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tement de cœur de colère, car pas un seul brin de leur barbe ne vaut un seul de tes cbeveux, soieen sûre, et les contractions de leur vengeance faisant saillie en petits articles, en petites calomnies, etc., n'auront jam^ la consistance et la persistance de ta musculature poétique, La tour d'ivoire — la tour d'ivoire' et le nez vers les étoiles 1 Gela m'est bien facile à dire, n'est-ce pas? Aussi dans toutes ces questions-Uij'oseà peine parler, on peut me répondre: Ah! vous, vous avez vos petits revenus, mon gros bonhomme, et n'avez besoin de personne ; je le sais, et j'admire ceux ijui valent autant que moi et mieux que moi et qui souffrent et sur qui on piétine, il y a des jours où l'idée de tout ce mal qui s'attaque aux bons m'exaspère. La haine que je vois partout, portée à la poésie, à l'art pur, cette négation complexe du vrai me donne des envies de suicide. On voudrait crever puisqu'on ne peut faire crever les autres et tout suicide est peut-être un assassinat rentré.
Je crois que les souffrances de l'artiste moderne sont à celles de l'artiste des autres temps ce que l'industrie est à la mécanique manuelle. Elley se compliquent maintenant de vapeurs condensées, de fer, de rouages. Patience, quand le socialisme sera établi on arrivera en ce genre au sublime. Dans le règne de l'égalité, et il approche, on écorchera vif tout ce qui ne sera pas couvert de verrues. Qu'est-ce que ça f... à la masse, l'art, la poésie, le style? elle n'a pas besoin de tout ça; faites-lui des vaude\illes, des traités sur le travail des prisons, sur les cités ouvrières et les intérêts matériels du moment ; il y a conjuration permanente contre l'original, voilà ce qu'il faut se fourrer dans la cervelle Plus vous aurez de couleur,
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de relief, plos vous heurterez. D'où vientle prodigieux succès des romans de Dumas? c'est qu'il ne faut pour les lire aucune initiation, l'action eu est amusante. On se distrait donc pendant qu'on les lit, puis le livre fermé, comme aucune impression ne vous reste et que tout cela a passé comme de l'oau claire, on retourne à ses affaires. Charmant! la même critique est applicabl&à l'opéra- comique (genre français) et à la peinture de genre comme l'entend M. Briard et aux délicieuses revues de k semaine deM. Eugène Guinot. Voilà un gaillard qui asix millefrancs d'appointements par an pour parler au bout de la semaine de tout ce qu'on a lu dans le courant de la semaine. De temps en temps, je m'en repasse la fantaisie, je lui ai décou- ^ vert ce matin en parlant de la Suisse des phrases textuelles à peu de chose près de mon monsieur et de ma dame parlant de la Suisse (dans Bovai'y). bêtise humaine, te connais-je donc? il y a en effet si longtemps qiae je te contemple ! et note que ces mêmes gens qui disent « poésie des lacs », etc., détestent fort toute cette poésie, toute espèce de nature, toute espèce de lac si ce n'est leur pot de chambre qu'ils prennent pour un océan. J'ai été assez dérMigé ces jours-ci : mardi par la construction d'un mur, sur lequel il a fallu que je donne mon avis, jeudi du vin qu'il a fallu que j'aille acheter, vendredi par une visite que j'ai reçue et un dluer que j'ai pris, et aujourd'hui enfin par le re-vin qu'il afallu classer. Bouilhet m'a accom- . pagné jeudi dans les courses vinicoles, j'ai été splen- ^ dide et j'avais une bonne baUe chez le marchand de i vins, dans son comptoir, derrière les grilles, dégustant les crus dans la petite tasse d'argent, roulant mes joues et tournant les yeux; vendredi j'ai diné à Rouen chez Baudry avec le père Senard son beau-
père, c'est Baudry quia traduit un morceau indien dans le dernier numéro de la Revue de Paris ; il m'a dit que tous les articles y étaient payéa à raison de 100 franc» la feuille. 11 y a de plus un prix supérieur pour les grands hommes ; on a tait le calcul, et donné à Baudry 40 francs. Bougissant de les empocher (oud'emporter si peu}, il a pris un abonnement, voilà, mais comme Bouilhet est un ami, on ne le paie pas et Mêlants lui a coûté 230 francs. — C'est juste, MelœnU est bon, il faut toujours prendre dans les choses de ce monde la vérité et la morale à rebours. Tu verras que Ënault et Du Camp vont finir par se lier. J'ai beaucoup ri dans un temps de la conjuration A'Holbachique, dont Jean- Jacques se plainttant dans ses Confessions ; le tort qu'il avait, je crois, c'était de voir là un parti pris ; non, la multitude ou le monde n'a Jamais de parti pris ; ça agit comme un organisme en vertu de lois naturelles ; comme Rousseau devait bien heurter tout ce xviu* siècle de beaux messieurs, de beaux esprits, de belles dames et de belles manières I Quel ours lâché en plein salon, chaque mouvement qu'il faisait lui faisait tomber un meuble sur la tête, il dérangeait, or tout ce qui dérange est meurtri par les angles des choses qu'il déplace.
Je lis maintenant les contes d'enfant de M' d'Aulnoy dans une vieille édition dont j'ai colorié les images & l'âge de six ou sept ans, les dragons sont roses et les arbres bleus, U y a une image où tout est peint en rouge, même la mer — ça m'amuse beaucoup, ces contes. Tu sais que c'est un de mes vieux rêves que d'écrire un roman de chevalerie, je crois cela faisable même après l'Arioste, en introduisant un élément de terreur et de poésie large qui lui manque, mais qu'estce que je n'ai pas envie d'écrire? Quelle est la luxure
de plume qui ne m'exâtel Adieu, bon courage; à la fin (le juillet, je t'irai voir, d'ici là travaille bien, mille bons baisers surtout à l'àme.
Croisset, nuit ds eamedl.
Enfin je viens de finir ma première partie (de la seconde), j'en suis au point que je m'étais fixé pour notre dernière entrevue à Mantes, tu vois quels retards! Je passerai la semaine encore à relire tout cela età le recopier, et de demain en huit, je le gueulerai au sieur Bouilhet. Si çamarcbe, ce sera une grande inquiétude de moins et une bonne chose, j'en réponds, car le fonds était bien tenu; mais je pense pourtant que ' ce livre aura un grand défaut, à savoir : le défaut de proportion matérielle, j'ai déjà deux cent soixante , pages et qui ne contiennent que des préparations d'action, des expositions plus ou moins déguisées de caractère (il est vrai qu'elles sont graduées), de paysages, de lieux. Ma conclusion qui sera le récit de la mort de ma petite femme, son enterrement et les tristesses du mari qui suivent aura soixante pages au moins. Restent donc pour le corps môme de l'action cent vingt ou cent soixante pages tout au plus. N'estce pas une grande défectuosité? Ce qui me rassure (médiocrement cependant), c'est que ce livre est une biographie plutôt qu'une péripétie développée. Le '■ drame y a peu de part, si cet élément dramatique est bien noyé dans le ton général du hvre, peut-être ne s'apercevia-t-on pas de ce manque d'harmonit entre les différentes phases quant à leur développement, et puis il me semble que la -vie en elle-même
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Gst UD peu ça. Nos passions sont comme les volcans, elles grondent toujours, mais l'éruption n'est qu'intermittente.
Malheureusement, l'esprit français a une telle rage d'amusement, -il lui faut d bien des choses voyantes! Il se fait si peu à ce qui est pour mol la poésie même, à savoir Vexposition, soit qu'on la fasse pittoresque- , ment par le tableau, ou moralement par l'analyse psychologique, qu'il se pourrait fort bien que je sois dans la blouse ou quej'aiel'air d'y Être. Ce n'est pas d'aujourd'hui que je souflre d'écrire en ce langage et d'y penser! Au fond, je suis Allemand! c'est à force d'étude que je me suis décrassé de toutes mes brumes septentrionales. Je voudrais faire des livres où il n'y eût qu'à écrire des phrases (si l'on peut dire cela), comme pour vivre il n'y a qu'à respirer de l'air; ce qui m'embête, ce sont les malices de plan, les combinaisons d'effet, tous les calculs du dessous et qui sont de l'art pourtant, car l'effet du style en dépend et exclusivement. Et toi, bonne muse, chère Collègue en tout (collègue ^ent de colligere, Uer ensemble), as-tu bien travaille cette semaine ? Je suis curieux de voir ce second récit. Je n'ai qu'à te faire deux recommandations : I* observe de suivreles métaphores; 2° pas de détails en dehors du sujet, la ligne droite. Parbleu, nous ferons bien des arabesques quand noua voudrons, et mieux que personne. 11 faut montrer aux classiques qu'on est plus classique qu'eux, et faire pâlir les romantiques de rage en dépassant leurs intentions. Je crois la chose faisable, car c'est tout un. Quand un vers est bon, il perd son école. Un bon vers de Boileau est un bon vers d'Hugo. La perfection a partout le même caractère, qui est la précision, la justesse.
Si le livre que j'écris avec tant de mal ariive à bien,
CORRESPONDANCE DS G. FLAUBERT. 2jJ
j'aurai établi par le fait seul de son exécution ces deux vérités, quisont pour moLdes axiomes, à savoir: d'abord que la poésie est purement subjective, qu'il ' n'y a pas en littérature de beaux sujets d'art, et quTvetot donc vaut Constantinople ; en conséquence l'on peut écrire n'importe quoi aussi bien que quoi ipie ce soit. L'artiste doit tout élever, il est comme une pompe, il a en lui un grand tuyau qui descend aux entrailles des choses, dans les couches profondes, H. aspire et fait jailiir aai soleil en gerbes géantes ce qui était plat sous terre et ce qu'on ne voyait pas,
Aurai-je une lettee de loi à mon réveil? Ta correspondance n'a p«s été nombreuse cette semaine, chère amie? mais je suppose que c'est le travail qui t'a retenue. Quelle admirable figure aura le père Babinet, membre du comité de lecture à l'Odéon! Je vois de là son faciès, comme dirait mon pharmacien, écou ■ tant les pièces qu'on lit.
11 se passe en ce moment, ici, une bonne charge. On juge aux assises un brave homme accusé d'avoir tué sa femme, de l'avoir ensuite cousue dans un sac et jetée h l'eau. Cette pauvre femme avait plusieurs amants, et l'on a découvert chez elle (c'était une ouvrière de bas étage) le portrait et des lettres d'un monsieur, chevalier de la Légion d'honneur, légitimiste rallié, membre du conseil général, du conseil de . fabriqué, du conseil, etc.. de tous les conseils, bien vu dans les sacristies, membre de la société de Saint- Vincent de Paul, de la société de Saint-Régis, de la société des crèches, membre de toutes les blagues possibles; haut placé dans la belle société de l'endroit, une tête, un buste, un de ces gens qui honorent un pays et dont on dit : « nous sommes heureux de posséder monsieur un tel », et voilà tout d'un coup qu'on
25* CORRESPONDANCE DE G. FUUBERT.
découvre que ce gaillard entretenait des relations (c'est le mot) avec une gaillarde de la [dus sale espèce, oui, madame! Ah I monDieuI moi je me gausse comme an gredin quand je vois tous ces braves genslà avoir des renfoncements; les humiliations que reçoivent ces bons messieurs gui cherchent partout des honneurs (et quels honneurs) me semblent être le juste ch&timent de leur défaut d'orgueil. C'est s'avi- Ur que de vouloir toujours ainsi briller, c'est s'abaisser que de monter sur des bornes, rentre dans la crotte, canaillel Tu seras à ton niveau. U n'y a pas dans mon fait d'envie démocratique, cependant j'ùme tgot ce qui n'est pas le commun, même l'ignoble, quand il est sincère. Mais ce gui ment, ce gui pose, ce qui est à la fois condamnation de la passion et la grimace de la vertu me révolte par tous les bouts. Je me sens maintenant pour mes semblables une haine sereine, ou une pitié tellement inactive que c'est tout comme. J'ai fait depuis deux ans de grands progrés, l'état politique des choses a confirmé mes vieilles théories à pnori sur le bipède sans plumes, que j'estime être tout ensemble un dinde et un vautour. Adieu, chère colombe.
A, la mâioe,
CroîBset, mardi, I Iiflure de nuit.
Je suis accablé, la cervelle me danse dans le crâne. Je viens depuis hier six heures du soir jusqu'à maintenant de Tscôpier soixante- dix -sept pages de suite qui n'en font plus que -cinquante-trois, c'est abrutissant. J'ai mon rameau de vertèbres au cou, comme remarquait M. Enault, brisé d'avoir la tête penchés
longtemps. Que de répélitions de mots je viens de surprendre, que de loul, de mais, de car, de cependant; voilà ce que la prose a de diaboliqae, c'est qu'elle D'est jamais finie. J'ai pourtant de bonnes pages, et je crois que l'ensemble roule, mais je doute que je sois prêt pour dimanche à lire tout cela h BouUhet. Ainsi, depuis laSnde février, j'ai écrit cinquante-trois pagesl Quel charmant métier, quelle crème fouettée à battre qui vaut des marbres k rouler.
Je suis bien fatigué, j'ai pourtant bien des choses à te dire- J'ai écrit quatre lignes tout à l'heure à Du Camp, non pour toi, c'eût été une raison qu'il y mit plus de malveillance, je connais l'homme. Voici pourquoi je M ai écrit r j'ai reçu aujourd'hui la dernière livraison de ses photographies, jamais je ne lui en avais parlé, le billet que je lui envoie est pour le remercier. C'est tout, je ne lui dis pas plus. Si vendredi dans l'article des philosophes il y a ton nom accompagné d'injures ou d'allusions, je ferai ce que tu voudras, mais quant à moi, je me propose de rompre net et dans une belle lettre motivée. Mais enfin, ne nous tourmentons pas, puisque la chose n'aura sans doute pas lieu. C'est l'avis de Bouilhet, mon billet d'aujourd'hui est en prévision de l'hypothèse contraire, afin d'être en bons termes quand la rupture viendrait et de pouvoir lui dire : voilà ce que tu me fais encore pour me désobliger, bonsoir et jamais au revoir. Comprends-tu?
Quant b. l'article Enault, il me semble, bonne muse, que tu te l'es exagéré. C'est bête et folâtre, voilà tout, les petites feminotteries comme « femme sensible », « plnsjeune », etc., qui t'ont indignée viennent de M°"'", laquelle est jalouse de toi sous tous les rapports, de cela j'en parie ma tfite. C'est notre opinion à tous deux, Bouilhet et moi, cela sue dans ses petits billets
238 CORRESPOnDANCE DE G. FLAUBERT.
mensuels eana qu'il y ait jamais rien d'articHlë. Bouilheten est prof ondément indigné et sft propose de ne pas même lui faire savoir quand est-ce qu'il sera b. Paris, et puis, qu'est-ce que ça nous f,.., l'opinion lu sieur Enault écrite ou dite? C'est comme la mot ie Du Camp à Ferrât, veux-tu qu'an milieu du tourbillon où il vit, avec l'infatuation de sa personne, la Eroixd'offlcier, les réceptions chez M. de Persigny, etc., 11 puisse garder assez de netteté pour sentir une cho^e neuve, originale, nouvelle? n y a d'ailleurs en cela ealcul, peut-être c'est un parti pris. Nous ne blanchirons jamais les nègres, nous n'empêcherons jamais les médiocres d'être médiocres. Je t'assure bien que lorsqu'il m'a dit « que j'avais une maladie de la moelle épinière, on ramollissement du cerveau », cela m'a fait beaucoup rire. Sais-tu ce que j'ai vu aujourd'hui dans ses photographies? La seule qui ne soit pas publiée est une représentant notre hôtel au Caire, le jardin devant nos fenêtres, et au miheu duquel j'étais en IVubien, c'est une petite malice de sa part. Il voudrait que je n'existasse pas, je lui pèse et toi aussi, tout le monde. L'ouvrage est dédié à Cormenin, avec une dédicace-épigraphe latine, et le texte a une épigraphe tirée d'Homère : toujours du grec. Ce bon Maxime ne sait pas une déclinaison, n'importe. Il s'est fait traduire de l'allemand l'ouvrage de Leipsius, et il le pille impudemment (dans ce texte que j'ai parcouru) sans le citer une fois. J'ai au cela par son ami que j'ai rencontré en chemin de fer; tu sais, je dis il le pille, car il y a toutes sortes d'inscription» qu'i7 n'a nullement prises, qui ne sont pas non plu» dans les livres dont nous nous sommes servis eu ,voyage, et qu'U rapporte comme ayant été prises par lui; E en est de même de tout le reste, etc. Quant à 1^
COHnESPONMNCS DE G. FLAUBERT. 357
Paysanne, l'éloge que BouUhet Mena écrit (en mémo temps que pour de Lisle, lettre qui n'a pas eu de réponse) est la cause, sois sûre, du ttiot à Perrat. Au reste, tout cela est bien pen important. Nous en avons encore été dimanche fort bêtes tout l'après-midi, ces histoires démoralisent un peu le sieur Bouilhet, en quoi je le trouve faible et moi aussi qui en tiens. Hais franchement, ça devient stupide de permettre que des gaillards comme ça vous troublent. En fait d'injures, de sottises, de bêtises, etc., je trouve qu'il ne faut se fâcher que lorsqu'on vous le dit en face. Faites-moi des grimaces dans le dos tant que vous voudrez, mon eul vous contemple.
Je t'aime tant quand je te vois calme et que je te sais travaillant bien, je t'aime plus encore peut-être quand je te sais souffrante, et puis, tu m'écris des lettres superbes de verve. Mais, pauvre chère âme,, ménage-toi, tâche, de modérer ta furie méridionale, comme tu dis en parlant de Ferrât.
Les conseils de de Lisle relativement à Y Acropole sont bons, l' Rends fiYilIemain le manuscrit comme tu l'as envoyéàJersey{jen'en reçois pas delettre, celame semble drûle, ma mère écrira un de ces jours à M" Farmer, si je ne reçois rien), tu peux même faire quelques corrections si tu en trouves, mais moi il me semble que c'est bon, sauf les Barbares que je persiste à. trouver la partie la plus faible et de beaucoup, puis 2' tâche de faire paraître dans la Presse, 3° nous trouverons un plan, sois-en sûre. BouUhet sera là cet hiver, il t'aidera. Son dernier fossile, troisième pièce, « Le Printemps » est superbe, il y a à la iîn un becquetage d'oiseaux près de nida gigantesques qui est gigantesque lui-même. Mais il devient trop triste, mon pauvre Bouilhet, il faut se raidir et
cm l'humanité qui nous em I Oh! je me
vengerai! je me vengerail dans quinze ans d'ici, j'entreprendrai un grand roman moderne où j'en passerai en revue I Je crois que GitBlas peut être refait, Balzac a été pins loin, mais le défaut de style sera que son œuvre restera plutôt curieuse que belle, et plutôt forte qu'éclatante. Ce sont des projets dont on ne pent pas parler, ceux-là, tous mes livres ne sont que la préparation de deux, que je ferai si Dieu me prête vie. Celui-là et le conte oriental.
Voia-tu le voyage qu'Enault publiera à son retour d'Italie I C'est un polisson et un drôle que de faire un article aussi cavalier que celui-là sur quelqu'un chez quil'on a diné sans le lui avoir rendu. Quant à l'article, il est tout simplement béte, celui qu'il avait fait sur Bouilhet n'était pas plus fort. 11 souligne sein, guenille! l'exclamation « huit enfants! ô poésie! » peint l'école, probablement qu'U y a un certain nombre d'enfants qui est convenable en littérature? Non, si l'on s'arrête à tout cela, et je le dis sérieusement, il y a danger de devenir idiot.
Mon père répétait toujours qu'il n'aurait jamfûs voulu être médecin d'un hôpital de fous, parce que si l'on travaille sérieusement la folie, on finit bien par la gagner. Il en est de même de tout cela, à force de nous inquiéter des imbéciles, il y a danger de le devenir soi-même. Mon Dieu, que j'ai mal à la têtel il faut que je me couche! j'ai le pouce creusé par ma plume et le cou tordu.
Je trouve l'observation de Musset sur Hamlet celle d'un profond bourgeois, et voici en quoi : il reproche cette inconséquence, Hamlet sceptique lorsqu'il a va par ses yeux l'âme de son père. Mais d'abord, ce n'est pas l'âme qu'il a vue, c'est un fantôme, une
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ombre, une chose, une ombre matérielle vivante, et qui n'a aucun lien dans les idées populaires et poétiques avec l'idée abstraite de l'âme. C'est nous, métaphysiciens et moderneB^qui parlqps ce langage, et puis Haînlet ne doute pas du tout au sens philosophique, il rêve. Je crois que cette observation de Musset n'est pas de lui, mais de Mallefille, dans la préface de son Don Juan, c'est superficiel selon moi. Un paysan de nos jours peut parfaitement voir un fantdme et revenir au grandjour, le lendemain, réfléchir à froid sur la vie et la mort, mais non sur la chair et l'âme. Hamlet ne réfléchit pas sur des subtilités d'école, mais sur des pensers humaios. C'est au contraire ce perpétuel état de fluctuation d'Hamlet, ce vague où il se tient, ce manque de décision dans la volonté et de solution dans la pensée qui en fait tout le sublime. Mais les gens d'esprit veulent des caractères tout d'une pièce et conséquents (comme il y en a seulement dans les livres)- Il n'y a pas au contraire un bout de l'âme humûne qui ne se retrouve dans cette conception. Ulysse est peut-être le plus fort type de toute la littérature ancienne, et Hamlet de toute la moderne.
Si je n'étais si las, je t'exprimerais ma pensée plus au long, c'est si facile de bavarder sur le beau, mais pour dire en style propre « fermez la porte m ou « il avait envie de dormir», il faut plus de génie que pour faire tous les cours de littérature du monde.
La critique est au dernier échelon de la Uttérature, comme forme presque toujours et comme valeu7- morale, incontestablement elle passe après le bout rimé et l'acrostiche, lesquels demandent au moins un travail d'invention quelconque.
Allons, adieu.
CORRESPONDANCE l
Croisset, Bamedi minuit.
Enfin I une lettre dn Grand Crocodile! maie j'ai mille choses à te dire et je vais les énumérer de suite pour me les rappeler : i" lui le suprême alligator, qiii est là-bas dans ses ondes amêres, puis la Bévue de Paria où il n'y arien, Dieu merci, cet article de Castille, le jeune Maxime, Pelletan,ma Bovary et enfin toi, chère amie, que je réserve pour la fin comme étant le meilleur sujet à s'étendre, passe-moi le calembour.
Je commençais à Ètre.inquiet de cet envoi qui n'arrivait pas, mais je l'ai reçu intact et avec lebon timbre ; y était inclus à mon adresse un biilet charmant et point poseur avec son portrait de profil. Je crois que le (ils aune rage de portraits et que c'est là un moyen de les placer; n'ayant pas de modèles, il fait-son père à satiété; n'importe, c'est bien gracieux pour moi et je le garde précieusement; comme cela m'aurait rendu fou, jadis! J'ai lu la lettre, je vois qu'il ne rêve qu'à ça, c'est un tort, il devrait faire autre chose, cette haine des satires personnelles passe comme les personnes; pour durer il faut s'attaquer au durable, tu feras bien de m'envoyer la réponse de suite, j'ai une occasion prochaine et sûre avant la fin de la semaine.
J'ai ouvert ce matin, je l'avoue, la Bévue de Paris d'abord et j'ai feuilleté avidement cet article de Castille. Ce qu'il dit du Philosophe est même modéré en comparaison de la manière dont il a traité les autres, mais quel imbécile, quel médiocre et envieux coco, toujours les faibles préférésaux forts; à propos de Thierail lui reprochait d'aimer mieux Danton que
COREtESPONDANGE DE G. FLAUBERT. !6t
Robespierre, & propos de Carrel il grandit Girardin et reproche aa premier d'avoir fait travailler les ouvriers du National à des heures indues. Aujourd'hui c'est Chateaubriand insulté et Lamennais vanté. M. Auguste Comte (auteur de La philosophie positive, lequel est un ouvrage profondément farce, il faut seulement lire pour s'en convaincre, l'introduction qui en est le résumé ; il y a, pour quelqu'un qui voudrait faire de» charges au théâtre dans le goût aristophanesque, sur les théories sociales, des califomies de rires),, pour Auguste Comte, dis-je, il est tout miel et tout sucre, tandis que le Philosophe est malmené, de son analyse de Locke pas un mot rà. de ses travaux sur la philosophie ancienne, rien, etc., tout est du même tonneau, un coup de patte en passant à JoufTroy parce que Jouffroy est mal vu du Constitutionnel pour avoir été bien vu de Mignet lequel l'est mal du gouvernement. C'est charmant, cette série de ricochets! et enfin, comme couronnement de rr"uvre de Proudhon, un très gi'and écrivain et plus fort que Voltaire. Oh î que le père Babinet a raison de souhaiter la fin du monde; comme il est bien ce billet du bon père Babinet avec tout son débraillé, ses phrases rajoutées aus angles, ce gros mot triste suivi de trois points d'excla mation. Ce petit bout d'écrit mal écrit, mais plein de fond et de caractère, m'a charmé.
L'introduction aux photographies a 2S à 26 pages infoho dont il n'y en a pas trois de Du Camp. Tout est extrait de ChampolUon Figeac (volume de l'Univers pii;orejy«fl) e t deLeipsius,mais cité entre guillemets, réparation. Cela sent un peu trop la commande, le hvr© bâclé. C'est GIdde sans doute qui aura exigé un texte, il lui en aura fourré un tel quel. Voilà comme ce malheureux garçon se respecte; en revanche, il craint de se
compromettre en entr^uit dans un café & minuit; ta sais l'anecdote qui m'est h ce sujet arrlTée avec lui et Turgan, autre grand homme ; n'importe, je suis content que toQ nom et même aucune allusion n'aient parn. Ce dernier numéro est d'iiù faible complet, il y a un poème du marquis Dubelloy que je n'aipn acbever et pourtant je suis un intrépide lecteur. Quand on a avalé du saint Augustin autant que moi et analysé scène par scène tout le théâtre de Voltaire et qu'on n'en est pas crevé, on a la constitulion robuste & l'endroit des lectures embêtantes.
Comme l'article de Petletan est bétel J'en û été, ceci n'est pas une façon de parler, plus indigné que de celui d'Ënault; que nos ennemis disent du mal de nous, c'est leur métier, mais que les amis en disent du bien sottement, c'est pis ; il aviiit à faire un article sur un poème et c'est de cela d'abord qu'il s'inquiète le moins; il se prélasse à faire des phrases, prend toute la place pour Im, copie deux passages, bavache un éloge et signe. critiques I éternelle médiocrité qui vit sur le génie pour le dénicher ou pour l'exploiter, race de hannetons qui déchiquetez les belles feuilles de l'art 1 si l'empereur demain supprimait l'impiimerie je ferais un voyage à Paris sur les genoux et j'irais lui baiser le c... en signe de reconnaissance, tant je puis las de la typographie et de l'abus qu'on en fait; échinez-vous donc à faire un paysage, mettez « cette hirondelle qui vient battre de son vol le front de Jeanneton, etc., » tout cela traduit et vanté par un ami s'appellera « la Parque implacable », la Parque pour dire la mort! et c'est un gaillard du progrès qui s'exprime ainsi, un citoyen qui dénigre l'antiquité I Comme c'est peu senti cet article, pas un mot de l'art, de la forme en soi, des procédés d'effet, quelle sacrée canaille I j'écumel
GORHESPONDANCB DB G. FLAUBERT. 263
tous ces gens forts (voilà encore un mot : homme fort!), ces farceurs à idées donnent bien leur mesure lorsqu'ils se trouvent en face de quelque chose de sain, de robuste, de net, d'humain, ils battent la campagne et ne trouvent rien & dire. Ah I ce sont bien 1& les hommes de la poésie de Lamartine en httérature et du gouvernement provisoire en poUtique : phraseurs, politiques, poseurs, orateurs de clair de lune, aussi incapables de saisir l'action par les cornes que le sentiment par la pl^ljque. Ce ne sont ni des mathématiciens, ni des poètes, ni des observateurs, ni des faiseurs, ni même des exposeurs, des analyseurs; leur activité cérébrale sans but ni direction fixe se porte, avec un égal tempérament, sur l'économie politique, les belles-lettres, l'agriculture, la loi sur les boissons, l'industrie hnière, la philosophie, la Chine,!' Algérie, etc., et tout cela au même niveau d'intérêt. « C'est de l'art aussi», disent-ils, et tout est art, mais Jk force de voir tant d'art je demande où sont les Beaux-Arts? Et voilà les gaillards qui nous jugent! ce n'est rien d'être sifflé, mais je trouve être applaudi plus amer.
Continue, bonne, chère et grande Muse, sans t'inquiïter des Enault ni des Pelletan ; si cet article fait du bien à la vente, tant mieux, mais n'y a-t-U donc pas un coin sur la terre où l'on aime le vrai pour le vrai, le beau pour le beau, où l'enthousiasme s'accepte sans honte et pour le seul plaisir de jouir comme d'une volupté où l'idée vous convie.
Tu verras, si Jourdan tient sa promesse, que la rengaine de la femme s'y trouvera, c'est matière à Saint-Simonisme, d'abord j'en veux à Pelletan, pour ce titre si prétentieux; c'est passer à tes vers une robe de pédagogue, cela sent l'école, la doctrine, le parti.
et ce qu'il y a précieément de fort dans la Paysanne, c'est que c'est l'histoire du « caporal et de sa payse », rappelle-toi cela. Je ne sais si j'aurais eu le toupet de mettre un pareil titre (plus amlsitieux selon moi que l'autre), mais c'était le vrai; tu as condensé et réalisé, sous une forme ai'ùtocratiqtte, une histoire commune et dont le fond est k tout le monde; etc'est là, pour moi, la vraie marque de la force en littérature. Le lieu commua n'est manié que par les imbéciles ou par les très grands ; les natures médiocres l'évitent, elles recherchent l'ingénieux, l'accidenté. Saistu que si tes autres contes sont à la hauteur de celuilà, réunis en volume ça fera mm bouquiti ? Quel exemplaire doré sur tranche je me promets! Il me tarde tien de voir ta Servanle » ; tu me dis que tu dois aller & la Salpétrière pour cela, prends garde que. cette visite n'influe trop, ce n'est pas une bonne méthode que de voir ainsi tout de suite pour écrire immédiatement après ; on se préoccupe trop dfis détails, de la couleur et pas assez de son esprit.
Lis Troile et Crpsside. J'ai pris l'article -surSkakespeare dans la Biographie universelle quoique je susse parfaitement que je n'y trouverais rien de neuf, attente qui n'a pas été trompée. L'article est de Villemain, il faut lire ça pour s'édifier sur la hauteur de vues littéraires du monsieur, quoiqu'il admire. Skakespeare, mais ■c'est là le déplorable, ces admirations-là! Il lui préfère Sophocle et les consacrés. Sais-tu comment il parle de Ronsard? «La diction grotesque de Ronsard», allez donc ! « triste, » comme dit Babinet. « Triste ! excepté la belle poésie, » oui, mais pourquoi ces gaillards-là s'en mêlent-ils 7 que c'est beau, Troile el Cresside !
Sais-tu que tu m'as écrit jeudi une lettre brûlunfe ? cher volcan, que je t'aime et comme je pense à toi,
CORRESPONDANCE DE 0. FLAUBERT. 2âS
Ta; si lu savais combien de fols je te regarde travaillant sur té petite table, dans ton cabinet et avec quelle impatieDce j'aspire à l'époque oîinous serons réunis ! Acause de toi Paris, connu à dix-huit ans, me semble un lieu enviable. Comme mon jeune homme de mon roman, «je me meuble dans ma tête mon appartement », je n'y rôve pas comme lui une guitare accrochée au mur, mais & sa manière et d'une façon plus nette j'y entrevois une. figure riante qui se penche sur mou ■ épaule ; patience, pauvre chérie, ce n'est plus maintenant qu'une question de mois et non d'années, c'est encore-un hiver à passer, deux ou trois reudez-voufi à Mantes, quelques pages à écrire. Comme je vais êtreseul cette année quand tu m'auras pris mou pauvre Souilhet, tu peux penser comme j'aurai envie d'aller vous rejoindre I
Je ne t'entretiens jamais des affaires domestiques, mais c'est bien bëte en effet; c'est bon du reste sous le rapport du grotesque. 1° Ma mère vient de découvrir que son jardinier la vole comme dans un bois, nous seuls n'avons pas de légumes dans le village, parce que le village vit un peu à nos dépens; on vend les fleurs à Rouen, on en embarque des bouquets par la vapeur. Vois-tu la balle du jardinier « faisant son ' beurre » chez le bourgeois et le bourgeois pas content. 2" L'institutrice était d'un caractère si rogue, fantasque et bnital, elle malmenait tellement l'enfant qu'on la remercie, elle s'en va. 3° Nous avons découvert par -hasard que mon'frère cet hiver avait donné une soirée ■à des têtes sans nous en parler, pour ne pas nous inviter (ilsviennenticitousles dimanches); est-ce bon, .ça? tu peux juger par là de l'empressement qui nous «ntoure ma mère et moi. Mais ces braves gens (peu Itraves gens) qui sont la banalité même ne compren- 11. 23
uent guère et n'aiment guère coBSéquemnient les aonordinaires. N'importe comment, jouis-je de peu de considération dans mon pays et dans rua famille ! ça rentre au reste dans toutes les biographies voulues, dans la règle.
A la même.
Croisaet, T juillet 1S&3. Nuit Jeudi, 1 beure.
Hier 6 et aujourd'hui 7 juillet 1853 seront célèbres comme embêtement dans les fastes de mon existence. Deux jours d'Azvédo I Deux aprës-midil Deux dîners ! quel lézard ! et ce qu'il y a de bon, c'est que ce cher garçon m'adore ; il m'a embrassé ce soir en partant ! Hier à onze heures il arrive et je l'ai fait partir à sept heures par le bateau ; ne sachant à quoi employer le temps, je lui ai proposé une promeiiâde dans le bois; il faisait un temps splendide, la vue de la forât me calmait la sienne, et en somme je ne me suis pas trop ennuyé ; mais c'est quand on est en tête à tète et qu'on le regarde ! Aujourd'hui à quatre heures il est revenu avec Bouilliet qu'il ne quitte pas et qui en est malade. Quelle chose étrange 1 car au fond le pauvre garçon n'est pas sot, il a même quelquefois de l'esprit à travers ses grosses blagues et il possède une qualité fort rare, à savoir l'enthousiasme (quaUté qui tient du reste plus au sang, à sa race espagnole qu'à son esprit en soi-même), mais il est si commun, sirépulsif, nerveusement parlant, que vous eût-il rendu tous les services dii monde on ne peut l'aimer; en quoi gît donc l'agrément ? qu'est-ce que c'est que cette buée mauvaise et subtile qui s'exhale d'un Individu et fait qu'il vous déplaît alors même qu'il ne vous déplaît pas ? Quelle est
CORRESPONDANCE DE G. FLAUDERT. 867
la raison de ça? Je me creuse à la chercher, et puis quel costume, quels habits I un noir râpé pariout, des souliers -bot tes, des bas gris, une chemise de couleur disparaissant sous les dessins compliqués, un collier de barbe I or c'est fort, le collier est tout un monde, rappelle-toi ce grand mot que je trouve à l'instant mâme I Ah! mon Dieu ! mon Dieu ! n'avons-nous pas assez de crasses morales sans les crasses physiques? comme ça fait aimer la beauté ces êtres-là. Ah ! oui, c'est beau une belle figure, une belle étoffe et un beau marbre, c'est beau l'éclat de l'or et les moires du satin, un rameau vert qui se balance au vent, un grosbœuf ruminant dans l'herbe, un oiseau qui vole... 11 n'y a que l'homme de laid, comme tout cela est triste! ça m'en tourne sur la cervelle, et dire que si j'étais aveugle je l'aimerais peut-être beaucoup. Je crois que ces répulsions sont des avertissements de la Providence, c'est un instinct conservateur qui nous avertit de se mettre 'en garde et je me tue à chercher on quoi Azvédo pourra me nuire.
Aujourd'huiila faitune journée indienne, un temps lourd, et mon hôte ajoutait 25 degrés à l'atmosphère, mais l'art est une si bonne chose, cela vous remets! bien d'aplomb, le travail, que ce soir je suis tout rasséni, calmé, purgé. Je ne sais si Bouilhet t'a écrit? il a dû te dire qu'il était contint de ce que je lui avais lu, et moi aussi franchement ; comme difficulté vaincue, ça me parait fort, mais c'est tout, le sujet par lui-même (jusqu'à présent du moins) exclut ces grands éclats de style gui me ravissent chez les autres, et auxquels je me aois propre, le bon de la Bovary c'est que ça aura été une rude gymnastique, j'aurai fait du réel écrit, ce qui est rare, mais je prendrai ma revanche; que je trouve un sujet dans ma soif et j'irai loin.
Qu'est-ce donc que les contes d"enfant dont tu parles? Eat-^e que tu vas écrire des centes de fées? Voilà encore une de mes ambifioDsl écrire un conte de fées.
Je suis fâché que la Salpôtriére ne soit pas plus vieille en couleur. Lee philanthropes éteignent tout, quelles canailles ! les ba^es, les prisons et les hôpitaux, tout cela est bëte maintenant comme un séminaire. La première fois que j'ai vu des fous, c'était ici à l'hospice général avec ce pauvre père Parain. Dans les cellules, asrâees et attachées par le milieu du corps^ nues jusqu'à la ceinture et toutes échevelées, une douzaine de femmes hurlaient et se déchiraient la figure avec les onj^es. J'avais peut-être à cette époque six à sept ans; ce sont de bonnes impressions à avoir jeune, elles vieillissent; quels étranges souvenirs j'ai en ce genre! l' amphithéâtre de l'Hôtel Dieu donnait sur notre jardin, que de fois avec ma sœur n'avonsnous pas grimpé au treillage et, suspendus entre la vigne, regardé curieusement les cadavres étalés : le soleil donnait dessus, les mêmes mouches qui voltigeaient sur nous et sur les fleurs allaient s'abatlxe là, revenaient, bourdonnaient 1 Comme j'ai pensé à tout cela, en la veillant pendant deux nuits cette pauvre et chère belle fille 1 Je vois encore mon père levant la tête de dessus sa dissection et nous disant de nous en aller. Autre cadavre aussi, lui.
Je n'approuve pas de Lisle de n'avoir pas voulu entrer et ne m'en étonne, l'homme qui n'a jamais été
au b doit avoir peur de l'hôpital; ce sont poésies
de même ordre. L'élément romantique lui manque à ce bonde Lisle, il doit go&t^r médiocrement Shakespeare! — il ne voit pas lai/ensila moï'a/ï qu'il y adMis certaines hudeurs ; aussi la vie lui défaUle et môme, quoi qu'il ait delà couleur, le relief; le relief vient d'ima
CORRESPONDANCE DE fi. FLAUBERT- 969
vue profonde, d'une pénétration de l'objet, car il faut que la réalité extérieure entre en nous à nous en faire presque crier pour la bien reproduire ; quand on s son modèle net, devant les yeux, on écrit toujours bien et oii donc ie vrai est-C plus clairement visible que dans ces belles expositions de la misère humaine? elles ont quelque chose df) sî cru qne cela donne i l'esprit des appétits de cannibale. li se précipite dessus pour les dévorer et se les assimiler.
Comme j'ai bSti des dwmes féroces à la Morgue, où j'avais la rage d'aller autrefois, etc. Je crois du reste qu'à cet endroit j'ai une faculté de perception particulière, enfaitdenialsaln,je m'y connais. Tu sais quelle influence j'ai sur les fous et les singulières aventures qui me sont arrivées. Je serais curieux de voir si j'ai gardé ma puissance.
Ah I tu ne deviendras pas folle 1 tu as la tète d'aplomb, toi. La folie et la luxure sont deux choses que j'ai tellement sondées, oùj'ai si bien navigué par ma volonté que je ne serai jamais (je l'espère) ni un aliéné ni un de Sade. Mais il m'en a cui par exemple. Ha maladie de nerfs a été l'écume de ces petites facéties intellectuelles. Chaque attaque était comme une sorte d'hémorrhagie de l'innervation, c'était des portes séminales de la faculté pittoresque du cerveau, cent mille images sautant à la fois, en feux d'artifices, n y avait un arrachement de l'âme d'avec le corps atroce (j'ai la conviction d'être mort plusieurs fois), mais ce qui constitue la personnalité, l'ètre-raison allait jusqu'au bout, sans cela la souffrance eût été nulle, car j'aurais été purement passif et j'avais toujours comcience môme quand je ne pouvais plus parler ; alors l'âme était repliée tout entière sur elle-même c<.>mme un hérisson qui se ferait mal avec ses propres pointes.
Personne n'a étudié tout cela et les meUleurs sont des imbéciles d'une espèce, comme les philosophes le sont d'une autre. Les matédalistes et les spiritua- Ustes empêchent également de connaître la matière et l'esprit parce qu'ils scindent l'un de l'autre. Les ans font de l'homme un ange et les autres un porc. Hais avant d'étudier bien l'homme, n'y a-fr-it pas à étudier ses produits ? it connaître les effets pour remonter à la cause ? Qui est-ce qui a jusqu'à présent fait l'histoire du naturalisme ? A-t-on classé les instincts de l'humamté et su comment sous telle latitude ils se sont développés et doivent se développer? Qui est-ce qui a établi scientifiquement comment pour tel besoin de l'esprit telle forme doit apparaître? et suivi cette formepartout dans les divers règnes humains. Qui estce qui a généralisé les religions ? Geoffroy Saint-Hilaire a dit : le crâne est une vertèbre aplatie. Qui estce qui a prouvé par exemple que la religion est une philosophie devenue art et que la cervelle qui bat dedans, à savoir la superstition, le sentiment religieux en soi, est de mÈme matière partout malgré ses difTérences extérieures, correspond aux mêmes besoins, répond aux mômes fibres, meurt par les mêmes accidents, etc. ? Si bien qu'un Cuvierde la pensée n'aurait qu'à retrouver plus tard un vers ou une paire de bottes pour recoi.stituer toute une société, et que les lois en étant données on pourrait prédire à jour fixe, àheure fixe comme on fait pour les planètes, le retour des mêmes apparitions et l'on dirait : nous aurons dans cent ans un Shakespeare, dans vingt-cinq ans tellË architecture ; pourquoi les peuples qui n'ont pas de soleil ont^ils des littératures mal faites î Pourquoi y a-t-iletya-t-il toujours eu des harems en Orient, etc.?
On a beaucoup battu la campagne sur tout cela, oa
a été plus ou moins ingénieux, mais la base a toujours manqué. La première pierre est à trouver, la critique des œuvres de la pensée a toujours été faite à un point de vue étroit, rhéteur, et la critique de l'histoire faite à UD point de vue politique, moral, reUgieux;tandis qu'il faudrait se placer au-dessus de tout cela, dès le premier pas. Mais on a eu des sympathies, des haines, puis l'imagination s'en est mêlée, la phrase, l'amour des descriptions et enfin la rage de vouloir prouver, l'orgueil de vouloir mesurer rinflni et d'en donner une solution. Si les sciences morales avaient, comme les mathématiques, deux ou trois lois primordiales à leur disposition, elles pourraient marcher de l'avant, mais elles tâtonnent dans les ténèbres, heurtent k des contingents et veulent les ériger en principes. Ce mot, l'àme, a fait dire presque autant de bêtises qu'il y a d'àmesl Quelle découverte ce serait par exemple qu'un axiome comme celui-ci : tel peuple étant donné, la vertu est h la force comme trois est à quatre, donc tant que vous en serez là vous n'irez pas li; autre loi mathématique à découvrir: combien faut-il connaître d'imbéciles au monde pour vous donner envie de se casser la gueule ? etc.
Il est bien tard, je déraisonne passablement, le jour va bientôtparidtre, il est temps d'aller se coucher.
Si tu veux nous nous verrons de lundi prochain en quinze. Quels bons jours nous passerons, bonne chère Muse!
CroUset, mardi, 1 heure.
Toujours sauvage! toujours féroce! toujours indomptable et passionnée, quelle étrange muse tu fais,
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et comme tu es injuste dsns tes mouvements ! Je mets cela sur le compte du lyrisme, mais je t'assure que ça a un côté bien étroit et marne heurtant quelquefois, chère bonne Muse. Parce que cet imbécile d'Azvédo m'a embêté deux jours, tu m'envoies une espèce de diatribe vague contre lui, contre moi, contre tout- Mais je t'assure que je suis bien innocent de tout cela, et d'abord je ne l'ai pas du tout invité, c'est lui, de son chef, qui est revenu le second jour; à moins de le prendre par les épaules, il n'était pas possible de le mettre à la porte. Il est revenu avec Bouilhet, et celui-ci n'a pas mieux demandé que de venir pour avoir un soulagement. Quant à lui, Bouilhet, après ce qu'Azvédo avait fait(ou disait avolrlait) pour la publication de Mélœnis, il ne pouvait non plus l'envoyer promener brutalement. Enfin le soir même j'exhale mon embêtement en dix lignes pour n'en plus parler, n'y plus penser, puis je te parlais d'autre chose, d'un tas de choses meilleures et plus hautes (dont tu ne dis pas même un mot), et toi, tu m'envoies poiu" réponse une espèce de fulmination en quatre pages, comme si yadoi'ais le monsieur, que je le choyasse, etc., et t'abandonnasse pour lui : tu conviendras que c'eat drôle, bonne Muse, et voilà deux fois que ça se renouvelle! que tu es enfant!
Je crois que ce que nous avons de mieux k faire, c'est de clore ce chapitre irrévocablement, et à l'avenir de n'en parler ni l'un ni l'autre, je le souhaite du moins. Du reste, sois tranquille, je suis peu disposé à. poursuivre cette connaissance, je la laisserai tomber dans l'eau. Mais quant à faire des grossièretés gratuites à ce malheureux homme, uniquement parce qn'H est laid et qu'il manque de bonnes façons, non, ce serait d'une goujaterie imbécile. Seulement, on peut faire