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l'idéal d'une société serait celle où tout individu fonctionnerait dans sa mesure, or moi je fonctionne dans la mienne; je suis quitte. Quant & toutes ces belles blagues de dévouement, sacrifice, abnégation frater^ nelle et autres, abstractions stériles et dont la généralité humaine peut tirer parti, je les laisse aux charlatans, aux phraseurs, aux farceurs, aux gens à idées comme le sieur Pelletan.
Ce n'est pas sans un certain plaisir que j'ai contemplé mes espaUers détruits, toutes mes fleurs hachées eu morceaux, le potager sens dessus dessous. En contemplant tous ces petits arrangements factices de l'homme que cinq minutes de la nature ont suffi pour bousculer, j'admirais le vrai ordre se rétablissant dans le faux ordre. Ces choses tourmentées par nous, arbres taUlés, fleurs qui poussent où elles ne veulent pas, légumes d'autres pays, ont eu dans cette rebiffade atmosphérique une sorte de revanche, il y a là un caractère de grande farce qui nous enfonce. Y a-t-il rien de plus drôle que des cloches à melon? aussi ces pauvres cloches àmelonenontvu de belles! Ahl ahl cette nature sur le dos de laquelle on monte et qu'on exploite si impitoyablement, qu'on enlaidit avec tant d'aplomb, que l'onméprise par de sibeaux discours, à quelles fantaisies peu utihtaires elle s'abandonne quand la tentation lui en prend. Cela est bon, on croit un peu ti'op généralement que le soleil n'a d'autre but ici-bas que de faire pousser les c^oux ; il faut replacer de temps en temps le bon Dieu siu- son piédestal, aussi se charge-t-il de nous le rappeler en nous envoyant par-ci par-là quelque peste, choléra, bouleversement inattendu et autres manifestations de la régie, à savoir le mal, contingent qui n'est peutêtre pas le bien nécessaire, mais qui est l'être enfin;
CORBESPONUANCE DE 6. FLAUBERT. 215
chose que les hommes voués au néant comprennent peu.
Toute ma semaine passée a été mauvaise (ça va mieux), je me suis tordu dans un ennui et un dégoût corsé, cela m'arrive régulièrement quand j'ai fini quelque chose et qu'il faut continuer. La vulgarité de ' mon sujet me donne parfois des nausées, et la difficulté de bien écrire tant de choses si communes m'épouvante. Je suis maintenant achoppé aune scène des plus simples : une saignée et un éyanouissement, cela est fort difficile, et ce qu'il y a de désolant, c'est de penser que même réussi dans la perfection cela ne xjeut être que passable, et ne sera jamais beau à cause du fond môme. Je fais un ouvrage de clown, mais qu'est-ce qu'un lourde force prouve après tout? n'importe ; « aide-toi, le ciel t'aidera ». Pourtant la charrette quelquefois est bien lourde à désembourber.
Adieu, chère bonne Muse.
Croisset, vendredi soir, 1 heure.
Tandis que je te reprochais ta lettre, bonne chère muse, tu te la reprochais à toi-même. Tu ne sautais croire combien cela m'a attendri, non & cause du fait lui-même, j'étais sûr que considérant la chose à froid, tu ne tarderais pas à la regarder du même œil que moi, mais à cause de la simultanéité d'impression, nous pensons h l'unisson, remarques- tu? Si nos corps sont loin, nos &mes se touchent, la mienne est souvent avec la tienne, va, il n'y a que dans les vieilles aCCectiona que cette pénétration arrive. On entre
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576 COftRÏBPO^»ANCE DE G. FLAUBERT.
ainsi l'un dans l'autre à force de se presser l'un contre l'autre. As-tu observé que le physique mÉrae s'en ressent? les vieux époux finissent par se ressembler. Tous les gens de la même profession n'ont-ils pas le même air ? On noue prend souvent BouHhet et moi pour deux frères, je suis sûr qu'il y adixans cela eût été impossible. L'esprit est comme une argile intérieure, il repousse du dedans la forme et la façonne selon lui. Si tu t'es levée quelquefois pendant que tu écrirais dans les bons moments de verve, quand l'idée t'emplissait et que tu te sois regardée dans la glace, n'as-tu pas été tout à coup ébahie de ta beauté? n y avait comme une auréole autour de ta tète, et tes yeux agrandis lançaient des flammes. C'était l'ftms qui sortait; l'électricité est ce qui se rapproche' le plus de la pensée, elle demeure comme elle jusqu'à présent une forme assez fantastique ; les étincelles qui se dégagent de la chevelure lors des grands froids dans la nuit ont peut-être un rapport plus étroit quo celui d'un pur symbole avec la vieille fable des nimbes, des auréoles, des transiigurations. Où en étais-je donc? à l'influence d'une habitude intellectuelle î Rapportons celaaumétierl quel artiste donc on serait si l'on n'avaitjamais lu que du beau, vu que du beau, aimé que du beau. Si quelque ange gardien de la pu-' reté de notre plume avait écarté de nous, dès l'abord, toutes les mauvaises connaissances, qu'onn'aitjamais fréquenté d'imbéciles ni lu de journaux. Les (h'ccs avaient de tout cela, ils étaie&t comme plastiqués dans des conditions que rien ne redonnera, mais vovâoir ■se chausser de leurs bottes est démence. Ce ne sont pas des chlamydes qu'il faut auuord, mais des pelisses de fourrures. La forme antique est insuffisante à nos besoins et notre vie n'est pas faite pour .chanter cei
îdrs simples. Soyons aussi artistes qu'eux si nous le pouvons, mais autrement qu'eux. La conscience du genre humain s'est changée depuis Homère. Le ventre de Sanclio Pança fait craquer la ceinture de Vénus. Au lieu de nous acharner à reproduire de vieux chics, il faut s'évertuer à en inventer de nouveaux. Je crois que de Lisle .est peu dans ces idées, il n'a pas l'instinct <lo la vie moderne, le cœur lui manque; je ne veux pas dire par là la sensibilité individuelle ou même' humanitaire, non, mais le cœur, au sens presque médical du mot. Son encre est pâle, c'est une muse qui n'a pas assez pris Tair. Les chevaux et les styles de race ont du sang plein les veines, et on le voit hattre bous la peau et courir depuis l'oreille jusqu'aux sahots. La vieï la vie 1 c'est pour cela que j'aime tant le lyrisme. Il me semble la forme la plus naturelle de la poésie, elle est là toute nue et en libecté; toute la force d'une œuvre gît dans ce mystère, et c'est cette qualité primordiale, ce motus animi continuus (vibration, mouvement continuel de l'esprit, définition de l'éloquence par Gicéron) qui donne la concision, le relief, les tournures, les élans, le rythme, la diversité. 11 no faut pas grande malice pour faire de la critique! on peut juger de la bonté d'un livre k la vigueur des coups de poing qu'il vous a donnés et à la longueur .de temps qu'on est ensuite à enrevenir. Aussi comme les grands maîtres sont excessifs, ils vont jusqu'à la dernière limite de l'idée ; les bonshommes de Michel- Ange ont des c&bles plutAt que des muscles, dans les bacchanales de Rubens on pisse par terre, voir tout Shakespeare, etc., etc., et le dernier des gens de la famille, le. vieux père Hugo, quelle belle chose que Notre-Dame ! yeTi ai relu dernièrement trois chapitres, celui dés Truands, entre autres,, c'est cejfi ïui li. 24
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est fort. Je crois que le pIuB grand caractère du génie eet avant tout la force, donc ce que je déteste le plus dans les arts, ce qui me crispe, c'est Yingénieux, l'esprit. Quelle diiTârence dans le mauvais goût qui, lui, est une bonne qualité dévoyée, carpouF ce qui s'appelle du mauvais goût, il faut avoir de la poésie dans la cervelle. Mais l'esprit au contraire est incompatibte avec la vraie poésie ; qui a eu plus d'esprit que Voltaire et qui a été moins poète? Or dans ce charmant pays de France, le public n'admet la poésie que déguisée ; si on la lui donne toute crue, il rechigne ; il faut donc le traiter comme les chevaux d'Abbas Pacha, auxquels, pour les rendre vigoureux, on sert des boulettes de viande enveloppées de farine. C» c'est de l'art ! Sachez faire l'enveloppe aux livres, n'ayez pas peur, offrez de .cette farine-là aux fortes gueules, elles sauteront dessus à vingt pas au loin, reconnaissant l'odeur.
J'ai écrit une lettre monumentale au grand crocodile, je ne cache pas qu'elle m'a donné du mal (mais je la crois montée, trop montée peut-être), si bien que je la sais maintenant par cœur. Si je me la rappelle, je te la dirai, le paquet part demain. J'ai été fort en train cette semaine, j'ai écrit huit pages que je crois toutes à peu près faites. Ce soir je viens d'esquisser toute ma grande scène des comices agricoles, elle sera énorme, ça aura bien trente pages, il faut que dans le. récit de cette fête rustico-municipalé et parmi ces détails (où tous les personnages secondaires du livre paraissent, parlent et agissent), se poursuive, et au premier plan, le dialogue continu d'un monsieur chauffant une dame. J'ai de plus au milieu le discours solennel d'un conseiller de préfecture, et Il la fin (tout terminé), un article de journal fsdt par
CORRESPONDANCE DE G. FLAUBERT. Ï7g
mon pharmacien, qui rend compte de la fête en bon style philosophique, poiStique et progressif; tu vois qae ce n'est pas une petite besogne. Je suis sûr de ma couleur el de bien des effets, mais pour que tout cela ne soit pas trop long, c'est le diable! et cependant ce sont de ces choses qui doivent être abondantes et pleines. Une fois ce point-là franchi, j'ar^ riverai vite à ma scène d'amour dans les bois par un temps d'automne (avec leurs chevaux à côté qui broutent les feuilles), et alors je crois que j'y verrai clair, et que j'aurai passé Charybde, du moins, si Scylla me reste. Quand je serairevenu de Paris, j'irai à Trouville; ma mère veut y aller et je la suis, au fond je n'en suis pas fâché : voir un peu d'eau salée me fera bien. Voilà deux ans que je n'ai pris l'air et vu la campagne ■(si ce n'est avec toi, lors de notre promenade à ftéteil). Je m'étendrai avec plaisir sur le sable comme jadis. Depuis sept ans je n'ai été dans ce pays, j'en ai des souvenirs profonds : quelles mélancolies et quelles rêveries, et quels verres de rhum I Je n'emporterai pas la Bovary, màs j'y penserai, je ruminerai ces deux longs passages, dont je te parle, sans écrire. Je ne perdrai pas mon temps, je monterai à cheval sur la plage, j'en ai si souvent envie. J'd comme cela un tas de petits goûts dont je me prive; mais n^ut,Sfi4uisê!: de tout quand on veut faire quelque chose. Ah! quels ^ces j'aurais si je n'ecirvâîs. La pipe et la plame sont les deux sauve-gardes de ma moralité, vertu qui 66 résout en fumée par les deux tubes. Allons, adieu, encore au milieu de la semaine prochaine une lettre, pois à la Qn un petit billet et ensuite...
CORRESPONDANCE DE G. FlÂUDERT.
TrouTÎlle, mardi soir, 9 heures.
Je suis arrivé ici hier au soir à 7 heures 1/2 très fatigué des diligences et carrioles qui m'y ont amené; pour prendre le paquebot, U eût fallu partir de Rouen dans la nuit à 3 heures.
Quel volume je pourrais écrire ce soir si l'expression était aussi rapide que la pensée ; depuis trentesix heures je navigue dans les plus vieux souvenirs de ma vie, et j'en éprouve une lassitude presque physique. Quand je suis arrivé hier le soleil se couchait sur la mer, il était comme un grand disque de confi- ' ture de groseille; voici six ans qu'à la môme époque de l'année j'y suis arrivé à 2 heures du matin à pied, avec Maxime, sac au dos, en revenant de Bretagne; que de choses depuis ! mais l'entrée qui domine toutes les autres est celle que je fis en 1843; c'ét^t à la fin dema première année de droit, je venais de Paris, seul, j'avais quitté la diligence à Pont-t'Évôque à trois lieues d'ici et j'arrivai à pied par un beau clair de lune vers 3 heures du matin; je me rappelle encore la veste de toile et le b&ton blanc que je portais, et quelle dilatation j'ai eue en aspirant de loin l'odeur salée de la mer ; il n'y a que cela que je retrouve, l'odeur, tout le reste est changé. Paris a envahi ce pauvre pays plein maintenant de chalets dans le goût de ceux d'Enjjhien; tout est plein de culottes de peau, de livrées, de beaux messieurs, de belles dames. Cette plage, où je me promenais jadis sans caleçon, est maintenant décorée de sergents de ville, il
CORRESPONDANCE DE G. FLAUBEAT. 281
y a àes lignes de démarcation pour les deux sexes.
Nature au ftont sereiu, comme vous oubliez.
Et comme tous brleez dans Toa mâlamorphoses Les fila mystérieui où nos cceurs août liés !
n faut que la vie de l'homme soit biea longue
puisque les maisons, les pierres, la terre, tout cela a le temps de changer entre deux états de l'&me I J'ai vu à notre ancienne maison, celle que nous avons habitée pendant quatre ans, des rochers factices. Le rire m'a empêché les pleurs ; c'est devenu la propriété d'un agent de change de Paris, et tout le monde s'accorde à trouver cela très beau.
Je crois que je deviens fort en philosophie, car ce spectacle m'eût navré il y a quelque temps. Peutêtre est-ce parce que je ne me suis pas encore trouvé suffisamment seul, ou bien parce que ton impression est encore trop forte? Je suis plein de toi, le souvenir de ta personne, un flambeau à la main et m' embrassant dans le corridor, m'a poursuivi hier toute la journée à travers mes autres souvenirs qui s'envolaient de tous les buissons de la route, au balancement de la diligence. Qu'as-tu fait toute la journée pendant que je regardais les blés qu'on sciait, et la poussière et les arbres verts? comment s'est passée la journée du dimanche ? Je voudrais t'écrire une bonne et longue lettre, mais j'ai fort envie de dormir quoiqu'il ne soit pas 10 heures. J'ai apporté ici quelques livres que je lirai pour mes scénarios de la JSovary auxquels je travaillerai médiocrement. Je vais manger, fumer, bâiller au soleil, dormir surtout. J'ai parfois de grands besoins de sommeil pendant plusieurs jours, et j'aime mieux une jachère complète qa'un demi-labour.
Adieu, pauvre chère Muse, je peose beaucoup itoi.
Trourllle, dimanche 1 heure.
La pluie tombe, les voiles des barques soua mes fenêtres sont noires, des paysannes en parapluie passent, des marins crient, je m'ennuie I 11 me semble qu'il y a dix ans que je t'ai quittée; mon existence, comme nn marais dormant, est si tranquille que le moindre événement y tombant y cause des cercles innombrables à la surface; aussi que le fond est longtemps avant de reprendre sa sérénité 1 Les souvenirs que je rencontre ici à cbaque pas sont comme des cailloux qui débordent par une pento douce vers un grand gouffre d'amertume que je porte en moi, La vase est remuée, toutes sortes de mélancolies, comme des crapauds interrompus dans leur sommeil, passent la tète bors de l'eau et forment une étrange musique; ah! comme je suis vieux, comme je suis vieux, pauvre cbère amie.
Je retrouve ici les bonnes gens que j'ai connus il y a dix ans, ils portent les mêmes habits, les mêmes mines; les femmes seulement sont engraissées et les hommes un peu blanchis; cela me stupéfait, l'immobilité de tous ces êtres ! d'autre part on a bâti des maisons, élargi le quai, fait des rues, etc. Je viens de rentrer par une pluie battante et un ciel gris, au son de la cloche qui sonnait les vêpres; nous avions été à Deauville (une ferme de ma mère); comme les paysans m'embêtent (et que je suis peu fait pour être propriétaire)! au bout de trois minutes la société de
ces sauvages m'assomme. Je sens un ennui idiot m'envahir comme ime marée, La chappe de plomb que le Daute promet aux hypocrites n'est rien en comparaison de la lourdeur qui me pèse alors sur le cr≠nion frère, sa femme et sa fille sont venus passer le dimanche avec nous! Us ramassent maintenant des coquilles et s'amusent beaucoup; moi aussi je m'amuse beaucoup à l'heure des repas, car je mange énormément de matelotte. Je dors une douzaine d'heures par nuit et dans le jour je fume passablement. Le peu de travail que je fais est de préparer le programme du cours d'histoire que je commencerai à ma nièce, une fois rentré à Croisset, Quant à la Bovary, impossible même d'y songer; il faut que je sois chez moi pour écrire, ma liberté d'esprit tient à mille circonstances accessoires, fort misérables, mais fort importantes. Je suis bien content de te savoir en tnûn pour la Servante; qu'il me tarde de voir cela!
J'ai passé hier une grande heure à regarder se baigner les dames. Quel tableau! quel hideux tableau! Jadis on se baignait ici sans distinction de sexes, mais maintenant il y a des séparations, des poteaux, des fils pour empêcher, un inspecteur en livrée (quelle atroce chose lugubre que le grotesque) ! Donc hier, delà place où j'étais^ debout, lorgnon sur le nez, et par un grand soleil, j'ai longuement considéré les baigneuses. Il faut que le genre humain soit devenu complètement imbécile pour perdre jusqu'à ce point toute notion d'élégance; rien n'est plus pitoyable que ces sacs où les femmes se fourrent le corps, que ces serre-têtes en toile cirée ! Quelles mines ! quelles démarches ! Et les pieds! rouges, maigres, avec des oignons, des durillons, déformés par la bottine,
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£84 CORBESPONDANGE DE G. FLAUBERT,
longs comme des iiavetteB ou larges comme des battoirs et au milieu de tout cela des moutards à humeurs froides, pleurant, criant; plus loin des grand' mamans tricotant et des « mosieurs » à lunettes d'or, lisant le journal et de temps à autre, entre deux lignes, savourant l'immensité avec un air d'approbation. Cela m'a donné envie tout le soir de m'enfuir de l'Europe et d'aller vivre aux lies Sandwich ou dans les forêts du Brésil ; là du moins les plages ne sont pas souillées par des pieds si mal faits, par des individualités aussi fétides.
Avant-hier, dans la forêt de Touques, h un charmant endroit près d'une fontaine, j'ai trouvé des bouts de cigares éteints avec des bribes de pâtés, on avait été là en partie/ y ai écrit cela dans Novembre il y a onze ans I c'était alors purement imaginé et l'autre jour c'a été éprouvé. Tout ce iju'on invente est vrai, sois-en sûre, la poésie est une chose aussi précise que la géométrie; l'induction vaut la déduction, et puis, arrivé à un certain endroit, on ne se trompe plus quant à tout ce qui est de l'âme; ma pauvre Bo- -ar'i sans doute souffre et pleure dans vingt villages de France à la fois, à cette heure même.
J'ai vu une chose qui m'a ému, l'autre jour, et où je n'étais pour rien ; nous avions été à une heue d'ici aux ruines du château de Lassey {ce château a été bâti en six semaines pour M"" Dubarry qui avait eu l'idée de venir prendre des bains de mer dans ce pays), il n'en reste plus qu'un escalier, un grand escalier Louis XV, quelques fenêtres, sans vitres, un mur, et du vent, du vent ! c'est sur un plateau en vue de la mer, à côté est une masure de paysan, nous y sommes entrés pour faire boire du Ml à Liline qui avait soif. Le jardinet avait de belles passe-roses
CORBESEONDANCE DE G. FLAUBERT. 285
qnî montaient jusqu'au toit, des liarïcots,tia chaudron plein d'eau sale, dans les environs un cochon grognait (comme dans Jeanneton) et plus loin, au delà de la clôture, des poulains en liberté broutaient et hennissaient avec leurs grandes crinières flottuttes qui remuaient au vent de la mer. Sur les murs intérieurs^ de la chaumière une image de l'Empereur et une Mitre de Badinguet ! J'allais sans doute faire quelque plaisanterie quand dans un coin près de la cheminée et à demi paralytique se tenait assis un vieillard maigre, avec une harhe de quinze jours ; au-dessus de son fauteuil, accrochées au mur il y avait deux épaulettes d'or! Le pauvre vieux était si infirme qu'il avait du mal à prendre sa prise, personne ne faisait attention à M, il était là ruminant, geignant, mangeant & même une jatte pleine de fèves; le soleil donnait sur les cercles de fer qui entourent les seaux et lui faisait cligner des j'eus, le chat lapait du lait dans une terrine à t«Te ; et puis c'était tout, au loin le bruit vague de la mer. J'ai songé que dans ce demi-sommeil. perpétuel de la vieillesse (qui précède l'autre et qui est comme la transition de la vie au néant], le bonhomme sans doute revoyait les neiges de la Russie' ouïes sables de l'Egypte; quelles visions flottaient devant ces yeux hébétés? et quel habit! quelle veste rapiécée et propre! La femme qui nous servait (sa fille, je crois) était une commère de cinquante ans, court-vétue avec d^ mollets comme les balustres de la place Louis XV et coiffée d'mi bonnet de coton; elle allait, venait avec ses bas bleus et son gros jupon et Badinguet, splendide au milieu de tout cela, cabré sur un cheval jaune, tricorne à la-main, saluant une cohorte d'invahdes dont toutes les jambes de bois étaient bien alignées. La dernière fois que j'étais venu
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28a CORRESPONDANCE DE Q. FLAUBERT,
au château de Lassey c'était avec Mfred, je me res- Botivenais encore de la conversation que nous avions eue et des vers que nous disions, des projets que nous faisions...
Comme ça se f... de nous, la nature ! et quelle balle impassible ont les arbres, l'herbe, les flots I La cloche du paquebot du Havre sonne avec tant d'acharnement que je mlnterromps; quel boucan l'industris cause dans le monde! comme la macMne est une chose tapageuse! à propos de l'industrie as-tu réfléchi quelquefois à la quantité de professions bétes qu'elle engendre et à la masse de stupidité qui à la longue doit en provenir? Ce serait une effrayante statistique & faire I qu'attendre d'une population comme celle de Manchester qui passe sa vie à faire des épingles? et la confection d'une épingle exige cinq à six spécialités différentes! le travail se subdivisant il se fait donc à c&té des machines quantité d'hommes-machines; quelle fonction que celle de placeur & xm chemin de ferl de metteur en bande dans une imprimerie! etc., etc., oui, l'humanité tourne au béte. Leconte a raison, il nous a formulé cela d'une façon que je n'oublierai jamais; les rêveurs du moyen &ge étaient d'autres hommes que les actifs des tempe modernes.
L'humanité nous hait, nous ne la servons pas et nous la haïssons, car elle nous blesse. Aimons-nous donc en l'art comme les mystiques s'aiment en Dieu et que tout p&lisse devant cet amour. Que toutes les autres chandelles de la vie (qui toutes puent] disparaissent devant ce grand soleil. Aux époques ofi tout lien commun est brisé et où la société n'est qu'un vaste banditisme (mot gouvernemental) plus ou moins bien organisé, quand les intérêts de la chair et de l'es-
prit, comme des loups, se retirent les uns des autres et hurlent à l'écart, il faut donc comme tout le monde se faire un égoïsme (plus beau seulement) et vivre daas sa tanière. Moi! de jour en jour je sens s'opérer dans mon cœur un ôcartement de mes semblables qui va s'élargissant et J'ensuis content, carmafacidté de compréhension à l'endroit de ce qui m'est sympathique va grandissant et à cause de cet écartement même. Je me suis rué sur ce bon Leconte avec soif; au bout de trois paroles que je lui ai entendu dire je l'aimais d'une affection toute fraternelle. Amants du beau, nous sommes tous des bannis et quelle joie quand on rencontre nu compatriote sur cette terre d'exU! Toilà une phrase qui sent un peu Lamartine, chère Madame, mais, vous savez, ce que je sens le mieux est ce que je dis le plus mal (que de çue!); dis-lui doue, à l'ami Leconte, que je l'aime beaucoup, que j'ai déjà pensé à lui mille fois ; j'attends son grand poème celtique avec impatience. La sympathie d'hommes comme lui est bonne à se rappeler dans les jours de découragement; si la mienne lui a causé le même bien-être je suis content.
~ Je n'ai pas "encore écrit à Bouilhet depuis tantôt huit jours que je suis ici, et n'en ai pas reçu de nouvelles. J'ai peur, pauvre chère amie, de te blesser, (mais notre système est beau de ne nous rien cacher) eh bieul ne m'envoie pas ton portrait photographié; je déteste les photographies à proportion que j'aime les originaux, jamais je ne trouve cela vrai. C'est la photographie d'après, ta gravure? j'ai la gravure qui est dans ma chambre à coucher. C'est une chose bien faîte, bien dessinée, bien gravée et qui me suffit. Ce procédé mécanigue appliqué à. toi surtout m'irriterait plus qu'il ne me ferait pAaisir. Comprends-tu?
Les lectures que je fais le soir des détails de mœurs sur les divers peuples de la terre [daus un des livres que j'ai achetés à Paris) m'occasionnent de singulières envies, j'ai envie de voir les Lapons, l'Inde, l'AustralieVAh c'est beau, la terre, et mourir sans en avoir
~vu la moiliél sans avoir été traîné par des rennes, porté par des éléphants, balancé en palanquin. Je remettrai tout dans moDcont« oriental. Là je placerai mes amours, comme dans la préface du dictionnaire, mes haines. >t
^ Sais-tu que je n'ai jamais fait un si long séjour à Paris et que jamais je ne m'y suis tant plu; il y a aujourd'hui quinze Jours à cette heure je revenais de Chaville et j'arrivais chez toi. Comme c'est loin déjà! 11 y a quelque chose derrière nous qui tire vers le lointain les objets disparus, avec la rapidité d'un torrent qui passe; la difficulté que j'ai k me recueillir maintenant vient sans doute de ces deux dérangements successifs. Le mouvement est arrêté. Loin de ma table je suis stupide. L'encre est mon élément naturel, beau liquide du reste que ce liquide sombre! et dangereuxl comme on s'y noiel comme H attire!
Allons, adieu, chère bonne Muse, bon courage, travaille bien! tu me parais en dispositions crânes, mille compliments à ic la tervante », mille baisere à la maltresse. A toi tout.
A la méms,
IVou^ille, mardi soir, heures.
Je t'assure que ta correction est fort difficile. Voilà une demi-heure que j'y rêve sans pouvoir trouver de ■olution immédiate, ton récit qui se passe eo 14â0
«st une date précise, toQ Lippl est un personnage historique, je ne sais ni l'époque de la mort et de la naissance du GioUo, ni l'année où le Triomphe de la mort d'Orcagna a été peint, ni aucune date de la vie d'Orcagna. Comment veux-tu que je t'arrange tout cela? seul, ici,- sans un dictionnaire biographique même le plus élémentaire, ni aucun livre enfin qui puisse me mettre sur la voie ? Il fui un temps où je savais tout cela par cœur, mais depuis dix ans que je a'aifait d'histoire, comment veux-luqueje m'y prenne? Il m'est donc impossible d'arranger cela de suite comme tu le désires, pauvre chère amie ; envoie-moi des notes précises, les renseignements ne te manquent pas à Paris, de Liste peut t'en donner ou toimême en prendre dans la Biographie universelle ou dans Vasari, ce qui serait mieux, tu trouveras des renseignements suffisants, envoie-les-moi et poste pour poste, c'est-à-dire en un jour, j'arrangerai la chose.
Je crois que Giotto vivait au xiv' siècle, que le Campo Santo est à peu près du même temps, mais je ne sais ce que Giotto a fait au Campo Santo, que j'ai du reste mal vu ; j'y ai passé deux heures, il faudrait deux semaines, etje n'ai considéré que la grande fresque d'Orcagna; je ne veux pas corriger tes bévues par d'autres bévues plus considérables et c'est ce que je ferais infaUliblement, flottant dans l'incert^de où je suis.
D'autre part : l'admiration de ton brigand pour Michel-Ange était possible. Michel-Ange était, de son temps, reconnu pour un grand homme; il frappait les puissants, sa réputation avait pu parvenir jusqu'à Buonavita, et de là, je comprends sa curiosité et son idmiration ensuite pour l'homme qui avait eu le pourvoir de l'épouvanter, mais en substituant à Michel-Ango IJ. 25,- I
Giotto ou Orcagna, tout change; ici nous sommes au moyeu &ge, les peintres étaient de purs ouvriers, sans popularité ni retentissement, l'artiste disparaissait dans l'art. Du bruit pouvait se faire autour de l'œuvre, mab autour du nom (et h ce point] je ne le crois pas.
Et puis si je fais la description du Triomphe delà mort ce sera une description artistique, et fausse conséquemment dans la bouche de ton personnage ; si elle est ndive, si elle n'exprime que l'étonnement de ia chose, je veux dire l'effet brutal produit par le dramatique du sujet, quel rapport cela aura-t-il à la vocation de peintre 1 L'effet que cette fresque a dû produire sur un homme comme Buonavita et dans son temps, c'est de le faire aller à confesse ou entrer dans un couvent ; en sortant de 1& nous ne pouvons pas faire de cet homme un amant du pittoresque, ce serait sot.
Envoie-moi donc le nom et lea dates d'un grand peintre contemporain de Lippi et l'indication de ses oeuvres ou de son œuvre la plus capitale, ce qui vaudrait mieux, et je tâcherai de te ravauder ce passage. Quant au Triomphe de la mort je la crois une idée malencontreuse. Rien n'est moins esthétique en soi et Yadmiration pour l'artiste qui a fait cela ne doit venir qu'à un esprit dégagé de toute tradition religieuse et habitué à comparer des formes, abstraction faite du but où elles poussent, ou veulent pousser.
Réfléchis à tout cela. Si tu trouves un autre joint dis-le et renvoie les pages imprimées d-incluses.
Voilà deux jours entiers passés avec mon frère et sa femme ; il a eu l'idée d'aller voir à une demi-heue d'id. une fort belle habitation en vente; l'idée de l'acheter l'a piis, l'enthousiasme les a saisis, puis le désen-
thousiasme, puis le ré enthousiasme et les considératioas et les objections. De peur de se laisser gagner il est parti ce matin en manquant le rendez-vous donné au vendeur. C'est moi qui y ai été à sa place. Je me suis couché à une heure et levé avant quatre ; que de verres de rhum j'ai bus depuis hierl et quelle ^tude que celle des bourgeoisi Ah! voua un fossile <fae je commence à bien connaître! Quel demi-caractère! Quelles demi- volontés! Quelles demi-passions! Comme tout est Qottant, incertain, faible dans les cervellesl hommes d'action, hommes sensés, que je vous trouve mal habiles, endormis, bornés I
J'ai eu ce matin donc une conférence de près de quatre heures avec un « mdsiev », restant debout, contemplant les blés, parlant baux, engrais et amélioration possible des terres. Vois-tu ma tête! Après quoi j'ai écrit à Achille en quatre pages un modèle de lettre d'affaire, un petit mot pour toi et j'ai un peu dormi cet après-midi. Mais je suis encore fatigué à cause de l'ennui et du froid que j'ai eu. Je grelottais dans les guéréts et mon cigare tremblait au bout de mes dents. J'aurais bien voulu ce soir t'écrire cette correction, cela m'aurait remis, mais je n'y vois que du feu en vérité.
A Lonia Bonilliet
TrouTille, 33 août 1853.
Quelle sacrée pluie! comme ça tombe ! Tout se fond en eau ! Je vois passer soua mes fenêtres des bonnets de coton abrités par des parapluies rouges, les barques vont partir à la mer. J'entends les chaînes des ancres qu'on lève avec des imprécations générales à l'adresse du mauvais temps. S'il dure encore trois ou
quatre jonrs, ce qni me parait probable, nous pUoDS
bagages et revenone.
Admire encore ici une de ces politesses de la Providence et ipii y feraient croire; chez quisnis-je logé? chez un pharmacien 1 mais de qui est-il l'élève ? de Dupré ! il fait comme lui beaucoup d'eau de Seltza Je Buis le seul à Trouville qui fasse de l'eau de Seltz! » En effet dès huit heures du matin je suis souvent réveillé par îq bruit des bouchons qui partent inopioément. Pifl pafi La cuisine est eu même temps le laboratoire; un alambic monstrueux y courbe parmi les casseroles
L'effrayante longueur de rod cuivre qui fume.
et souvent on ne peut mettre le pot au feu à cause des préparations pharmaceutiques. Pour aller dans la cour il faut passer par-dessus des paniers pleins de bouteilles. Là, crache une pompe qui vous mouille les jambes. Les deux garçons rincent des bocaux; un perroquet répète du matin au soir : as-tu déjeuné, Jacko ? et enfin un môme de dix ans environ, le âls de la maison, l'espoir de la pharmacie, s'exerce à des tours de force en soulevant des poids avec ses dents.
Ce voyage de Trouville m'a fait repasser mon cours d'histoire Intime. J'ai beaucoup rêvassé sur ce théâtre de mes passions. Je prends congé d'elles et pour toujours, je l'espère; me voilà à moitié de la vie, il est temps de dire adieu aux tristesses juvéniles. Je ne cache pas cependant qu'elles me sont, depuis trois semaines, revenues h Ilots. J'ai eu deux ou trois bons après-midi en plein soleil, tout seul sur le sable, et où je retrouvais tristement autre chose que des coquilles briséesl J'en ai (ini avec tout cela. Dieu merd.
Cultivons notre jardin et ne levons plus la tÉte pour entendre crier lea corneilles.
Comme il me tarde d'avoir fini la Bovary, Anuhis et mes trois préfaces pour- entrer dans une période nouvelle, pour me livrer au « beau pur », L'oisiveté où je vis depuis cpielque temps, me .donne un désir cuisant de transformer par l'art tout ce qui ,est « de moi », tout ce (jue j'ai senti, Je n'éprouve nullement le besoin, d'écrire mes, mémoires;. ma pei-sonnalité même me répugne et les objets immédiats me semblent bideux ou botes. Je me reporte sur l'idée. J'arrange les barques en tartanes, je déshabille les matelots qui passent pour en faire des sauvages marcbant tout nus sur des plages vermeilles, je pense àTlnde, àla Cliine, à mon conte oriental (dont il me vient des fragments), j'éprouve le besoin- d'épopées gigantesques.
Haïs la vie est si courte! Je n'écrirai jamais comme je veux, ni le quart de ce que je rêve. Toute cette force que l'on se sent et qui vous étouffe, il faudra mourir avec elle et sans l'avoir fait déborder!
J'ai revu iiier à deux heures d'ici un village où j'avais été il y a onze ans avec ce bon Orlowski. lli en n'était changé aux maisons, ni à la falaise, ni aux barques; les femmes au lavoir étaient agenouillées dans la même pose, eu même nombre et battaient leur linge sale dans la même eau bleue, il pleuvait un peu, comme l'autre fois. 11 semble, à certains moments, que l'univers s'est immobilisé, que tout est devenu statue et que nous seuls vivons. Et est-ce insolent la nature! quel polisson de visage impudent I On se toiture l'esprit à vouloir comprendre l'ablme qui nous sépare d'elle, mais quelque ciiose de plus farce encore, c'est l'ablme qui nous sépare de nous-mêmes.
294 COKBESPONDANCE DE G. FLACBEftT.
Quand je songe qu'ici, à cette place, en regardant ce mur blanc il rechampis verts, j'avais des battemients de cœur, et qu'alors j'étais plein de « Pohésie », je m'ébahis, je m'y perds, j"en ai le vertige comme si je découvrais tout à coup un mur & pic, de deux mille pieds, au-dessous de moi.
Ce petit travail que je fais, je vais le compléter cet hiver, quand tu ne seras plas là, pauvre vieux, le dimanche, en rangeant, hrûlant, classant tontes mes paperasses. Avec la Booary finie, c'est l'&ge de raison qui commence. Et puis à quoi bon s'encombrer de tant de souvenirs, le passé nous mange trop, nous ne sommes jamais au présent qui seul est important dans la vie. Comme je philosophisa! J'aurais bien besoin que tu fusses là ! Il me coûte d'écrire ; les mots me manquent, je voudrais être étendu sur ma peau d'ours, près de toi, et derisant « mélancoliquement» ensemble.
Sais-tu que dans le dernier numéro de la revue notre ami Leconte était assez mal traité? Ce sont définitivement de plates canailles; « la phalange » est un chenil. Tous ces animaux-là sont encore beaucoup plus bêtes que féroces. Toi qui aimes le mot "piètre », c'est tout cela qui l'est.
Écris-moi une démesurée lettre, le plus tôt que tu pourras et embrasse-toî de ma part, adieu.
Troaville, dimanche. Il tieures.
J'expédierai demain un petit paquet contenant tes contes et deux écrans chinois que j'ai trouvés ici dans une boutique. Je souhaite qu'ils te fassent plaisir
bonne chère Muse. Tu t'es étrangeinent méprise sur ce que je disais relativement à Leconte; pourquoi veux-tu que dans toutes ces matières je ne sois pas francî Je ne peux pourtant (et avec toi surtout, au risque des déductions forcées et allusions lointaines que tu en tires) déguiser ma pensée. J'exprime en ces choses ce qui me semble à moi la RègU. J'avais dit que Leconte me paraissait avoir besoin de l'élément gai dans sa vie, je n'avais pas entendu qu'il lui fallait une grisette; me prends-tu pour un partisan des amours légères, comme J.-P. de Bêrangerî la chasteté absolue me semble comme h. toi préférable (moralement) à la débauche, mais la débauche pourtant (si elle n'était un mensonge) serait une chose belle et il est bon, sinon de la pratiquer, du moins de la rêver? qu'on s'en lasse vite, d'accord !
Oui, je soutiens (et ceci pour moi doit être un dogme pratique dans la vie d'artiste) qu'il faut faire dans son existence deux parts : vivre en bourgeois et penser en demi-dieu. Les satisfactions du corps et de la tète n'ont rien de commun; s'ils se rencontrent mêlés prenez-les et gardez-les, mais ne les cherchez pas réunis, car ce serait factice et cette idée de bonheur du reste est la cause presque exclusive de toutes les infortunes humaines ; réservons la moelle de notre cœur pour la doser en tartines, le jus intime dos passions pour le mettre en bouteilles, faisons de tout notre noas-méme un résidu sublime pour nourrir les postérités. Sait-on ce qui se perd chaque jour par les écoulements dn sentiment?
On s'étonne des mystiques, mais le secret est là, leur amour, à la manière des torrents, n'avait qu'un seul lit, étroit, profond, en pente, et c'est pour cela qu'il, emportait tout.
29t CORRESPONDANCE DE G. FLAUBERT.
Si vous voulez à la fois chercher le Bonheur et le Beau, vouB n'atteindrez ni à l'un ni à l'autre, car Id second n'arrive que par le sacrifice; l'art, comme le Dieu des Juifs, serepatt d'holocaustes. Allons! déchiretoi, Qagelle-loi, roule-toi dans la cendre, avilis la matière, crache sur ton cprps, arrache ton cœur, tu seras seul, tes pieds saigneront, un dégoût infernal accompagnera tout ton voyage, rien de ce qui fait la joie des autres ne causera la tienne, ce qui est piqûre pour eux sera déciûrure pour toi et tu rouleras perdu dans la foule avec cette, petite lueur à l'horizon. Mais elle grandira, elle grandira comme un soleil, les rayons d'or t'en couvriront la figure, ils passeront en toi, ta seras éclairé du dedans, tu te sentiras léger et tout esprit et après chaque saignée la chair pèsera moins. Ne cherchons donc que la tranquillité, ne demandons à la vie qu'un fauteuil et non des trânes, que de la satisfaction et non de l'ivresse. La Passion s'arrange mal de cette longue patience que demande le métier. L'art est assez vaste pour occuper tout un homme; en distraire quelque chose est presque un crime, c'est un vol fait k l'idée, un manque au devoir. Mais on est faihle, la chair est molle et le cœur, comme im rameau chargé de pluie, tremble aux secousses du sol ; on a des besoins d'air comme un prisonnier, des défaillances infinies vous siùsissent, on se sent mourir. La sagesse consiste ^ jeter parnlessus le bord la plu» petite partie possible de la cargaison pour que le vaisseau fiotte à l'aise.
Tu as accusé ces Jours- ci les fantômes de Trouville l mais je t'ai beaucoup écrit depuis que je suis à TrouvUle et le plus long retard dont j'aie été coupable a été de 6 jours (ordinairement je ne t'écris que toutes les semaines), tu ne t'es donc pas aperçue qu'ici juste-
ment j'avais recours & toi au milieu de îa solitude intime qui m'environne? Tous mes souvenirs de ma jeunesse crient sous mes pas, comme les coquille» de la plage. Chaque lame de la mer que je regarde tomber éveille en moi des retentissements lointains. J'entends gronder les jours passés et se presser comme des flots toute l'interminable série des passions disparues. Je me rappelle les spasmes que j'avais, de» tristesses, des convoitises qui sifflaient par rafales comme devant les cordages et de larges envies vagues tourbillonnant dans du noir, comme un troupeau de mouettes sauvages dans vjxe nuée orageuse, et sur qui veux-tu que je me repose pi ce n'est sui toi? ma pensée fatiguée de toute cette poussière se couch» ainsi sur ton souvenir plus mollement que sur un banc de gazon- L'autre jour en^plein soleil et tout seul j'ai tait six lieues à pied au bord de la mer, cela m'a demandé tout l'après-midi; je suis revenu ivre, tant j'avais humé d'odeurs et pris de grand air, j'ai arraché des varechs et ramassé des coquilles, je me suis couché à plat dos sur le sable et sur l'herbe, j'ai croisé les mains sur mes yeux et j'ai regardé le» nuages. Je me suis ennuyé, j'ai fumé, j'ai regardé les coquelicots, je me suis endormi cinq minutes sur la dune, une petite pluie qui tombait m'a réveillé; quelquefois j'entendais un chant d'oiseau coupant par interoùttence le bruit de la mer; quelquefois un ruisselet filtrant k travers la falaise mêlait son clapotement doux aa grand battement des flots. Je Buis rentré conuue le soleil couchant dorait les vitres du village, il était marée basse, le marteau des charpentiers . résonnait sur la carcasse des barques à sec, on sentait le goudron avec l'odeur des . huttres.
Observations de morale et d'esthétique. — Uû brave homme d'id qui a été maire pendant guaranle ans me disait que dans cet espace de temps il n'avait vu que deux condamuations pour vol sur la population qui est de plus de trois mille habitants. Cela me semble lumineux, les matelots sont-Us d'une autre pâte que les ouvriers, quelle est la raison de cela? Je crois qu'il faut l'attribuer au contact da grand; un homme qui a toujours sous les yeux autant d'étendue que l'œil htunain en peut parcourir, doit retirer de cette fréquentation une sérénité dédaigneuso (voir le gaspillage des marine de tout grade, insouci de la vie et de l'argent) , je crois que c'est dans ce senslà qu'il faut chercher la moralité de l'art. Comme la nature il sera donc moralisant par son élévation virtuelle et utile par le sublime. La vue d'un champ de blé est quelque chose qui réjouit plus le phîlantrope que celle de l'Océan; car il est convenu que rAgricûlture pousse aux bonnes mœurs. Mais quel piètre homme qu'un charretier près d'un matelot ! L'idéal est comme le soleil, il pompe à lui toutes les crasses de la Terre.
On n'est quelque chose qu'en vertu seulement de l'élément où l'on respire ; tu me sais gré des conseils que je t'ai donnés depuis deux ans, parce que tu as fait depiiis deux ans de grands progrès. Mais mes conseils ne valent pas quatre sous; tu as acquis seulement la Religion et comme tu gravites là-dedans, tu es montée. Je crois que si l'on regardait toujours les cieux OD finirait par avoir des ailes.
A propos d'ailes, que de dindons sont ici-bas I dindons qui passent pour des aigles et qui font la roue comme des paons.
J'ai renoué connaissance (en le rencontrant sur le
CORRESPONDAHCE DE G. FLAUBERT. 299
qaai) avec M. Cordier, gentleman de ces contrées, ancien sous-préfet de PonU "Evoque sous Louis- Philippe, député réac, ex-membre de la parlotte d'Orsay, ex-auditeur au conseil d'État, jeune homme tout à fait bien, docteur en droit, belle fortune (fils d'un andeu marchand de bœufs], fréquentant h Paris la haute société, ami de M. Guizot et jouant, dit-on, fort joliment du violon. Je l'avais connu autrefois, ici et a Paris chez Toirac (tu peux juger l'esprit}. Il s'est fait bâtir un chalet charmant et qui fait rumeur dans le pays ; l'extérieur est vraiment d'un homme de goût, mais c'est tellement cossu à l'intérieur que c'en est atroce, il a imaginé de décorer son salon de marines peintes à fresque (des marines en vue de la mer), tout est peinturluré, doré, candélabre, c'est pompeux et mastoc, la grosse patte dubouvier fait craquer le gant blanc du moniieur bien. Il est là, enrageant de n'être pas préfet, s'embétant fort, prétendant qu'il s'amuse et aspirant à 1 héritière comme le nez du père Aubry à la tombe, et des mots : « j'ai renoncé aux vanités, je méprise le monde, je ne m'occupe plus que d'art. » S'occuper d'art I c'est avoir des vitraux de couleur dans son escalier avecdesmeublesenchênefaçonLouisXIII. Dans sa chambre à coucher j'ai vu des volumes de Fourrier : « Il est bon (disait-il) de lire tout, il faut tout admettre, ne fût-ce que pour réfuter ces garçons-là î aussi vous avez pu voir à la Chambre comme je m'en acquittais I o A la Chambre il s'est beaucoup occupé de la question de la vi(atde et a fait même à. ses propres frais et en compagnie d'autres fortes têtes (ou fortes gueules) un voyage en Allemagne afin d'étudier le bœuf. Quand il a été habillé (il alkit diner en ville) nous sommes sortis ensemble. Comme je demandais du feu pour allumer un cigare il m'a fait entrer dans la
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«uisiiie. 11 J'ai soif, va me chercher un verre de cidre, » a-t-il commandé à une façon de petit vacber qui était là; l'enfant est monté dans la belle sa\le à manger et en a rapporté deux verres et une carafe de cristal : « Sacré nom de Dieu, f... imbÉcile, je t'ai dit dans u» verre de cuisine. » Il était exaspéré I et me montrant luimême les deux verres (qui valaient bien de trois k quatre francs pièce] : « Ce serait f&cheux de les casser, voyez le fileti j'ai commandé des vetre» artistiques. Je tiens à ce que tout chez moi ait un cachet particulier. »
U devait aller après son dîner faire des visites, danser au salon des Bains, j ouer le whist chez M"* Pasquier et pendant dix minutes il n'avait cessé de me parler de la solitude!
Voilà la race commime des gens qui sont à la tête 4e la société. Dans quel gâchis nous pataugeons! quel niveau! quelle anarchie! La médiocrité se couvre d'intelligence, il y a des recettes pour tout, des mobiliers voulus et qui disent : « mon maître aime les arts. Ici on a l'âme sensible. Vous êtes chez un homme grave! » Et quels discours ! quel langage! quel^ommun I Où aller vivre, miséricorde ! Saint Polycarpe avait coutume de répéter en se bouchant les oreilles et s'enf uy aut du lieu où il était : « Dans quel siècle , mou Dieu I m'avez-vouB fait naître! » Je deviens comme saint Polycarpe.
La bëlise de tout ce qui m'entoure s'ajoute à la tristesse de ce que je rêve. Peu de gaieté en somme ; j'ai besoin d'ôtre rentré chez moi et de reprendre la Bovary furieusement, je n'y peux songer, tout travail ici m'est Impossible.
Je relis beaucoup de Rabelais, je fume considérablement. Quel homme que ce Rabelais I Chaque jour on y découvre du neuf. Prends donc, toi, pauvre Muse, l'ha-
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CORRESPONDANCE DE G. FLAUDERT. - 301 bitude de tire Kms les jours un classique. Tu ne Us pas assez ; si je te prêche cela sans cesse, chère amie, c'est ■qne je crois cette hygiène salutaire.
Nous nous en allons d'ici de mercredi prochain (aprèç-demain) en huit; nous irons un jour à Pontl'Évôque, un au Havre et nous serons rentrésà Croisse! samedi qui doit être le 3 septembre ; envoie-moi l'adresse exacte de ce bon Babioet pour que je lo cadette desoncanetoû dès que je serai rentré. Comme 11 rehausse dans mon estime depuis que je sais que son désordre vient de ses désordres! c'est un tempérament herculéenl une riche nature, mi-sage {sapUns, le sage, de sapere, goûter, le sage est l'homme qui goûte), et Babînet goûte ce qui est beau et bon.
Allons, adieu, pauvre chère Muse, pioche bien ta Servante. Mille tendres baisers sur les yeux, à toi.
Troui'ille, vendredi soir, 11 heures.
Ceci est probablement ma dernière lettre de Trouville, nous serons dans huit jours au Havre et le samedi h Croisset, au milieu de la semaine prochaine jo t'enverrai un petit mot. Le samedi soir à Croisset, si Bouilhet n'y est pas, je t'écrirai ; tâche que j'aie une lettre de toi en rentrant pour le samedi ou le dimanche matin plutôt, cela me fera un bon retour. Quelle àosse de travail je vais me donner une fois rentré. Cette va- .cance ne m'aura pas été inutile, elle m'a rafraîchi.! Depuis deux ans je n'avais guère pris l'air, j'en avais besoin et puis je me suis un peu retrempé dans la contemplation des flots, de l'herbe et du feuillage. Écrivains que nous sommes el toujours courbés sur II. 2S
l'art, aous n'avons guère avec la nature que des communications imagiuatives, il faut quelquefois regarder la lune ou le soleil en face. La sève des arbres vous entre au cœur parles longs regards stupides que l'on tient sur eux. Gomme les moutons qui broutent du thym parmi les prés ont ensuite la chair plus savoureuse, quelque chose des saveurs de la nature doit pénétrer notre esprit s'il s'est bien roulé sur elle. Voilà seulement huit jours que je commence à Être tranquille et à savourer avec simplicité les spectacles que je vois. Au conunencement j'étais, ahuri, pyis j'ai été triste, je m'ennuyais ; à peine si je m'y fais qu'il faut partir; je marche beaucoup, je m'éreinte avec délices, moi qui ne pnois souffrir la pluie j'ai été tantôt trempé jusqu'aux os sans presque m'en apercevoir, et quand je m'en irai d'ici je serai chagrin, c'est toujours la même histoire ! Oui, je commence à être débarrassé de moi et de mes souvenirs. Les joncs qui le soir fouettent mes souliers en passant sur la dune m'amusent plus que mes songeries [je suis aussi loin de la Bovary qnô si je n'en avais écrit de ma vie une ligne),
Je me suis ici beaucoup résumé et voilà la conclusion de ces quatre semaines fainéantes : adieu, c'està-dire adieu et pour toujours au personnel, à l'intime, au relatif. Le vieux projet que j'avais d'écrire plus tard mes mémoires m'a quitté. Rien de ce qui est de ma personne ne me tente. Les attachements de la jeunesse (si beaux que puisse les faire la perspective du souvenir et entreius mSme d'avance sovj les feux de Bengale du style) ne me semblent plus beaux. Que tout cela soit mort et que rien n'en ressuscite, à quoi bonî Un homme n'estpas plus qu'une puce, nos joies t nos douleurs doivent s'absorber dans notre I, on ne reconnaît pas dans les nuages les gouttes
d'eau de la rosée que le soleil y a fait monter! Évaporez-vous, pluie terrestre, larmes des jours anciens, et formez dans les deux de gigantesques voûtes toutes pénétrées de soleil.
Je suis dévoré maintenant par un besoin de métamorphoses. Je voudrais écrire tout ce que je vois, ■ non tel qu'U est, mais transfiguré. La narration exacte du fait réel le plus magnifique me serait impossible. II me faudrait le broder encore.
Les choses que j'ai le mieux senties s'oQrent à moi transposées dans d'autres pays et éprouvées par d'autres personnes. Je change ainsi les maisons, les costumes, le ciel, etc. Ah! qu'il me tarde d'Être débarrassé de la Bovary, A'AnubU et de mes trois Préfaces (c'est-à-dire des trois seules fois qui n'en feront qu'une où j'écrirai de la critique), que j'ai hâte donc d'avoir fini tout cela pour me lancer à corps perdu dans un sujet vaste et propre. J'ai des prurits d'épopée, je voudrais de gratjes histoires à pic et peintes du haut en bas. Mon conte oriental me revient par bouffées, j'en ai des odeurs vagues qui m'arrivent et qui me mettent l'âme en dilatation.
Ne rien écrire et rêver de belles choses (comme je f^s maintenant) est une charmante chose, mms comme on paie cher plus tard toutes ces voluptueuses ambitions-là! Quels renfoncements! '}& devrais être sage (mais rien ne me corrigera); la Bovary, qui aura été pour moi un exercice excellent, me sera peut-être funeste ensuite comme réaction, carj'en aurai pris (ceci est faible et imbécile) un dégoût extrême des sujets à milieu commun. C'est pour cela que j'ai tant de mal à l'écrire, ce livre, il me faut de grands efforts pour m'imaginer mes personnages et puis pour les faire parler, car ils me répugnent profondément. Mais quand .
30i CORRESPONDANCE DE G- FLAUBERT.
j'écris quelque chose de mes entrailles ça va vite. Cependant voilà le péril, lorsqu'on écrit quelque chose de ioi, la phrase peut ôtre bonne par jets et les esprits lyriques arrivent il l'effet facilement et en suivant leur pente naturelle ; mais V ensemble manque, les répétitions abondent, les redites, les lieux communs, les locutions banales. Quand on écrit au contraire une chose imaginée, comme tout doit alors découler de la conception et que la moindre virgule dépend du plan général, l'attention se bifurque, il faut h. la fois ne pas perdre l'horizon de vue et regarder à ses pieds. Le détail est atroce, surtout lorsqu'on aime le détail comme moi. Les perles composent le collier, mais c'est le SI qui fait le colher, or enûler les perles sans en perdre on* seule et toujours tenir son 01 de l'autre main, voilà la mahce. On s'extasie devant la correspondance de Voltaire, mais il n'a jamais été capable que de cela, le pauvre homme 1 c'est-à-dire d'exposer son opinion personnelle et tout chez lui a ét^ cela. Aussifut-U pitoyable au théâtre dans la poésie pure. De roman il en a fait un, lequel est le résumé de toutes ses œuvres et le meilleur chapitre de Candide est la visite chez le seigneur Pococuranle où Voltaire exprime encore son opinion personnelle sur à peu près tout. Ces quatre pages sont une des merveilles de la prose, elles étaient la condensation de soixante volumes écrits et d'un demi-siècle d'efforts. Mais j'aurais bien déûé Voltaire de faire la description seulement d'un de ces tableaux de Raphaël dont il se moque. Ce qui me semble à moi le plus haut dans l'art (et le plus difficile) ce n'est ni de faire rire, ni de faire pleurer, ni de vous mettre en rut ou en fureur, mais d'agir à la façon de la nature, c'est-à-dire de faire rêver. Aussi les très belles œuvre» ont ce caractère, elles sont sereines d'aspect etincom-
préhensibles ; quant au procédé elles sont immobiles comme des falaises, houleuses comme l'Océan, pleines 'de frondaisons, de verdures et de murmures comme des bois, tristes comme ledésert, bleues comma le ciel. Homère, Râtelais, Hicbel-Ange, Shakespeare, Goethe m'apparaissent impitoyables, cela est sans fond, inllni, multiple. Par de petites ouvertures on ' aperçoit des précipices, il y a du noir en bas, du vertige, et cependant quelque chose de singulièrement doux plane sur l'ensemble! c'est l'idéal de la lumière, le sourire du soleil, et c'est calme 1 c'est calme ! et c'est fsrt, ça a des fanons comme le bœuf de Leconte.
Quelle pauvre création par exemple que Figaro à côté de Sancho ! comme on se le figure sur son âne, mangeant des oignons crus et talonnant le roussin, tout en causant avec son maître. Comme on voit ces routés d'Espagne qui ne sont nulle part décHtes. Mais Figaro où est-ilî à la Comédie-Française, litléralure de comédie.
Or je crois qu'il faut détester celle-là, moi je la liais maintenant; j'aime les œuvres qui sentent la sueur, celles oti l'on voit les muscles à travers le linge et qui marchent pieds nus, ce qui est plus difficile que de porter des bottes, lesquelles bottes sont des moules à , usage de podagre, on y cache des ongles tors avec toutes sortes de dilTormités. Entre les pieds du Capitaine ou ceux de Villemain et les pieds des pécheurs deNaples il y a toute la différence desdeux littératures. L'une n'a plus de sang dans les veines, les oignons semblent y remplacer les os, elle est le résultat de l'âge, de l'éreintement, de l'abâtardissement, elle se cache sous une certaine forme cirée et convenue, rapiécée et prenant eau. Elle est, cette forme pleine de ficelles et d'empois ; c'est monotone. Incommode, em- SO.
bêtant, OB De peut avec elle ni monter sur les hau- . teurs, ni descendre dans les profondeurs, ni traverser les dilïicultés (ne la laisse-t-on pas en effet à l'entrée de la science où il faut prendre des sabota?}, elle est bonne seulement à marcher sur le trottoir, dans les chemins battus et sur le parquet des salons où elle exécute de petits craquements fort coquets qui irritent les gens nerveux ; ils auront beau la vernir, les goutteux, ce ne sera jamais que de la peau de veau tannée. Mais l'autre I l'autre celle du bon Dieu, elle est bistrée d'eau de mer et elle a les ongles blancs comme l'ivoire, elle est dure à force de marcher sur les rochers, elle est belle à force de marcher sur le sable. Par l'habitude en effet de s'y enfoncer mollement le galbe du pied peu à peu s'est développé selon son type, il a vécu selon sa forme, grandi dans son milieu le plus propice. Aussi comme ça s'appuie sur la terre, comme ça écarte les doigts, comme ça court, comme c'est beau!
Quel dommage que je ne sois pas professeur au Collège de France! j'y ferais tout un cours sur cette grande question des Bottes comparées aux littératures. Oui, la BoUe est vn monde, dirais-je, etc. Quels jolis rapprochements ne pouvait-on pas faire sur le Cothurne, ]a Sandale!
Quel beau mot que Sandale! et comme U est impressionnant, n'est-ce pas 7. Celles qui ont des bouts retroussés en pointe comme des croissants de lune et qui sont couvertes de paillettes étincelantes, tout écrasées d'ornements magnifiques, ressemblent à des poèmes indiens. Elles viennent du Gange, avec elles on marche dans des pagodes, sur des planchers d'aioés noircis par la fumée des cassolettes et sentant le musc, elles traînent dans les harems sur des tapis à
arabesques désordonnées, cela fait penser h des hymnes sans fin, àdes amours repus... La J/arcoiiAdu fellah, ronde comme un pied de chameau, jaune comme l'or, à grosses coutures et serrant les chevilles, chaussure de patriarche et de pitre, la poussière lui va bien, la Bible. Toute la Chine n'est-elle point dans un soulier de Chinoise garni de damas rose et portant des chats brodés sur son empeigne?
Dans l'entrelacement des bandelettes aux pieds de l'ApoUon du Belvédère, le génie plastique des Grecs a étalé toutes ses grâces. Quelles combinaisons de l'ornement et du nu! quelle harmonie du fond et de la forme, comme le pied est bien fait pour la chaussure ou la chaussure pour le pied !
N'y a-fr-il pas un rapport évident entre les deux poèmes du moyen âge (monorimes souvent) et les souliers de fer tout d'une pièce que les gens d'armes portaient alors, éperons de six pouces de longueur à mollettes formidables, périodes embarrassantes et hérissées.
Les souliersde Gargantua étaient faits avec « quatre cent six aulnes de velours bleu, deschiquetez mignonnement par lignes parallèles jointes en cylindres uniformes ». Je vois là l'architecture de la renaissance. Les bottes Louis XIII évasées et pleines de rubans et de pompons comme un pot rempli de fleurs merappetlentl'hfltel de Rambouillet, Scudéry,Marini. Mais U y a tout à côté une longue rapière espagnols à poignée romaine (Corneille).
Du temps de Louis XIV la littérature avait des bas bien tirés, ils étaient de couleur brune. On voyait le mollet, les souliers étaient carrés du bout (Labmyère, Boileau) et il y avait aussi quelqiies fortes bottes à l'écuyére, royalistes chaussures dont la coupe était
308 CORHËSPON'DANCE DE G. FLiUBERT.
grandiose {Bossuet, Molière). Puis on arrange en pointe le bout du pied, littérature de la Régence {Gil Blas), on économieele cuir et la forme (encore un calembour 1) est une telle exagération d' antinaturalisme qu'on en arrive presque à la Chine (sauf la fantaisie du moins} ; c'est mièvre, léger, contourné, le talon est si haut que l'nplomb manque, plus de base et d'autre part on rembourre le mollet, un plissage philosophique flafique (Rayoal, Marmontel, etc.) ; l'académique chasse le poétique, règne des boucles, (pontificat de monseigneur de la Harpe), et nous sommes livrés à l'anarchie des gnoffs. Nous avons eu les jambarts, les mocassins et les souliers à la poulaine. J'entends dans les lourdes phrases de MM. Pitre-Chevalier et Emile Souvestre, Bretons, l'assommant bruit des galocbes celtiques. Béranger a usé jusqu'au lacet la bottine de la grisette et Eugène Suëmontreoutremesure les ignobles bottes éculées du chourineur, l'un sent le graillon et 1 autre l'égout, il y a des taches de suif sur les phrases de l'un, des traînées de m... tout le long du style de l'autre. On a été chercher du neuf à l'étranger, mais ce neuf est vieux (nous travaillons en vieux), échec des reboltes à la Russe et des littératures laponnes, valaques, norvégiennes (Ampère, Marmier et autres curiosités de la Revue des Deux Mondes). Sainte-Beuve ramasse les défroques les plus nulles, ravaude ces guenilles, dédaigne le connu et ajoutant du fil et de la colle, continue son petit commerce (renaissance des Talons Rouges, genre Pompadour et Arsène Houssaye,etc.)L II faut donc jeter toutes ces ordures à l'eau, en revenir aux fortes bottes ou aux pieds nus et surtout arrêter là ma digression de cordonnier, d'où diable vient-elle? d'un horriflque verre de rhum que j'ai bu ce soir, sans doute. Bonsoir.
A la même.
Trou ville, samedi soir, miiiuit.
J'ai été bien heureux que .ma dernière lettre t'ait fait tant de plaisir ! Tu as enfin compris et approuvé même ce qui d'abord t'avait blessée. La nature, va, s'est trompée en faisant de toi une femme, lu es du côté des mâles, n faut te souvenir de cela toujours, quand quelque chose te heurte et voir en toi si l'élément féminin ne l'emporte pas. Poésie oblige, elle oblige à nous regarder toujours comme sur un trOne et à ne jamais songer que nous sommes de la foule et nous y trouvons compris. T'indignerais-tu si l'on disait du mal des Français, des chrétiens, des provinciaux? Laisse donc !à ton sexe comme ta patrie, ta religion et ta province-, on doit être âme le plus possible et c'est par ce détachement que l'immense sympathie des choses et des êtres nous arrivera plus abondante. La France a été constituée du jour que les provinces sont mortes et le sentiment humanitaire commence Ji naître sur les ruines des patries. Il arrivera un temps où quelque chose de plus large et de plus haut le remplacera, et l'homme aimera le néant même, tant il se sentira participant.
o J'ai dit aui vera du tombeau : tous êtes mes pères, elc
C'était beau le bénissement des ânes et des vaches au moyen Âge, mais ce qui était humilité deviendra intelligence. La science en cela marche en avant, pourquoi la poésie n'irait-elle pas plus vite encore? Il faut la porter toujours au delà de nous-mêmes et quand je traite les femmes de haut, tu protestes en ton cc6ur
contre cette insolence, il te semble que c'est injuste ;
à coup sûr si je t'y comptais ! Allons doncl
Adieu, bon couragel travaille bien! j'ai épuisé toute ma provision de papier & lettres. De Pont-L'Évéque sans doute je t'écrirai un petit mot jeudi.
Croisset, Tcodredi soir, 2 septembre, 9 heures.
Nous voilà revenus un jour plus tôt. Comme il n'y avait point de vapeur du Havre pour Rouen le 3 nous avons cette nuit couché h Honfleur. Dès 6 heures il a fallu 86 lever et à midi et demi nous étions rentrés.
Ce n'est pas sans Un certain plaisir que je me retrouve à ma table, quoique j'aie été fort triste à Trouville la veille de mon départ, il me semblait (et à raison, je crois) que j'y avais été médiocre, que je n'avais pas assez reniflé, aspiré, regardé, La mer ce jour-là était plus belle encore, toute bleue et le ciel aussi, enfln!
J'ai rangé mes affaires avec cette activité de sauvage qui nie distingue ; tout pendant mon absence avait été brossé, ciré, verni (jusqu'à mes pieds de momie que mon domestique a jugé convenable de badigeonner avec de la gomme), et j'avoue que j'ai retrouvé mon tapis, mon grand fauteuil et mon divan avec charme ; ma lampe brûle, mes plumes sont là. Ainsi recommence une autre suite de jours pareils aux autres jours, ainsi vont recommencer les mêmes mélancolies et les mêmes enthousiasmes isolés.
Rien ne prouve mieux le caractère borné de notre vie humaine ^ue le déplactment. Plus on la secoue
plus elle sonne creux. Puisqu'après s'être remué, il faut se reposer, puisque notre activité n'est qu'une répétition continuelle, quelque diversiûée qu'elle ait l'air, jamais nous ne sommes mieux convaincus de l'étroitesse de notre âme que lorsque notre corps se répand. On se dit : « Il y a dix ans j'étais là n, et on est là et on pense les mêmes choses et tout l'intervalle estoublié. Puis il vous apparaît, cet intervalle, comme un immense précipice où le néant tournoie, quelque chose d'indéfini vous sépare de votre propre personne et vous rive au non-être. Ce qui prouve peut-être que l'on vieillit, c'est que le temps, k mesure quïl y en a derrière nous, nous semble moins long. Autrefois un voyage de six heures en bateau à vapeur me pft-j roissait démesuré, j'y avais des ennuis abondants. Aujourd'hui ça a passé en un clin d'œil, j'ai des sou-' venirs de mélancolie et de soleil qui me brûlaient, tout accoudé sur ces bastingages de cuivre et regardant l'eau. Celui qui domiae tous les autres est un voyage de Rouen aux Andelys avec Alfred {j'avais seize ans), nous avions envie de crever, h la lettre, alors ne sachant que faire et par ce besoin de sottises, qui vous prend dans tous les états de démoralisation radicale, nous bûmes de l'eau-de-vie, du rhum, du kirsch et du potage (c'était du riz au gras). Il y avait sur ce bateau toutes sortes de beaux messieurs et de belles dames de Paris. Je vois encore un voile vert que le vent arracha d'un chapeau de paille et qui vint s'embarrasser dans mes jambes ; un monsieur en pantalon blanc le ramassa... Elle étaitàTrouvilIe,lafemme d'Alfred, avec son nouveau mari.jene l'ai pas vue.
Dès lundi je me livre à une Bovary furibonde. H faut que ça marche et bien ce sera. Et toi, bonne Muse, 011 en est la Strvanle, tu as bien raison d'y être
312 CORRESPONDANDE DE G. FLAUBERT,
longtemps. Parle-moi data santé? tes vomissements t'ont-ils repris? et permets-moi k ce propos un petit conseil que je te supplie de suivre. Je crois ton tialii- ' tude, de ne boire que de l'eau, détestable ; mon frère m'a soutenu, il ya quelque temps, que ifoni noire ;xi)/> c'était une cause souvent de cancers à l'estomac, cela peut être exagéré ; mais tout ce que je sais, c'est que mon père, qui était un mettre homme dans son métier, préconisait fort la purée septembrale, comme disait Rabelais. Sois sûre que dans un climat où l'on absorbe tant d'humidité, s'en fourrer toujours dans l'estomac sans rien qui la corrige est une mauvaise chose ; essaie pendant un mois de boire de l'eau rougie ou si ta trouves ce mélange trop mauvais, bois à la fin de tes repas un verre de vin pur.
J'ai lu avant-hier, dans mon lit, presque tout un volume de VHutoire de la Reslawation de Lamartine, quel misérable langage I II n'a pas compris la beauté de Napoléon décadent, cette rage de géant contre les mirmidons qui l'écrasent ; rien d'ému, rien d'élevé, rien de pittoresque ; Alexandre Dumas etXt été sublime à câté ; Chateaubriand plus injuste ou plutAt plus injurieus est bien au-dessus.
Pourquoi cette phrase de Rabelais me trotte-t-elle dans la tête ; « l'Afrique apporte, toujours quelque chose de nouveau? ». Je la trouve pleine d'autruches, de girafes, d'hippopotames, de nègres et de poudre d'or.
Adieu, mille bonnes tendresses.
A la même.
Croieset, mercredi Boir, minuit.
J'ai repris la Bovary, voilà depuis lundi cinq pages -d'à peu près Faites, à peu pris est le mot, il faut s'y
remettre; comme c'est difficile 1 j'ai bien peur que mes comices ne soient trop longs, c'est un dur endroit. J'y ai lous mes personnages de mon livre en action et en dialogue, les uns mêlés aux autres et par là- dessus un grand paysage qui les enveloppe, mais si je réussis ce sera bien symphonique.
, Bouilhet a fini de ses Fossiles la partie descriptive, son mastodonte ruminant au clair de lune dans une prairie est énorme de poésie, ce sera peut-être de . toutes ses pièces celle qui fera le plus à'cffet à la ' généralité 1 II ne lui reste plue que la partie philosophique, la dernière. Au miUeu du mois prochain, il ira à Paris se choisir un logement pour s'y installer au commencement de novembre, que ne suis-je à sa place !
Décidément l'article de Verdun (que je crois de Jourdan, c'est une idée que j'ai) sur Leconte est plus bête qu'hostile; j'ai fort ri de la comparaison que l'on fait avec les beaux morceaux de la Chute d'un ange, quelle, politesse d'ours I Quant aux Poèmes Indiens et à la pièce de Dies irx pas un mot. Il y a au38i une bonne naïveté, pourquoi appeler le sperchius, sperkhioB ? cela me semble une vraie jauoterie. Que devient-il, le bon Leconte, est-il avancé dans son poème celtique 7
Je relis maintenant du Boileau ou plutôt tout Boileau et avec mon coup de crayon aux marges. Cela me semble vraiment fort, on ne se lasse point de ce qui est bien écrit, le style c'est la vie ! c'est le sang même de te pensée! Boileau était une petite rivière, étroite, peu profonde, mais admirablement limpide et bien encaissée, c'est pourquoi cette onde ne se tarit pas ; rien ne se perd de ce qu'il veut dire; mais que d'art il a fallu pour faire cela et avec si peu! Je m'en 11. 27
vais ainsi, d'ici deux ou trois ans, relire attentif vement tous les classiques Trançais et les annoter, travail qui me servira pour mes préfaces (mon ouvrage de critique littéraire, tu sais); j'y veux prouver l'insuffisance des écoles, quelles qu'elles soient, etbiea déclarer que nous n'avons pas la prétention, nous autres, d'en faire une et qu'il n'en faut pas faire; nous sommes au contraire rfans /a (rarfiïion; cela me semble, à moi, strictement exact, cela me rassure et m'encourage. Ce que j'admire dans Boileau c'est ce que j'admire dans Hugo, et où l'un a été bon, l'autre est ixcellent. U n'y a qu'un beau, c'est le même partout, liais U a des aspects différents, il est plus ou moins toloré par les reflets qui le dominent. Voltaire et Chateaubriand, par exemple, ont été médiocres par les mêmes causes, etc. Je tâcherai de faire voir pour^ quoi la critique esthétique est restée si en retard de la critique historique et scientifique, on a'avail point de base. La connaissance qui leur manque à tous, c'est Yanatomie du style; savoir comment une phrase se membre et par où elle s'attache; on étudie sur des mannequins, sur des traductions, d'après des professeurs, des imbéciles incapables de tenir l'instrument de la science qu'ils enseignent, une plume je veux dire, et la vie manquell'amourl l'amour, ce qui ne se donne pas, le secret du bon Dieu, l'âme, sans quoi rien ne se comprend.
Quand j'aurai fini cela (après la Bovary et l'Anuùù toutefois), j'entrerai sans doute dans une phase nouvelle et il me tarde d'y être; moi qui écris si lentement, je me ronge de plans. Je veux faire deux ou trois longs bouquins épiques, des romans dans un milieu grandiose où l'action soit forcément féconde et les détails riches d'eux-mêmes, luxueux et Ira-
CORRESPONDANCE DE fi. FLAUBERT. 313
giques tout à la fois, des livres à grandes murailles peintes du haut en bas.
Il y avait dans la Revue de France (fragment de Michelet sur Danton) un jugement sur Robespierre qui m'a plu ; il le signale comme étant de sa personne, un gouvernement, et c'est pour cela que tous les gouvernementomanes républicains l'ont aimé. La médiocrité chérit la régie, moi je la hais; je me sens contre elle et contre toute restriction, corporation, caste, hiérarchie, niveau, troupeau, une exécration qui m'emplit l'âme, et c'est par ce côté-là peut-être que je comprends le martyre.
Adieu, belle ex-démocrate.
Croisaet, 11 septembre 1Si3, lundi ioir, minuit et demi.
La tête me tourne d'embêtement, de découragement, de fatigue ! J'ai passé quatre heures sans pouvoir faire une phrase. Je n'ai pas aujourd'hui écrit une ligne, ou plutAt j'en ai bien grilTonné cent! Quel atroce travail! quel ennui. Oh! l'art! l'artl Qu'est-ce donc que cette chimère enragée qui nous mord le cœur et pourquoi? Cela est fou de se donner tant de mail Ahl la Bovary, il m'en souviendrai J'éprouve maintenant comme si j'avais des lames de canif dans les ongles, et j'ai envie de grincer des dents; est-ce héte! Voilà donc où mène ce doux passe-temps de la littérature, cette crème fouettée. Ce à quoi je me heurte, c'est à des situations communes et un dialogue trivial; bien écrire le médiocre et faire qu'il garde en même temps son aspect, sa coupe, ses mots même, cela est vrai-
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\ ment diaboUipie, et je vois 3e déûler malntenaTit devant moi de ces gentillesses en perspective pendant trente pages au moins ; ça s'achète cher, le style ! Je recommence ce que j'ai fait l'autre jour; deux ou trois effets ont été jugés hier par BouUhet ratés et avec raison, il tant que je redémolisse presque tontes mes phrases.
Je sais ce que les dérangements me coûtent, mou impuissance maintenant me vient de Trouville. Quinze jours avant de m'absenter ça me trouble, il faut à tonte force qne je me réchauffe et que ça marche ! — ou que j'en crève. — Je suis humiUé, si humihé par devers moi de la rétivité de ma plume, il faut la gouverner comme les mauvais chevaux qui refusent, on les serre de toute sa force à les étouffer et ils cèdent.
Nous avons reçu vendredi la nouvelle que le père Parain était mort. Ma mère devait partir pour Nogent, mais elle a été reprise un peu à la poitrine, elle s'est mis des sangsues aujourd'hui; j'ai toujours un fond d'inquiétude de ce cûté. Cette mort, je m'y attendais, elle me fera plus de peine plus tard, je me Connais; il faut que les choses s'incrustent en moi ; elle a seulement ajouté à la prodigieuse irritabilité quej'ai maintenant £t que je ferais bien de calmer du reste, car elle me déborde quelquefois, c'est cette rosse de fforary qui en est cause. Ce sujetbourgeois me dégoûte. En voilà encore un de partil Ce pauvre père Parain, je le vois maintenant dans son suaire comme si jWais le cercueil, où il pourrit, sur ma table, devant mes yeux. L'idée des asticots qui lui mangent les joues ne me quitte pas. Je lui avais fait du reste des adieux éternels, en le quittant la dernière fois. Quand je sui<! arrivé de Nogent chez toi, j'avais été seul tout le temp >
COBBESPONMNCE l)E G. FLAUBERT- 311
dans le wagon par un Deau soleil. Je revoyais en passant les villages que nous traversions autrefois en chaise de poste, aux va.cances, tous en faniille avec les autres, morts aussi. Les vignes étaient les mêmes elles maisons blanches, la longue route poudreuse, les ormes ébranch es sur le bord...
Adieu, il est tard. Je n'ai pas defeu, j'ai froid. Hills baisers, à toi.
A la mime.
Croisael, vendredi, minuit,
n m'est impossible de retrouver la citation de Montaigne sur Pic de laMirandole (ceci prouve que je ne connais pas assez mon Montaigne), il me faudrait pour cela le rehre et non le feuilleter.
Sapho s'est jetée à l'eau du haut du promontoire de Leucade et de la mer Egée ou autrement dit Archipel. Leucade est une petite tle entre celle de Lesbog et la terre d'Asie Mineure (au bord du golfe de Smyrne). Leucade se trouve maintenant dans un golfe qu'on appelle golfe d'Adramite (j'ignore le nom antique). Pour ce qui est de Sapho il y en a deux, la poétesse et la courtisane. La première était de Milyléne en Lesbos, vivait daiis te vu" siècle avant Jésus-Christ, a poussé la débauche à un grand degré de perfection et fut exilée de Hitylène. La seconde, née dans, la même tle, mais à Eresos, parait être celle qui aima Phaon; cette opinion (moderne du reste-, car ordinùrement on confond les deux) s'appuie sur un passage de l'hislorienNymphls : " Sapho d'Eresos aima passionnément Phaon, » On remarque aussi qu'Hérodote qui a écrit tout au long l'histoire de Sapho de Mitylènç ne parle ni de cet amour, ni de ce suicide.
Enfin me revoilà en train! ça marche! la machiba retourne! ne blâme pas mes roidissemenls, bonne chère Muae, j'ai l'expérience qu'ils servent, rien ne s'obtient qu'avec efFort, tout a son sacriâce. La perle est une maladie de l'huître et le style peut-être l'écoulement d'une douleur plus profonde. — N'est-il pas de la vie d'artiste, ou plutôt d'une œuvre d'art à accomplir comme d'une grande montagne à escalader? Dur voyage et qui demande une volonté acharnée I D'abord on aperçoit d'en bas une haute cime; dans les cïeux elle est étincelante de pureté, elle est e&rayante de hauteur! et elle vous sollicite cependant h cause de cela môme. On part, mais à chaque plateau de la route, le sommet grandit, l'horizon se recule, on va par les précipices, les vertiges et les découragements, il fait froid! et l'éternel ouragan des hautes régions vous enlève en passant jusqu'au dernier lambeau de votre ■vêtement; la terre est perdue pour toujours et le but sans doute ne s'atteindra pas. C'est l'heure oh l'on compte ses fatigues, où l'on regarde avec épouvante les gerçures de sa peau. L'on n'a rien qu'une indomptable envie de monter plus haut, d'en finir, de mourir. Quelquefois, pourtant, un coup des vents du ciel arrive et dévoile à votre éblouissement des perfections innombrables, infinies, merveilleuses ! A, vingt mille pieds sous soi on aperçoit les hommes, une brise olympienne emplit nos poumons géants et l'on se considère comme un colosse ayant le monde entier pour piédestal. Puis le brouillard retombe et l'on continue h tâtons! — à tâtons s'écorchant les ongles aux rochers et pleurant de la sofitude. N'importe! mourons dans la neige, dans la blanche douleur de notre désir, au murmure des torrents de l'Esprit el la ligure tournée vers le soleil.
COHnESPONDANCE DE fi. Fl.AUDERT. 3t9
J'ai travaillé ce soîravec émotion, mes bonnes sueurs sont revenues et j'ai regueulé, comme par le passé.
Oui, c'est beau Candide! fort beau! Quelle jusie:%e! Y a-t-il moyen d'être plus large, tout en restant aussi net? Peut-être non. Le merveilleux effet de ce livre tient sans doute à la nature des idées qu'il exprime; c'est aussi bien que cela qu'il faut écrire, mais 'pas comme cela.
Pourquoi perds-tu ton temps à relire Graziella quand on a tant de choses à relire? Voilà une distraction sans excuse par exemple ! — Il n'y a rien à prendre, à de pareilles œuvres. Il faut s'en tenir aux sources et Lamartine est un robinet. Ce qu'il y a de fort dans Manon Lescaut c'est le soufile sentimental, la naïveté de la passion qui rend les deux héros si vrais, si sympathiques, si honorables quoiqu'ils soient des fripons. C'est un grand cri du cœur, ce livre, la composition en est fort habile; quel ton d'excellente compagnie ! mais moi j'aime mieux les choses plus épicées, plus en relief et je vois que tous les livres de premier ordre le sont à outrance ; ils sont criants de vérité, arehidéveloppés et plus abondants de détails intrinsèques; à ce sujet Manon Lencaut est peut-être le premier des livres secondaires. Je crois maintenant à Ion avis de ce matin que l'on peut intéresser avec tous les sujets; quant à faire du beau avec eux, je le pense aussi, théoriquement du moins, mais j'en suis moins sûr. La Mort de Virginie est fort belle, mais que d'autres morts aussi émouvantes (parce que celle de Virginie est exceptionnelle), ce qu'il y a d'admirable c'est sa lettre à Paul écrite de Paris, eUe m'a toujours arraché le cœur quand je l'ai lue; que l'on pleure moins h la mort de ma mère Bovary qu'à celle de Virginie j'ensuis sûr d'avance, mais l'on pleurera plus
l.,<,n--er 1,, GcjOgIc
320 CORRESPONDANCE DE G. FLAUDERT.
gur le mari de l'uiie que sur l'amant de l'autre et ce dont je ne doute pas, c'est du cadavre. Il faudra qu'il vous poursuive. I^ première qualité de l'art et son but est l'illusion; l'émotion, laquelle s'obtieEt souvent par certains sacrifices de détails poétique» est une tout autre chose et d'un ordre inférieur. J'ai pleilré à des mélodrames qui ne valaient pas quatre sous et Gœthe ne m'a jamais mouillé l'œil, si ce n'est d'admiration.
Tu me parais là-bas à ta campagne en bon train- Je ne comprends pas que tu ne puisses travailler aussi bien à Paris, car enfm tu as tout ton temps h toi. J'ai envoyé les canetons à Babinet et n'en ai point reçu de reproches. Dans le numéro d'aujourd'hui les vers de Bouilhet y sont et seuls! ces genslà sont comme les ânes, ils baissent les oreilles quand on les étrille. Adieu, j'ai envoie de dormir, fasse Morphée que je te rôvel
A. la même.
Croiflset, mercredi, I heure dumalin.
Non! tout mon bonheur n'est pas dans mon travail, et je ne plane pas sur les ailes de l'inspiration. Mon travail au contraire fait mon chagrin. La lillérature est un vésicatolre qui me démange, je me gratte parlà Jusqu'au sang. Cette volonté qui m'emplit n'empêche pas les découragements ni les lassitudes. Ah! tu crois que je vis en brahmane dans une absorption suprême, et humant, les yeus clos, le parfum de mes songes. Que ne le puis-je! Plus que toi j'ai envie de sortir de là, de cette œuvre, j'entends. Voità deux ans que j'y suis! C'est long deux ans! toujours avec les
mêmes personnages, et à patauger dans un milieu aussi fétide. Ce qui m'assomme, ce n'est ni le mot ni la composition, mais mon objectif, je n'y ai rien qui soit excitant. Quand j'ai)orde une situation, elle me dégoûte d'avance par sa vulgarité, Je ne fais autre chose que de doser de la m.... A la fin de la^semaine prochaine, j'espère être au milieu de mes comices. Ce sera ou ignoble ou fort beau; l'envergure surtout me plait,'mais ce n'est point facile à décrocher. Voilà trois fois que Bouilhet me fait refaire un paragraphe (lequel n'est point encore venu), il s'agit de décrire l'effet d'un homme qui allume des lampions. Il faut que ça fasse rire, et jusqu'à présent c'est très froid.
Tu vois, bonne chère Muse, que nous ne nous ménageons guère, et quand nous te traitons si durement pour les corrections, c'est que noua te traitons comme nous-mêmes.
II a dû partir hier pour Cany, Bouilhet, je ne sais si je te verrai dimanche; dans une quinzaine, il part & Paris pour s'aller chercher un logement, puis il reviendra pendant huit jours, et puis adieu. Cela m'attriste grandement. Voilà huit ans que j'ai l'habitude de l'avoir tous les dimanches; ce commerce si intime va se trouver rompu, la seule oreille humaine à qui parler ne sera plus là, encore quelque chose de parti, de jeté en arrière, de dévoré sans retour.
Quand' donc ferai-je comme lui? quand donc me décrocherai-je de mon rocher? Mais j'entends mes plumes qui me disent comme les oiseaux voyageurs à René : « Homme, la saison de ta migration n'est point encore venue. »
Ah! je pense à loi souvent, va, plus souvent que je ne le voudrais, cela m'amolUt, m'attriste, me retarde.
De Lisle tient-il à ce que je fasse une insigne malhon-
.oogic
nëteté à V AtAenseum? J'y suis tout disposé : je peux leur écrire que je les supplie de ne plus m'envoyer leur journal. Qu'il tienne bon contre le gars Planche, il faut être Cannibale.
Dans le dernier numéro de la Revue, il y a un conte de Pichat qui m'a fait rire pour plus de cinquante francs, comme dirait Rabelais. Lis-moi ça un peu! du reste ça sert beaucoup, le mauvais, quand il arrive à être de ce tonneau-là. La lectiu-e de ce conte m'a fait enlever dans la Boearyane expression commune dont je n'avais pas eu conscience et que j'ai remarquée là.
Je ne suis pas sans inquiétude sur le grand crocodile. Notre paquet a-t-il été perdu? Il me semble qu'il était dans le caractère de l'homme de répondre de suite à ma lettre. Tu ferais bien de lui en écrire une (que j'enverrais seule) où tu lui dirais que tu ne sais que penser de ce retard. Qu'en dis-tu?
Je viens de relire tout Boileau, en somme c'est raide. Ah! quand je serai à Paris, près de toi, quels bons petits cours de littérature nous ferons 1
Les affaires d'Orient m'inquiètent. Quelle belle charge s'il y allait avoir la guerre et que tout l'Orient fanatisé se révoltât. Qui sait? Il ne faut qu'un homme comme Abd-el-Kader, lâché à point, qui amènerait à Constantinople tous les Bédouins d'Asie? Vois-tu les Russes bousculés, et cet empire crevant d'un coup de lance comme un ballon gonflé.
Europe! quel émétique je te souhaite.
Je n'en peux plus de fatigue, adieu, un de ces jours je me mettrai à t'écrire de meilleure heure et causerai plus longuement.
COBRESPONDANCE DE G. FUUBERT.
, CroiBset, mercredi, miDuit et demi.
Voici enfin un envoi du ^and crocodile (je garde une lettre à M*" d'A.. . que je t'enverrai la première fois, le paquet serait trop gros), tu verras un discours dont j'ai le double et qui me parait peu raide. L'attention qu'il a eue de t'envoyer ce journal me semble très délicate. Dans sa lettre à moi, il me dit qu'il exige la correspondance, et qu'il qualifie mes lettres des a plus spirituelles et des plus nobles du monde a. J'ai envie maintenant de lui écrire tout ce que je pense, le blesserai-je ? mais je ue peux pourtant lui laisser croire que je suis républicain, que j'admire le peuple, etc. : il y a une mesure à prendre entre la grossièreté et la franchise que je trouve difficile, qu'en dis-tu? Par un hasard singulier, on m'a apporté avant-hier un pamphlet en vers contre lui, stupidej calomniant, baveux; il est d'un citoyen dlci, ancien ' directeur de théâtre, drôle qui a épousé pour sa for-^ tune une femme sortant des Madelonnettes et qui, veuf maintenant, se retrouve sur le pavé, ne sachant comment vivre; cela est payé hien sûr, mais n'aura' guère de succès, car c'est illisible.
Ce bon Leconte rêve les Indes, aller là-bas et fmourir, oui, c'est un beau rôve, mais c'est un rêve; car on est si pitoyablement organisé qu'on en voudrait revenir, on crèverait de langueur, on regretterait la nature, la mine des maisons et les indifférents même. Il faut ae renfermer et continuer tête baissée dans son œuvre, comme une taupe. Si rien ne changa d'ici à quelques années, il se formera entre les intelligences libérales un compagnonnage plus étroit que
i:,<,n--er 1,, GcjOgIc
32* COBBESPONDAHCE DE G. FLAUBERT,
celui de toutes les sociétés clandestines; à l'écart de la foule un mysticisme nouveau grandira, les hautes idées poussent à l'ombre et au bord des précipices comme les sapins.
Mais une vérité me semble sortir de tout cela; c'est qu'on n'a nul besoin de vulgaire, de l'élément nombreux des majorités, de l'approbation, de la consécration; 89 a démoli la royauté et la noblesse, 48 la bourgeoisie et 51 le peuple. Il n'y a plus rien qu'une tourbe canaille et imbécile. Nous sommes tous enfoncés au même niveau dans une médiocrité commune. L'égalité sociale a passé dans l'esprit, on fait des livres pour tout le monde, de l'art pour tout le monde, de la science pour tout le monde, comme on construit des chemins de fer et des chauffoirs publics. L'humanité a la rage de l'abaissement moral, et je lui en veux de ce que je fais partie d'elle
J'ai bien travaillé aujourd'hui ; dans ime huitaine je serù au milieu de mes comices que je commence ; maintenant j'ai un fouillis de bétes «t de gens beuglant et bavardant, avec mes amoureux en dessus, qui sera bon je crois.
Sais-tu que ce pauvre père Parain en mourant ne pensait qu'à moi, qu'à Bouilhet, qu'à la littérature enfin, il croyait qu'on lisait des vers de lui (Bouilbet). Comme je le regretterai cet excellent cœur qui me chérissait si aveuglément si jamaisj'aiun guccàs! que! plaisir j'aurais eu à voir sa mine au drame de Bouilhet ou au lieu 1 quel est le sens de tout cela, le but de tout ce grotesque et de tout cet horrible?
Voilà l'hiver qui vient, les feuilles jaunissent, beaucoup tombent déjà, j'ai du feu maintenant et je travaille à ma lampe, les rideaux fermés comme en décembre. Pourquoi les premiers jours d'automne me
plaisentrils plus que les premiers du printemps ? je D'en suis plus cependant aux poésies paies de chutes de feuilles et de brumes sous la lune I Mais cette couleur dorée m'enchante, tout a je ne sais quel parfum triste qui enivre, je pehseàde grandes chasses féodales, à des vies de château ; sous de larges cheminées, . on entend bramer les cerfs au bord des lacs, et le bois pétiller.
Quand reviens-tu à Paris? Adieu, bonne chère Atnie, mille baisers à toi.
Croisset, lundi «>fr, minuit
Ci-inclus uné'lettre ^u Crocodile pour sa Dulcinée.
Pourquoi donc n'as-tu pas été, franche avec moi, bonne chère anaie? Eu ces matières du reste j'ai toujours l'air d'un plat bourgeois et d'une canaille, je suis tranquillement à me chauffer les pieds à an grand feu dans une robe de soie, et Ce qu'on peut appeler (à la rigueiu*) en un château, tandis que tant de braves gêna qui me valent et plus sont à tirer le diable par la queue avec leurs pauvres mains d'anges ! J'ai enfin de quoi ne pas m'inquiéter de mon dîner, chose immense et que j'appréciais peu jadis, alors que plein de fantaisies luxueuses j'en voulais jouir dans la vie, mais je leur ai toutes donné congé; je fuis ces idées là comme malsaines; elles sont au fond petites et partent du plus bas de l'imagination, il faut se faire des hai'ems dans la tête, des palais avec du style, et draper son &me dans la pourpre des grandes périodes. Ah! si j'étais riche, quelles rentes je ferais à toi, à Bouilhet, à Leconte et à ce bon père BabineU U. 38
326 COHRESPONDANCE DE*. FLAUBERT.
Ce gerîût beau une vie piétée et fort aérée dans une grande demeure pleine de marbres et de tableaux, avec des paons sur des pelouses, des cygnes*^ dans des bassins, une serre chaude et un suprême cuisinier, à cinq ou six, ou trois ou quatre même, quelle bénédiction I Elle est charmante, la lettre du père Babinet, j'en rafTole, j'adore ce bonhomme, c'est fouillis, touffu, nourri, il y a là plus de naïveté, d'esprit et de lecture que dans vingt journaux en dix ans, et je ne parle pas du cœur qui y palpite à chaque ligne. Viendm-f-il me voir? j'en suis anxiens, j'aurais grand plaisir à le recevoir. Quant à Leconte, je n'ai rien à lui dire, si ce n'est que je l'aime beaucoup, il le sait; tout ce que je pourrais lui écrire, il le pense. Je partage son indignation contre ce- misérable Planche, je garde à ce drôle une vieille rancune qui date de 1837 à propos d'un article contre Hugo ; il y a des choses qui vous blessent si profondément au plus pur de l'âme que la cicatrice est éternelle, et il est certain que je verrais le gars Planche orever sous mes yeux avec une certaine satisfaction. Qu'il ne le ménage pas, c'est un homme qui passera partmrt et qu'il ïaut faire passer partout. La générosité h rencontre des gredins est presque une indélicatesse h l'encoutre du bien. Dans le refus de son article à VAihenietim, et dans la malveillance de la Revue à son endroit il y a du Du Camp. Mais il faut ajouter encore deux autres éléments : 1° influence bigotte, système de moralité impérialiste et amie de l'ordre, 2° haine de la poésie. Le plus grand de la bande, n'est-ce pas Girardin ? ' le voilà maintenant avec la cinquantaine passée, une fortune des plus restreintes et une considération nulle. En fait d'habileté je préfère donc les cotonniers de ma belle patrie.
J'en ai connu un, ce n'était pas un cotonnier, mais un indigoteur. Voilà un homme, celui-là, il avait trouvé moyen dans l'espace de vingt ans d'acquérir deux cent mille livres de rente (en terre) en mouillant ses indigos, ieacpiels il descendait dans sa cave nuitam^ ment et lui-même! mais quelle canaille I quelle modestie! quel bon père de faniiUe ! quelle mise de caissier! la probité se hérissait jusque sur les poûs de sa redingote; il ne cherche pas à briller, celui-là, à éblouir les sots I mais h les flouer, ce qui est bien plus magistral 1 Oh Jésus, Jésus, redescends donc pour chasser les vendeurs du temple ! et que les lanières dont tu les sangleras soient faites de boyaux de tigre, qu'on les ait trempées dans le vitriol,^dan3 de l'arsenic ! qu'elles les brûlent comme des fers rouges I qu'elles les hachent comme des sabres et qu'elles lea écrasent comme ferait le poids de toutes lea cathédrales accumulées sur ces infâmes!
Enchanté du fiasco du citoyen Méry! encore un habile, celui-là, un mahn, un homme d'esprit, un gaillard gui ne se fiche pas mal de ça; quand on fait de sa plume un alamhic à ordures pour gagner de l'argent et qu'on ne gagne pas même d'argent, on n'est qu'un idiot doublé d'un misérable.
Je ne pardonne point aux hommes d'action de ne pas réussir puisque le succès est la seule mesure de leur mérita. Napoléon a été trompé & Waterloo. Sophisme, mon vieux, Je ne suis pas du métier, je n'y connais goutte, il fallait vaincre; or j'admire le vainqueur quel qu'il soit.
Le père Hugo avait perdu l'adresse de Londres, c'est pour cela qu'il a été longtemps à me répondre, dit-il, sa lettre était impudemment de Jersey, par bonheur il n'est arrivé aucun mal. Je suis curieux du volume,
mais comment l'aurai-je? J'essayerai de lui répondre une ionne lettre, tant pis si le fond le choque, la forme sera convenable. Je ne peux pas mentir pour lui être agréable et je ne lui cacherai pas que je me isouhaite ses illusions, mais ne les partage point; je dis illusions et non convictions; non, b. n. de D... non, je ne peux: admirer le peuple et j'ai pour lui fort peu d'entrailles parce qu'il en est, lui, totalement dépourvu, lly a un cœur (/ans /'Auinan/t^.Un'yenapoint dans le peuple, carie peuple comme la patrie est une chose morte. Où bat-il donc maintenant, le ocenr de toutes les forces nobles de l'être humain ? \ Constantinople, dans la poitrine d'un derviche chevelu qui hurle contre les Moscovites. C'est là que s'estréfugiée & cette heure la seule protestation morale qui soit encore.
Pauvre flamme de la liberté et de l'enthousiasme, tu brûles là- bas entre des œufs d'autruche et sous les coupoles de porcelaine, dans une lampe musulmane aufond d'une mosquée. Ah! ces bons Turcs, œs vieux de Baratoum ! comme je les aime, quels souhaits je fais pour eux! j'y pense sans cesse, que nepuis-je reprendre mon tarbouch, et courir partout Stamboul en criant Allah! Allahl Emsik el baroud (au nom de Dieu ! au nom de Dieu prenez vos armes), je sens à ces pensées comme une brise du désert qui m'arrivarait sur la figure. S'il se soulevait, tout l'Orient! si les Bédouins du Hauran allaient venir et toute la Perse! et l'Arabie l'inconnue, il ne faut qu'un homme, non, un prophète 1 un homme idée, Abd-el-Kader qu'on lâcherait, mais il a fait son temps.
Il parait que l'on redoute pour cet hiver une misère soignée, est-il possible! des gens si forts, après avoir tant soigné les inlérêis matérieh et après avoir tant
donné d'ouvrage! taDt fait travailler le peuple, il se trouve que le peuple n'a pas un sou, charmant ! as-tu vu dans. la Presse la joie de Blanqiii à propos de l'entrée de la viande étrangère. Il était malade, mais il n'a pas pu retenir son émotion à. celte nouvelle; il s'est tellement senti déborder d'enthousiasme qu'il a pris la plume pour communi(pier au public son bonheur et au Hsque même de compromettre sa sanlé! Sainte Thérèse n'était pas plus contente d'avoir vu le Christ que ce gars-là n'est content de- voir venir les bœufs d'Amérique en France I Aristophane et Molière^ quels galopins vous fûtes!
G'esl'parce que je suis au bout de mon papier et qu'il est ujie heure et demie passée que je te quitte, car je suis fort en train de causer.
Adieu donc, toutes sortes de tendresses. ,
A la mAnie.
Croisset, vendredi, minuit.
As-tu encore ta dent? fais-toi donc enlever cela, tout de suite.. Rien n'est pis au monde que la douleur physique et c'est bien plus d'elle que de la moEt, que je suis homme, comme dit Montagne,. << àmQ. mettre sous la peau d'un veau pour l'éviter, ». Elle a cela de mauvais, la douleur, qu'elle nous fait trop sentir la vie; elle nous donne à nous-môme comme la preuve d'une malédiction qui pèse sur nous, elle ktimili^et cela est triste pour des gens qui ne se soutiennent que par l'orgueil.
Certaines natures ne soufl'rent pas, les gens sans
nerfs sont-ils heureux? mais de combien de choses ne
sont-ilspasprivés?A mesure qu'on s'élève dansl'échelle
des êtres, la faculté nerveuse augmente, c'est-à-dire
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la faculté de souffrir; souffrir et penser seraient-ils donc même chose? Le génie après tout n'est peutêtre qu'un raffinement de la douleur, c'est-à-dire une méditation de l'objectif à travers notre àme î la tristesse de Molière venait de tonte la bêtise humaine qu'il sentait comprise en lui, il souffrait des Diafoiru9 et des Tartuffes qui lui entraient par les yeux dans la cervelle. Est-ce que l'Ame d'un Véronèse, je suppose, ne s'imbibait pas de couleurs comme un morceau d'étoffe plongé dans la cuve bouillante d'un teinturier? tout lui apparaissait avec des grossissements de ton qui devaient lui tirer l'œil. Michel-Ange disait que les marbres frémissaient à son approche; ce qu'il y a de sûr c'est qu'il frémissait, lui, à l'approche des marbres. Les montagnes pour cet homme avaient donc une &me, elles étaient de nature correspondante, c'était comme la sympathie de deux éléments analogues ; mais cela devait étabUr, je ne sais où ni comment, des espèces de traînées volcaniques d'un ordre inconcevable, à faire péter la pauvre boutique humaine.
Me voilà à peu près au miUeu de mes comice»
(j'ai fait quinze pages ce mois, mais non finies), estce bon ou mauvais je n'en sais rien; quelle difflculté que le dialogue quand on veut surtout qu'il ait du caractère ; peindre par le dialogue et qu'il n'en soit pas moins vif, précis et toujours distingué en restant môme banal, cela est monstrueux et je ne sache personne qui l'ait fait dans un livre. Il faut écrire les dialogues dans le style de la comédie et les narrations avec le style de l'épopée.
Ce soir j'ai encore recommencé sur un nouveau plan ma maudite page des lampions que j'ai déjà écrite quatre Cols, il y a de quoi se casser la tête con-
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CORRESPONDANCE DE G- FLAUBEKT. 331
tre le mur ! il s'agit (en une page) de peindre les gradations d'enthousiasme d'une multitude à propos d'un iionliomme qui sur la façade d'une mairie place successivement plusieurs lampions; il faut qu'on voie la foule gueuler d'étonnement et de joie et cela sans charge ni réflexions de l'auteur. Tu t'étonnes quelquefois de mes lettres, me dis-tu; tu trouves qu'elles sont bien écrites, belle malice; là, j'écris ce que je pense, mais penser pour d'autres et les faire parler comme ils eussent pensé, quelle différence! Dans ce moment-ci par exemple je viens de montrer dans un dialogue un paiticulier qui doit être k la fois bon enfant, commun, un peu canaille et prétentieux! et à travers tout cela il faut qu'on voie qu'Upousse sapointe. Au reste toutes les difficultés que l'on éprouve en écrivant viennent du mangue d'ordre. C'est une conviction que j'ai maintenant, si vous vous acharnez à une tournure ou à une expression qui n'arrive pas c'est que vous n'avez pas l'idée. L'image OU le sentiment bien net dans la tête amène le mot sur le papier, l'un coule del'autre. * Ce que l'on conçoitbien, etc. » Je le relis ce vieux père Boileau ou plutôt je l'ai relu en entier (je suis à présent à ses œuvres en prose), c'était lin maître homme et un grand écrivain surtout, bien plus qu'un poète, mais comme on l'a rendu bêtel quels piètres explicateurs il a eus 1 La race des professeurs de collèges, pédants d'encre p&le, a vécu sur lui et l'a aminci, déchiqueté comme une nuée de hannetons fait à un arbre; il n'était déjà pas si touffu ! n'importe, il était solide déracine et bien planté, droit, campé.
La critique littéraire me semble une chose toute neuve à faire ; ceux qui s'en sont mêlés n'étaient pas du métier, ils pouvaient peu^êt^e connaître l'anato-
00;ilc
mie d'une phrase, mais ils n'entendaient goutte à la
physiologie du style.
Et la Servante? pourquoi ai-je peur que ce ne soit trop long? Au reste il vaut mieux ôtre trop long que trop court, mais le défont général des poètes est lalongueur comme le défaut des prosateurs est le commun, ce qui fait que le» premiers sont ennuyeux et les seconds dégoûtants. Lamartine, Eugène Sue... I^ vers par lui-même est si commodeà déguiser l'absence d'idéesl Analyse une belle tirade de vers et une autre de prose, tu verras laquelle est la plus pleine. La prose, art imtoatériel, a besoin d'être bourrée de choses sans qu'on les aperçoive, mais en vers les moindres pa,- ' raissent; ainsi la compar^on la plus inaperçue dans une phrase de prose peut fournir tout un sonnet; il y a beaucoup de troisièmes et de quatrièmes plans en prose ; doit-il y en avoir en poésie?
J'ai duis ce moment une forte rage de JuvénaL Quel style ! quel style ! et quel langage que le latin ! Je commence aussi & entendre Sophocle un peu, ce qui me flatte. Qu&nt h Juvénal, ça va assez rondement sauf un conlre-sens par ci par là et dont je m'aperçois vite. Je voudrais bien savoir et avec moult détails pourquoi Saulcy a refusé l'article de I^çconte; quels sont les motifs qu'on lui a allégués? cela peut nous être curieux à connaître, tâche d'avoir le Ibi mot de l'histoire. ,. -
Tâche de te mieux porter et de travailler h. Paris comme tu travaillais à la campagne ; tu as pourtant tout ton temps à toi. Je plains bien ce pauvre Leconte de sa leçon. Pour avoir fait ce métier comine Bouilhet l'a fait pendant quatre ans à huit et dix heures par jour (et il avait de plus que Leconte les maîtres de' pensions sur le dos), je crois qu'il fallait
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■être né avec une constitution enragée de force, un tempérament cérébral titanique. Il aura bien mérité la gloire aussi celui-là I mais on ne va au ciel que par le martyre, oh y monte avec une couronne d'épines, le «œor percé, les mains en sang et la figiire radieuse. Adieu, mille baisers sur la tienne.
A la même.
Croisset, vendredi, mmu:t.
Je ne t*en écrirai pas long, ce soir, bonne chère amie, tant je suis mal à mon aise, j'ai plus besoin de me coucher que d'écrire encore. J'ai eu tonte la soirée des maux d'estomac et M ventre à m'évanouir si j'en étais capable; je crois que c'est nne indigestion. J'ai aussi fort mal & la tête, je suis brisé. Voilà trop de nuits que je me couche tard! Depuis que nous sommes revenus de Trouville, je me suis rarement mis au iil avant 3 heures; c'est une bêtise oùjem'épuise.maisje voudrais tant avoir fini ceromani Ahl quels découragements quelquefois, quel roclier de Sisyphe à rouler que le style et la prose surtout ! ça n'est j'amaii fini. Cette semaine pourtant et surtout ce soir (malgré mes douleurs physiques) j'ai fait un grand pas. J'ai arrêté le plan du milieu de mes comices (c'est du dialogue à deux, coupé par un discours, des mots de la foule et du paysage) ; mais quand les aurai-je faits? Comme cela m'ennuie, que je voudrais en tire débarrassé pour t'aller voir I j'en ai tant besoin et je te désire beaucoup.
Je ne t'avais pas dit ces vacances, chère amie (cela n'aurait pas eu de sens), mais cet hiver, ma mère devant aller à Paris, je te réitère la promesse de mon
engaf^ement, jt ferai tout mon possible pour que vooa vous voyiez, pour que vous voua connaissiez. Après cela, vous vous arrangerez comme voua l'entendrez. Je me casse la tête h. comprendre l'importance qne tu y mets, mais enfin c'est eonvenu, n'en parlons plus. Comme Leconte a eu raison de montrer les dents à Planche! Ces canaUlea-làl c'est toujours la raéioe cbose.
Oignei Tjlain, il voue poiodra ; Polgnei TilaiD, il tous oindra*
Avance-t-il dans son poème celtique, ce bon Leconte?
Vous allez Être là-bas cet hiver un trio sapeilte. Hoi, ma solitude commence et ma vie va se dessiller comme je la passerai^ peut-être pendant trente ou quarante ans encore. J'aurai beau avoir nn logement à Paris, je n'y vivrai jamais (pie queli^ues mois de l'année, mon plus grand temps se passera ici;... enfin Dieu est grand!... Oui, je vieillis et cela me vieillit beaucoup ce départ de Bouilhet, quoique je ne le retienne guère, quoique je le pousse à partir.
Comme mes cheveux tombent! Un peiruquier qui me les coupait lundi dernier en a été effrayé, comme le capitaine de la laideur de Villemain. Ce qui m'attriste, c'est que je deviens triste et bêtement, d'une façon sombre et rentrée; Oh 1 la Bovary, quelle meule usante c'est pour moi !
L'ami Maxime a conuneucé à publier son Voyage en Egypte, Le Nil pour faire pendant au Rhin; c'est curieux de nullité; je ne parle pas du style, qui est archiplat et cent fois pire encore que dans le Livre posthume; mais comme fond, il n'y a rien! les détails qu'il a le mieux vus et les plus caractéristiques dans la nature il les a oubliés. Toi qui as lu mes notes, tu seras
frappée de cela. Quelle dégringolade rapide! Je to recommande surtout son passage des pyramides où brille, par parenthèse, un éloge de M. de Persigny.
As-tu répondu au Crocodileï vas-tu lui répondre? faut-il que je lui écrive?
Adieu; k toi.
A la mèins,
CroJsset, mercredi, minuit.
' J'ai la tête en feu comme il me souvient de l'avoir eue après de longs jours passés à cheval; c'est que j'ai aujourd'hui rudement chevauché ma plume. J'écris depuis midi et demi sans désemparer (sauf de temps à autre pendant cinq minutes pour fumer une pipe, et une heure tantôt pour dhier). Mes comices m'embêtaient tellement que^j'ai lâché là, jusqu'à ce qu'ils soient finis, Grec et Latin; je ne fais plus que ça & partir d'aujourd'hui; ça dure tropl il y a de quoi en crever, et puis-je veux l'aller voir,
Bouilhet prétend que ce sera la. plus belle scène du livre. Ce dont jç suis sur, c'est qu'elle sera neuve et que l'intention en est bonne. Si jamais lès effets d'une' symphonie ont été reportés dans un livre, ce sera là. Jl (aut que ça kurlepar l'ensemble, qu'on entende à la fois des beuglements de taureaux, des soupirs d'amour et des phrases d'administrateurs; il y a du soleil surtout cela et des coups de vent qui font remuer les grands bonnets. Mais les passages les plus difficiles de Saint Antoine étaient jeux d'enfant en comparaison. J'arrive au dramatique rien que par l'entrelacement du dialogue et les oppositions du caractère. Je suis maintenant en plein. Avant huit jours j'aurai passé le nœud d'où tout dépend. Ma cervelle me semble petite pour em-
00;ilc
brasser d'un seul coup (fceil cette aituation complexe. J'écris dix pages k la fois, sautant d'uae ptirase h l'autre.
Je suis ju^sgoe sûr que Gautier ne t'a pas vue dans la rae lorsqu'il ne t'a pas saluée ; il estfortoiyope côimue moi, & qui pareilles choses sont contumières. C'eût été une insolence gratuite, qui n'est pas du reste dans ses allures, c'est ,un gros bonhomme fort pacifique et très p Quant à épouser les anîmosités
de l'ami, j'en doute fort, à la manière dont il m'en a parlé le premier. La dédicace, malgré ton opinion, ne prouve rien du tout, pose et lepoae. Le pauvre garçon 9e raccroche h tout, accole son nom à tout, quelle descente que ce Nil! Si quelque chose pouvait me rafl'ermir dans mes théories Uttéraires ce serait bien lui. Plus le temps s'éloigne où Du Camp suivait mes avis et plus il dégringole, car il y a de Galaor au Nil une décadence effrayante, et en passant par le lÀvrt posthume, qui est leur intermédiaire, le voilà maintenant au plus bas et de la force du jeune Oelessert, ça ne vaut pas mieux. La proposition de Jacotot m'a étrangement révolté, et tu as eu bien raison. Toi aller faire des pplitessesà un galopin pareil ! oh ! non, non,
Quelle étrange créature tu fais, chère amie, pour m'envoyer encore des diatribes, comme dirait mon pharmacien. Tu me demandes une chose, ja te dis oui, je te la repromets, et tu grondes encorel Eh bien, puisque tu ne me caches rien [ce dont je t'approuve), moi je ne te cache pas que cette idée me paraitun tic chez toi : tu veux établir entre des affections de nature différente une liaison dont je ne vois pas le sens et encore moins l'utilité. Je ne comprends pas du tout comment les poUtesses que tu me fais à Paris enga-
genl ma mère en rien. Ainsi j'ai été pendant trois ans chez Schlesinger où elle n'a jamais mis les pieds. De même que voilà huit ans que Bouilhet vient coucher, ■ dîner et déjeuner tous les dimanches ici sans que nous ayons eu une fois révélation de sa mère, qui vient à Rouen S peu près tous les mois ; et je t'assure bien que la mienne n'en est nullement choquée. Enfin, il sera fait selon ton désir. Je te promets, je te le jure, que je lui exposerai tes raisons et que je la prierai de faire que vous vous voj'iez. — Quant au reste, avec la meilleure volonté du monde je n'y peusrien ; peut-être vou-s convie ndrez-vouB beaucoup, peut-être vous déplairezvous éaonnément. La bonne femme est peu liante, et elle a cessé de. voir, non seulement toutes ses anciennes connaissances, mais ses amies mêmes. Je ne lui en connais plus qu'une, et celle-là n'habite pas le pays.
Je viens de finir la correspondance de Boileau, il était moins étroit dans l'intimité qu'en Apollon. J'ai vu là bien des confidences qui corrigent ses jugements. Téiémaque est assez durement jugé, etc., et il avoue que Malherbe n'était pas un poète. Mais n'as-tu pas remarqué combien ça a peu de valeur les correspondances des bonshommes de cette époque-là? on était terre à terre en somme. Le lyrisme en France est une faculté toute nouvelle; je crois que l'éducation des " jésuites a fait un mal considérable aux lettres. Ils ont enlevé de l'art la nature. Depuis la fin du XVI" siècle jusqu'à Hugo, tous les hvres, quelque beaux qu'ils soient, sentent la poussière du collège. Je m'en vais relire ainsi tout mon ffançuis et préparer de longue main mon histoire du sentiment poétique en France. Il faut faire de la critique comme on fait de l'histoire naturelle, avec absence d'idée moi-ale, il ne II. 23
s'agit pas de déclamer sur telle ou telle forme, mais I)ieD d'exposer en quoi elle consiste, comment elle se rattache à une autre et par quoi elle vit (l'esthétique attend son GeofTroy Saint-Hilaire, ce grand hommei]m a montré la lé^timité des monstres) . Quand ou aura pendant quelque temps traité l'àme humaine avec l'impartialité que l'on met dans les sciences physiques à étudier la matière, on aura fait un pas immense; c'est le seul moyen à l'humanité de se mettre un peu au-dessus d'elle-même. Elle se considérera alors franchement, purement dans le miroir de ses œuvres, elle sera comme Dieu, elle se jugera d'en haut. — Eh bien, je crois celafaisable;c'estpeut-être, comme pour les mathématiques, rien qu'une méthodeàtrouver. Elle sera applicable avant tout à l'art et à la religion, ces deux grandes manifestations de l'idée; que l'on commence ainsi je suppose : la première idée de Dieu étant donnée (la plus faible possible], le premier sentiment poétique naissant (le pins menu qu'il soit], trouver d'abord aa manifestation, et on la trouvera aisément chez l'enfant sauvage, etc.; voilà donc un premier point; là vous établissez déjà des rapports; puis, que l'on contiaue, et en tenant compte de tous les contingents relatifs, climat, langue, etc. ; donc de degré en degré on peut s'élever ainsi jusqu'à l'art de l'avenir, et h l'hypothèse du Beau, à la conception claire de sa réalité, à ce type idéal où tout notre effort doit tendre ; mais ce n'est pas moi qui me chargerai de la besogne, j'ai d'autres plunies à tailler. Adieiu
iiiPrt b, Gcjo^L'
A ta mime.
Croisset, 1 heure, nuit de Iiisdi.
J'ai fait ce matiii mes adieux à BouUhet; le voilà parti pour moi; il reviendra samedi, je le reverrai peut-être encore deux autres fois; mais c'est fini, les vieux dimanches sont rompus. Je vais être seul, maintenant, seul, géul. Je suis navré d'ennui et Immilié d'impuissance ; le fond de mes comices est à refaire, c'est-à-dire tout mon dialogue d'amour dont je ne suis qu'à la moitié; les idées me manquent, j'ai beau me creuser la tête, le cœur et les sens, il n'en jaillit rien. J'ai passé aujourd'hui toute la journée et jusqu'à maintenant à me vautrer à toutes les places de mon cabinet, sans pouvoir non seulement écrire une ligne, mais trouver une pensée, un mouvement! Vide, vide complet.
Ce hvre, au point où j'en suis, me torture tellement {et si je trouvais un mot plus fort, je l'emploierais) que j'en suis parfois malade physiquement. Voilà trois semaines que j'ai souvent des douleurs à défaOUr; d'autres fois ce sont des oppressions ou bien des envies de vomir à table. Je crois qu'aujourd'hui je me serais pendu avec déhces, si l'orgueil ne m'en empêchait; il est vrai que je suis tenté parfois de f..... tout là et la Bovary d'abord. Quelle sacrée mauvaise idée j'ai eue de prendre un sujet pareUl Ah! je les aurai connus les affres de l'art!
Je me donne encore quinze jours pour en Unir; au bout de ce temps-là si rien de bon n'est venu, je lâche le roman indéfiniment et jusqu'à ce que je ressente le besoin d'écrire. Je t'irais bien voir tout de suite, mais je suis tellement irrité, irritant, maussade, <iue
340 CÛHEIESPONDANCE DE G. FLAUBERT.
ce serait un triste cadeau h te faire que ma visite.
S. n. d. D. comme je rage!
Je veux toujours écrire au Crocodile; mais franchement je n'en ai ni l'énergie ni l'esprit.
Tu vas avoir un beau jeudi, toi; je vous envie. Quelle bosse de Servante et de Fosiilest
J'ai rein avant-hier eoir f/an d'Islande : c'est bien farce I mais il y a un grand souffle Ift-dedans et c'est curieux (d'inteution de Notre-Dame).
Adieu;je ne sais que te dire, sinon que je t'embrasse. Tâche de m'envoyer de l'inspiration, c'est une denrée dont j'ai grand besoin pour le quart d'heure. Pensez \ moi jeudi; ma pensée sera avec vous tonte la soirée. Quelle pluie!
Le temps n'est paa plus pur que te fond de mon cœur.
Encore adieu; mille baisers tendres; à toi.
& la mâme.
Croisset, dimattche, 5 heuree.
Bouilhet m'est revenu fort assombri ; il parait que vous n'avez pas été gais là-bas, ce qu'il m'a dit de toi me navre, pauvre chère amie. Qu'as-tu donc? allons," relève-toi, tu as fait une fort belle chose, k ce qu'il parait. De l'orgueil! de l'orgueil! et toujours, il n'y a que ça de bon. Tu me verras avec Bouilhet quand il va aller te rejoindre. Que ne puia-js y rester ! mais je sens, je suis sûr, que ce serait une insigne folie, et quand même cette conviction ne serait qu'une idée, comme on dit, ne sufRt-il pas que j'aie cette idée pour qu'elle m'empêche et me trouble?
Bouilhet est pénétré de ta Servante, il en trouve le
plan très émouvant, la conduite bonne et le vers continuellement ferme; il m'a dit de très belles choses de cette œuvre! la représentation, au spectacle, la servante servant Us actrices I etc., il paraît que tout cela est raide et a une haute tournnre. En somme Bouilhet a une grande opinion de ta Servante. Qu'il me tarde de la voirl Le plaisir que cette nouvelle m'a causé est contrarié par l'idée que tu soufTres. Qu'a donc ta santé depuis quelque temps ? Tu te ronges, tu t'agites ; ménage tes pauvres nerfs, soigne-toi mieux. Ce conseil bourgeois est plus facile h donner qu'à suivre; une chose cependant doit nous faire l'accepter ; remarque que plus tu as brisé en toi l'élément sensible, plus l'intellectuel a grandi, à mesure que U passion a tenu moins de place dans ta vie, l'art s'est développé. Compare dans ton souvenir ce que tu faisais il y a quelques années au milieu des orages et ce que tu as écrit depuis deux ans, et tu remercieras peut-être toutes ces larmes versées qui te paraissalent si stériles. Dans cinquante ou soixante pages f aurai fait un pas, et l'époque de mon séjour à Paris se rapprochera. Un peu de patience, pauvre Muse,encore quelques mois. Croyez-vous donc qu'il ne m'en coûterien et que je vais m'amuser tout seul?Ovide chez lesScythes n'était pas plus abandonnéque je vais l'être.
Comment se fait-U que j'aie fait tant de bonne besogne cette semaine? Bouilhet a été très contentde mes comices (je n'ai plus qu'un point qui m'embarrasse); il trouve maintenant que c'est ardent, que qa marche franchement. Je me suis raidi et fouetté jusqu'au sang pour que mon héroïne soupire d'amour; j'ai presque pleuré de rage. Enfin encore un défilé de passé ou à peu près.
Allons, à bientôt maintenant; prends courage, et si Z9.
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342 CORRESPONDANCE DE G. PUUBKRT.
la vie est mauvaise, si le soleil est pâle, est-ce que l'idéal n'est pas bon et l'art resplendlssaot? C'est là, c'est là qu'il faut aller, comme dit la Mignon de Gœthâ. Mille baisers; tout à toi.
CroiBaet, mardi soir, minuit.
Bouilhet ne m'a parlé que de toi toute ia journée de dimanche ou du moins presque toute la Journée. Il n'était pas gai ce pauvre ftarçonl eh bieu, il oubliait ses chagrins pour ne penser qu'aux tiens. Dans quel diable d'état vous étes-vous donc mis î Voilà de jolies dispositions à vous voir souvent ! Ah ! aime-le ce pauvre Bouilhet, car il t'aime d'une façon touchante et qui m'a touché, navré. J'ai passé un dimanche rude, et hier aussi, 11 faut même que je sois bien attaché à ce gredin-là, pour ne pas lui garder rancune (au fond du cœur) de tout ce qu'il m'a prêché; cela m'a au contraire émerveillé. Il m'a ouvert à lui des horizons de sentiment qu'à coup sûr je ne lui connaissais pas : est-ce lui qui change ou moi? Il me semble pourtant que j'ai encore du feu au cœur. L'analyse que je fais continuellement sur moi me rend peut-être injuste à mon égard.
Et puis on ne pardonne pas assez à mes nerfs. Cela m'a ravagé la sensibilité pour le reste de mes jours. Elle s'émousse à tout bout de champ, s'use sur les moindres niaiseries, et pour ne pas crever, je la roule aussi sur elle-même et me contracte en boule comme le héiisson qui montre toutes ses pointes. Je te fais souffrir, pauvre chère amie; mais penses-tu que ce soit par parti pris, par plaisir, et que je ne soufra
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pas de savoir que je te rais souffrir? Ce ne sont pas des larmes qui me vienuent à cette idée, mais des cris de rage plutût! de rage contre moi-même, contre mon travail, contre ma lenteur, contre la destinée qui veut que ce^ soit. Destinée, c'est un grand mot; non, contre l'arrangement des choses et si je les dirige maintenant, je sens que tout croule; si je savais que le chagrin te submerge&t (et fn en as beaucoup depuis quelque temps, je le devine au ton de tes lettres; l'encre porte une odeur pour qui a du nez, il y a tant de pensées entre une ligne et l'antre ! et ce que l'on sent le mieux reste flottant sur le blanc du papier); si j'apprenais enân, ou que tu me dises que ta n'y tiens plus de tristesse, je quitterais tout, et j'irais m'installer à Paris, comme si la Bovary était finie, et sans plus penser h la Bovary que si elle n'existait pas. Je la reprendrais plus tard, car de déménager ma pensée avec ma personne c'est une tâche au-dessus de mes forces. Comme elle n'est jamais avec moi-même et nullement à ma disposition , que je ne fais pas du tout ce que je veux, mais ce qu'elle veut, un pli de rideau mis de travers, une mouche qui vole, le bruit d'une charrette, bonsoir, la voilà partie ! J'ai peu la faculté de Napoléon l". Je ne travaillerais pas au bruit du canon, celui de mon bois qui péte sufût à me donner quelquefois des soubresauts d'effroi. Je sais bien que tout cela est d'un enfant g&té et d'un piètre homme, en somme; mms enfin quand les poires sont gâtées on ne les rend pas vertes. jeunesse! jeunesse! que je te regrette! Mais t'ai-je jamais connue? Je me suis élevé tout seul, un peu par la méthode Baucher, parle système de Véquitation h. l'écurie et de la pile en place, cela m'a peut-être cassé les reins de bonne heure? Ce n'est pas moi qui dis tout cela, ce sont les autres,
Vous êtes heureux, vous autres, les poètes, vona avez un déversoir dans vos vers. Quand quelque chose vous gêne, vous crachez un sonnet et ça soalage le coeur; maïs nous autres pauvres diables de prosateurs, à qui toute personnalité est interdite (et k moi surtout), songe donc à toutes les amertumes qui nous retombent sur T&me, à toutes les glaires morales qui nous prennent à là gorge!
Il y a quelque chose de faux dans ma personne et dans ma vocation. Je suisné lyrique, et je n'écris pas de vers. Je voudrais combler ceux que j'aime etje les fais pleurer. Voilà un homme, ce BouUhet. Quelle nature complète! Si j'étais capable d'être jaloux de quelqu'un, je le serais de lui; avec la vie abrutissante qu'il a menée et les bouillons qu'il a bus, je serais certainement un imbécile maintenant ou bien au bagne, on pendu par mes propres mains. Les souffrances 4a dehors l'ont rendu meilleur, cela est le fait des beia de haute futaie, ils grandissent dans le vent et poussent à travers le silex et le granit, tandis que les espaliers, avec tout leur fumier et leurs paillassons, crèvent alignés sur un mur et en plein soleil. Enfin aime-le bien, voilà tout ce queje. peux t'en dire et ne doute jamais de lui.
Sais-tu de quoi j'ai causé hier toute la soirée avec ma mère? de toi. Je lui ai dit beaucoup de choses qu'elle ne savait pas ou du moins qu'elle devinait à demi ; elle t'apprécie, et je suis sûr que cet hiver elle te verra avec plaisir. Cette question est donc vidée.
La Bovary remarche. Bouilhet a été content dimanche, mais il était dans un tel état d'esprit, et si disposé au tendre (pas à mon endroit cependant) qu'il l'a peut-être jugée trop bien. J'attends une secbnde lecture