M^^ Bacciochi
encore M"**' de Beaumont, comme je le crains, je recevrai le dernier coup. Il ne me manquera donc rien, mon ami, pour être un sage, puisque j'ai aussi un peu d'étude ! et pourtant, mon cher et jeune ami, je sens que dans cette hutte, où très certainement je finirai mes jours, je serai encore un fou, je serai encore tourmenté, agité. Mais je me console avec Pascal: « on jette un peu de terre sur la tête, et en voilà pour jamais ! »
Vous êtes maintenant dans vos montagnes, heureux comme un jeune corbeau et ne pensant pas que le pauvre vieux corbeau des Gordillières est triste comme un hibou sur les ruines de Rome. Travaillez-vous? J'ai vu la grotte dont vous me parlez, au bas de la montagne, et où l'on entend le retentissement des pas du voyageur. Je vous encourage fort à nous faire connaître les personnages de cette grotte : laissez votre imagination se jouer à son aise : elle est belle, tendre et féconde ; elle ne demande qu'à sortir de la contrainte où vous la retenez toujours.
Je n'ai point eu de nouvelles du corbeau du Mont-Blanc depuis mon départ de Paris . Je lui ai écrit trois fois et je croyais qu'il m'aimait assez pour me donner au moins quelquefois de ses nouvelles ; je serais bien fâché de m'être trompé.
Mon cher ami, j'ai le cœur navré. M*"^ de Beaumont m'écrit du Mont-d'Or des lettres qui me font trembler : elle dit qu'elle sent quelle s'éteint, qu'il n'y a plus d'huile dans la lampe. Si je perds cette amie, je deviendrai fou. Je me désole d'être ici loin d'elle. Adieu, cher jeune homme ; écrivez-moi, consolez-moi par votre amitié de toutes mes peines ; elles sont bien grandes. Fontanes m'écrit souvent ; il gémit sur ma position ; il travaille à l'adoucir. Mille tendresses et souvenirs.
Ch.i
i. Sainte-Beuve Guéneau de Mussy dans Chateaubriand et son groupe, t. II, p. 355.
88 Septembre 1803.
A Joubert.
Rome, septembre 1803.
Notre amie m'écrit du Mont-Dore des lettres qui me brisent l'âme : elle dit qu'elle sent qu^iî ny a plus d'huile dans la lampe ; elle parle des derniers battements de son cœur. Pourquoi l'a-t-on laissée seule dans ce voyage ? Pourquoi ne lui avez-vous point écrit? Que deviendrons-nous, si nous la perdons? Qui nous consolera d'elle? Nous ne sentons le prix de nos amis qu'au moment où nous sommes menacés de les perdre. Nous sommes même assez insensés, quand tout va bien, pour croire que nous pouvons impunément nous éloigner d'eux ; le ciel nous en punit ; il nous les enlève et nous sommes épouvantés de la solitude qu'ils laissent autour de nous. Pardonnez, mon cher Joubert, je me sens aujourd'hui mon cœur de vingt ans; cette Italie m'a rajeuni ; j'aime tout ce qui m'est cher avec la même force que dans mes premières années. Le chagrin est mon élément : je ne me retrouve que quand je suis malheureux. Mes amis sont à présent d'une espèce si rare que la seule crainte de me les voir ravir glace mon sang. Souffrez mes lamentations : je suis sûr que vous êtes aussi malheureux que moi. Ecrivez-moi, écrivez aussi k cette autre infortunée de Bretagne.^