · Le cardinal Fesch · texte numérisé non relu

Le cardinal Fesch

3. C'est-à-dire au mois d'octobre 1804, Sainte-Beuve met ici cette revendication de date entre parenthèses, mais je pense qu'elle ne fait pas par tie du texte même de Chateaubriand.

Si au contraire, on me donne une place indépendante au bout de mon année, alors vous venez sur le champ me rejoindre. Je vous en fournirai les moyens, et nous demeurerons ensemble. Ainsi, dans tous les cas, nous ne serons séparés que quelques mois, et j'espère que vous aurez autant de plaisir à vous fixer auprès de votre meilleur ami, qu'il en aura à vous retrouver.

La vieiciestennuyeuse et très pénible. Les honneurs, n^on cher ami, coûtent cher! Heureusement je n'en porterai pas longtemps le poids. Au reste, vous aurez su par notre bonne amie M"'*' de Beaumont que sous les rapports littéraires, je n'ai point à me plaindre. On ne saurait avoir été accueilli comme je l'ai été. Mon ouvrage est traduit, et le Pape va, dit-on, le faire retraduire et réimprimer au Vatican. Mais qu'est-ce que tout cela, quand le cœur est serré, triste ? Si vous saviez ce que serait ce pays s'il n'avait pas ses ruines? Le cœur me saigne; pauvre Religion!

Notre amie doit être sur le point de partir pour le Mont-d'Or ; comment est-elle? J'espère que son voyage au midi sera bien utile à sa chère santé, et sous ce point de vue nous ne saurions trop hdter son voyage. Ecrivez-vous à Lucile ? * Retournez-vous chez votre père? Comment est-il pour vous ? Je tremble en pensant à lui. Ecrivez-moi, mon très cher ami; j'ai été vivement ému en apprenant que vous aviez été malade. Vous avez dû recevoir une lettre de moi ; croyez, mon cher ami, que personne au monde ne vous aimera comme je vous aime, que personne ne vous sera fidèle comme moi, et que personne n'est plus afïligé que moi de la nécessité qui nous sépare à présent pour quelques mois. Conservez-moi votre amitié et votre estime. Je vous embrasse les larmes aux yeux. — Vous savez que mon adresse est tout simple ment à M. Ch., et puis le titre ^ — à Rome, — sans affranchir. -

1. Lucile était pour beaucoup dans les chagrins de cœur de Chênedollé à cette époque.

2. Sainte-Beuve Chênedollé dans Chateaubriand et non groupe ^ t. II, p. 202.

16 août 1803.

85 A Fontanes.

Rome, 28 thermidor an XI.

Je trouve enfin une occasion, mon cher ami, de vous parler à cœur ouvert. M. Gabet, qui vous remettra cette lettre et le paquet pour notre protectrice, est un galant homme, auquel j'ai eu le bonheur d'être utile ici. Il vous parlera à fond de ma position, et vous en trouverez un long détail dans le mémoire et dans la lettre que j'adresse à M™® B[acciochi]. Ainsi je ne vous répéterai pas mes jérémiades. Mais il faut absolument, mon cher ami, que vous songiez à me laisser à Rome le moins de temps possible. Notre ennemi de Paris a établi ici, par le canal du sot dont j'approche, un système de persécution intolérable. J'ai à lutter contre tous les genres de dégoûts, et vingt fois j'ai été prêt à me camper dans la diligence pour retourner à Paris. L'envie que cet homme (l'ambassadeur) me porte et un petit amour-propre révolté sont les ressorts que l'on met en jeu pour me perdre. Le secrétaire d'Etat Consalvi est entré dans la cabale. Son plus grand désir est de m'écarter à cause de l'autorité que j'emporte malgré eux avec moi, et afin de dominer entièrement notre imbécile. Je crois bien que celui-ci finira par fatiguer Tallejrand de ses dépêches et de ses bêtises; mais son sang le rend bien puissant ; et plus je m'attirerai l'estime et l'amitié du monde, plus j'irrite ses petites passions. D'une autre part la religion va au diable. Vous n'avez pas l'idée du scandale des mœurs et de l'incrédulité de ce pays : cardinaux, prélats, moines, c'est à qui sera le plus débauché, le plus insouciant sur la grande affaire. Ils vivent comme s'ils ne voyaient pas s'avancer sur eux la révolution qui va les engloutir et que nous essayons vainement de retarder. On va faire faire au Pape deux infamies». On va lui faire donner un bref pour reconnaître la validité de tout ce qu'ont fait les prêtres constitutionnels dans l'administration des sacre-

ments et lancer une excommunication contre les évêques démissionnaires. Mon cher ami, grâce à Dieu, je trouverai partout du pain ; mais je ne veux pas manger celui de l'iniquité. Je me repentirai toute ma vie d'être entré dans cette bagarre ; j'ai taché une vie qui était pure. Voilà où m'ont conduit des chagrins domestiques. La crainte de me réunir à ma femme m'a jeté une seconde fois hors de ma patrie. Les plus courtes sottises sont les meilleures ; je compte sur votre amitié pour me tirer de ce bourbier. Je vous dirai plus : à présent que j'y suis, je vois même que la place de secrétaire d'ambassade est une place trop inférieure pour moi : permettez cette franchise à l'amitié. Rien ne m'excuserait d'être ici, si je n'étais auprès du Pape et de Yoncle du Consul. Tous mes confrères les secrétaires ici sont des jeunes gens sans nom et sans autorité, des hommes qui commencent, et moi je dois finir. Adrien Lezai a été bien servi ; il a obtenu du premier coup une ambassade. Je suis donc résolu à interrompre tout à coup cette carrière commencée sous de tristes auspices, à passer en Grèce et à revenir m'ensevelir ensuite dans quelque grenier de Paris, avec mes souvenirs et mes ennuis. Je vous laisse cependant encore un an, mon cher ami, à voir ce que vous pouvez faire de moi ; mais comptez qu'au bout de ce temps je suis inexorable et que je jette là le harnois.

Ne manquez pas de m'écrire; j'ai besoin de recevoir de vos nouvelles. Je sais ici beaucoup de choses, et vous pouvez aussi m'apprendre des secrets que je ne dois pas ignorer. J'ai un assez grand crédit ici dans tout ce qui n'est pas directement le parti ministériel. Je sais tout; tout m'est rapporté fidèlement, parce que je suis le seul point d'appui des honnêtes gens. Gomme réputation, je n'ai rien à désirer. Le Pape m'aime, mais il n'ose se rapprocher de moi. Adieu, veillez à mes intérêts littéraires, au Mercure ; ce sera peut-être là un jour ma seule ressource. Mille choses à M™" de Fontanes, à M. de Vitry, à tous nos amis. Réponse, réponse, la poste est sûre.

Il est possible que vous ayez vu le secrétaire Artaud avant d'avoir reçu cette lettre et le mémoire ; alors je crains que vous

ne compreniez rien à ce que je vous [ai] dit dans la lettre que vous remettra Artaud.

A M. de Fontanes, législateur^ etc. *

86 24 août 1803.

A ChênedoUé.

Rome, mercredi, 6 fructidor.

Lucile vient de m'apprendre, mon très cher ami, que vous vous plaignez de mon silence. Est-ce à vous ou à moi à se plaindre un peu ? Je vous ai écrit une longue lettre de Lyon ; vous étiez malade quand vous Ftivez reçue, et vous ne m'avez pas répondu depuis que vous vous portez bien. Je vous ai écrit une longue lettre de Rome, sous le couvert de M*"® de Beaumont. Il est vrai que vous ne pouviez pas encore avoir reçu cette lettre lorsque Lucile m'a écrit ; mais j'espère que vous l'aurez reçue depuis. Voici donc ma troisième lettre de compte fait, et je n'ai pas encore reçu signe de vie de vous. Je ne vous en fais point de reproche. Vous aurez eu sans doute mieux à faire qu'à m'écrire ; et si votre paresse m'afflige, je suis au moins sûr de votre cœur.

Dans toutes mes lettres à M"'^ de Beaumont, il y avoit toujours un mot pour vous et la prière de vous instruire de nos projets. On m'a marqué que Michaud était prêt à faire avec vous une affaire pour les Notes du Virgile de l'abbé Delille. J'en serois charmé ; mais votre paresse ne sera-t-elle pas un obstacle ? Au reste, mon cher ami, c'est votre bonne étoile qui vous a empêché de venir ici. Figurez-vous que ma vie est un enfer. J'ai demandé mon rappel au moins pour l'année prochaine, si l'on ne veut pas me l'accorder plus tôt. Vous sentez que je ne peux entrer dans les détails ; mais soyez sûr que vous n'auriez pas tenu vingt-quatre

1. Original autographe à la Bibl. de Genève. — Pailhès Chateaubriand ^ p. 153.

heures avec cet homme. * Ainsi donc, mon cher ami, ou j'obtiendrai une place indépendante Tannée prochaine, et alors vous serez avec moi, si cela vous fait plaisir, ou je serai avec vous à Paris, et une fois rentré, ensemble, nous nous arrangerons pour cultiver un petit jardin et des choux.

Je ne vous parlerai point de Rome . Je suis si malheureux que je ne vois rien. Comme littérature, j'ai encore de ces succès qui ne consolent de rien et qui ne servent à rien. 11 y a en Italie trois traductions démon ouvrage. Je ne sais où cette lettre vous trouvera. Je crois que vous êtes chez votre père, mais il est possible que vous fussiez^ resté à Paris pour les Notes. Adieu, mon très-cher ami, comptez toujours sur ma tendre amitié, sur ma fidélité à toute épreuve. Ecrivez-moi si vous le pouvez. Fontanes vous dira pourquoi je souffre ici, en cas que vous le voyiez.

Mon adresse est tout simplement : A M. Gh. secrétaire de la Légation française, à Rome, Italie. Il n'est pas nécessaire d'affranchir les lettres. Comment est votre santé actuellement. ^

SI 31 août 1803.

A Guéneau de Mussy.

Rome, 1 3 Fructidor an XI.

Je commence par vous remercier, mon bon ami, de votre bel article. ^ Il me fait beaucoup d'honneur, et à vous encore davantage. Il y a une page pleine de charme sur la suite de la Religion^ comme parlerait Bossuet. J'ai reconnu çà et là des choses que vous m'aviez dites, comme le Barbare vêtu de peau de bête et des lambeaux de la pourpre romaine^ le raisonnement sur les

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