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et 3. Mots enlevés par le cachet

Mille souvenirs à toute votre famille. Je ne suis pas aussi peu habile en affaires que les gens de lettres. Toutes celles que Ton m'a confiées ont réussi. ^

90 26 octobre 1803.

A Fontanes.

Rome, ce 3 brumaire an XII.

Cette lettre, mon très cher ami, sera un peu plus consolante que celle que je vous écrivis par la dernière poste, en réponse à vos deux bonnes et longues lettres de Paris.

Je suis toujours résolu à demander mon remplacement au printemps prochain. Je n'ai promis que d'être une année ; je tiendrai ma parole, à moins qu'on ne me suscite quelque nouvelle persécution. Personne après ce temps-là ne peut trouver mauvais que je quitte une place que je n'ai prise que dans l'espérance d'être utile à la religion et qui ne m'a attiré que d'inutiles calomnies. Je ne veux plus rien, du reste ; je renonce pour la vie à toute espèce de places, et je me repentirai longtemps d'avoir désiré et accepté celle-ci.

Je suis maintenant au fait de tout ce qui s'est tramé contre moi, et je commence par vous dire que je suis infiniment content du cardinal. 11 a agi avec loyauté, et loin de m'accuser, il m'a défendu, à mon insu, auprès du gouvernement; le ministre des cultes doit le savoir, et M. de Talleyrand le saura bientôt. La plus parfaite intelligence règne et régnera maintenant entre le cardinal et moi ; il n'a rien à me reprocher et me rend ouvertement et publiquement justice. Et moi je me plais à convenir de la franchise de ses procédés dans les circonstances délicates.

1 . Original autographe à la Bibl. de Genève. — Timbre: Bureau français. Rome. — Timbre postal : 9 brumaire an XII. Cachet de cire rouge sur lequel on lit République française. — Pailhès Chateaubriand, p. 167.

Les accusations viennent de deux sources : 1° du cardinal secrétaire d'Etat. Ses accusations sont parvenues au gouvernement par le canal de la légation romaine à Paris et vont à Portalis. La nature de ces accusations est que je veux m emparer du pouvoir, pour conduire les alîaires du clergé. Avez-vous jamais rien entendu de plus absurde ?

Le cardinal Consalvi est ouvertement mon ennemi, parce qu'il a eu peur que je ne fusse un obstacle à son crédit auprès du cardinal ; il m'a fait, en conséquence, interdire mes entrées chez le pape ; il m'a calomnié dans une dépêche que l'ambassadeur m'a montrée, etc. ^

La seconde source d'où naissent les accusations, c'est de Vancienne léyation, et les accusations vont à M. de Talleyrand. 11 s a^ii d'aristocratie \ Et la visite au roi de Sardaigne (dont on ne parlait plus, et qu'on a ramenée sur le tapis depuis l'arrivée de Cacault et d'A[rtaud] à Paris) sert de prétexte. 11 est remarquable que j'ai comblé M. Artaud d'amitiés, que je lui ai donné des lettres de recommandation pour vous et pour M™® Bacciochi, et que j'ai rendu ici des services essentiels à ses amis. Pour remercîment, il me dénonce en arrivant. Il a beaucoup de petites connaissances dans les bureaux, et toute la petite race philosophique des commis est ameutée contre moi.

Voilà, mon cher ami, les deux plaies. Vous savez maintenant où appliquer le remède. Les lettres du cardinal vont tout terminer et cet orage se dissipe. J'ai du moins eu cette consolation que j'ai reçu de toutes les parties de la France, et même de l'étranger, les marques du plus vif intérêt. Aussitôt que le bruit absurde que j'étais au Temple se fut répandu dans Paris, vingt personnes ont été solliciter mon élargissement. On m'a écrit de toutes parts pour me proposer des retraites et un asile. Les membres du clergé de France m'ont fait témoigner l'intérêt

1. La note du cardinal Consalvi, traduite de l'italien par le comte Edouard Frémy, se trouve dans tes Débuts Diplomatiques de Chateaubriand {Le Correspondant, Septembre-Octobre 1893).

Correspondance de Chateaubriand. T. I. 9

qu'ils prenaient à ma situation. A Rome, où je suis très aimé, même des jacobins français, l'opinion a toute été en ma faveur; enfin, le cardinal lui-même a pris hautement ma défense ; cette persécution lui a semblé odieuse. Le cardinal secrétaire d'Etat est le seul qui ait vu manquer avec chagrin le projet formé de me culbuter.

Vous me dites de me méfier des sociétés dont je me crois le plus sûr, et des Italiennes. Je vois qu'on vous a fait mille contes ridicules. Je ne vois absolument personne et surtout point d'Italiennes.

Notre amie de la rue Neuve du Luxembourg est ici mourante, presque abandonnée des médecins, et je passe mes nuits et mes jours en larmes au chevet de son lit ; si je la perds, attendez-vous à me voir quitter Rome sur-le-champ. Le cardinal et toute la ville se sont conduits admirablement pour cette femme si intéressante et si malheureuse, et je vous assure que l'attachement que je lui témoigne, bien loin de me nuire, m'a fait généralement estimer. Je suis dans un pays où rarement des amis mourants sont environnés de leurs amis, et cela semble une espèce de phénomène. Sa Sainteté elle-même a plusieurs fois fait demander des nouvelles de M"**^ de Bfeaumont].

Tranquillisez-vous donc, mon cher ami. Cette affaire est terminée, et quant à l'avenir, j'y renonce absolument. Ainsi vous n'aurez plus, ainsi que notre bonne protectrice, à me défendre et à vous occuper de moi. Quelque grenier obscur, dans un coin de Paris, fera parfaitement mon affaire, et pourvu que je vous voie quelquefois, je serai content.

Adieu, mon cher enfant, écrivez-moi quand vous en aurez le temps et quand cela ne vous gênera pas. Mille choses à votre femme, à votre petite, à votre oncle, au cher Guénau, s'il est à Paris. Comptez sur mon fidèle et mon inviolable attachement pour vous.

Je viens de voir dans les Débats que M""® B[acciochij est accouchée d'un garçon. Je vais lui écrire. Cette nouvelle m'a fait un plaisir extrême au milieu de tous mes chagrins. Ma santé est

très mauvaise depuis (juelque temps. J'ai une diarrhée bilieuse qui m'ôte toutes mes forces et des mouvements de fièvre qui sont assez inquiétants. J'attribue cela aux divers chagrins qui m'ont assailli à la fois. *

^/ 8 novembre 1803.

A M. de la Luzerne.

Rome, ce mardi 8 novembre 1803.

Monsieur,

Le dernier billet que je vous ai écrit par la poste de Milan, sous l'enveloppe de M'"*^ de Vintimille, a dû vous apprendre la mort de M'"^ de Beaumont.

Je vous avais marqué auparavant la crainte trop bien fondée que j'avais de ce triste événement. Cependant les symptômes les plus alarmants semblaient s'éloigner; la diarrhée, qui avait commencé dès Lyon, avait cessé ; la malade dormait assez bien, n'avait point de sueurs pendant la nuit, et son pouls n'était pas trop mauvais. Mais la faiblesse, la maigreur et le dégoût de toute nourriture allaient toujours en augmentant.

La surveille de sa mort, mercredi 2 novembre, jour des Morts, j'interrogeai son médecin ordinaire, qu'elle aimait beau- -coup et qui passe pour un habile homme ; il me dit qu'il était tout à fait sans espérance et qu'il croyait que le terme appro- -chait.

Votre belle-sœur le savait. Monsieur, et elle le cachait. Jamais -on n'a montré un plus grand courage. Elle aperçut quelques larmes que je cherchais à lui dérober ; elle me tendit la main et me dit en souriant : « Vous êtes un enfant ; est-ce que vous ne vous y attendiez pas ? »

1. Original autographe sans suscription à la Bibl. de Genève. — Pailhès •Chateaubriand, p. 173.

La veille de sa fin, jeudi 3 novembre, elle parut encore plus tranquille. Elle parla d'arrangements de fortune et me dit, à propos de son testament, que tout était fait, mais que tout était à faire, et qu'elle aurait désiré seulement avoir deux bonnes heures, pour s'occuper de cela. Elle parut regretter surtout d'avoir oublié de parler de M™® de Vintimille et de quelques autres personnes. de sa société. Elle m'a donné depuis une petite boîte en écaillepour la première ; elle avait elle-même reçu cette boîte de M. Joubert. Elle m'a aussi parlé d'un de ses cousins, M. de Sérilly, que j'ai vu chez elle et qu'elle aimait beaucoup; elle se reprochait de ne lui avoir rien laissé.

Le soir de cette journée, le médecin me dit qu'il se croyait obligé d'avertir la malade qu'il était temps de songer à mettre ordre à sa conscience. Je dois avouer, Monsieur, que j'eus un moment de faiblesse. La crainte de précipiter le peu d'instants, que notre amie avait encore à vivre par cet appareil de la mort me jeta dans le désespoir. Je suppliai le médecin d'attendre au moins jusqu'au lendemain matin, — il me répondait de la nuit, — et je promis de me charger de ce triste ministère, dans l'espérance de l'adoucir.

Vous pouvez juger. Monsieur, quel fut mon état pendant toute la nuit ; la malade ne me permit pas de la passer dans sa chambre. Je demeurai dans l'appartement voisin, tremblant à tous les mouvements et à tous les bruits que j'entendais.

Le vendredi, jour de sa mort, 4 novembre, j'entrai avec le médecin dans sa chambre à huit heures du matin. Elle s'aperçut de mon trouble, et elle me dit : « Pourquoi êtes-vous comme cela? J'ai passé une bonne nuit ! » Le médecin me dit alors tout haut qu'il voulait me parler dans la chambre voisine. Je sortis avec lui et rentrai un moment après, la mort dansFâme. Votre belle-sœur me demanda ce que le médecin m'avait dit ; je me jetai au bord de son lit en fondant en larmes, et je lui dis qu'il parlait d'un prêtre. Elle fut quelque temps sans répondre, me regarda fixement, puis me dit d'une voix ferme, comme si elle eût voulu me donner de la force : « Je ne croyais pas que cela eût été tout à

fait si prompt. Allons ! il faut bien vous dire adieu. Faites mander l'abbé de Bonne vie. »

L'abbé de Bonnevie est grand- vicaire de Lyon, homme d'esprit, éprouvé par les malheurs de la Révolution, pensant très bien en matière religieuse et ayant des manières fort agréables ; il était venu quelquefois causer le soir avec la malade.

L'abbé de Bonnevie se fît donner aussitôt les pouvoirs nécessaires et se rendit chez M™** de Beaumont. Elle lui déclara « qu elle avait toujours eu dans le cœur un profond sentiment de religion, mais que les malheurs inouïs dont elle avait été frappée pendant la Révolution l'avaient fait douter quelque temps de la justice de la Providence; qu'elle était prête à reconnaître ses erreurs et à se recommander à la miséricorde éternelle ; qu'elle espérait toutefois que les maux qu'elle avait soufferts dans ce monde-ci abrégeraient son expiation dans l'autre ». Elle me fît signe de me retirer et resta seule avec son confesseur.

Je le vis revenir une heure après, les larmes aux yeux et disant qu'il n'avait jamais entendu un plus beau langage, ni vu un pareil héroïsme.

Ou envoya chercher le curé pour administrer les derniers sacrements. Je retournai auprès de notre amie. En m'apercevant, elle me dit : « Eh bien, êtes-vous content de moi ? » Elle s'attendrit ensuite sur ce qu'elle daignait appeler mes bontés pour elle.

Ah ! Monsieur, si j'avais pu dans le moment racheter un seul jour de sa vie par le sacrifice de la mienne, avec quelle joie ne l'eussé-je point fait !

Le curé arriva à onze heures, et la chambre fut bientôt remplie de cette foule de curieux et d'indifférents qu'on ne peut «mpêcher de suivre le prêtre dans ce pays.

Notre amie vit ce formidable appareil sans donner le moindre signe de frayeur. Nous nous mîmes tous à genoux, et la malade reçut à la fois la communion et l'extrême-onction avec beaucoup «de sérénité. Après cette scène si consolante pour elle et si triste pour nous, quand tout le monde se fut retiré, elle me fît asseoir sur

son lit et me parla pendant une demi-heure de mes affaires et de mes intentions pour l'avenir, avec la plus grande élévation d'esprit et l'amitié la plus touchante. Ses derniers conseils ne so/*~ tiront jamais de ma mémoire.

Elle me pria ensuite d'ouvrir la fenêtre, parce qu'elle se sentait oppressée : un rayon de soleil qui vint éclairer son lit sembla encore la réjouir. Elle me rappela alors des projets de retraite à la campagne, dont nous nous étions quelquefois entretenus, et elle se mit à pleurer. Gela ne dura qu'un moment et ce sont les. seules larmes que je lui aie vu répandre.

Il était environ midi, et l'on vint me chercher pour donner des ordres. Je fus remplacé par M. Bertin et M. l'abbé de Bonnevie. M. Bertin est cet ami dont je vous ai parlé dans ma première lettre et qui amena votre belle-sœur de Milan à Florence. Il n'a cessé depuis de donner à M""^ de Beaumont les marques du plus, touchant dévouement. Il est vrai qu'on ne peut réunir à plus, d'esprit et de lumières un cœur plus noble. Notre malheureuse amie s'y était fort attachée, et elle lui aurait laissé sûrement quelque marque de son souvenir, si la mort ne l'avait enlevée si promptement. Ces deux messieurs restèrent à peu près une heure et demie avec la malade ; elle parla peu ; elle leur dit seulement qu'elle ne passerait pas la journée et qu'elle avait besoins de repos.

Je revins entre deux et trois heures de l'après-midi. Le médecin était au bord du lit, avec M™'' Saint-Germain, qui servait notre amie avec un zèle, une persévérance et une affection dignes, d'une aussi bonne maîtresse.

La malade demanda plusieurs fois à changer de lit, mais le médecin s'y opposa, dans la crainte qu'elle n'expirât en la transportant. Dans le moment même, M™® de Beaumont me dit qu'elle sentait que les convulsions allaient la saisir : et tout à coup,, elle rejeta la couverture avec ses deux bras, me tendit une main,, serra la mienne avec force ; ses yeux s'égarèrent, et sa tête sembla se perdre. Elle appuyait l'autre main sur sa poitrine, en disant : « G'est là, là, là ! »

Elle voulut aussi tenir la main de M"'^ Saint-Germain. Je lui demandai si elle me reconnaissait, elle sourit au milieu de son égarement et lit un signe de tête. Les convulsions ne durèrent guère plus de dix à douze minutes ; après quoi elle ferma les yeux et s'affaissa sur son oreiller; je portai la main à son cœur, il ne battait plus. Je me précipitai hors de la chambre. M. Bertin y courut, en m'en voyant sortir. Le médecin venait de présenter une lumière à la bouche de notre amie. Tout était fini ! M™® de Beaumont a rendu l'esprit le vendredi 4 novembre, à trois heures et quelques minutes de l'après-midi.

J'avoue, Monsieur, qu'après la mort de M'"^ de Beaumont, il ne m'a fallu rien moins que la force de mon attachement pour remplir des devoirs sacrés, mais bien pénibles. Ordinairement, dans de pareils malheurs, ceux quipleurentpeuventjouir tranquillement de leurs larmes ; d'autres se chargent de veiller aux derniers soins de l'amitié et de la religion. Mais ici, Monsieur, et comme représentant du cardinal-ministre, qui se trouvait absent, et comme le seul ami de votre belle-sœur, j'ai été obligé de présider à tout. Je ne m'en suis pas même rapporté au zèle de mes deux amis, parce que j'ai voulu vous ôter toute inquiétude et répondre personnellement à votre famille de tout ce qui avait été fait. Il m'a donc fallu m'occuper de la profondeur et de la longueur de la fosse, parler au menuisier pour le cercueil, etc.

Je ne crois pas qu'il y ait au monde une position plus amère et plus horrible : si vous saviez ce qu'on entend, et dans quels détails il faut entrer !

J'envoyai chercher deux religieux pour veiller le corps pendant la nuit du vendredi au samedi. Piir un hasard singulier, l'un de ces religieux se trouva être un Français, né à Montmorin même, en Auvergne. Je voulus que M"'*^ de Beaumont fût enterrée à Saint-Louis des Français, église qui appartenait autrefois à la France et qui est encore aujourd'hui desservie par des prêtres français.

J'allai moi-même choisir le lieu de la sépulture, dans une chapelle où sera placé le monument qu'on doit élever au cardinal

Bernis. Je marquai la tombe à l'endroit même où le corps de cet homme célèbre, qui depuis a été transporté en France, avait été déposé.

M™^ de Beaumont avait désiré d'être ensevelie dans une pièce d'étoffe que son frère Auguste lui avait envoyée des Indes. Cette étoffe n'était pas ici ; on n'en a trouvé qu'un morceau qu'elle portait partout avec elle ; on a attaché ce morceau autour de son corps avec une cornaline qui renfermait des cheveux de son père. Je fis convoquer tous les ecclésiastiques français, tant séculiers que réguliers, qui se trouvaient à Rome. La princesse Borghèse prêta le char funèbre de sa famille, qui ne sert qu'aux princes et aux cardinaux. Le cardinal-ministre envoya sa livrée et ses voitures; et samedi 5 novembre, à sept heures du soir, à la lueur des torches et au milieu d'une grande foule, notre amie fut transportée à son dernier asile.

Le dimanche 6 novembre, à dix heures et demie du matin, la messe de l'enterrement fut célébrée. Tous les Français qui sont à Rome s'y rendirent en deuil ; les cardinaux seuls, lesÉminences Cazelli et de Bayanne ne purent y assister, parce que l'usage ne le permet pas ; mais ils m'ont écrit des lettres très honorables pour votre belle-sœur. Je puis vous assurer, Monsieur, que cette triste cérémonie eût été moins française à Paris qu'elle ne l'a été à Rome. Cette église de Saint-Louis, qui porte encore dans ses ornements et dans ses voûtes les armes et les inscriptions de notre ancienne patrie ; les différentes décorations des personnes qui assistaient au service; les chevaliers de Malte, les évêques, les religieux français de différents ordres ; les tombeaux où sont inscrits les noms des plus grandes familles de France, des La Trémouille, des d'Ossat, des Mortemart ; cette église enfin, sous la protection d'un grand saint, d'un grand roi et d'un grand homme ; tout cela formait une pompe touchante, dont Rome seule pouvait offrir le spectacle !

Cinquante messes furent célébrées à divers autels, et les prières seront continuées pendant neuf jours!

Vous trouverez peut-être. Monsieur, que je me complais un

peu trop dans ces tristes détails ; mais je vous prie d'observer que M. de Montmorin, M™*^ de Montmorin, leurs deux fils, et Madame votre épouse, M'"" de la Luzerne, ayant pour ainsi dire été privés de sépulture, j'ai désiré que le dernier rejeton d'une famille illustre et malheureuse trouvât du moins quelque appui dans l'attachement d'un homme obscur, et que l'amitié ne lui manquât pas comme la fortune.

Je dois aussi vous dire, Monsieur, que, si j'ai songé à honorer la mémoire de M™** de Beaumont, je n'ai pas oublié ce que je devais à ses héritiers. Si j'avais suivi l'usage romain pour les sépultures ordinaires, j'aurais eu un long cortège de pénitents noirs et de pénitents blancs, et la dépense se fût élevée à peu près de quatre cents piastres ou de deux mille francs, au lieu qu'en faisant ce que j'ai fait, notre amie a joui des honneurs funèbres, tels qu'on les rend aux grands de ce pays, et les frais du deuil ne passeront pas vingt-cinq louis.

Enfin, je crois que ces détails religieux plairont à une famille aussi pieuse que la vôtre ; mais si, par hasard, quelques membres de cette famille les désapprouvaient, je les supplie d'observer que, quelle que soit notre opinion sur ces matières, la religion des tombeaux est respectable aux yeux de tous les peuples, et que, sans être chrétien, on pourrait approuver des cérémonies chrétiennes, dont le but est d'honorer la mémoire de ceux qu'on a aimés et de nous laisser l'espérance de les retrouver un jour.

J'aurais pu donner des ordres pour arranger ici les affaires de M™'' de Beaumont. J'avais tous les pouvoirs civils nécessaires, en l'absence de l'ambassadeur, mais n'ayant pas l'honneur d'être connu de votre famille, et ayant été l'ami de votre belle-sœur, je crus qu'il était plus convenable d'attendre l'arrivée du cardinal. Il arriva le samedi 5 du courant, quelques heures avant la levée du corps. Il nomma sur-le-champ deux commissaires, MM. les abbés Lucotte et Bonnevie, pour prendre connaissance des affaires de M'"* de Beaumont. Ils se transportèrent aussitôt h son domicile

J'ai maintenant, Monsieur, deux prières à vous faire.

M"'® Saint-Germain et son mari me sont attachés, et je les aime, parce qu'ils aimaient votre belle-sœur. Je désire que ces deux bonnes gens restent avec moi : je ne serai pas pour eux un maître fort dur, et ils seront pour moi de bons et fidèles serviteurs. Je demanderais donc la préférence, en cas que quelque personne de votre famille voulût les garder .

Le second objet regarde un petit monument que je fais élever à notre amie. Si votre famille approuve la conduite que j'ai tenue dans cette circonstance, je la prie, pour toute marque de satisfaction, de me permettre de faire seul les frais de ce monument. Cela me coûtera fort peu de chose et ce sera pour moi une grande consolation. 11 y aura deux marbres : un sur la tombe avec un verset de Job, que votre belle-sœur répétait souvent parce qu'il se trouvait dans un petit ouvrage qu'elle aimait et qu'il semblait convenir à ses propres malheurs : Qiiare misero data est lux, et vita his qui in amaritudine animse sunt ? Pourquoi la lumière a-t-elle été donnée au misérable, et la vie à ceux dont le cœur est dans l'amertume ?

L'autre marbre sera débouta la tête du cercueil et appliqué contre le mur de la chapelle ; il portera une inscription qui rappellera la triste fin de toute la famille Montmorin. M . Berlin a fourni l'idée d'un bas-relief fort touchant : une jeune femme couchée sur son lit montrera d'une main les portraits de la famille ; elle aura l'air d'exhaler elle-même son dernier soupir ; et on lira sous les médaillons le mot de Rachel : quia non sunt ! Le sculpteur travaille déjà au modèle, et j'espère Voir au moins le plâtre avant de quitter Rome.

Les deux commissaires m'ont autorisé à retenir les portraits de M. et de M'"^ de Montmorin, avec ceux de leurs deux fils, pour prendre leur ressemblance. Il ne manquera, Monsieur, que le portrait de M"'^ de la Luzerne. Si vous l'aviez, vous me feriez plaisir de me l'envoyer ; je vous le remettrais moi-même cet hiver à Paris. Quant à celui de M*"^ de Beaumont, j'essaierai de donner une idée générale de sa figure au sculpteur. Si j'en ai le moyen

dans la suite, j'attacherai une petite fondation religieuse à ce monument, afin que, quand je n'y serai plus, notre amie ait toujours quelqu'un qui pense à elle sur la terre.

Maintenant, Monsieur, mon rôle est fini et le vôtre commence. L'activité qui ma soutenu dans ce moment d'épreuve m'abandonne au moment où elle ne m'est plus nécessaire. Ma santé est extrêmement dérangée, et je crains d'être obligé de me mettre au lit. Je ne vous offrirai point les consolations d'usage en pareille circonstance et les lieux communs de la philosophie humaine. S'il ne fallait que vous entretenir de la vanité de la vie, je suis dans une ville où l'on trouve à chaque borne une leçon !

Je vais quitter Rome. Je n'aurais jamais accepté la place que j'y occupe, si elle n'eût eu un rapport religieux, et si les chefs du clergé français ne m'avaient déterminé à servir de ma personne une cause que j'ai bien ou mal défendue par mes écrits. J'ai vu bientôt que je n'étais point utile ici.

La mort de M"'*" de Beaumont achève de me déterminer : le sacrifice a été assez long, et je quitterai avec joie une ville où j'ai fait une telle perte !

Quand je serai de retour à Paris, Monsieur, j'espère que vous me permettrez d'aller vous saluer. Mon frère vous a connu et je ne sais pourquoi je me regarde comme de votre famille.

J'ai l'honneur d'être. Monsieur, votre très humble et très

obéissant serviteur.

De Chateaubriand.^

9^ 8 novembre 1803.

A Fontanes.

Rome, ce 8 novembre 1803.

Vous verrez, mon cher ami, par la copie de la relation que je vous envoie, que j'ai perdu une des personnes qui m'attachaient

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