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ciencieui. Il faut pourtant tout accepter et tout imprimer, et prendre surtout son point d'appui dans le présent. C'est pour cela que je crois les Fossiles de Bouilhet une chose très forte, il marche dans les voies de la poésie de l'avenir, La littérature prendra de plus en plus les allures de la science, elle sera surtout exposante, ce qui ne veut pas dire didactique; il faut faire des tableaux, montrer la nature telle qu'elle est, mais des tableaux complets, peindre le dessous et le dessus.
n y a une belle engueulade aux artistes modernes dans cette préface, et dans le volume, deux magnifiques pièces (à part des taches) : Dies irse et Midi. H sait ce que c'est qu'un bon vers, mais le bon vers est dissfîminé, le tissu lâche, la composition des pièces peu serrée ; il a plus d'élévation dans l'esprit que de suite et de profondeur. Il est plus idéaliste que philosophe, plus poète qu'artiste. Mais c'est un vrai poète et de noble race; ce qui lui manque, c'est d'avoir bien étudié le français, j'entends le connaître à fond, les dimensions de son outil et toutes ses ressources ; il n'a pas assez lu de classiques en sa langue : pas de rapidité ni de netteté, et il lui manque la faculté de faire voir, le relief est absent, la couleur même a une sorte de teinte grise; mais de la grandeur 1 de la grandeur! el ce qui vaut mieux que tout, de l'inspiration. Son hymne védique à Sûrya est bien belle. Quel âge a-t-Uf
Lamartine se crève, dit-on; je ne le pleure pas (je ne connais rien chez lui qui vaille le Midi de Leconte). Non, je n'ai aucune sympathie pour cet'écrivain sans rythme, pour cet h^mme d'État sans initiative. C'est Mui que nous devons tous les embêtements bleuâtres du lyrisme poitrinaire, et lui que nous devons re-
CORRESPONDAISCE DE G. FLAUBERT. âOt
mercier de l'empire : homme qui va aux médîocreset qui les aime. Bouilhet lui avait envoyé Mêlœnia en mâme temps qu'un deses élèves, àlui Bouilhet, lui avait adressé une pièce de vers détestables, stupide, pleine de fautes de prosodie), mais à la louange du susdit grand homme, lequel a répondu au moutard une lettre splendide, tandis qu'à Bouilhet pas un mot : tu vois^ pour ton numéro ce qu'il a fait! efpuis, un homme qui compare Fénelon à Homère, qui n'aime pas les vers de Lafontaine est jugé comme littérateur; il nerestera pas de Lamartine de quoi faire un demi- volume de pièces détachées : c'est un esprit eunuque.
Dans mon contentement du volume de Leconte, j'ai hésité à lui écrire; cela fait tant dehien de trouver im homme qui aime l'art, et pour l'art, mais je me suisdlt: Aquoi bon? on est toujours dupe de ces bons ■ mouvements-là, et puis je ne partage pas entièrement
. ses idées théoriques, bien que ce soient leg miennes, mais exagérées. C'est comme pour le père Hugo, j'ai hésité k M écrire, & propos de rien, par besoin; il ma semble très beau là-bas, U m'avait mis son adresse au bout de son petit mot, était-ce une manière de' dire: écrivez-moiî Tu me feras seulement le plaisir dans la lettre de lui dire que je suis tout & son service, etc.; qu'il envoie ses lettres à Londres. Adieu,
. bonne, chère et bien-aimée Muse,
A la même.
Ooisset, mercredi, minuit et demi.
Comme je suis content que ta Patjsanne paraisse enOnI Tu verras, ce sera un succès; je l'ai toujours dit, elle en a tous les éléments : c'est une œuvre. Marche donc et lève haut la tète, ô Muse! Vois comme tu a»
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202 COHRESPONDANCE DE G. FLAUBERT.
bienfait d'en retrancher tout le lyrisme inutile. Ainsi la tartine déclamatoire contre la guerre : « Pour le soldat vous êtes l'air vital » aurait empêché Perrotin d'être émn, elle eût contrarié sa fibre troupiêre, et il ne faut contrarier aucune fibre humaine, mais en faire naître s'il se peut. Ne bl&mons rien, chantons tout, soyons exposants et non discutants. Quant au plombait que Villemain trouve original, moi je le trouve trop original, et si original que ce n'est pas français quoi qu'il en dise ; a'il eût été un bonhomme de couleur, au lieu d'être un critique, il n'aurait pas d'ailleurs trouvé que du soleil frappant sur du blanc faisait une couleur de plomb, c'est-à-dire quelque chose de plus terne que n'est le blanc lui-môme sous le soleil. Cette couleur plombée peut s'appliquer, je suppose, à l'eau du Nil, à de l'eau d'un bleu épais, sombre, et dont une excessive lumière clarifie la teinte ; alors il peut y avoir en dessus comme un glacis de plomb, c'est vrai. Enfin plombait là est mauvais, je l'ai dit et je le maintiens jusqu'à la guillotine.
Laisse donc ton vers comme il est I « Tout cotillon, etc. >> Qu'est-ce que cela fait que ça ressemble à du Déranger, il est dans ta couleur du morceau où il se trouve, et tout est là : faire rentrer le détail dans l'ensemble. Ta correction « avait la télé en feu » est mauvaise, ce n'était pas la tête qu'il avait en feu, et d'ailleurs comme :
Tout cotillon mettait GroB-Pierre en fea
est bien mieux rythmé! garde-le; c'est drôle ton discernement a des berlues quelquefois:
même que :
COBBESPONDANCE DE G. FLAUBERT. 203
est très plat, quoique tu prétendes que ça fasse une image. Gommeiit ne t'aperçois-tu pas que c'est une phrase banale, toute faite : « la soif qu'on puise dans l'ivresse I » la soif qu'on pi»'se, métaphore usée et qui n'en est pas une 7 on va puisant la soif dans l'ivresse ! non non, mille fois non I Sacrée Muse, va, que tu es drôle! garde donc ton vers tout simple, sans prétention et d'une grande âpreté lubrique cachée : « il souhaitait d'y ïevenir sans cesse », je crois seulement que a il souhaitait y revenir sans cesse a serait plus élégant? Au reste, c'est bien peu important.
Non, tu ne me dois pas tous les remerciements que tu me fais ; si tu savais user de tes moyens, tu pourrais faire des choses merveilleuses, tu es une nature viei^e, et tes arbres de haute futaie sont encombrés de broussailles. Dans cette Paysanne par exemple, il n'y a pas une intention qui soit de moi; mais comment se fait-il que j'y aie développé beaucoup d'effets nouveaux ? C'est en enlevant tout ce qui empêchait qu'on ne les vit. Moi je les y voyais, ils y étaient. Ce qui fait la force d'une œuvie, c'est la visée comme on dit vulgairement, c'est-à-dire «ne longue énergie qui court d'un bout à l'autre et ne faiblit pas.
C'est là ce qu'a voulu dire Villemain en trouvant que ce n'étaient pas des vers de femme. Ah ! fie-toi à moi, va, et je te jure bien qu'il n'y aura pas un hémistiche faible dans tout ton drame, et que nous pouvons pour le style les ébahir, tous ces mâles-là dont la culotte est si légère.
Comment, en supposant seulement que l'on soit né avec une vocation médiocre (et si l'on admet avec ix\a. Aa jugement), ne pas penser que l'on doit arriver enfin à force d'éludé, de temps, de rage, de sacrifices de toute espèce, à faire bon? Allons donc! ce serait
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trop bétel La littérature (comme nous rentendons) serait alors une occupation d'idiot; autant caresser une bûche et couver des cailloux. Car lorscfu'on travaille dans nos idées, dans les miennes du moine, on A pour se soutenir rien, oui, rien, c'est-à-dire aucun «spoir d'argent, aucun espoir de célébrité, ni même d'immortalité ((juoiçu'il faille y croire pour y atteindre, je le sais); mais ces lueurs-là vous rendent trop sombre ensuite, et je m'en abstiens. Non, ce qui me soutient, c'csi la conviclion gue je suis dans le vrai, et aije suis dans le vrai, je suis dans le bien, j'accomplis un devoir, j'exécute la justice. Est-ce que j'ai ■choisiî est-ce que c'est ma faute? qui me pousseî est-ce que je n'ai pas été puni cruellement d'avoir lutté contre cet entraînement? Il faut donc écrire comme ou sent, être sûr qu'on sentbien. et sef.....de tout le reste sur la terre.
Va, Muse, espère, espère; tu n'as pas fait ton œuvre; et sais-tu que je t'aime bien de ce nom de Muse où je confonds deux idées? C'est .comme dans, la phrase d'Huy:o (dans sa lettre) : « le solellme sourit ■et je souris au soleil ». La poésie me fait songer à toi, toi à la poésie. J'ai passé une bonne partie de la journée à rêver de loi et de ta Paysanne, la certitude ■d'avoir contribué à rendre très bon ce qui l'était à peu près m'a donné de la joie ; j'ai pensé beaucoup à ce que tu ferais. Écoute bien ceci et médite-le : tu as en toi deux cordes, un sentiment dramatique, non de coups de théâtre, mais d'eifets, ce qui est supérieur, et une entente instinctive de la couleur, du relief (c'est ce qui ne se donne pas, cela) ; ces deux qualités ont été entravées et le sont encore par deux défauts dont on t'a donné l'un et dont l'autre tient à ton sexe ; le premier c'est le philosophisme, la maxime, la boutade po-
litique„sociale, démocratique, etc., toute cette bavure qui vient de Voltaire et dont le père Hugo lui-même n'est pas exempt; la seconde faiblesse, c'est le vague, la tendro-manie féminine. Il ne faut pas, quand on est arrïTé à ton degré,''que le linge sente le lait. Coupe- 1 moi 'donc -cette venue montagnarde et rentre, resserre, comprime les seins de ton cœur, qu'on y voie des muscles et non une glande. Toutes tes oeuvres jusqu'à présent, à la manière de Mélusine (femme par en haut et serpent par en bas), n'étaient belles que jusqu'à certaine place, et tout le reste traînât en replis mous. <^omme c'est bon, heio, pauvre Huse, de se dire ainsi tout ce qu'on pense! oui, comme c'est bon! car tues la seuJe femme à qui un homme puisse écrire de telles choses.
Enfin je commence à y voir un peu clair dans mon sacré dialogue de curé ; mais franchement, il y a des moments oii j'en ai presque envie de vomir physiquement, tant le fond est bas. Je veux exprimer la situatioii suivante : ma petite femme, dans un accès de religion, va à l'égbse, elle trouve à la porte le curé qui, iasa un dialogue (sans sujet déterminé), se montre tellement bête, plat, inepte, crasseux, qu'elle s'en retoonte dégoûtée et indévote, et mon curé est très brave homme, excellent même, mais il ne songe qu'au physique (aux souffrances des pauvres,. manque de pain ou de bois), et ne devine pas les défaillances morales, les vagues aspirations mystiques; il est très chaste et pratique touB ses devoirs. Cela doit avoir six ou sept pages au plus et sans une réflexion ni une analyse (tout en dialogue direct); de plus, comme je trouve très canaille de faire du dialogue en remplaçant les « il dit, il répondit » par des barres, tu juges que les répétitions des mêmes tournures ne II. 18
6ont pas commodes à éviter. Te voilà initiée au supplice que je subis depuis quinze jours. A la Su de ia. semaine prochaine cependant, j'en serai complètement débarrassé, je l'espère; il me restera ensuite une dizaine de pages (deux grands mouvecaents), et j'aurai iini le premier ensemble de ma seconde piùHe. L'adultûre est mûr, on va s'y livrer.
Comme je suis impatient de savoir le résultat du concours! J'imagine que les articles d'HippoIyte Castille sont payés par les intéressés. Il doit y avoir làdessous quelque petit commerce canaille. Quelle charmante littérature I Dans le dernier numéro de VAtketiievm, il y avait un article de Dufaï contre Émaux et Cornées; ces imbéciles-là finiraient presque par vous faire trouver bon ce qu'on trouve mauvais, tant ils blâment le mauvais sottement; mais cet article doit être une réponse indirecte à la note de notre ami. Ah! comme tout cela est intéressant, instructif et moral! Quelle bête d'invention que l'imprimerie au fond! Adieu, chère Muse bien-aimée, à toi.
J'approuve l'idée de Pelletan de publier d'abord sans nom d'auteur. Mais ce titre de Poème de la femme est bien pri^tentieux pour «ne chose si franche du collier; ça sent l'école fouriériste, etc. Tâche donc de t'en priver si ça se peut.
Croisaet, vendredi, 1 ïeora.
Je t'écris à la hâte, ma lettre partira par une occasion que j'ai pour Rouen et tu la recevras demain à ton réveil. C'est étrange! mais hier au soir j'avais
CORRESPONDANCE DE G. FLAUBERT, bon espoir, j'étais dans un bon état; nos c cations d'effluves ont été en défaut, ou bien étais-tu peut-être très calme (car ta lettre de ce matin est stoïque, clière sauvage) et m'eiivoyais-tu ta sérénité? ou est-ce moi qui t'ai envoyé la mienne? Villemain a fait là-dedans une bonne ligure I Allons, en voilà encore nn que j'avais toujours bien jugé; quand il reviendra, c'est de le remercier avec effusion de ce qu'il a fait pour toi ; il n'y a pas de pire vengeance que ces politesses-là, elles sont hautes comme orgueil et fortes comme esprit; s'il veut faire des excuses, donner des explications, c'est de l'arrêter court, du premier mot avant de l'entendre et de lui dire : « Causons d'autre chose », voilà tout. Et ce Musset aussi, qui ne dit rien! Tous! tous! Enfin mes vieilles haines sont donc justes; mais j'aurais voulu que le ciel cette fois ne me donnât pas si bien raison. Tu vois que je n'avais pas mal deviné quand je te disais qu'on ne te tiendrait pas compte de tant de détails archéologiques et qu'il y en avait trop (à leur goût). Pas un des académiciens (si ce n'est peut-être Mérimée) n'en savait autant que ton Acropole en dit, et on garde toujours une petite rancune à qui nous instruit, rappelle-toi cela, surtout quand on a la prétention d'instruire les autres. Moi, à ta place, je lèverais le manque (le jour de la distribution des prix) et je pubherais mon Acropole }-etouckée puisqu'on n'en a lu que des fragments, ce serait une bonne farce. Mais par exemple je ne laisserais pas un vers qui ne fût bon, et l'année prochaine au mois de janvier je renverrais une autre Acropole (il y a manière de refaire le sujet tout i l'inverse et sans que rien y ressemble); cette fois-ci je m'arrangerais pour avoir le prix en m'y prenant (pohtiquement) mieux, et qui est-ce qui aurait un pied de nez? Ce serait assez
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coquet de souffleter deux fois ces messieurs avec la même idée, une fois devant le public et par le public, et la seconde par eux-mêmes. Tu verrais quelle politesse on aurait pour toi après, et les amabilités, lea traits d'esprit de M. le rapporteurl Si tu t'en rapportes à moi complètement, je crois que nousypouvons arriver. Qu'est-ce que ça f... tout cela, il n'y a de défaites que celles que l'on a tout seul devant sa glace, dans sa conscience. J'aurais eu mardi et mercredi cent mille sifflets aux oreilles que je n'aurais pas été plus abattu. Il ne faut penser qu'aux triomphes. que l'on se décerne, être soi-même son public, son critique. Le seul inoyen de vivre en paix, c'est de se placer tout d'un bond au-dessus de l'humanité entière et de n'avoir avec elle rien de commun, qu'un rapport d'œil; cela scandaliserait les PeUetan, les Lamartine et toute la race stérile et sèche (inactive dans le bien comme dans le mal) des humanitaires, républicains, etc. Tant pis ! qu'ils commencent par payer leurs dettes avant de prêcher la charité, par être seulement honnêtes avant de vouloir être vertueux! La fraternité est une des plus belles inventions de l'hypocrisie sociale. On crie contre les jésuites. candeuri nous en sommes tous.
Il a donc fallu en passer par la correction de l'enfant. Certainement ton vers nouveau n'est pas mauvais, mais l'autre était bon ! Que penses-tu si au lieu de
Et chaque annëe il avait un enfaiit tu mettais
Et chaque année lui donnait un entant.
Ça me semble moins plat? et ça relève mieux «il en fit tant «qui suit; mais de quelque façon qu'on s'arrange,
OD ne remplacera pas la première version. Ils étaient si carrés ces deux vers! A ta place je les laisserais en blanc, je mettrais des points seulement. Supprimez le bon, d'accord, mais ne le corrigez pas; dans la suppression complète vous obéissez à la force matérielle, mais en corrigeant vous êtes complice; les iconoclastes sont pires que les barbares.
« Sous son petit jupon » peut aller à cause des ievixainsi; non! il avait vaut mieux. Ahl mon Dieu, tu ne t'imagines pas la haine, le mal aux nerfs que ça me fait de voir des bêtises semblables! Puisqu'ils avaient trouvé bon tout d'abord le poème, qu'est-ce que ça signifie ces revirements-là? Eh bien, qulls en fassent, eux, de la poésie! Encore une fois, s'il faut leur obéir, je laisserais deux vers en blanc; en tout cas à un« deuxième édition refourre-moi-les.
Le commencement de la semaine a été mauva^ mais maintenant ça rêva, pour retomber bientôt sans doute; j'ai toujours ainsi des hauts et des bas, la fétidité du fond jointe aux difficultés de' la forme m'accable quelquefois; mais ce livre, quelque mauvais qu'il puisse être, sera toujours une œuvre d'une rude volonté, et une fois flni, corrigé, achevé d'un bout à l'autre, je crois qu'il aura une mine hautaine et classique. Ce sont de ces œuvres dont parle Perse, qui veulent que l'on se morde les ongles jusqu'au sang; à défaut d'autre mérite c'en est un que la patience; le mot de Buffon est impie, mais quand lé génie manque, la volonté dans une certaine limite le remplace. Napoléon 111 n'en est pas moins empereur tout comme son oncle. Après ce trait de modestie (de ma part) je te dis adieu, bon courage, !\bientôt;lesole0ne meurt jamais! l'art est immortel comme lui! et il y a des mondes lumineux où les ùmes des poètes vont habiter
après la mort; elles roulent avec les astres dans l'infini sans mesure.
Croleeet, mardi eoir, I heure apris minuit.
Il est bien tard, je suis très las. J'ai la gorge éraillée d'avoir crié tout ce soir en écrivant, selon ma coutume exagérée. Qu'on ne dise pas que je ne fais point d'exercice, je me démène tellement dans certains moments que ça me vaut bien, quand je me couche, deux ou trois lieues faites & pied. Quelle singulière mécanique que l'hommel Quoique je n'aie rien à te dire, je voudrais bien pourtant t'employer ces quatre pages, pauvre Muse, bonne et belle amie. Ahl si! j'ai quelque chose à te dire, c'est que ma Bocary n'avançant qu'à pas de tortue, je renonce à remettre à la fin du mouvement qui m'occupe notre entrevue à Mantes. Nous nous verrons dans quinze jours au plus tard. Je veux seulement écrire encore trois pages au plus, en finir cinq que j'écris depuis l'autre semaine et trouver quatre ou ciaq phrases que je cherche depuis bientAt un mois; mais quant à attendre que j'en sois à la fin de cette première partie de la deuxième, j'en aurais en travaillant bien pour jusqu'à la fin du mois de mai. C'est trop long! ainsi la lettre que je t'écrirai à la fia de la semaine prochaine te dira positivement le jour de notre rendez-vous. Tâche de te bien porter et de m'apporter ce que tu as fmt du plan de ton drame ainsi que le poème de l'Acropole tel qu'il a été envoyé & l'Académie. J'ai passé tantôt presque une heure à fouiller partout pour retrouver la lettre de Gagne : peine perdue; mais j'ai retrouvé les « fantâmes »; je
suis sûr de l'avoir (la lettre de Gagne), mais j'ai un tel encombrement de lettres dans mes tiroirs et de paperasses dans mes cartons, que c'est le diable quand il faut chercher quelque chose queje n'ai point classé- Si tu veux je recommencerai et je suis sûr que je la trouverai. Jamais je ne jette aucun papier, c'est de ma part une manie. L'année prochaîne quand Bouilhet ne sera pas là, je consacrerai un dimanche à ce grand rangement qui sera à la fois très triste et très amusant, très pénible et assez sot. A. propos des lettres j'en ai reçu uoâ de Du Camp (à l'occasion d'une chose égarée de voyage, queje lui demandais] des plus aimables, cordiale, dans le ton de l'amitié, ilm'annoncd que les vers de Bouilhet doivent paraître dans le prochain numéro, seuls pour les mieuxfaire valoir, etc. (î) Gomme je ne tiens aucun compte de ses sentiments favorables ou malveillants, je ne me creuserai pas la tête à chercher d'où vient ce revirement momentané. Ce bon père Bérangerl je crois que la Paysanne le syncopera un peu; voilà de la poésie peuple comme ce bourgeois n'en a guère fait. Il a les pattes sales, Bérangerl et c'est un grand mérite en littérature que d'avoir les mains propres; il y a des gens (comme Musset par exemple] dont c'a été presque le seul mérite ou la moitié de ce mérite pour le moins; les poètes sont d'ailleurs jugés par leurs admirateurs, et tout ce qu'il y a de plus bas en Francs comme instinct poétique depuis trente ans s'est pâmé à Béranger. Lui et Lamartine m'ont causé bien des colères par tous leurs admirateurs. Je me souviens qu'il y a longtemps, en i840, à Ajaccio, j'osai soutenir seul devant une quinzaine de personnes que Béranger était un poète commun et de troisième ordre. J'ai paru h toute la société, j'en suis sûr, un petit col-
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liîgien fort mal élevé. Ahl Zes gueux! les gueux f quel horizon 1... Cela donnait le cauchemar k mon pauvre Alfred; la postérité du reste ne tarda pas à craelle-^ ment délaisser ces gens-lit qui ont vonlu être utiles ' et qui ont chanté pour une cause. Elle n'a souci déjà, ni de Ch&teaubriand avec son Christianisme > renouvelé, ni de Béranger avec son philosophisme libertin, ni même bientôt de I^amartine avec son humanitarisme reUgieux. Le vrai n'est jamais dans le présent; si l'on s'y attache, on y périt. A l'heure qu'il est je crois même qu'un penseur (et qu'est-ce que l'artiste si ce n'est un triple penseur?) ne doit avoir ni religion, ni patrie, ni même aucune conviction sociale. Le doute absolu maintenant me parait être si nettement démontré que vouloir le formuler serait presque une niaiserie, Bouilhet me disEÙt, l'autre jour, qu'il éprouvait le besoin de faire l'apostasie publique, écrite, motivée, de ses deux qualités de chrétien et de Français, et après de f....". son camp de l'Europe pour ne plus jamais en entendre parler, si c'était possible. Oui, cela soulagerait de dégueuler tout l'immense mépris qui vous emplit le cœur jusqu'à la gorge. Quelle est la cause honnête, je ne dis pas à vous enthousiasmer, mais même k vous intéresser par le temps qui court? Comme tu as, toi, dépensé du temps, de l'énergie dans toutes ces lectures-là! que d'amour inutile ! Je t'ai connue démocrate pure, admiratrice de G. Saud et Lamartine; tu ne faisais pas la Paysanne dans ce temps-là! Soyons nous, et rien que nous. « Qu'est-ce que ton devoir? — l'exigence de chaque jour » ; cette pensée est de Gkethe ; faisons notre devoir, qui est de tâcher d'écrire bien, et quelle société de saints serait celle où seulement diacun ferait son devoir?
Je lis du Montaigne maintenant dans mon lit; je ne connais pas de livre plus calme et qui noua dispose h. plus de sérénité. Comme cela est sain et piété! Si tu en as un chez toi, lis de suite le chapitre de Démocrite et Hérachte et médite le dernier paragraphe, il faut devenir stolque quand on vit dans les tristes époques où nous sommes.
Pourquoi, l'autre nuit, celle d'hier, ai-je rêvé que j'étais à Thêbes en JÉgypte avec Babinetî et que nous galopions tous les deus comme deux lapins pour fuir trois énormes lions que Babinet élevait par curiosité? Au moment 0(1 il me disait : « Il n'y a que moi à Paris pour avoir de ces idées-là », les trois grosses bétes se sont mises à nous poursuivre. Je vois encore les basques de l'habit du père Babinet volant au vent dans notre fuite, et la couleur du sable où nous filions comme sur des patins.
J'ai une tirade de Homais sur l'éducation des enfants (que j'écris maintenant) et qui, je crois, pourra faire rire; mais moi qui la trouve très grotesque, je serai -sans doute fort attrapé, car pour le bourgeois c'est profondémentraisonnable. Adieu, bonneMuse, àbientôt; nous aurons \k deux ou trois bons jours, j'en ai besoin; je ne sais combien de millions il faudrait me donner pour recommencer ce sacré roman !
C'est trop long pour un homme que cinq cents p^es à écrire comme ça; et quand on en est à la 240° et que l'action commence à peinel...
A la mâme.
Croieset, nuit de eamedi, I heure.
Reçois mes compliments pour la manière dont tu as reçu le sieur Villemain ; tu t'es bien conduite, il
214 ' CORRGSPOMOANCE DE G. FLAUBERT,
d'y avait que cela à dire ; sois sûre que tu l'as humilié de toutes façons; c'est ce qu'il fallait faire. Il y a une diose qui m'a semblé très farce dans tout ce qu'il t'a dit, à savoir, l'aveu qu'il travaillait poarlaposÛFité(il est temps qu'il s'y prenne). Ah 1 la postérité n'est pas faite pour ceux qui ont été ministres, grands maîtres de l'Université, pairs de France, députés, professeors, etc., etc., la postérité pour ce pauvre vieux lest-ce son cours de littérature, son Lascaris, ses portraits ? Mais Us-en donc du Villemaiu, ses plus belles pages (7) ne dépassent pas la portée d'un article de journal, et & part une certaine correction grammaticale i,et qui n'a rien & démêler avec la vraie correction esthétique), laforme est complôtementnuUe; quantàdel'érudition, aucune ; mais d'ingénieux aperçus eu masses, comme ceox-ci à propos de l'accusation de fratricide portée contré M.J.Chénier: « Non, c'est une calomnie, j'en jure par le cœur de leur mère ; » ou bien en parUmt de la Pucelle : « Le poème qu'il nef aut pas nommer a ;ou encore de Gibbon : « Et il resta muet et ministériel n. Toutes ces belles phrases sont accompagnées, dans les volumes où on les trouve, d'autres phrases imprimées en italiques et ainsi conçues : « longs applaudissements de l'auditoire, vive émotion, » etc. J'ai passé ma jeunesse àUretouB ces dr61es, je les connais, j'aifrappé depuis longtemps sur les poitrines en tijle de toutes ces brutes, et je sais h. la place du cœur le vide qull y a. Tout ce que j'apprends de lem'S actions me parait donc le corollaire de leurs œuvres. A la Sn de ma troisième, à quinze ans, j'ai lu son Cours de littérature du moyen âge. J'étais h, cet âge en état de l'écrire moi-même, ayant lu les ouvrages de Sismondi et de Fauriel sur les littératures du midi de l'Europe qui sont les deux sources uniques oii ce bon Villemain ait puisé;
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CORRESPONDANCE OE G. FLAUBERT. 2iS
les extraits cités dans ces lÎTres sont les mêmes extraits cités dans le sien, etc.! Et voilà les crétins qu'on nous pose toujours devant les yeux comme des gens forts! mais forts en ijuoi? II n'y a du reste que dans notre siècle où l'on soit arrivé ainsi à se faire ^ des réputations avec des œuvres nulles on absentes; le père de tous ces grands hommes était le père Royer-Collard qui n'avaitjamais écrit que quatre-vingts pages en toute savie.lapréface des œuvres de Reid. Je crois que Villemain sait bien le latin, si tant est qu'on puisse comprendre toute la portée d'un mot quand on n'a pas le sens poétique, et qu'il sait faire des vers latins, du grec médiocrement, un tout petit peu d'histoire, beaucoup d'anecdotes, avec cela de l'esprit de société et la réputation d'habile homme : voilà son bagage. Quant à être, je ne dis pas des écrivains, mais môme des littérateurs, non, non, 11 leur manque la première condition, le goût ou l'amour, ce qui est tout un. Tu me dis : « Nous finirons par valoir mieux qu'eux comme talent. » Ob ! ceci m'ébouriffe, car je crois que c'est déjà fait, et je pense que Villemain peut s'atteler pour le reste de ses jours avant d'écrirej une seule page de la Bovary, une seule strophe de Melœnis, un seul paragraphe de la Paysanne. « Que je ne sois jamais de l'Académie (comme dit Marcillac,' l'artiste romantique de Gerfault), si j'arrive au diapa-^ son de pareils ftnes ! G'estbien beau l'idée qui a frappé^ l'Académie dans le numéro 26: «le poète sur lesruines^ (TA chênes et évoquant le passé, le faisant revivre I « Estce Volney etrococo! Comment un homme peut-il, rapporter de semblables bêtises sans en rire le pre-^ mier? Comment ne pas sentir que c'était là la manière la plus vulgaire, la plus usée (et la moins vraie) de prendre le sujet? Si mon pharmacien avait con-
couru pour Y Acropole û est certain que c'eftt été là son plan. Et l'aplomb de ces messieurs-là! Sont-ils bien contents d'eux, sûrs de leur jugement ! Ce pauvre de Lisle qui va leur présenter son livre ! Non, tout cela m'indigne trop, je suis gorgé de l'humanité en général et des gens de lettres en particulier, comme si j'avais avalé cent livres de suif.
J'aurais bien voulu être là quand le Philosophe a dit : « les Honsards qui vous conseillent », pour voir son ton. A qui ça s'adressait-ilî à propos de quoi? comment? Les RoQsards qui vous conseillent! les Homères de vos amis ! Charmant ! charmant ! Et en voilà un aussi qui passe pour un homqte de goM, un classique.
J'ai eu aujourd'hui un grand enseignement donné par ma cuisinière; cette fille qui a vingt-cinq ans ne savait pas que Louis-Philippe n'était plut roi de France, qu'il y avait eu une république, etc. ; tout cela ne l'intéresse pas (textuel), et je me regarde comme un homme intelhgent! mais je ne suis qu'un triple imbécile, c'est comme cette femme qu'il faut être.
Hier en allant me faire arracher ma dent j'ai passé sur la place du Vieux-Marché, et en analysant Témotion capoùne que j'avais au fond de moi, Je me disais que d'autres à la même place en avaient eu de jdres et de même nature pourtant 1 L'attente d'un événement qni vous fait peur ! cela m'a rappelé que, tout enfant, à six ou sept ans, en revenant de l'école j'avais vu là une fois la guillotine qui venait de servir; il y avait du sang frais sur les pavés et on enlevait le panier. J'ai rêvé cette nuit la guillotine; chose étrange, ma petite nièce a rêvé aussi la guillotine cette nuit. La pensée est donc un fluide, et qni découle des pentes plus hautes sur les plus basses?... Qui est-ce qui ajamais étudié tout cela scientifiquement, posément?
Il faudrait un grand poète, ayant à son service une grande science, et tout cela en la possession d'un trèa honnête homme.
A la même.
Croisset, uuit de mardi, 1 beure.
Oui, chère Muse, nous nous verrons lundi prochain comme tu le désires, et nous resterons ensemble jusqu'à s amedi(m a prochaine t'indiquera les heures de dépai'l), c'est du moins mon intention et mon espoir, à moins que je ne sois malade d'ici là, ou que mes dents ne me reprennent trop fort. Dans l'état présent ma bouche n'est pas présentable, n m'a poussé des glandes sous le cou et un peu de fluxion. Je ne peux manger que de la mie de pain, et encore me fait-elle du mal. J'ai eu depuis quatre jours une fièvre continue et hier violente. Voilà plusieurs semaines qu'il me prend de temps à autre aucer\'»let (siège despassions, selon Gall) des douleurs à crier, qui m'ont repris dimanchp. Mais aussi quel dimanche et quelle société j'ai eus ! je ne te parle jamais de mes ennuis domestiques, mais j'en suis comblé parfois : mon frère 1 ma helle-sœur I mon beau-frère I Ah I ah 1 ah 1 La santé de ma mère commence aussi à m'inquiéter profondément et plus que je ne le dis; tout ce qu'il lui faudrait d'effectif est impraticable. Enfin I je viens d'être assez secoué, et il me résulte de tout cela une torpeur invincible. Hier et aujourd'hui j'ai passé tout l'après-midi à dormir comme un homme ivre. J'avais (nerveusement parlant) la sensation interne d'un homme qui aurait bu six bouteilles d'eau-de-vie; j'étais brute et étourdi; mais ce soir (j'ai fait diète toute la journée) la revigueur m'est revenue, et j'ai écrit presque d'une II. 19
ai8 CORRESPONDANCE DE G. FLAUBERT,
seule baleine toute une page de psychologie fort serrée, oùil y aura, je croîs, peuàreprendre. N'importe, je voudrais bien que ces défaillances et ces enthousiasmes me quittassent un peu, et demeurer dans un miUeu plus olympien, le seul bon pour faire du beau.
Pour te dire mon avis sur la lettre de Béranger, U faudrait que je connusse le bonhomme, mais il a été remué seulement d'une façon qu'il n'approuve pas. Ce qui étonne dans ce conte c'est la couleur unie à rémotion. Il t'a du reste donné un bon avis en te disant de prendre garde que les autres récits ne ressemblent à celui-là. Garde-toi aussi de ce mètre de cinq pieds, qui est le plus laid de tous. Nous causerons de tout cela en détaU la semaine prochaine, je l'espère.
Comme c'est faible, outre que c'est fort canaille, les articles de Castille ! Ne trouver rien de pis à dire sur Thiers que de l'appeler nain- parvenu! etc., et dans la rage de tout dénigrer, attaquer jusqu'à Danton parce que Thiers l'a justifié I Quelle enfilade de turpitudes morales et intellectuelles! Hais tout cela est payé ou implore de l'être. Le scrupule du Philosophe sur l'épigraphe de Gœthe dévoile l'homme. Ah 1 comme il y en a qui voilent le sein de Dorine, et qui veulent cocuSer OrgonI Adieu. As-tu remarqué le nouveau prospectus de la Revue, k la phalange décidée à vaincre »? Non, nonl je n'essaierai jamais de publier dans aucune revue. 11 me semble que par le temps qui court, faire partie de n'importe quoi, entrer dans un corps quelcon- que, dans n'importe quelle confrérie ou boutique et même prendre un titre-quel qu'il soit, c'est se déshonorer, c'est s'avilir.
Croi9seti mardi, Il heures.
J'ai reçu ce matin ta bonne lettre, triste et douce, pauvre chère amie. Je vais faire comme loi, te ra-r conter tout mon départ. Quand j'ai vu ton dos disparaître, j'ai été me mettre sur le pont afin de revoir le train passer; je n'ai vu qae cela, tu étais là-dedans, j'ai suivi de l'œil le convoi tant qae j'ai pu et j'ai tendu l'oreille. Dn cdté de Rouen le ciel était rouge avec de grandes barres pourpres inégales. J'ai allumé un autre cigare, je me suis promené de long en large par bôtise, et même j'ai été boire un verre de kirsch dans un cabaret, et puis le train de Paris est arrivé. A Rouen j'ai trouvé Bouilhet, mais ma voiture par un' malentendu n'y était pas; nous l'avons attendue, puis au clair de lune, nous avons traversé à pied le pont et le port, été chez deux loueurs de voiture afin d'avoir un flacre. Au second (dont le logis est dans une ancienne église) la femme s'est réveillée en bonnet de coton (intérieur de nuit, mâchoires qui bâillent, chandelle quibrùle, bretelles tombant sur les hanches, etc.); là i] a fallu atteler la voiture, enfin nous sommes arrivés à Croisset & 1 heure du matin et nous nous sommes couchés à 2, après que j'ai eu rangé ma table. Le dimanche a été triste, les Achille ne sont pas venus, Dieu merci! L'après-midi nous avons été voir un embarcadère en bois, que l'on fait à quelque distance d'ici pour les bateaux h vapeur; le soir nous avons lu du Jocelyn et la Courtisane amoureuse de Lafontaine. Hier matin Bouilhet est parti h une heure. J'ai dormi une bonne partie de l'après-midi, et le soir je me suis remis à mon travail avec grand ennui. J'ai recommencé aujourd'hui mon train ordinaire, leçons h mu
320 COHRESPOSOANCE DE G. FLAUBERT,
nièce, i'o/)Aoc/e,yu'jena/etlaSot)ory, dont jeauis arrivé, je crois, à terminer trois pages qui étaient sur le chantier dès huit jours avant mou absence. J'ai assez bien travaillé ce soir, ou du moins avec du p^isir. Voilà, et les mêmes Jours vont suivre.
Anecdote : tu sais ou ne sais pas que Reyer avait écrit h Bouilhet, pour lui demander la permission de mettre en musique sa pièce à Raehel, « Je ne suis pas le Christ », permission çui fut accordée. Samedi, Bouilhet a reçu cela qui a.pour titre liédanption (invention de l'éditeur ou du compositem-, lesquels du reste ont écrit tous les deux une lettre fort polie à Bouilhet); mais devine son ébahissement en voyant au plus haut de la feuille, auniessus de la vignette, au-dessous du titre cette dédicace : « A M. Maxime Du Camp. » Est-ce fort? C'est si fort que ça n'a même aucun sens ; puisque la pièce d'un bout k l'autre est adressée à quelqu'un et qu'elle portait, originairement, une dédicace qui en était tout le titre (celui de Rédemption la dénature même). Moi cela me semble démesuTé(môme en omettant le sans-géne du procédé). Cet homme qui pour se pousser par tous les moyens possibles, poiu- se voir étalé 4 une vitre de marchand, va se fourrer, de lui-même, entre des notes et des vers auxquels il n'a rien contribué, slatercaler ainsi dans l'œuvre d'un autre et mettre son nom à la place d'une lettre laquelle lettre représentait un souvenir, un cri de l'âme ! accaparer une chose si personnelle et si intime I pour se faùv mousser! cela m'a d'abord fait beaucoup rire. Après quoi j'ai compris l'odieux de la chose. Cet ami dont je te parlais, que j'ai rencontré en chemin de fer, m'a dit que les articles de Castille faisaient le plus mauvais effet. Quant & celui de VAlkenxum, j'ai compris que le père
Vivien de Saint-Martin avait eu le dessus, car il a répondu aux. témoins de Du Camp que c'était une discussion littéraire et qu'il ne donnerait aucune excuse. Du Camp lui a écrit qu'Q le méprisait, à quoi l'auti'e a répondu qu'iirengageait«àmodérer ses expressions et & ne pas entrer sur le terrain de la calomnie » , ou qu'il aurait recours aux tribunaux, et tout cela est rapporté par un dévoué. Grand mépris de l'ami pour Tnrgan et Cormenin; la bande se détraque, à ce qu'il parait. Coi^ menin, au Moniteur, travaille sous « un conseil de rédactioïi n dont font partie Sainte-Beuve, RoUe, etc. « C'est une place de commis que celle du rédacteur, et une place de commissionnaire que celle du directeur. » ^Voilà comme on est arrangé par les amis. A tout cela je ne répondais mot. Maxime a loué une maison de campagne à Chaville près Versailles pour y passer l'été, il va écrire le Nil : encore des voyages! quel triste genre! Il n'a pas écrit un vers d'Abdallah ni nne lî^'ne du Cœur saignant, annoncés depuis plusieurs mois.
As-tu le troisième volume de l'Archéologie de Millier? il m'est impossible de le retrouver. J'ai oublié de te remettre (je l'avais dans mon carton) les Fantômes; les veux-tu? Mais j'aimerais mieux te les redonner en faisant de vive voix des observations.
Comme c'est mauvais Jocelt/n! Rehs-en; la quantité d'bémistiches tout faits, de vers à périphrases vides est incroyable. Quand D a à peindre les choses vulgaires de la vie, il est au-dessous du commun. C'est une détestable poésie, inane, sans souffle intérieur; ces phrases-là n'ont ni muscles ni sang, et quel singulier aperçu de l'existence humaine! Quelles lunettes embrouillées! Mais comme nous nous sommes délectés ensuite dans Lafontaine! c'est à apprendre par cœur d'un bout îi l'autre, /.a couiiisane amoureuse.
quels vers! quels vers! que de tournure et de style! n n'y a pas dans tout Lamartine un seul trait humain, sensible au sens ordinaire du mot, comme celui de Constance baisant les pieds de son amant; voilà da cœur au moins I et de la poësiel car toutes les subtilités sont à l'usage de ceux qui n'ont ni de l'un ni de l'autre. Relis ce conte et appesantis-toi sur cliaque mot, sur chaque phrase. Quelle admirable narration et quel enchaînement! Songer pourtant que les contes de Lafontaine passent pour un mauvais livre! un livre cochon ! Ah ! les tyrannies ont cela de bon qu'elles réalisent au moins bien des vengeances impuissantes. Je suis si harassé par la bêtise de la multitude que je trouve justes tous les coups qui tombent sur elle. L'œuvre de la critique moderne est de remettre l'art sur son piédestal. On ne vulgarise pas le beau, on le dégrade, voilà tout. Qu'a-t-on fait de l'antiquité en voulant la rendre accessible aux enfants? Quelque chose de profondément stupidel Mais il est si commode pourtous de se servir d'expwgàta, de traductions, d'atténuations, il est si doux pour les nains de contempler les géants raccourcis ! Ce qu'il y a da meilleur dans l'art échappera toujours aux natures médiocres, c'est-à-dire aux trois quarts et demi du genre humain. Pourquoi dénaturer la vérité au profit de la bassesse? Adieu, toi qui tressailles aux belles choses et que j'aime tant pour les enthousiasmes que tu as et pour tout le reste aussi.
A, la mftme.
Croisael, nuit de samedi, 1 heure.
Sais-tu que tu m'as écrit deux lettres charmantes, superbes et avec qui j'ai eu (comme le père Babinet
CaRRESPONDANCE DE G. FLAUBERT. 323
avec sa femme délicieuse) « le plus grand plaisir » ? Je vais les reprendre et t'en parler (c'est une habitude que nous devrions avoir plus souvent). J'aime bien ta mine chez H* Didier, défendant' la bonne cause contre les Lamartiuiens, et tonte la manière dont tu me parles de cette grande œuvre. Le portrait du sénateur Beauvau; ton chic raide chez le Chevreau : tout cela est crânement troussé. Quel immense mot que celui d'Houssaye ; a Auriez-vous le style de H. de Lamartine 1 » Ahl oui, ce sont de pauvres gens, un pauvre monde I et petit et faible- Leur réputation ne dure même pas tout le temps qu'ils vivent; ce sont des célébrités qui ne dépassent point la longueur d'un loyer, elles sont à terme ; on est reconnu grand homme pendant cinq ans, dix ans, quinze ans (c'est déjà beaucoup); puis tout sombre, homme et livres, avec le souvenir même de tant de tapage inutile. Mais cequ'ilyade dur, c'est l'aplombde ces braves gens- là, leur sécurité dans la hétise 1 1ls vont bruissant à la manière des grosses caisses dont ils se servent ; la sonorité vient de leur viduité. La surface est une peau d'âne et le fond néant I tout cela tendu par beaucoup de ficelles. Voilà un calembour I Tu me parles des tristesses de ce bon de Lisle quin'a personne autour de lui"! Moi j'ai été en cela protégé du ciel, j'ai toujours eu de boimes oreilles pour m'entendre et même d'excellentes bouches pour me conseiller. Comment ferai-je l'hiver prochain quand mon Bouilhet ne sera plus là? je crois du reste qu'il sera comme moi un peu désarçonné un moment. Nous nous sommes fait l'un à l'autre dans nos travaux respectifs une espèce d'indicateur de chemin de fer, qui le bras tendu avertit que la route est bonne et qu'on peut suivre.
J'aime beaucoup de Lisle pour son volume, pour soa
224 CORRESPONDANCE DE G. FtAlîBERT.
talent et aussi poar sa préface, pour ses aspirations. Car c'est par U que nous valons quelque chose, l'aspira* (ton; une ftme se mesure à la dimension de son désir commel'onjused'avancedescathéâralegàla hauteur de leurs clochers, et c'est pour cela que je hais la poésie bourgeoise, l'art domestique, quoique j'en fasse ; mais c'est bien la dernière fois, au fond cela m6 dégoûte. Ce livre, tout en calcul et en ruses de style, n'est pas de mon sang, je ne le porte point en mes entrailles, je sens que c'est chose voulue, factice. Ce sera peut-être un tour de force qu'admireront certaines gens (et en petit nombre); d'autres y trouveront quelque vérité de d<;tail et d'observation. Mais de l'air I de l'air! les grandes tournures, les larges et pleines périodes se déroulant comme des fleuves, la multiplicité des métaphores, les grands éclats du style, tout ce que j'aime enfin n'y sera pas ; seulement j'en sortirai peut-être préparé à écrire ensuite quelque bonne chose. Je suis bien désireuxd' être dans une quinzaine de jours, afin de lireàBouilhettout ce commencement de ma deuxième partie (ce qui fera 120 pages, l'œuvre de dix mois). J'ai peur qu'il n'y ait pas grande proportion, car pour le corps même du roman, pour l'action, pour la passion agissante, il ne me restera guère que 120 à, 140 pages ; tandis que les préliminaires en auront plus du double. J'ai suivi, passant sur l'ordre vrai, l'ordre naturel. On porte vingt ans une passion sommeillante qui n'agit qu'un seul jour et meurt; mais la proportion d'esthétique n'est pas la physiologie. Mouler la vie est-ce l'idéaliser? Tant pis si le moule est de bronze ! c'est déjà quelque chose : tâchons qu'il soit de bronze.
Oui, c'est bien étrange ces deux coïncidences, notre double lecture de Lamartine, et moi lisant la CourtU
COBBESPONDANCE DE G. FLAUBERT.- 228
tane amoureuse, tandis que H. Briard te contait les baisements de pieds de Juliette.
Tu me dis des choses bien tendres, chère Muse; eh bien, recois en échange toutes celles plus tendres encore que tu pourras imaginer. Ton amour à la fin me pénétre comme une pluie tiède, et je m'en sens imbibé jusqu'au îond de tout mon cœur. N'as-tu pas tout ce qu'ilfaut pour que je t'aime? corps, esprit, tendresse? Tu es simple d'âme et forte de tête, très peu poétiqtfe et extrêmement poète; il n'y a rien en toi que de boa, et tu es tout entière comme ta poitrine, blanche et douce au toucher. Celles que j'ai eues, va, ne te valaient pas, et je doute que celles que j'ai désirées te valussent. Je tâche quelquefois de m'imaginer ton visage quand tu seras vieille, et il me semble que je t'aimerai encore tout autant, plus peut-être. Je suis, dans mes actions du corps et de l'esprit, comme les dromadaires que l'on a grand mal k faire également marcher et e'arréter : la continuité du repos et du mouvement est ce qui me va. Au fond, rien de moins diapré que ma personne. Que j'ai peur de devenir béte! Tu m'estimes tellement, que tu dois te tromper et finir par t' éblouir. Il y a peu de gens qui aient été chantés comme moi. Ah! Muse, si je t'avouais toutes mes faiblesses, si j8 te disais tout le temps que je perds à rêver mon petit appartement de l'année prochaine! comme je nous y vois ! Mais il ne faut jamais penser au bonheur, cela attire le diable, car c'est lui qui a inventé cette idée-là pour faire enrager le genre humain. La conception du paradis est au fond plus infernale que celle de l'enfer. L'hypothèse d'une félicité parfaite est plus désespérante que celle d'un tourment sans relâche, puisque nous sommes destinés à n'y jamais atteindre; heureusement qu'on ne peut guère se l'imaginer, c'est là ce
qui console. L'impossibilité où l'on est de goûter an nectar fait trouver bon le chambertin. Adieu! Quel dommage qu'il soit si tard! je n'ai guère envie de dormir, et j'avais encore bien des choses à te dire, à te parler de ton drame, etc. Mardi ne parle pas de Du Camp à Gautier; laisse-le venir, si tu veux t'en faire un ami. Je crois que le Bouilhet est an sujet, qui l'amuse peu. Est-ce se reconnaître médiocre que d'envier quelqu'un! Mille tendresses.
■ Sais-tu que le père Hugo se dessine comme un très bon homme; cette longue tendresse pour Juhette m'attendrit : j'aime les passions longues qui traversent patiemment et en droite Ugne tous les courants de la vie comme de bons nageurs, sans dévier!
CroiBget, nuit dejendl, I heure.
Je ferais mieux de continuer à travailler et de l'écrire demain, car je suis ce soir fort animé et dans un grand rut littéraire; mais comme demain il peut revenir cela me remettrait trop loin; au plaisir que me font tes lettres, je pense que tu dois fort bien aimer les' miennes, et puis il faut se méfier de ces grands échauffements ; si l'on a alors la vue longue, on l'a souvent trouble; le bon de ces états-là, c'est qu'ils retrempent et vous infusent dans la plume un sang plus jeune. On a dans la tète toutes sortes de floraisons printaniëres qui ne durent pas plus que les lilas, qu'une nuit flétrit, mais qui sentent si bon! As-tu senti quelquefois comme un grand soleil qui venait du fond de toi-même et t'éblouissait?
Oui. Cela a bien marché aujourd'hui, je me suis
CORRESPONDANCE DE G. FLAUBEST. 237
h peu près débarrassé d'un dialogue archicoupé, fort difficile, j'ai écrit aux deux tiers une phrase poétique et esquissé trois mouvements de mon pharmacien gui me faisaient à la fois beaucoup rire et grand dégoût, tant ce sera fétide d'idée et de tournure; j'en ai pour jusqu'&lafindumoisde juin, de cette première partie, j'ai relu presque tout; le commencement sera à récrire ou du moins à corriger fortement ; c'est lâche et plein ■ de répétitions, je cherchais la manière qui plus loin est trouTéa; cane m'a pas semblé long et il y a de bonnes choseB, mais par-ci par-là certains chics pittoresques inutiles, manie de peindre quand même qui coupe le mouvement et quelquefois la description elle-même et qui donne ainsi parfois un caractère étroit à la phrase; il ne fautpas être gentil; il me semble du reste que les parties les plus nouvellement faites sont les meilleures, c'est peut-être une Ulusion, mais ce n'en est peut-être pas une puisqu'à mesure que j'avance j'ai plus de mal. Si j'ai plus de mal c'est que j'y vois plus loin? On peut juger des poids d'un fardeau aux gouttes de sueur qu'U vous cause. Et ton drame? resserre bien ton plan, que chaque scène avance, pas de traits inutiles, mets de la poésie dans l'action, motifie bien chaque entrée et chaque sortie et que les vers soient roides; pourquoiai-je bonne opinion de ce drame? pourquoi ai-je le pressentiment qu'il sera reçu, applaudi; que ce sera un succès? Envoie-moi un plan bien détaillé, je suis curieux de le voir, mais comme nous nous disputerons probablement!
Quelles charmantes manières que celles de l'ami Gautierl quel savoir-vivrel je doute fort que les deux premières représentations de mardi fussent vraies; n'y a-t-il pas là-dessous quelque blague? On ne se soucie peut-être pas beaucoup du rapprochement; j'ai reçu
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aujourd'hui de Du Camp une plaisanterie (l'annonce dans le journal de la mort d'un brave homme inconnu snr lequel nous avons fait des charges, en voyage, un entrefilet qu'il m'envoie dans une enve- ■ loppe de deuU et avec cachet noir) ; voilà déjà deux ou trois amabihtés en peu de temps ; qu'est-ce que tout cela veut dire? rien du tout, légèreté, vanité, inconsistance d'idées, d'amour ou de haine, et en quoi que ce soit impuissance à suivre la hgne droite. A propos de l'ami Théo il me re\ient en tête cette phrase de Candide (c'est Martin qui parle de Paria) : « Je connus la canaille écrivante, la canaUle cabalante et la canaille convulsionnaire, on dit qu'il y a des gens fort polis dans cette ville-là. Je le veux croire. » Cela me fait songer aux tables tournantes (les convulsionnaires). Avoue que c'est fort, les tables tournantes. lumièrel progrèsl humanité! et on se moque du moyen âge, de l'antiquité, de Marie Alacoque et de la Pythouisse! Quelle éternelle horloge de bêtises que le cours des âges ! les sauvages qui croient dis- - siper les éclipses de soleil en tapant sur des chaudrons valent bien les Parisiens qui pensent faire tourner des tables en appuyant leur petit doigt sur le petit doigt de leur voisin. C'est une chose curieuse comme l'huoianité, à mesure qu'elle se fait autolâtre, devient stupide. Les inepties qui excitent maintenant son enthousiasme compensent par leur quantité le peu d'inepties, mais plus sérieuses, devant lesquelles elle se prosternait jadis, socialistes! c'est là votre ulcère, l'idéal vous manque et cette matière même que vous poursuivez vous échappe des mains comme une onde; l'adoration de l'humanité pour elle-même et par elle- ■méme (ce qui conduit à la doctrine de l'utile dans l'art, aux théories de salut public et de raison d'État,
à toutes les injustices et h tous les rétréâssements, k l'immolation du droit, au oivelleuieut du beau), ce culte du ventre, dis-je, engendre du vent (passez-moi le calembour], et il n'y a sorte de sottises que ne fasse et (jue ne charme cette époque si sage; « ah! moi, je ne donne pas dans le creux, dit-elle, pauvres gens que ceux qui ont cru h l'apothéose ou au paradis, on est plus joosifi/" maintenant, on, etc...,» et quelle longueur de carotte pourtant avale ce bon bourgeois de siècle I quel nigaud ! quel jobard 1 car la canaillerie n'empécbe pas le crétinisme; j'ai déjà assisté pour ma part au choléra qui dévorait les gigols que l'on envoyait dans les nuages sur des cerfs-volants, au serpent de mer, à Gaspard Hauser, au Chou colossal, orgueil de la Chine, aux escargots sympathiques, h la sublime devise « liberté, égalité, fraternité o, inscrite aufronton des hôpitaux, des prisons et des mairies, ît la peur des Rouges, au grand parti de l'ordre. Maintenant nous avons " le principe d'autorité qu'il faut rétablir » ; j'oubliais « les travailleurs », le savon Ponce, les rasoirs Foubert, etc., etc. Mettons dans le même sac tous les littérateurs qui n'ont rien écrit (qui ont des réputations solides, sérieuses) et que le public admire d'autant plus, c'est-à-dire la moitié au moins de l'école doctrinaire, à savoir ces hommes qui ont réellement gouverné la France pendant vingt ans. Si l'on veut prendre la mesure de ce que vaut l'estime publique et quelle belle cbose c'est que d'<i être montré au doigt », comme dit le poète latin, il faut sortir à Paris, dans les rues, le jour du Mardi-Gras. Shakespeare, Gcelhe, Michel-Ange n'ont jamais eu quatre cent mille spectateurs h. la fois comme ce bœuf; ce qui le rapproche du reste du génie,' c'est qu'on le met ensuite en morceaux. Ehbien, oui,je deviens aristocrate, aristocrate enragé I II. 20
sans que J'aie, Dieu merci, jamais souffert des hommes et que la vie pour moi n'ait pas manqué de coussins où je me calais dans les coins, en oubliant les autres; je déteste fort mes semblables et ne me sens pas leur semblable, c'est peut-être un monstrueux orgueil, mais le diable m'emporte si je ne me sens pas aussi sympathique pour les poux qui rongent un gueux que pour le gueux; Je suis sûr d'ailleurs que les hommes ne sont pas plus frères que les feuilles des bols ne sont pareilles, elles se tourmentent ensemble, voilà tout; ne sommes-nous pas faits avec les émanations de l'Univers? la lumière quibriile dans mon œil apeut-ètre été prise au foyer de quelque planète inconnue distante d'un milliard de lieues du ventre où le fœtus de mon père s'est formé, et si les atomes sont infinis et qu'ils passent ainsi dans les formes comme un Qeuve perpétuel roulant entre ses rives, les pensées, qui donc les retient, qui les lie î A force de regarder un caillou, un animal, un tableau, je me suis senti y entrer. Lés communications entre humains ne sont pas plus intenses, d'oii viennent les mélancolies historiques, les sympathies à travers siècles, etc. Accrochement de molécules qui tournent, diraient les épicuriens, oui; mais les molécules de mon corps vivant ne tournent guère, et enfin ce n'est, pas parce qii'un imbécile a deux pieds comme moi au lieu d'en avoir quatre comme un âne, que je me crois obligé de l'aimer ou tout au moins de dire que je l'aime et qu'il m'intéresse. Il fut un temps où le patriotisme s'étendait h la cité, puis le sentiment peu à peu s'est élargi avec le territoire, maintenant l'idée de Patrie est Dieu merci à peu près morte et on en est au socialisme, k l'humanitarisme [si l'on peut s'exprimer ainsi), je crois que plus tard on reconnaîtra que l'amour de
COBHESPONDANCE DE G. FLAUBERT. 331
l'humanité est quelque chose d'aussi piètre que l'amour de Dieu, ou aimera le juste en soi pour soi, le beau poiur le beau ; le comble de la civilisation sera de n'avoir besoin d'aucun bon sentiment ce qui s'appelle. Les sacriâces seront inutiles, mais il faudra pourtant toujours un peu de gendarmes! je dis là de grandes bêtises, mais pourtant le seul enseignement h tirer du régime actuel (basé sur le joli mot vox popuH, vox Dei) est que l'idée du peuple est aussi usée que celle du roi ; que l'on mette donc ensemble la blouse du travailleur avec la pourpre du monarque et qu'on les jette de compagnie toutes deux aux latrines pour y cacher conjointement leurs taches de sang et de boue ; elles en sont raides.
Je regarda cet article de Villemain comme un hommage involontaire de la bêtise au génie, j'eusse douté de la Paysanne que je suis maintenant convaincu de son excellence, car il n'a pu lui rien reprocher, les vers qu'il cite comme mauvais sont des meilleurs et le blàme d'immoralité, d'irréligion couronne le tout! c'est splendide, ma mère a lu ces deux articles et en a été indignée ou plutôt scandalisée; elle admire ce stoïcisme des poètes à se laisser déchirer et la force qu'il faut pour supporter tout cela; du reste ces articles ne sont pas conoaincus, on y sent un parti pris, un dessous de cartes qui vous échappe. Plus une œuvre ■ est bonne, plus elle attire la critique; c'est comme les puces qui se précipitent sur le linge blanc.
Voilà trois jours que je passe à faire deux corrections qui ne veulent pas venir; toute lajournée de lundi et de mardi a été prise par la recherche de deux lignes! Je relis du Montesquieu, je viens de repasser tout Candide, rien ne m'efTraye.
Pourquoi, à mesure qu'il me semble me rapprocher
des maîtres, l'art d'écrire en soi-même me paratt-il plus Impraticable et suis-je de plus eu plus dégolUé de tôut ce quo je produis? Oh! le mot de Goethe : « J'eusse peut-être été un grand poète, si la langue ne se fût montrée si indomptable! » et c'était Goethe ! Bouilhet m'a lu tout ce que tu lui dis de ton ami, eh bien, cela m'a attristé; & part cette séparation au chemin de fer que je sens et comprends, je n'admets pas le reste de l'histoire ni du bonhomme. Ces deux ans passés dans l'absorption complète d'un amour heureux me paraissent une chose médiocre. Les estomacs qui trouvent en la ratatouille humaine leur assouvissance ne sont pas larges; si c'était le diagrin encore, bien. Mais la joie? non! non! c'est long deux ans passés sans le besoin de sortir d'ici, sans faire ime phrase, sans se tourner vers la Huse. A quoi donc employer ses heures quand les lèvres sont oisives? A aimer? il aimer? Ces ivresses me surpassent et il y a là une ca^ pacité de bonheur et de paresse, quelque chose de satisfait qui me dégoûte. Ah! poète, vous vous consolez dans la littérature, les chastes sceurs viennent après madame et votre lyrisme n'est qu'un échauffement d'amour détourné. Hais il en est puni, ce brave garçon, la vk lui manque un peu dans ses vers, son cœur ne dépasse pas son gilet de flanelle et, restant tout entier dans sa poitrine, il n'échauffe point son style. Et puis se plaindre! crier h la trahison, ne pas comprendre (et quand on est poète) cette suprême poésie du néanl-vivanl, de l'habit qui s'use, oi^du sentiment qui fuit, tout cela est bien simple pourtant. Je ne déclame pas contre ce bon garçon, mais je dis qu'il me semble un peu ordinaire dans ses passions. Le vrai poète pour moi est un prêtre. Dés qu'il passe la soutane il doit quitter sa famille.
C0RRE3P0NDANCE DE G. FLAUBERT. 233
Pour tenir la plume d'un bras vaillant il faut faire comme les amazones, se brûler tout un côté du cœur.
Il y a encore une chose gui m'a semblé légèrement bourgeoise dans ce même individu: « Je n'ai jamais pu voir une tille. »
Je déclare que cette théorie-là me sufl'oque. U y a de ces choses qm me font juger les hommes à première vue : l' l'admiration de Béranger; 2° la haine des parfums ; 3° l"amour des grosses étoffes ; 4° la barbe portée en collier;. 5° Tantipathie du b C'est peutêtre un goût pervers, mais j'aime la prostitution et pour elle-même indépendamment de ce qu'il y a dessous. Je n'ai jamais pu voir passer aux feux du gaz une de ces femmes décolletées sous la pluie sans un battement de cœur, de même que les robes des moines avec leur cordelière à nœuds me chatouillent rame en je ne sais quels coins ascétiques et profonds. n se trouve en cette idée de la prostitution un point d'intersection si complexe! Luxure, amertume, néant des rapports humains, frénésie du muscle et sonnement d'or, qu'en y regardant au fond le vertige vient, et on apprend là taut de choses! Et on est si triste! Et onrôvesibiend'amourlOfaiseursd'éiégies, cen'est pas sur des ruines qu'il faut aller appuyer votre coude, mais sur le sein de ces femmes gaies.
234 COaRESPONDANCE DE G. FLAUBERT.
miëres années que j'étais à Paris, l'été, parles grands soirs de chaleur, j'allais m'asseoir devant Tortonî et en regardant se coucher le soleil, je regardais les filles passer. Je me déyorais, là, de poésie biblique. Je pensais à Isaïe, & la forioication des hauts lieux et je remontas la rae de Laharpe, en me répétant cette fin de verset : « et son gosier est plus doux que de l'huile ». Diable m'emporte si j'ai jamais été plus chaste. Je ne fais qu'un reproche h la prostitution, c'est que c'est UD mythe, la femme entretenue a envahi la débauche comme le journaliste la poésie, nous nous noyons dans les demi-teintes. La courtisane n'existe pas plus que le saint, il y a des soupeuses et des lorettes, ce qui même est encore plus Fétide que la grisette.
11 m'arrive dans mon intérieur une chose triste et qui me chagrine, le père Parain tombe en enfance et par moments déraisonne complètement, ce brave homme dont un entrain un peu fou et juvénile faisait tout le charme est maintenant un vieillard ; son bon naturel perce, il pleure en parlant de nous, de moi surtout, et dans ses rabâchages c'est notre fortune, mes succès futurs, le moyen de me faire ma part et mon éloge qui reviennent sans cesse. Gela me navre. Il croit que je vais publier dans six semaines et dixhuit volumes d'un seul coup ! etc.
Je t'embrasse. Allons, ranime-toi, tu m'as l'air bien sombre depuis quelque temps; établis carrément le plan de ton drame et envoie-le-moi.
A la mAme.
Croisset, 6 juin 1853, nuit de lundi, minuit et demi.
Je porterai moi-même, demain matin, cette lettre h. la pofte, il faut que j'aille à Rouen pour un enterre
ment, celui deina<IamePouchet,lafeinme d'un médecin morte avant-hier dans la rue, où elle est tombée de cheval près de son mari, frappée d'apoplexie ; quoique je ne sois guère sensible aux malheurs d'autruî, je le suis à celui-là. Ce Pouchet est un brare garçon, qui ne fait aucuiie clientèle et s'occupe eiclusivement de zoologie où il est très savant; sa femme. Anglaise fort jolie et d'excellentes façons, l'aidait beaucoup dans ses travaux, elle dessinait pour lui, corrigeait ses épreuves, etc., ils avaient fait des voyages ensemble, c'était un compagnon; le pauvre homme est complètement sourd et peu gai naturellement, il aimait beaucoup cette femme ; l'abandon qu'il va avoir, comme le déchirement qu'il a eu, sera atroce. Bonilhet, qui demeure en face d'eux, a vu son cadavre ramené en fiacre 4 le âls qui descendait la mère, un mouchoir sur la tgare; au même moment où elle entrait ainsi chez eue les pieds devant, un commissionnaire apportait une botte de fieurs qu'elle avait commandée le malin. Shakespeare!
n y a de l'égoïsme dans le fond de toutes nos commisérations et ce que je sens pour ce pauvre homme qui portait à mon père une vraie vénération de disciple vient d'un retour que je fais sur moi, je pense à ce que j'éprouverais situ mourais, pauvre Muse, si je ne t'avais plus ; non, nous ne sommes pas bons, mais cette faculté de s'assimiler à toutes les misères et de se supposer les ayant est peut-être la vraie charité humaine. Se faire ainsi le centre de l'humanité, tâcher enfin d'être son cœur général où toutes les veineséparses se réunissent, ce serait à la fois l'eiTort du plus grand homme et du meilleur homme7 Je n'en sais rien; comme il faut du reste profiler de tovt,je suis sûr que ce sera demain d'un dramatique très sombre et que ce pauvre savant
I ,<,n--er 1,, GcjOgIc
238 CORRESPONDANCE DE G. FLAUBEtiT.
sera lamentable. Je trouverai là peut-être des choses pour ma ffooar^; cette exploitatioaàlatjuellejevais me livrer et qui semblerait odieuse si ou en faisait la conti-
dence.qu'a-t-elledonc de mauvais? J'espère faire couler des larmes aux autres avec ces larmes d'un seul, passées ensuite à la chimie du style . Mais les miennes seront d'un ordre de sentiment supérieur. Aucun inlérêt ne les provoquera et il faut que mon bonhomme (c'est un médecinaussi) vous émeuve pour tous les veufs. Ces petites gentillesses-là du reste ne sont pas besogne neuve pour moi et j'ai delà méthode en ces études. Je me suis moi-même franchement disséqué au vif en des moments peu drôles. Je garde dans des tiroirs des fragmentsde style cachetésàtriple cachet etqui contiennent de si atroces procès-verbaux que j'ai peur de les rouvrir, ce qT.ii est fort sot du reste, car je les sais par cœur.
Mais parlons de nous. Donc encore un échec, pauvi'e amie, cela m'a assez vexé, mais moins que pour l'^cropole, je l'avoue ; car j'avais moins d'espoir ; la première lecture n'est pas si loin qu'ils ne s'en soient rappelés et ayant refusé une première fois ih se devaient (toujours en vertu du respect qu'on se doit à soi-même de refuser une seconde fois; patience, tu auras tonjour et après ton drame, tu feras ce que tu voudras. Mais encore une fois, fais ton drame joufli/e et tu sais ce que j'entends par là. J'aurais hien voulu être à Paris le soir de cet insuccès pour t'embrasser tendrement et prendre dans mes mains ta belle et bonne tête dont je sais apprécier, moi, les hgnes et les casiers.
Tu me parles de lire je ne sais quel numéro de la Revue des deux mondes; « je n'ai pas le temps de me tenir au courant » (phrase de mon brave professeur d'histoire Chéruel) : deux heures aux langues, huit au sLyle, et le soir, dans mon lit, une heure encore à lire
un classique quelconquej je trouve que c'est raisonnable. Ah ! que je voudrais avoir le temps de lire 1 que je voudrais faire un peu d'histoire que je dévore si bien et un peu de philosophie qui m'amuse tant ! mais la lecture est un gouffre ; oa n'eu sort pas, je deviens ignorant comme un pot. Qu'importe 1 il faut racler la guitare et c'est dur, c'est long ; c'est une chose, toi, dont ilfaut que tu prennes l'habitude que dç lire touslesjours (comme un bréviaire) quelque chosede bonjcelas'infiltreàla longue, moi je me suisbourréà outrance de Labruyère, de Voltaire (les contes) et de Montaigne. Ce qui a amené Bouilhet à son vers de lielœnis c'est le latin, sois-en sûre; personne n'est original au sens strictdumot, le talent comme la vie se transmet par infusion et il faut vivre dans un milieu noble, prendre l'esprit de société des maîtres ; il n'y a pas de mal à étudier à fond un génie complètement différent de celui qu'on a, parce qu'on ne peut le copier, Labruyère, qui est très sec, a mieux valu pour moi que Bossuet dont les emportements in'allaient mieux ; tu as le vers souvent philosophique ou vide, coloré à outrance et un peu empêtré; lis, relis, dissèque, creuse Lafontaine qui n'a aucune de ces qualités ni de ces défauts, je n'ai pardieu pas peur que tu fasses des fables.
Oh ! comme il me tarde que nous ayons ensemble de bons loisirs. Quelles lectures nous ferons ! quelles bosses d'art? rie me dis plus que je mets à notre séparation un entêtement sauvage; un parti pris acharné; crois-tu que je m'amuserais à nous faire souffrir si je n'en sentais pas le besoin, la nécessité? il faut que mon livre se fasse et bien ou que j'en crève ; après je prendrai un genre de vie autre, mais ce n'est pas au milieu d'une œuvre si longue qu'on peut se déranger;
je n'écrirai jamais bien à Paris, je le sais, mais j'y peux préparer mon travail et c'est ce qne je ferai les mois d'hiver que j'y passerai; ilme faut pour écrire Vimpoîtibilité (même quand je le voudrais) d'être dérangé. Cet Enault' qui va en Orient I c'est & dégoûter de . l'Orient. Quand je pense qu'an pareil monsieur va pisser sur le sable du déserti et & coup sûr lui aussi publier un voyage d'OrientI eh bien, moi aussi, j'en ferai de l'Orient (dans dix-huit mois], mais sans turban, pipes ni odaUsques, de l'Orient antique et il faudra quecelui de tous ces barbouilleurs-là soitcomme une gravure à côté d'une peinture. Voilà en effet le conte égyptien qui me trotte dans la tête. J'ai peur seulement qu'une fois dans les notes je ne m'arrête plus et que la chose ne s'enfle, j'en aurai encore pour des années ! eh bien, après, qu'est-ce que ça fait si ça m'amuse et que ce soit bon plus tard? Au fond c'est fort béte de publier.
Bouilhet m'a apporté hier le volume de La Caussade; une réflexion esthétique m'est surgie de ce volume : combien peu l'élément extérieur serti ces vers-là ont été faits sous l'équateur et l'on n'y sent pas plus de chaleur ni de lumière que dans un brouillard d'Ecosse. C'est en Hollande seulement et à Venise, patrie des. brumes, qu'il y a eu de grands coloristes ! Il faut que l'ftme se replie.
Voilà ce qui fait de l'observation artistique une chose bien différente de l'observation scientifique, elle doit surtout être instincljve et procéder par l'imagination, d'abord.
La pièce de Leconté à M* G... est la redite et moins bonne de Dm irw; ce que j'en aime c'est le commencement et la fin, le milieu est noyé, ses plans gêné- ' ralcmcnt sont trop ensellés., comme on dirait en terme
de maquignons, l'écMne de l'idée fléchit au milieu, ce qui fait que la tête porte au vent. Il domie aussi, je trouve, un peu trop dans Vidée forte, dans la grande pensée; pour un homme quiaimelesGrecSjje le trouve peu humain au sens psychologique. Yoïlàpour le mpral; quant au plastique, pas assez de relief. Mais en somme je l'aime beaucoup, ça m'a l'air d'une haute nature. Je ne pense pas du reste que nous nous hions beaucoup ensemble, j'entends Bouilhet et moi, il nous trouvera trop canailles, c'est-à-dire pas assez en quête de l'idée et nous lâchera là comme mou jeune homme qui n'est pas revenu nous voir ; je l'avais du reste reçu franchement, d'une façon déboutonnée et entière, afîn de ne pas le tromper.
n y a une chose que j'aime beaucoup dans M, Leconte, c'est son indifférence du succès, cela est fort et prouve en sa faveur plus que bien des triomphes.
Je viens de relire Grandeur et Décadence des Romains de Montesquieu; joli langage ! joli langage, il y a par-ci par-là des phrases qui sont tendues comme des biceps d'athlète et quelle profondeur de critique! Mais je répète encore une fois que jusqu'à nous, jusqu'aux très modernes, ou n'avait pas l'idée de l'harmonie soutenue du style, les qui, les que enchevêtrés les uns dans les autres reviennent incessamment dans ces grands écrivalns-là? Ils ne faisaient nulle attention aux assonances, leur style très souvent manque de mouvement et ceux qui ont du mouvement (comme Voltaire) sont secs comme du bois. Voilàmon opinion, plus je vais, moins je trouve les autres, et moi aussi, bons.
Adieu, il est deux heures passées il faut que je me lève à sept.
240 CORflESPONDANCB DE 6. FLAUBERT.
& LonU Boutlbet.
Croisset, 33 juin 1S53.
My dear,
Je me suis surembèté ces jours-ci d'une façon truculente. Il m'était impossible tout l'après-midi de secouer une torpeur de mastodonte qui m'accablait.
J'ai fait ou à peu près mon trio d'imbéciles... Il m'est impossible de l'écrire court. Il me ronge — n'oublie pas de m'apporter les renseignements suivants :
1° Si c'est... nous en donnerons de ferrugineux, si au contraire nous avons affaire à... on pourrait en essayer d'oléagineux.
2° Comment appelle-t-on médicalement le cauchemar 7 II me faut un bon nom grec à toute force.
3° Ma phrase de la chasse : car si la chasse par malheur eût été vive, il eût à cause de... perdu les deux pieds infailliblement.
Je viens de passer une heure à me chantonner les Fossiles, le Printemps et le Combat. Tu peux te réjouir en sécurité, c'est bon 1 Si tu savais, moi, dans quelles bassesses je suis.
No news from thô muse, comme dirait Don Dick.
J'ai lu avant-hier l'Oiseau bleu. Comme c'est joljl quel dommage qu'on ne puisse pas empoigner tout cela. Ce serait plus amusant à écrire que des discours de pharmacien. Les fétidités bourgeoises où je patauge m'assombrissent. A force de peindre les cheminauz j'en deviens un moi-même.
J'àpre — ^difficultés de style, mauvais temps. Tout ça, ainsi que ce que nous avons dit l'autre jour, m'embête.
Adieu, cher vieux bon, à dimanche.
CORRESPONDilNCB DE G. FLAUUERT, 241
A Madame X.
Croiaset, nuit Ùe samedi, 1 heure.
Qu'anîve-t-il donc, bonne Muse, pas une seule lettre de toi, cette semaine ! Se sont-eïles égarées ? Es-tu malade? Je ne sais que penser; cesdouleurs au cœur dont tu te plains de temps à autre m'inquiètent. J'ai reçu ce matin un volume de la Revue Britannique et un numéro de Jotu-nal, des affiches de Londret, avec l'adresse mise par toi. Je m'attendais à wie lettre, rien — je serai bien dupe, demain si la journée se passe ainsi, et il me tarde que la nuit soit passée et d'être à dix heures.
Nous avons jeudi dit adieu au père Parain, son gendre est venu le chercber ; le jour du départ U était plus mal que les autres et tout h. fait perdu ; la nuit, il s'était relevé àdeux heures,. avait ouvert les portes, s'était promené sur le quai, etc. Pauvre bonhomme, c'est peut-être la dernière fois que je l'ai vu. 11 m'aimait d'une façon canine et exclusive. Si j'ai jamais quelques auccès je le regretterai bien. Un article de journal l'aurait suffoqué et les applaudissements mômes d'un salon fait-crever de joie.
La semaine a été assez funèbre : ce départ, l'enterrement de M' Pouchet et pas de lettre de toi.
Malgré cela j'ai travaillé passablement, je viens de sortir A'aiï& comparaison soutenve quia d'étendue près de deux pages. C'est un morceau, comme on dit ou du moins je le crois, mais peut-être est-ce trop pompeux pour la couleur générale du livre, et me faudra-t-il plus tard le retrancher ; mais physiquement parlant, pour ma santé j'avais besoin de me retremper dans de bonnes phrases poétiques. L'envie d'une forte IL 21
ZiZ GORREEPONDANCE DE G. FLAUBERT,
nourriture se faisait sentir après toutes ces finasseries de dialogues, style haché, etc., et autres malices françaises dont je ne fais pas, quant & moi, un très grand cas, qui ma Bont fort diMciles à écrire et qui tiennent une grande place dans ce livre. Ma comparaison est une âcelle, et me sert de transition et par \k rentre dans le plan.
J'ai reçu hier une lettre de Paris, elle m'est adressée par un médecin français qui m'a reçu dans la haute Egypte à Siout ; il vient à Paris passer sa thèse et me demande d'un ton très cérémonieux ma protection, c'est-à-dire des recommandations. Je crois que ce brave homme qui nous a traités là-bas cordialement a eu le nez cassé chez Maxime; il se plaint à moi de n'avoir pas trouvé son adresse et m'écrit la bonne adresse, voilàbien là le gentleman, force protestations ! et à l'heure du service, serviteur. Je me rappellerai toujours qu'il avait prorais de but en blanc à Joseph de lui acheter un fond de gargote en Toscane.
Ces deux articles que tu m'envoies sont le commencement ; fais ton drame, n'aie pas peur, courage, tu
Quant à moi il n'y a qu'une seule chose qui m'effraye, c'est malenteur, je crèverai que je n'aurai pas balbutié la moitié de ma pensée.
Adieu, je t'embrasse, écris-moi donc, tout à toi ; encore mille tendresses.
A la mAmft.
CroiBBet, nuit de mardi, 1 heure.
Me sentant ce matin en grande humeur de style, J'eû, après ma leçon de géographie à ma nièce, empoi-
COHRESPONDANCE DE G. FLAUBERT. 243
gné ma Bovary et j'ai esquissé trois pages dans mon après-midi, que je viens de récrire ce soir. Le mouvement en est furieux et plein, j'y découvrirai sans doute mille répétitions de mots qu'il faudra ôter, à l'heure qull est j'en vois peu. Quel miracle ce serait pour moi d'fScrire maintenant seulement deux pages dans une journée, moi qui en fais à peine trois par semaine I lors du Saint Antoine c'est pourtant comme cela que j'aUais, mais je ne me contente plus de ce vin. Je le veux à la fois plus épais et plus coulant; ; n'importe, je crois que cette semaine m'avancera et que dans quinze jours à peu près je pourrai lire à Bouilhet tout ce commencement (cent vingt pages] , s'il marche bien ce sera un grand encouragement et j'aurai passé sinon le plus difficile, du moins le plus ennuyeux. Mais que de retards ! je n'en suis pas encore au point où je croyais pour notre dernière entrevue à Mantes. Quels sots et violents tracas tu as eus cette semaine
passée, pauvre chÈie amie! sur de pareilles m
qui viennent se déposer à nos pieds» le mieux qu'il y a à faire c'est de passer de suite l'éponge et de n'y plus songer, mais si tu tiens le moins du monde à ce que le sieur Lacroix .ou la grande Sainte-Beuve reçoivent quelque chose sur la figure ou autre part tu n'as qu'à me le dire, c'est une commission dont je m'acquitterais avec empressement à mon prochain voyage à Paris par manière de passe-temps, entre deux courses ; mais ne pouvais-tu du premier mot mettre Lacroix à la porte? A quoi bon discuter, répliquer, se passionner? tout cela est bien facile ii dire de sang-froid, n'est-ce pas ? c'est que c'est toujours ce maudit élément passionnel qui nous cause tous nos ennuis. Quel grand mot que celui de Larochefoucauld t « l'honnôte homme est celui qui ne s'étonne
su CORRESPONDANCE DE G. FLAUBERT,
de rien »; oui, il faut se brider le cœur, le tenir en laisse comme un boule-dogue enragé et ensuite le lâcher tout d'un bond dans le style au moment opportun. Cours, mon vieux, cours, aboie fort et prends au ventre ; ce que ces drAIes-là ont de supérieur sur nous c'est la patience. Ainsi dans cette histoire, Lacroix par sa ténacité de couardise va lasser de Lisle, celui-là ânira par s'embôter de tout cela et quittera la partie et « le Jeune irrité » [tout Sainte-Beuve est dans ce mot] n'aura eu en définitive ni épée dans la bedaine, ni coups de pied au c. et il recommencera en sourdine ses machinations, comme dirait Homais.
Tu t'étonnes d'être en butte à tant de calomnies, d'at^ taques, d'indifférence, de mauvais vouloir ; plus tu seras bien, plus tu en auras, c'est là la récompense du bon et du beau : on peut calculer la valeur d'un homme d'après le nombre de ses ennemis etl'importsnce d'une œuvre au mal qu'on en dit. Les critiques sont comme les puces qui vont toujours sauter sur le linge blanc et adorent les dentelles. Ce blâme envoyé par Sainte- Beuve à la Paysanne me confirmerait plus dans l'excellence de la Paysanne que les éloges du grand Hugo ; on donne des éloges, à tout le monde, mais du blàme, non. Qn'est-ce qui a jamais fait la parodie du médiocre?
A propos de Hugo je ne crois pas qu'il soit temps de lui écijre, tu as mis à lui répondre un mois, notre paquet est parti il n'y a pas quinze jours, il faut au moins encore attendre autant. Pourvu qu'on ne l'ait pas sdsi? toutes les précautions ont été prises pourtant, ma mère a écrit l'adresse elle-même.
Qu'est-ce que veut donc dire cette phrase dans ta lettre de ce malin en parlant de de Lisle r «Je crois que je m'étais trompée sur mon impression d'hier » 7 Les mots
des bonrgeois de Cliartres à Préaull sont bons. T'aije dit celui d'un curé de Trouville, auprès de qui je dînais un jour? comme je refusùs du Champagne (j'avais déjà bu et mangé & tomber sous la table, mais mon ctiré entonnait toujours), il se tourna vers moi et avec un œil 1 quel œil I un œil où il y avait de l'envie, de l'admiration et du dédain tout ensemble, il me dit en levfuit les épaules: « Allons donc! vous autres jeunes gens de Paria qui dans vos soupers fins sablez le Champagne f quand vous venez ensuite en province vous faites les petites bouches » et comme il y avait de sons-entendu entre les mots « soupers fins » et celui de « sablez » ceux-ci « avec des actrices « ! Quels horizons! et dire que je l'excitais, ce brave homme. A ce propos je vais me permettre une petite citation. « Allons donc! (it le pharmacien en levant les épaules, les parties iines chez le traiteur! les bals masqués! le champagnel tout cela va rouler, je vous assure.
— Moi, je ne crois pas qu'il se dérange, objecta Bovary.
— Ni moi non plus, répliqua vivement M. Humais, quoiqu'illuifaudrapourlantsuivre les autres, au risque de passer pour un jésuite. Et vous ne savez pas la vie que mènent ces farceurs-là, dans le quartier latin, avec desactricesl du reste, les étudiants sont fort bien vus à Paris. Pour peu qu'ils aient quelque talent d'agrément, on les reçoit dans les meilleures sociétés, et il y a même des dames du faubourg Saint-Germain qui en deviennent amoureuses, ce qui leur fournit, par la suite, les occasions quelquefois de faire de très beaux mariages. » En deux pages j'ai réuni, je crois, toutes les bêtises que l'on dit en province sur Paris, la vie d'étudiant, les actrices, les filous qui vous abordent dans les jardins publics et la cuisine du roslaurant
Ste CORRESPONDANCE OE G. FLAUBERT.
« toiijours plus malsaine que la cuisine bourgeoise ».' Cette raideur dont m'accuse Préault m'étonne, il parait du reste que quand j'ai un habit noir je ne suis plus le même ; il est certain que je porte alors un déguisement, la physionomie et les manières doivent s'en ressentir, l'extérieur fait tant but l'intérieur; c'est le casque qui moule la tête, tous les troupiers ont en eux la raideur imbécile de l'alignement. Bouilhet prétend que j'ai dans le monde l'air d'un officier habillé en bourgeois; est-ce pour cela que l'illustre Turgan m'avait surnonuné « le major » î il soutenait aussi que j'avais l'air militaire, on ne peut pas me faire de compliment qui me soit moins agréable. Si Préault me connaissait, probablement qu'au contraire il me trouverait l'air trop débraillé comme ce bon capitaine, mais que Ferrât a dû être beau avec sa « bonne furie méridionale », je le vois de là gasconnant, c'est énorme; tu parles de grotesque, j'en ai été accablé à l'enterrement de H*Pouchet; décidément le bon Dieu est romantique, il mêle continuellement les deux genres. Pendant que je regardais c^ pauvre Pouchet qui se tordait, debout comme un roseau au vent, sais-tu ce que j'avais à cAté de moi? un monsieur qui m'interrogeait sur mon voyage : u y a-l-U des musées en Egypte ? Quel est tétai des bibtioihèqttes publiques » (textuel), et comme je démolissais ses illusions iïétaii désolé. « Ëst-il possiblel Que) malheureux pays! comment la civiUsation I » etc.. L'enterrement étant protestant le prêtre a parlé en français sur le bord du trou, mon monsieur aimait mieux ça... n et puis, le catholicisme est dénué de ces fleurs de rhétorique ». humains, 6 mortels, et dire qu'on est toujours dupé, qu'on a beau se- croire inventif, que la riialité vous écrase toujours. J'allais
à cette cérérnooie avec l'intention de m'y gulnder l'esprit à faire des finesses, à tâcher de découvrir de petits graviers, et ce sont des blocs <iui me sont tombés sur la tête! le grotesque m'assourdissait les oreilles, et le pathétique se convulsionnait devant mes yeux. D'où je tire(ou retire plutôt) cette conclusion : Une faut jamais craindre d'être exagéré, tous les très grands l'ont été, Michel-Ange, Bahelais, Shakespeare, Molière ; il s'agit de faire prendre un lavement à un homme (dans Pourceaugnac], on n'apporte pas une seringue, non, on emplit le thé&tre de seringues et d'apothicaires, cela est tout bonnement le génie dans son vrai centre, qui est l'énorme. Mais pour que l'exagération ne paraisse pas il faut qu'elle soit partout continue, proportionnée, harmonique à ellemême ; si vos bonshommes ont cent pieds il faut que les montagnes en aient vingt mille, et qu'est-ce donc que l'idéal si ce n'est ce grossissement-là?
Adieu, travaille bien, vois seulement les amis, monte dans la tour d'ivoire et advleime que pourra.
A la m Ame.
Croisset, lundi minuit.
Tu as donc encore eu des ennuis cette semaine, pauvre chère Muse, encore! « Mais laisserons-nous donc toujours notre manteau se déchirer par les rats! les punaises s'insinuent h la longue dans les points du cœur, prends garde, il en retient le goût et les petites misères rapetissent. Laisse là les Enault et autres I qu'est-ce qiie ça te fait son salut? f...-moi toutes ces canailles-là à la porte quand ils se pré» ' sentent ; ils ne méritent do toi pas même un bat-