Pailhès Chateaubriand, p
le plus à la vie. M'"^ de Beaumont est morte à Rome dans mes bras, le 4 du courant, à trois heures et quelques minutes de l'après-midi. Si c'est une consolation pour vous, je puis vous dire que jamais mort ne fut plus belle, plus religieuse, plus courageuse. Votre malheureux ami a du moins fait honorer la mémoire de cette femme si bonne et si aimable pour lui et vous ne sauriez croire à quel point ma douleur et ma conduite dans cette occasion m'ont fait aimer et respecter ici. Je vous annonce que je vais demander ma démission par le courrier prochain. Le cardinal, qui m'aime maintenant beaucoup et qui se conduit à merveille pour moi, écrira lui-même au Premier Consul et à Talleyrand en ma faveur ; de sorte que j'espère sortir de ma place sans offenser le gouvernement. Mais dans tous les cas, ma résolution est prise. Je m'aperçois au reste très bien que la chance a tourné, et que l'on voudrait me retenir. Je puis dire que je sors de cet emploi irréprochable, n'ayant rendu que des services et n'ayant pas fait une faute. 11 ne fallait donc pas me persécuter sans cause et sans une ombre même de justice. Il s'est élevé une voix populaire en ma faveur et les ennemis se sont un moment retirés ; mais le coup est porté. Je ne veux plus rien de ceux que la probité et l'honneur ne désarment point. Je rentre pour toujours dans mon obscurité et ma misère, et jamais je n'importunerai personne de mes plaintes ni de mes demandes.
Je resterai à Rome jusqu'au mois de janvier. Je vous ai dit que j'ai tiré sur vous une lettre de change, datée du vingt octobre et ayant un mois de cours : elle vous sera donc présentée le vingt de novembre. Vous aurez sans doute alors touché mon quartier de vendémiaire, qui est échu ; ainsi vous pourrez faire honneur à mon nom. Au reste, je suis dans un grand embarras. J'espérais retirer deux mille écus de mes voitures ; mais comme, par une loi du temps des Goths, l'étisie est déclarée à Rome maladie contagieuse et que M'"^ de Beaumont est montée deux ou trois fois dans mes équipages, personne ne veut les acheter.
Mon amie m'a laissé sa bibliothèque entière par un ancien testament. Elle est morte avec le regret de ne m'avoir pas donné
toute sa fortune, mais elle a été surprise par la mort, et vous croyez bien que je n'étais pas homme à songer à la fortune et à troubler les derniers moments d'une amie expirante.
Faites agréer mes résolutions à ma belle protectrice, qui ne sera plus désormais que ma généreuse amie. Tout ce que je demande, c'est qu'on m'oublie et qu'on ne [me] persécute pas en arrivant à Paris.
Mille choses aimables à M™^ de Fontanes, à M. de Vitry, au cher Guénau, s'il est à Paris. Embrassez votre enfant pour moi. '
93 8 novembre 1803.
A Chênedollé.
Rome, ce 8 novembre 1803.
Tout est fini pour moi, mon cher ami, M™* de Beaumont n'est plus; je n'ai eu d'autre consolation que d'avoir un peu honoré ses cendres. Vous verrez tous les détails dans la copie de la lettre que je vous ferai passer par le courrier prochain. Je serai à Paris au mois de janvier, et en Bretagne peu de temps après ; je'vous verrai. Je vais me retirer entièrement du monde. Ecrivezmoi, écrivez à Joubert. Ma santé est bien mauvaise, et je désire quelque fois de ne pas repasser les Alpes. Je vous embrasse tendrement. 2
1. Original autographe sans suscription à la Bibl. de Genève. Au haut de la première page, à gauche de la date, on lit, de la main de M. de Chateaubriand : « M. de Fontanes. » — Pailhès Château^ briand, p. 180. — Sainte-Beuve avait déjà publié un fragment de cette lettre dans son Chateaubriand, t. Il, p. 218, note,
2. Sainte-Beuve Chênedollé dans Chateaubriand et son groupe, t. 11^ p. 209.
94 9 novembre 1803.
A Madame de Staël.
Rome, le 9 novembre 1803.
Quel triste sujet, madame, vient renouer notre correspondance; elle est morte à Rome dans mes bras, le 4 du courant, à 3 heures et 8 minutes de l'après-midi. Je vous envoie la copie de la relation que j'adresse par le même courrier à M. de la Luzerne, S'il y est beaucoup question de prêtres et de religion, j'espère que vous n'aurez pas la cruauté de plaisanter dans de pareilles circonstances, il vous faut song-er que j'ai écrit à la hâte dans le trouble et dans les larmes, et que pour tout l'univers, je ne voudrais pas qu'on m'enlevât l'espoir de retrouver un jour mon amie. Me voilà encore une fois seul sur la terre ; c'est pour la troisième fois que la mort me prive des personnes qui m'étaient chères. Il faut donc suivre cet avertissement de la Providence, et renoncer à tant de vains projets et à un monde qui me quitte si souvent pour me dire que je dois le quitter. J'allais passer en Grèce au printemps, et, depuis trois mois, je ne m'occupais que des études relatives à ce dessein, mais j'arrête toutes mes courses. Il y a assez longtemps que je suis voyageur ; je veux songer sérieusement au repos et rentrer pour toujours dans mon obscurité et mon indigence première. J'ai passé désormais le sommet de la vie; si les trente-quatre ans que j'ai mis à monter à ce sommet me paraissent si courts, combien la descente sera encore plus rapide !
Je me propose d'être à Paris vers le mois de janvier, car je ne veux pas quitter Rome, sans avoir ou à peu près fini le petit monument que je fais élever à M'"^ de Beaumont.
Si vous conservez encore quelque bienveillance pour moi, vos lettres me seront un grand soulagement. Je suis comme un enfant qui a peur dans la solitude, et qui a besoin d'entendre au moins quelque voix amie pour se rassurer. Adieu.
De Chateaubriand.
Veuillez offrir mes respects à M. Necker. ^