Joubert
De vous à moi, et de la Grèce sauvée aux IVatchez, la chute est immense ; mais vous voulez que je vous parle de moi. Je vous dirai que le courage ma abandonné depuis votre départ ; tout ce que j'ai pu faire a été de mettre au net un troisième livre et d'imaginer une nouvelle division du plan. Chaque livre portera un titre particulier. Les deux premiers, par exemple, s'appelleront les livres du Récit ; le troisième, le livre de l'Enfer ; le quatrième, le livre des Mœurs; le cinquième, le livre du Ciel ; le sixième, le livre d'O thaï ti ; le septième, le livre des Loix etc., etc. ; de même que les anciens disaient le livre de la Colère d'Achille, le livre des Adieux d'Androwaque, etc., et de même qu'Hérodote avait divisé son histoire. Cette sorte de division toute antique que je fais ainsi revivre a quelque chose de singulièrement attrayant, et d'ailleurs favorise beaucoup mon travail.
Au reste, mon cher ami, je passe ma vie fort tristement. J'ai revu la plupart des lieux que nous avions vus ensemble. J'ai dîné seul sur la colline, dans cette petite chambre où nous avions vu le soleil couchant ; j'ai visité les jardins sur les bords de la rivière, j'ai eu deux longues conversations avec M. de L[amoignon]. Par ailleurs, j'ai laissé là toutes vos anciennes connaissances. Je ne vois presque plus P[anat]. Quelques personnes m'ont questionné sur votre compte. J'ai répondu comme je le devais. Il paraît que beaucoup de petites gens sont peu contents de vous. Au nom du ciel, évitez tout ce qui peut vous compromettre, laissez à d'autres que vous un métier indigne de vos talens, et quitroublerait le reste de votre vie et celle de vos amis.
Nous reverrons-nous jamais, mon cher ami? Je ne sais, mais je suis triste. Vous avez beaucoup moins besoin de moi que je n^ai besoin devons. Votre famille et vos amis vous environnent, et vous trouvez en vous-même plus de ressources que je ne puis en trouver en moi. D'ailleurs, il y a déjà six ans que je vis pour ainsi dire de mon intérieur, et il faut à la lin qu'il s'épuise. Et puis, cet Argos dont on se ressouvient toujours, et qui, après avoir été quelque temps une grande douceur, devient une grande amertume I
Si vous avez quelque humanité, écrivez-moi souvent, très souvent. Parlez-moi de vos travaux et de cette femme admirable que vous devez beaucoup aimer, car elle a beaucoup fait pour vous. Des hauteurs du bonheur ne m'oubliez pas. Indiquez-[moi] de nouveau les moyens de correspondre avec vous; je suppose que les premières adresses que vous m'aviez données ne valent plus rien. Adieu, croyez au sincère, au très sincère attachement de votre ami des terres de l'exil.
Ne trouvez-vous pas qu'il y ait quelque chose qui parle au cœur dans une liaison commencée par deux Français, loin de leur patrie ? Cela ressemble beaucoup à celle de Bené et à'Outougamiz : nous avons^wre dans un désert et sur des tombeaux.
Je ne signe point, ne signez plus. Le cousin vous dit mille choses ainsi que M. de L[amoignon]. Le contrôleur des finances [M. du Theil] n'a point tenu sa parole et je suis fort malheureux. Rappelez-moi au souvenir de l'ancien ami F[lins]. ^
S 19 août 1799.
A [Madame de Fontanes]. '
19 août 1799 {v. s.)
Citoyenne,
On cherche à vendre pour cent soixante pièces de vingt-quatre livres, à Paris, les feuilles d'un ouvrage qui s'imprime chez l'étranger et qui a pour titre : « De la i^eligion chrétienne par rap-
4. Original à la Bibliothèque de Genève. — Pailhès Chateaubriand, p. 35. Champion. — Mémoires d'Outre-Tombe, t. II, 552.
2. L'abbé Pailhès, se basant sur la suscription incomplète A la citoyenne
es et sur le fait que la lettre fait partie des papiers de Fontanes à la
bibliothèque de Genève, a estimé que la lettre avait été adressée à M™^ de Fontanes. Le renvoi à des morceaux des Natchez montre que la lettre est destinée à quelqu'un qui avait eu connaissance du manuscrit des Natchez pendant un séjour à Londres.
port à la morale et aux beaux-arts. » Cet octavo de grandeur ordinaire, et formant un volume d'environ 430 pages, est une sorte de réponse indirecte au poème de la Guerre des Dieux, et autres livres de ce genre. 11 se divise en sept parties.
La première traite des mystères, des sacrements et des vertus du Christianisme, considérés moralement et poétiquement.
La seconde se rapporte aux traditions des Ecritures.
Dans les troisième et quatrième parties, on examine le Christianisme employé comme merveilleux dans la poésie.
La cinquième partie contient ce qui a rapport au culte en général, tel que les fêtes, les cérémonies de l'Eglise, etc., etc.
La sixième parle du culte des tombeaux chez tous les peuples de la terre, et le compare à ce que les chrétiens ont fait pour les morts.
La septième enfin se forme de sujets divers comme de quelques chapitres sur les églises gothiques, sur les ruines, sur les monastères, sur les missions, sur les hospices, sur le culte des croix, des saints, des Vierges dans le désert, sur les harmonies entre les grands effets de la nature et la religion chrétienne, etc., etc. Un grand nombre des meilleurs morceaux des Natchez se trouvent cités dans cet ouvrage qui, comme vous le voyez, est du même auteur.
On vous le recommande particulièrement, citoyenne, et pour la vente des feuilles, et pour les papiers publics, lorsqu'il paraîtra. Adressez, nous vous en supplions, le plus tôt possible, à ce sujet, un mot par la voie d'Hambourg, ou toute autre voie, à MM. Dulau et C'®, libraires^ Wardour street^à Londres. La maison de ces citoyens est fort connue dans la librairie et est copropriétaire du manuscrit avec l'auteur. Si quelque libraire de Paris veut acheter les feuilles au prix offert, les citoyens Dulau et C'*' les lui feront passer régulièrement et promptement à mesure qu'elles se tireront à Londres, et ils s'engageront de plus à ne publier chez l'étranger que lorsque l'édition de Paris aura été mise en vente. L'arrangement des cent soixante louis n'est pas, au reste, si fixe, que vous ne puissiez le changer à volonté.
Que vous obteniez plus ou moins, que l'on fasse le payement en argent ou en livres à votre choix et expédiés pour le citoyen Dulau, tout cela est égal à l'auteur. Vous aurez même les feuilles pour rien, si vous les demandez pour vous-même et dans le dessein de vous en servir pour le mieux. Il n'y a pas un mot de politique, dans l'ouvrage, qui puisse en empêcher la vente. Il est purement littéraire et nous connaissons bien votre indulgence pour l'auteur. Nous croyons que vous serez contente de ce que vous verrez. C'est peut-être ce qu'il a fait de mieux jusqu'à présent, outre ce que l'ouvrage contient par ailleurs des Natchez, afin de donner au public un avant-goût de cette épopée de l'homme sauvage. Le morceau sur le clocher, le tombeau dans V arbre, le coucher de soleil en pleine mer, le couvent au bord d'une grève, et quelques autres encore s'y trouvent.
Quel long silence, chère citoyenne, et que de choses d'amitié on aurait à vous dire ! Mais dans ces temps de calamité, il ne faut mettre dans une lettre que les mots absolument indispensables. Salut, bonheur et souvenir.
Vous savez que, répondant par Hambourg, il faut avoir un correspondant pour recevoir votre lettre et l'expédier pour l'Angleterre. Vous vous en procurerez un fort aisément.
A la citoyenne
es,
à Paris. *
1. Original autographe à la bibliothèque de Genève. — Pailhès C/ia^eauhriand,p. 43. Il existe encore à la bibliothèque de Genève deux copies d'une autre main, qui ne portent pas en tête, ni dans le corps de la lettre, le mot « citoyenne » ; l'avant-dernier paragraphe (Quel long silence...) ne s'y trouve pas non plus. L'une de ces copies est datée du 20 août 1799, clleoffreau commencement et à la fin les initiales F. S.[Fontanes ?] L'autre est datée du 26 août 1799 ; elle offre de la même manière les initiales L. M. [Lemierre, neveu de Fontanes ?]. La seconde copie se termine parleslignes suivantes : « Si le citoyen F. S. était à Paris et relevé du décret qui l'a condamné à l'exportation, nous vous prions de le voir et de lui parler de nous. /)
9 251 octobre 1799.
A Fontanes.
Ce 25 octobre 1799 [Londres].
Je reçois votre lettre en date du 17 septembre. La tristesse qui y règne m'a pénétré l'àme. Vous m'embrassez les larmes aux yeux, dites-vous. Le Ciel m'est témoin que les miens n'ont jamais manqué 'd'être pleins d'eau, toutes les fois que je parle de vous. 'Votre souvenir est un de ceux qui m'attendrit davantage, parce que vous êtes selon les choses de mon cœur et selon l'idée que je m'étais faite de l'homme à grandes espérances. )Mon cher ami, si vous ne faisiez que des vers comme Racine, si vous n'étiez pas bon par excellence, comme vous l'êtes, je vous admirerais, mais vous ne posséderiez j^as toutes mes pensées comme aujourd'hui, et mes vœux pour votre bonheur ne seraient pas si constamment attachés à mon admiration pour votre beau génie. Au reste, c'est une nécessité que je m'attache à vous de plus en plus, à mesure que tous mes autres liens se rompent sur la terre. Je viens encore de perdre une sœ^ur que j'aimais tendrement '' et qui est morte de chagrin dans le lieu d'indigence où l'avait reléguée Celui qui frappe souvent ses serviteurs pour les éprouver et les récompenser dans une autre vie. Oui, mon cher ami, vous et moi sommes convaincus qu'il y a une autre vie. Une âme telle que la vôtre, dont les amitiés doivent être aussi durables que sublimes, se persuadera malaisément que tout se réduit à quelques jours d'attachement dans un monde dont les figures passent si vite, et où tout consiste à acheter si chèrement un tombeau. Toutefois, Dieu qui voyait que mon cœur ne marchait point dans les voies iniques de l'ambition, ni dans les abominations de l'or, a bien su trouver l'endroit où il fallait le frapper, puisque
1 . Sainte-Beuve imprime 25 octobre ; Pailhès et Biré, 27 octobre. J 'adopte la lecturede Sainte-Beuve, sans avoir toutefois pu vérifier sur l'original.