Rev. Mr. Symons
aurait dû remarquer, le tout pour sa tranquillité, que tout en comparant mon style à celui de Bernardin de Saint-Pierre, les rédacteurs n'ont pas laissé de relever amèrement ce même passage qui a si fort offensé mon vertueux admoniteur. D'ailleurs le Crifical Revieiv n'a-t-il pas chanté la palinodie ? Le public avait donc à la fois le poison et le contre-poison.
Il en est de même des Universités. Un révérend ministre d'Oxford s'est donné la peine de me faire passer une leçon ; j'ai reçu au contraire de Cambridge la lettre la plus flatteuse. Un autre ministre m'écrit pour me complimenter sur l'article même que désapprouve M. Symons. Je le demande à mon respectable Aristarque : Que dois-je penser d'après toutes ces contradictions? Ah ! sans doute, ce qu'il pensera lui-même : Qu'il faut se contenter d'être simples de cœur, amis des malheureux, adorateurs de celui qui voit et juge les hommes, et laisser les disputes d'opinion à ceux qui s'occupent de songes.
Je viens aux lettres Françaises. Elles contiennent presque toutes de grands éloges ou beaucoup d'avis. Je ne m^enorgueillis point des louanges ; je remercie des conseils. J'ai aussi reçu des injures anonymes, par la poste. J'assure le monsieur a«a? injures que je n'en conserve pas le moindre ressentiment. J'ai lu ses injures. Eh ! bon Dieu ! que de sottises n'est-on pas forcé de lire tous les jours, dans le siècle où nous sommes ! Et pourquoi celles de ce monsieur n'auraient-elles pas leur tour, tout comme les autres ? Je ne sais plus si c'était Chamfort, ou M. de la Harpe, ou Fontanes, un jour que je dînais chez ce dernier, qui me disait sérieusement qu'un certain homme était mort de bêtise. 0 mon pauvre correspondant ! Vulnus alis venis.
J'espère qu'on sera satisfait de cette réponse et qu'on voudra bien désormais me laisser tranquille. Je vis de mon travail. Quand je suis obligé de lire beaucoup de petits papiers, cela me fait perdre de grandes heures. D'ailleurs, les ports de lettres sont chers. C. '
1. Paris, journal de M. Peltier, 10 juillet 1797 ; t. XIII, p. 644. — Victor Giraud Revue d'histoire littéraire de la France, 1901, p. 667, et Chateaubriand. Études littéraires, p. 257. Hachette.
7 15 août 1798.
A Fontanes.
15 août 1798 (t;. s.).
Je ne puis vous dire tout le plaisir que j'ai éprouvé en recevant votre lettre. Il a été en proportion de la solitude de ma vie, et des longues heures que je passe avec moi-même ; vous sentez combien les marques du souvenir d'un ami de votre espèce doivent être chères alors. Si je suis la seconde personne à laquelle vous avez trouvé quelques rapports d'âme avec vous, vous êtes la première qui ayez rempli toutes les conditions que je cherchais dans un homme: tête, cœur, caractère, j'ai tout trouvé en vous à ma guise, et je sens que désormais je vous suis attaché pour la vie. 11 ne me manque plus que de connaître l'ami dont vous m'avez fait un si grand éloge \ pour vous connaître dans toutes les parties de votre existence .
J'ai appris avec une grande et vraie joie vos heureux travaux au bord de l'Elbe. Vous possédez, sans aucun doute, le plus beau talent de la France, et il est bien malheureux que votre paresse soit un obstacle qui retarde la gloire dont nous vous verrons briller un jour. Songez, mon cher ami, que les années peuvent vous surprendre, et qu'au lieu des tableaux immortels que la postérité est en droit d'attendre de vous, vous ne laisserez peutêtre que quelques cartons qui indiqueront seulement ce que vous auriez été. C'est une vérité indubitable qu'il n'y a qu'un seul talent dans le monde. Vous le possédez, cet art qui s'assied sur les ruines des empires et qui seul sort tout entier du vaste tombeau qui dévore les peuples et les tems. Est-il donc possible que vous ne soyez pas touché de tout ce que le ciel a fait pour vous, et que vous songiez à autre chose qu'à la Grèce sauvée'! Vous savez que tout ceci n'est pas un pur jargon de ma part, je vous ai souvent parlé à ce sujet; votre paresse me tient au cœur.