‹ Correspondance généraleChapitre 61 sur 181 · La mort de M""* de Beaumont · texte numérisé non relu

La mort de M""* de Beaumont

me connoître, ont cru qu'il y avait peut être quelque imprudence, quelque fausse démarche de ma part, tandis que j'étais exposé aux infâmes calomnies, que j'avais le poignard italien (dirigé par la philosophie française) suspendu sur le cœur. Ce ne sont point de vains mots, c'est l'exacte vérité. J'achèverai mon année parce que je l'ai promis; je serai conséquent avec moi-même ; mais j'espère que ceux qui attachent quelque prix à mon amitié et à mon honneur ne trouveront pas mauvais qu'au bout de ce temps je ne me laisse pas menacer des galères^ de Vexil perpétuel, du cachot, de V exportation à la Guiane. Si je ne trouvais pas un dédommagement dans l'opinion publique qui semble m'élever dans toute l'Europe à mesure qu'on cherche à me ravaler, je ne sais si j'aurais pu rester ici huit jours. Les infâmes ! n'ont-ils pas mêlé une femme adorable, ma bienfaitrice, et j'ose dire à présent une sainte, à leurs propos? L'auteur du Génie du Christianisme ne devait-il pas demander le divorce ? Eh bien ! la mort est venue. Que diront-ils ? Le monde entier a été appelé à ce spectacle; le dernier rejeton d'une famille massacrée par eux est descendu chrétien ^ au tombeau ; certes le démenti est formel ; mais qu'il me coûte cher !

Je ne forme plus qu'un vœu; c'est celui d'une petite retraite où je me puisse cacher pour écrire les mémoires de ma vie avant de mourir. Ce sera un testament où je léguerai à la postérité (si la postérité entend parler de moi) la mémoire honorée du peu d'amis véritables que j'ai eus sur la terre. Je ne vous cacherai pas, mon aimable frère, que ce n'est qu'avec des efforts prodigieux que je parviens à conserver ici un reste de foi. Votre pressentiment n'est que trop vrai, et je ne crois pas que Babylone puisse aller encore vingt années seulement comme elle va. Je ne veux point sonder les voies de la Providence ; je n'ai déjà que trop murmuré.

Pour vous, mon jeune ami, d'heureuses destinées vous

1. Sainte-Beuve nous dit : « La grammaire demande chrétien, le sens demanderait chrétienne ; Chateaubriand l'avait d'abord écrit de cette dernière manière, puis en se relisant il a corrigé. »

îittendent. Ce qu'ily a de certain, c'est que, tandis que je vivrai, vous êtes sûr d'avoir au monde un cœur qui vous est absolument tlévoué. Mais vivrai-je longtemps? C'est ce que je ne puis dire. J'ai mangé imprudemment ici des choses qui m'ont détruit l'estomac : du moins mon médecin croit qu'il y a eu quelque chose d'extraordinaire dans les coliques convulsives que j'ai éprouvées. Je suis beaucoup mieux cependant, et comme mon tempérament est très fort, j'espère surmonter le mal.

Je vous prie de veiller un peu à mes intérêts littéraires ; songez que c'est la seule ressource qui va me rester. Migneret a fort bien vendu ses éditions, mais il a confié ses marchandises à des fripons, et j'ai éprouvé cinq banqueroutes. Engagez M. Clausel à commencer le plus tôt possible son édition chrétienne. Si j'en crois ce qu'il m'a mandé, elle se vendra bien, et cela me rendra encore quelque argent. Le monument de M™" de Beaumont me •coûtera environ 9000 fr. J'ai vendu tout ce que j'avais pour en payer une partie : il me reste encore une très belle voiture ; mais comme notre amie est montée dedans deux ou trois fois, et que sa maladie est regardée comme contagieuse, j'ai peur de ne pouvoir me défaire de cette voiture. Mille tendres amitiés.

Gn.

P. S. Ecrivez-moi : J'ai écrit au corbeau de Londres. •

iO'2 21 décembre 1803.

A Fontanes.

Votre lettre, mon cher ami, me confond. Je ne m'attendais pas à ce dénouement. Oui, le pays de Vaud, le voisinage de la France, et surtout V indépendance sont de belles choses. Mais <iois-je me renfoncer dans une carrière où j'ai essuyé tant de cha-

i. Sainte-Beuve Gut}neau de Mussy dans Chateaubriand et son groupe^ t, II, p. 398.

grins ? N'est-il pas plus sage de songer à la retraite ? Quoique je sois très capable de faire les affaires des autres (bien qu'on en puisse dire), ne dois-je pas profiter de cette incapacité qu'on attribue si facilement aux gens de lettres pour me retirer ? Ma santé, mes goûts, tout m'éloigne des places. J'admire le Consul^ et sa personne m'a toujours été chère, comme le sauveur de la France ; mais son gouvernement m'a suscité une persécution si injuste, si honteuse, que j'en ai le cœur gros d'amertume. Si donc, au moment où vous recevrez cette lettre, je ne suis pas nommé officiellement^ ne pressez rien, laissez les choses traîner en longueur. On m'oubliera bientôt et je donnerai ma démission au bout de mon année ; si au contraire, je suis nommé, je respecterai l'ordre du Consul et le vœu de mes amis : j'irai au pays de Vaud. Mais, pour Dieu! qu'on me délivre vite de Rome ; je me meurs ici.

Votre avis sur une personne qui m'est unie est bon. Je l'ai apprécié et il y a longtemps que j'y pense. M*"*^ de B[eaumont], en mourant, me l'a donné elle-même. Mais je ne puis m'y résoudre actuellement et je vous prie même de ne m'en plus parler. 11 serait bien singulier, mon ami, qu'un homme qui comme moi a éprouvé tant de fortunes diverses en si peu d'années, qui a passé du métier des armes à celui d'écrivain, de la cour d'un roi à celle d'un grand homme, qui a été voyageur, exilé, riche, pauvre^ etc., etc., ne sût pas prendre dans la vie le sentier le plus convenable. Je ris de pitié lorsque je vois des sots s'écrier qu'un tel homme ne sait faire que des livres. Faire un livre que le public lise, ce nest rien! Il faut plus d'ordre, plus d'esprit d'affaires pour mettre ensemble quatre bonnes idées que pour signer tous les passe-ports de l'univers et donner un dîner diplomatique.

Ne craignez rien sur le grand personnage arrivé à Rome et dont me parle Joubert Laffond. Si c'est celui que j'entends, il m'a réellement fait une bonne réception, si affectée que je me jurai de n'y pas remettre les pieds en sortant. Je sentis le danger, ce qui vous fera juger de mes progrès dans la science du monde. Ah ! avec quel plaisir je vous embrasserai, mon cher

ami, à Paris, si j'y suis rappelé bientôt, si j'y vais avant d'aller en Suisse, en cas que cette place me soit donnée ! Adieu, adieu. Votre lettre est arrivée au moment même du départ du courrier et je ne sais si vous pourrez décliitlrer cet informe barbouillage. Je remets au reste mes destinées à votre sagesse et à celle de noire excellente protectrice.

N.B. — Observez que je ne puis quitter Rome que sur [une] lettre de Talleyrand qui m'annoncera officiellement ma nomination; que quand le Consul dirait cent fois qu'il m'a nommé, cela ne me rendrait pas libre ici. Voyez donc si c'est dans les bureaux que la nomination est suspendue, car votre lettre est si positive que je dois croire la chose faite, et pourtant le ministre ne m'a pas écrit.

Voilà une lettre pour Guénau.

M. de Fontanes. ^

10 janvier 1804.

i03 A Fontanes. 2

Rome, le 10 janvier 1804.

J'arrive de Naples, mon cher ami, et je vous porte un fruit de mon voyage, sur lequel vous avez des droits : quelques feuilles

1. Original autographe à la Bibl. de Genève. — Pailhès Chateaubriand ^ p. 198.

2. C'est la célèbre Lettre sur la Campagne Romaine. Elle a paru dans le Mercure de France du samedi 3 mars 1804 (12 ventôse an XII), et visiblement, elle a été écrite pour la publication ; mais cela ne veut pas dire que l'on doive l'éliminer de la Correspondance.

Lorsque la lettre parut dans le Mercure, elle était précédée du petit avertissement que voici :

a La personne qui a reçu cette lettre, n'a pas cru devoir jouir seule du plaisir qu'elle lui a faitéprouver. Les détails qu'elle renferme intéresseront

du laurier du tombeau de Virgile. « Tenet nunc Parthenope. » Il y a longtemps ^ que j'aurais dû vous parler de cette terre classique, faite pour intéresser un génie tel que le vôtre ; mais diverses raisons m'en ont empêché. Cependant, je ne veux pas quitter Rome sans vous dire au moins quelques mots de cette ville fameuse. Nous étions convenus que je vous écrirais, au hasard et sans suite, tout ce que je penserais de l'Italie, comme je vous disais- autrefois l'impression que faise^ient sur mon cœur les solitudes du Nouveau-Monde. Sans autre préambule, je vais donc essayer de vous peindre les dehors de Rome, ses campagnes et ses ruines. '^

Vous avez lu tout ce qu'on a écrit à ce sujet ; mais je ne sais si '* les voyageurs vous ont donné une idée bien juste du tableau que présente la campagne de Rome. Figurez-vous quelque chose de la désolation de Tyr et de Babylone dont parle l'Ecriture ; un silence et une solitude aussi vastes que le bruit et le tumulte des hommes qui se pressaient jadis sur ce sol. On croit y entendre retentir cette malédiction du prophète : Venient tibi duo hsec subito in die u?ia, sterilitas et viduitas. ^ Vous apercevez çà et là quelques bouts de voies romaines dans des lieux où il ne passe plus personne, quelques traces desséchées des torrents de l'hiver : ces traces, vues de loin, ont elles-mêmes l'air de grands chemins battus et fréquentés, et elles ne sont que le lit désert

lous les lecteurs. On y retrouvera le talent de l'auteur du Génie du Christianisme, enrichie {sic) d'autres souvenirs et d'autres images. »

Et en note :

« M. (le Chateaubriand à qui Ton a communiqué les épreuves de sa lettre, a bien voulu y ajouter quelques notes. »

Cette note est suivie, entre parenthèses, de l'indication : Note de l'éditeur.

i. Dans \e Mercure on lit long-temps au lieu de longtemps.

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