Sic
2. Sainte-Beuve ChênedoUé dans Chateaubriand et son groupe, t. II, p. 209.
m l^ novembre 1803.
A Fontanes.
Rome, IG novembre 1803
Je vous ruine en ports de lettres, mais dans les moments de •crise, il faut écouter et secourir ses amis.
Vous avez dû recevoir de moi une longue lettre avec le récit <le la mort de la seule amie que j'eusse sur la terre. Je vous ai écrit depuis, par la poste de Milan (poste très peu exacte), que le «ardinal-ministre m'avait fait changer de résolution relativement A ma démission et que je restais à Rome où les procédés sont fort changés à mon égard. On me caresse autant qu'on m'a insulté ; on veut que j'aille me distraire k Naples, etc., etc. Combien cela durera-t-il et à quoi le changement tient-il ? C'est cè que je ne saurais dire. Je resterai donc ici mon année entière, comme je l'ai toujours promis ; mais aussi je ne resterai pas un jour au delà de mon année. Je brûle de sortir de cette place et je n'y suis resté que pour ne pas manquer de parole à notre proitectrice. Ne croyez pas que, pour quelques bons procédés, j'oublie jamais les chagrins et les dégoûts dont on m'a abreuvé. Je ne balance plus que sur un point, savoir si firai m'ensevelir en Bretagne, ou chez Joubert à Villeneuve. Mais mon parti est bien pris, et j'abandonne à la fois les places, Paris et la littérature. Ma santé, qui devient extrêmement mauvaise, m'impose d'ailleurs la loi de chercher quelque coin où je ne sois à charge à personne et où je puisse, en attendant que la Providence dispose de moi, pleurer ce que j'ai perdu, et rire de toutes les espérances de fortune, de réputation, de bonheur, dont je me suis si follement -bercé pendant quelques moments.
Je ne sais dans laquelle de vos lettres vous me parlez de mes
projets pour le Nord. Par un hasard singulier, il y a ici un général
russe, très aimé de l'empereur de Russie et en correspondance
-avec lui, qui m'a fait demander pour causer avec moi du dessein
Correspondance de Chateaubriand. T. I. 10
qu'avait eu la princesse de Mecklembourg de me placer gouverneur auprès du grand-duc de Russie. Cette place est très belle^ très honorable, et après six ou huit ans de service (le prince a huit ans), elle me laisserait une fortune assez considérable pour le reste de mes jours. Mais un nouvel exil de huit ans me fait trembler. On m'offre aussi une place à l'Académie de Pétersbourg^ avec la pension ; mais, par une loi de la République, aucui> Français ne peut recevoir une pension de l'étranger. Ainsi non seulement on vous persécute, mais on vous empêche encore dejouir des marques d'estime que des étrangers aimeraient à vous, donner.
Vous pouvez donc annoncer à mes amis et à mes ennemis, morb cher ami, que je ne quitte point Rome, qu'on est fort content demoi^ etc. J'ai honte de parler ainsi : content de moi ! Mais que^ diable allais-jefaire dans cette galère? Pardon, mille fois pardon,, des inquiétudes et des peines que je vous ai causées ; ce seront les. dernières, et tout est fini désormais. Je compte sur votre amitié et sur celle de notre excellente protectrice. Souvenirs à M""*' de- Fontanes, à la petite, à M. de Vitrj, au cher Guénau.
Je vous ai prévenu plusieurs fois que j'ai tiré sur vous une^ lettre de change pour la valeur de mon second quartier échu eu vendémiaire et que vous devez avoir touché. Cette lettre sera payable le 20 de novembre ou 28 brumaire. ^
98 23 novembre [1803].
A Fontanes.
Rome, 23 novembre.
Je suis au lit avec une jaunisse affreuse, suite inévitable demes chagrins. Vous les savez tous maintenant. Mais comment se
1. Original autographe à la Bibl. de Genève. — La suscription est d'uneautre main. Timbre : Rome. Bureau français. — Timbre postal : 9 frimairean X. — Cachet de cire rouge sur lequel on lit : République française — Pailhès Chateaubriand, p. 193.
fait-il que vous seul pouvant me tranquilliser sur les bruits de Paris, tandis que l'on met dans les gazettes mille bêtises sur mon compte, vous ne me donniez pas signe de vie ? Toute la terre m'écrit; et cependant j'estimerais plus deux mots de vous que les lettres de toute la terre. J'ai appris par hasard le malheur de notre protectrice : dites-lui au moins que les infortunés comme moi sont fort sensibles aux malheurs des autres.
Adieu, j'attends enfin quelques mots de vous; il est impossible d'avoir été plus indignement persécuté que je ne l'ai été. ^
99 24 novembre [1803].
A Madame de Staël.
Rome, 24 novembre, 2 frimaire.
Une lettre arrive par la poste sous mon enveloppe ; je l'ouvre, je reconnais votre écriture, mais celle à qui vous écrivez, madame, est partie pour l'éternité. Pauline ne vous lira plus, ne vous répondra plus. Celle qui, comme vous le dites trop bien, était la plus noble des femmes, a quitté un monde composé de bassesse, de crime et de sottise. M""' de Beaumont est morte ici dans mes bras comme une sainte (pardonnez-moi le mot), je veux dire avec un courage au-dessus des forces humaines. Je vous ai envoyé le détail de mon malheur et du vôtre à Goppet, mais je vois que vous êtes aux environs de Paris. Ecrivez pour redemander cette lettre ; je serais fâché qu'elle fût perdue. Je vous écris de mon lit, où je suis retenu par une jaunisse horrible, suite des chagrins de toute espèce, dont j'ai été abreuvé depuis que j'ai mis le pied sur cette terre de douleur.
Vous verrez par la fin de ma longue lettre que j'étais déter-
1. Original autographe à la Bibl. de Genève. — Timbre : Bureau français. Rome. — Timbre postal : 18 frimaire an XII. La suscription est de la main d'un secrétaire. — Pailhès Chateaubriand j p. 195.
miné à envoyer ma démission ; mais on me retient à présent, on croit racheter par des caresses les maux dont on m'a d'abord rassasié. On se trompe. Je me soumets à la nécessité, mais aussitôt que je pourrai avoir un asyle sur la terre !... Comment se fait-il que je sois à la sixième édition de mon ouvrage (en comptant l'édition in-8**, gravures après la lettre, que l'on fait maintenant à Paris, in-iS que Ballanche fait à Lyon) et que je n'aie pas encore de pain assuré? Un asyle, j'en avais un; maintenant toute ma joie est un tombeau que je fais élever, et pour lequel je vends le peu de chose qui me restait en ce monde . Vous reverrai-je au printemps ? Vous reverrai-je jamais ? Si M"™® de Beaumont vous eût fait cette question, lorsque vous quittâtes Paris, n'auriez-vous pas repoussé bien loin le doute? Eh bien, jugez-en. Adieu, jouissez de votre fortune, de votre réputation, de vos amis. J'ai été du nombre de ces derniers, mais vous m'avez oublié depuis longtemps.
Si vous n'avez pas encore reçu de Goppet le récit de la mort de notre amie, vous pourriez vous le procurer, soit chez M™® de Vintimille ou chez M™® Hocquart.
A Madame de Staël, ^
100 Décembre 1803.
A Joubert.
Rome, décembre 1803.
Mon seul bonheur est d'attraper quelques heures, pendant lesquelles je m'occupe d'un ouvrage qui peut seul apporter de l'adoucissement à mes peines : ce sont les Mémoires de ma vie. Rome y entrera ; ce n'est que comme cela que je puis désormais