‹ CorrespondanceChapitre 16 sur 19 · I ..CtHI'^lc · texte numérisé non relu

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CORRESPONDANCE DE G. FLAUBERT. 3iS

pour être convaincu lîue je suis dans le bon chemin. Je ne dois pas en être loin cependant, les comices me demanderont bien encore sis belles semaines (un bon mois après mon retour de Paris); mais je n'ai plus guère que des difflcultés d'exécution, puis il. faudra récrire le tout, car c'est un peu lâché comme fetyle. Plusieurs passages auront besoin d'être écrits, et d'autres désécrits; ainsi J'aurai été depuis le mois de juillet jusqu'à la fin de novembre à écrire une scène! et si elle m'amusait encore I mais ce livre, quelque bien réussi qu'il puisse fitre, Be me plaira jamais; maintenant que je le comprends bien dans, son ensemble, il me dégoûte. Tant pis, c'aura été unebonne école. J'aurai appris à faire du portrait. J'en écrirai d'autres! Le pMsir de la critique a bien aussi son charme, et si un défaut que l'on découvre dans son œuvTe vous fait concevoir une beauté supérieure, cette conception seule n'est-elle pas en soimême une volupté, presque une promesse?

Âdleu, à bientôt.

CroisBet, vendredi soir, miDuit et demi.

J'ai passé une triste semaine, non pour le travail, mais par rapport à toi, à cause de toi, de ton idée. Je te dirai plus bas les réflexions personnelles qui en sont' sorties. Tu crois que Je ne t'aime pas, pauvre chère amie, et tu te dis que tu es dans ma vie une affection secondaire. Je n'ai pourlant guère d'affection humaine au-dessus de celle-là, et quant à des affections de femme, je te Jure bien que tu es la première, la seule, et j'affirme plus : Je n'en ai pas eu de

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346 CORIIESPONDANCE DE G. FLàliBERT.

pareille, ni de si longue, et de ai doace, et de si pro fonde surtout. Quant à cette question de mon installation immédiate à Paris, il faut la remettre ou plntât la résoudre tout de suite : cela m'est impoitible maitilenant (et je ne compte pas l'argent que je n'ai pas et qu'il faut avoir). Jemeconnais bien, ce serait un hiver de perdu et peut-ôtre tout le livre. Bouilhet en parle à son aise, lui qui heureusement a l'habitude d'écrire partout, qui depuis doiue ans travaille continueUement dérangé, mais moi c'est toute une vie nouvelle à prendre. Je suis comme une jatte de lait, pour que la crème se forme, il faut la laisser immobile. Cependant je te le répète : si tu veux que je vienne, maintenant, tout de suite, pendant un mois, deux mois, quatre mois, coûte que coûte, j'irai; tant pis! Sinon, voici mes pl^ns et ce que je ferai : d'ici à la fin de la Bovary je t'irai voir plus souvent, huit jours tous les deux mois sans manquer d'une semaine, sauf cette fois où tu ne me reverras qu'à la fin de janvier; ainsi nous nous verrons ensuite au mois d'avril, de juin, de septembre, et dans un an je serai bien près de la fin. J'ai causé de tout cela avec ma mère ; ne l'accuse pas (même en ton cœur), car elle est plutôt de (on bord. J'ai pris avec elle mes arrangements d'argent et eUe va faire cette année ses dispoËÎtioos pour mes meubles, mon hnge, etc. J'ai déjà avisé un domestique que j'emmènerai à Paris; tu vois donc que c'est une résolution inéb>-anlable, et à moins que je ne sois crevé d'ici à trois cents pages environ, tu me verras installé dans la capitale. Je ne déménagerai rien de mon cabinet parce que ce sera toujours U que j'écrirai le mieux, et qu'en définitive je passerai le plus de temps, à cause de ma mère qui se fait vieille; mais rassuretoi, je serai piété là-has et bien.

Sais-tu oti m'a mené la mélancolie de tout cela et quelle envie elle m'a donnée? celle de f.,... là à tout jamais la littérature, de ne plus rien faire du tout et d'aller vivre avec toi- Je me disms : l'art vaut-U tant de tracas, d'ennui pour moi, de larmes pour elleî A qooibontantderefoulements douloureux pour aboutir ea définitive au médiocre? car je t'avouerai que je ne suis pas gai, j'ai de tristes doutes par moments et sur l'homme et sur. l'oeuvre, sur celle-ci comme sur les autres. J'ai relu Novembre, mercredi, par curiosité. J'étais bien le môme particulier il y a onze ans qu'aujourd'hui (à peu de chose près du moins, ainsi j'en

excepte une grande considération poor les p .,

que je n'ai plus que théorique et qui jadis était pratique); cela m'a paru tout nouveau, tant je l'avais oublié, mais ce n'est pas bon, il y a des monstruosités de mauvais goût, et eu somme l'ensemble n'est pas satisfaisant. Je ne vois aucun moyen de le récrire, U faudrait tout refaire, par ci par là une bonne phrase, une bonne comparaison, mais pas de tissu de style. Conclusion : Novembre suivra le chemin de l'Ëducalion sentimentale, et restera avec elle dans mon carton indéfiniment. Ahl quel nez fin j'ai eu dans ma jeunesse de ne pas le publierl comme j'en rougirais maintenantl

Je suis en train d'écrire une lettre monumentale au Crocodile, Dépéche-toi de m'envoyer la tienne, car voilà plusieurs jours que ma mère a écrit la sienne à M' Parmer et me persécute pour que je lui donne la mienne afin de la faire partir.

Je relis du Montaigne; c'est singulier comme je suis , plein de ce bonhomme-là ! est-ce une coïncidence ou bien est-ce parce que je m'en suis bourré toute une année il dix-huit ans où je ne lisais que lut, mais

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je suis ébahi souvent de trouver l'analyse très déliée de mes moindres sentiments! Nous avons mêmes goats, mêmes opinions, même manière de vivre, mêmes manies. Il y a des gens que j'admire plus que lui, mais il n'y en a pas que j'évoquerais plos volontiers et avec qui je causerais mieux.

A toi.

A la méin«.

Croiseet, dimanche, 10 bearu.

Quelle gentille et bonne lettre j'ai reçue de toi, ce matin, pauvre chËre Muse! Quoique tu m'y dises de ■ te répondre longuement, je ne le ferai pas, parqe que Bouilhet est là; je profite même de ce moment oii il eqt & faire ses adieux à ma mère pour t'envoyer ce mot. C'est son dernier dimanche, j'ai le cœur tout gros de tristesse. Quelle pitoyable chose que nous! Nous avons relu cet après-midi du Melœnis ; nous venons de parler de Du Camp, de Paris, de la politique, etc. Mille douceurs et mille amertumes me reviennent ensemble, et là maintenant, seul en face avec ta pensée, l'idée du chagrin continuel que je te Câuâe se mêle à ces autres faiblesses. C'est comme si mon âme a\-ait envie de vomir ses anciennes digestions. L'idée de tes mémoires écrits plus tard dans nos solitudes à nous deux m'a attendri. Moi aussi j'ai eu souvent ce projet vague. Mais il faut réserver cela pour la vieillesse, quand l'imagination est tarie. Rappelonsnous toujours que l' impersonnalité est le signe de la force; absorbons l'objectif et qu'il circule en nous, qu'il se reproduise au dehors sans qpi'on puisse rien comprendre à cette chimie merveilleuse. Notre cœur- ne doit être bon qu'à senUr celui des

GORRESPOÏIDANGE DS 0: FLAUBERT. 34»

autres. Soyons des miroirs grossissants de la vérité externe. ,-.->.

Non, n'invite pas de Liale pour, jeudi; le vendredi si tu veux; soyons seuls le premier jour. Quoique cela va encore t'indigner, je continuerai à descendre rue du Helder. Bouiihet a été assez mal & l'hâtel du Bon Lafontaine; j'ai d'ailleurs assez vécu dans ce quartier î et puis, au lieu de m'éparg;ner des courses, cela m'en causerait plus; j'expédierai comme de coutume les miennes le matin, puis je viendrai chez toi pour tout le reste du jour (sauf un ou deux peut-être où je n'y dînerai pas); je t'assure enfin que cela me dérangerait beaucoup de descendre si loin du centre (expression provinciale). Bouiihet a été content de mes comices, refaits, raccourcis et déûnitivement arrêtés. Moi ça me parait un peu sanglé, un peu trop cassé et rude, je n'ai plus que cinq à sept pages pour que toute cette scène soit finie. Quand je t'ai quittée û dernière fois je croyais être bien avancé à notre prochaine entrevue! Quel mécompte! j'ai écrit seulement vingt pages en deux mois, mais elles en représentent bien cent!

Je te promets bien qu'à l'avenir, c'est-à-dire cette année, je ne serai janms si longtemps sans venir.

A Ift même.

Crois»et, Duit de mardi-

Sais-tu que ta m'éblouis par ta facilité 1 En dix jours tu vas avoir écrit six contes! Je n'y comprend» rien (bons ou mauvais, je les admire). Moi, je suis comme les vieux aqueducs : il y a tant de détritus aux bords de ma pensée qu'elle circule lentement et ne n. 30

3S0 CORaESP0NDA.NCE DE Q. FLA.U6ERT.

tombe que goutte h goutte du bout de ma plume. Quand tu vas être débarrassée de cette besogne, reprendB vite ta Servante! soigne la fin, il faut que la folie de Mariette soit hideuse. La hideur daos les sujets bourgeois doit remplacer le. tragique qui leur est incompatible. Quant aux corrections, avant d'en ' faire une seule, remédite l'ensemble et tÂche surtont d'améliorer, non par des coupures, mais par une création nouvelle. Toute correction doit être faite avec sens; il faut bien ruminer son objectif avant de songer h la forme, car elle n'arrive bonne que si l'illusion du sujet nous obsède. Serre tout ce qui est de Mariette et ne crains pas de développer (en action, bien entendu) tout ce qui est de la servante. Si ta généralité est puissante, elle emportera, ou du moins palliera beaucoup la particularité de l'anecdote. Pense le plus possible à toutes les servantes.

Et maintenant causons de nous. Tu es triste, et moi aussi. Depuis mardi matin jusqu'à jeudi soir, c'était k en crever. J'ai senti (comme ce jour dans la baie de Naples où j'allais me noyer, et où ma peur me faisant peur cessa de suite) que mon sentiment me submergeait. J'avais une fureur sans cause; mais j'ai lâché dessus des robinets d'eau glacée, et me revoilà debout. L'absence de Bouilhet m'est dure ; joins-y les idées que je me fais de ta solitude, de ton chagrin, le monologue que je me tiens au coin de mon feu et où je me dis: « Elle m'accuse, ellepleurel» et lès phrases à faire, le mot qu'on cherche!... Quelle saleté que la vie ! quel maigre potage couvert de cheveux I

Ne nous plaignons pas; nous sommes des privilégiés 1 Nous ayons dans la cervelle des éclairages au gaz I et il y a tant de gens qui grelottent dans une mansarde sans chandelle I

COBRËSPONDANCE DE G. FLAUBERT. 3S»

"Tu pleures quand tu es seule, pauvre amie! Non, ne pleure pas, évoque .la compagnie des œuvres à faire; appeUe des figures éternelles. Au-dessus de la vie, au-dessns du bonheur, il y a quelque chose de bleu, dlncaiidescent au grand ciel immuable et subtil dont les rayonnements qui nous arrivent suffisent à animer des mondes. La splendeur du génie n'est que le reflet pâle du verbe caché", mais si ces manifestations noua sont à nous autres impossibles h cause de la faiblesse de nos natures, l'amour, l'amour, l'aspiration nous y renvoie, elle nous pousse vers lui, nous y confond, nous y mêle. On peut y vivre; des peuples entiers n'en sont pas sortis, et il y a des siècles qui ont ainsi passé dans l'humanité comme des comètes dans l'espace tout échevelés et sublimes. T<i te plains de ce que nous ne sommes pas dans les conditions ordinaires, mais c'est là le mal de vouloir s'i^tendre sur la vie, comme faisait Elisée sur le cadavre du petit enfant; on a beau se ratatiner, on est trop grand, et la putréfaction ne palpite pas sous nous. L'immense désir ne, soulève même pas la patte d'une mouche et nos meilleures voluptés nous font pleurer comme nos pires deuUs. Si j'éCais cet égoïste dont on parle, je tiendrais d'autres discours. Avec quel soin, au contraire, dans l'intérêt de ma vanité ou de mes plaisirs, ne déclamerais-je pas sur les doux trésors de ce bas monde! Leshommes, en effet, veulent toujom-s se faire aimer, même quand ils n'aiment point, et moi, si j'ai souhaité quelquefois que tu m'aimasses moins, c'était dans les moments où je t'aimais le plus, quand je te voyais souffrir à cause de moi. Dans ces moments-là j'aurais voulu être crevé. Tu n'as qu'à demander à Bouilhet si lundi soir, alors que tu me jugeais si irrité contre toi, demande-lui, dis-je, si

ce n'était pas plutôt contre tuoi-mëine que toute cett«

irritation se tournait.

Comment se fait-il que depuis huit jours j'aie bien travaillé, quand il me semble que je ne pense pas du tout à mon travail? J'ai écrit cinq pages. .T'aurai dé- ' finitivement Uni les comices à la On de la semaine prochaine. Si tout continuait ènnarcher comme cela, j'aurais fini cet été; mais sans doute que je m'abuse; pourtant û me semble que c'est bob. Peut-être estce l'envie que j'ai d'avoir fini et de :nous rejoindre enfin d'une manière plus continoa, qui me chauffe «n dessous sans que je m'en doute.

A. Ift même.

Groiitet, nuit de marcredi, i henn.

Voilà sept jours que je vis d'une drôle de manière et charmante. C'est d'une régularité si continue qu'il m'est impossible de m'en rien rappeler, si ce n'est l'impression. Je me couche fort tard et me lève de même. Lejour tombe debonne heure, j'existe^ la /ueur des /lambeaux ou plutôt de ma lampe. Je n'entends ni un pas, ai une voix humaine, je ne sais ce que font les domestiques, ils me servent comme des ombres ; je dineavec moncbien; jefume beaucoup, mecbaufle raide et travaille fort : c'est superbe ! Quoique ma mère ne me dérange guère d'habitude, je sens pourtant une différence et je peux du matin au soir et sans aucun incident, si léger qu'il soit, suivre la même idée et retourner la même phrase. Pourquoi ai-je «et allégement dans la solitude ? pourquoi étais-je si gai et si bien portant (physiquement) dès que j'entrais dans le désert? pourquoi tout enfant m'en-

fermals-jc seul pendant des heures dans un appartement? La civilisation n'a point usé chez moi la bosse du sauvage, et malgré le sang de mes ancêtres (que jignore complètement et qui sans doute étaient de fort honnêtes gens), je crois qu'il y a en moi du Tartare et du Scylhe, du Bédouin, du Peau-Rouge. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il y a du moine. J'ai toujours beaucoup admiré ces bons gaillards, qui vivaient solitairement, soit dans l'ivrognerie oudans le mysticisme ; cela était un joli soufflet donné à la race humaine, à la vie sociale, à l'utile, au bien-être commun. Mais maintenant ! l'individualité est un crime, le xviu' siècle a nié Vâme, et le travail du xix' sera peut-être de tuer Vhomme; tant mieux de crever avant la fin ! car je crois qu'ils réussiront; quand je pense que presque tous les gens de ma connaissance s'étonnent de la manjùre dont je vis, laquelle me semblé à moi la phis naturelle et la plus normale. Cela me fait faire des réflexions tristes sur la corruption de mon espèce, car c'est une corruption que de ne pas se suffire à . soi-même. L'âme doit être complète en soi ; il n'y a pas besoin de gravir les montagnes ou de descendre au fleuve pour puiser de l'eau ; dans Im espace grand comme la main, enfoncez la sonde et frappez dessus, il jaillira des fontaines. Le puits artésien est un symbole, et les Chinois, qui Tout connu de tout temps, sont un grand peuple.

Si tu étais dans ces principes-t&, chère Muse, tu pleurerais moios et tu ne serais pas maintenant à corriger la Servante. Mais non, tu t'acharnes à la vie, tu veux faire résonner ce sot tambour qui vous crève sous le poing à tout moment et dont la musique n'est belle qu'en sourdine, quand on lâche les cordes au lieu de les tendre. Tu aimes l'existence, toi, tu es

3S4 CORRESPONDANCB DB 0. FLAUBERT,

tine païenne et une méridionale, ta respectes les passions et tu aspires au bonheur. Ah ! cela était bon quand on portait la pourpre au dos, quand on vivait BOUS un ciel bleu et quand, dans une atmosphère sereine, les idées jeunes écloses chantaient sous des formes neuves comme sous un feuillage d'avril des moineaux joyeux. Hais moi je la déteste la vie; je sois od catholique, j'ai au cœur quelque chose du suintement vert des cathédraies normandes ; mes tendresses d'esprit sontpourles inactifs, pour les rêveurs, je suis embêté de m'hafoiller, de me déshabiller, de manger, etc. Si je n'avais peur du haschisch, je m'en bourrerais au lieu de pain, et si j'ai encore trente ans à vivre, je les passerais couché sur le dos, inerte et & l'état de ■■ bûche. J'avais cru que tu me tiendrais compagnie dans mon âme et qu'il y aurait autour de nous ou grand cercle qui nous séparerait des autres; mais non, il te faut à toi les choses normales et voulues; je ne suis pas comme un amant doit être. En effet peu de gens me trouvent comme un jeune homme doit être. Il te faut des preuves, des faits. Tu m'aimes énormément, beaucoup, plus qu'on ne m'a jamais aimé et qu'on ne m'aimera ; mais tu m'tûmes comme une autre m'aimerait, avec la même préoccupation des plans secondaires et les mêmes misères incessantes.

Tu t'irrites pour un logement, pour un départ, pour une connaissance, et si tu crois que ça me fâche, non, non; mais cela me chagrine et me désole pour toi. Comprends-le donc, tu me fais l'effet d'un enfant qui prend toujours les couteaux de sa poupée pour se hacher les doigts et qui se plaint des couteaux. L'enfant a raison, car ses pauvres doigts saignent, mais est-ce la faute des couteaux? ne faut-il plus qu'il y ait

de fer au monde? il faut alors prendre des soldats de plomb, c'est pliiB facile à tordre.

Ah ! chère et vieille amie, car voilà huit ans que nous aouB connaissons, tu m'accuses I Mais t'ai-je jamais menti 7 où sont les serments que j'ai violés et les phrases que j'ai dites que je ne redise point? Qu'y a-t-il de changé en moi si ce n'est toi î ne sais-tu pas que je ne suis plus un adolescent et que je l'ai regretté pour toi et pour moi? Comment veux-tu qu'un homme abruti d'art comme je le suis, continuellement affamé d'un idéal qu'il n'atteint jamais, dont la sensibilité est plus aiguisée qu'une lame de rasoir et qui passe sa vie à battre le briquet dessus pour en faire jailEr des étincelles, etc. , etc. ; comment veux-tu que celui-là aime avec un cœur de vingt ans et qu'il ait cette ingéniosité des passions qui en est la fleur? Tu me parles de tes derniers beaux jours; il y a longtemps que les miens sont partis, et je ne les regrette pas ; tout cela était Uni à dix-huit aus ; mais des gens comme nous devraient prendre un autre langage pour parler d'eux-mêmes; nous ne devons avoir ni beaux ni \ilains jours. Heraclite s'est crevé les yeux pour mieux voir ce soleil dont je parle. Allons, adieu; écoute Bouilhet, c'est un maître homme et qui non seulement sait faire des vers, mais qui a du jugement, comme disent les bourgeois, chose qui manque généralement aux bourgeois et aux poètes.

Adieu encore; mille baisers au coeur; à toi.

A. la même.

Croiaset, dimancbe soir, I heorv.

D'abord je ne te sais nul gré de faire de beaux vers : tu les ponds comme une poule les œufs, sans en avoir

conscience [c'est dans la nature, c'est le bon Dieu qui t'a fait comme ça) . RappoUe-toLeacore une fois que les perles ne font pas le collier, c'est le fil, et c'est parce quej'avsis admiré daiLslaPo^sanneuuûl transcendant, que j'ai été choqué de ne plus l'apercevoir si net dans la Servante. Tu avais été, dans la Paysanne, shakespearienne, impersonnelle. Ici tu t'es, un peu ressentie de l'homme que tu voulais peindre: le lyrisme, la fantaisie, l'individualité, le parti pria, les passions de l'auteur s'entortillent autour de ton sujet, ce/a est plus jeune, et, s'il y a une supériorité de forme incontestable, des morceaux superbes, l'ensemble ne vaudra jamais l'autre parce que la Paysanne a été imaginée, que c'est un sujet de toi, et en imaginant on reproduit la généralité, tandis qu'en s'attachant à un fait tirai, il ne sort de notre œuvre que quelque chose de contingent, de relatif, de restreint. Tu m'objectes n'avoir pas voulu faire de didactique. Qui te parle de didactique? S'il fallait refaire la Servante! maintenant il est trop tard, et au reste peu importe ; une fois le titre mis de côté, il reste une fort belle œuvre et émouvante ; mais éloigne tout ce qui n'est pas nécessaire à l'idée même de ton sujet. Aussi pourquoi le grand artiste à la fin qui vient parler à Mariette? à quoi bon ce persoimage complètement inutile? Soigne les dialogues et évite surtout de dire vulgairement les choses vulgaires, li faut que lojts les vers soient des vers.

La continuité constitue le style comme la constance (ait la vertu. Pour remonter les courants, pour être bon nageur, il faut que de l'occiput jusqu'au talon le corps soit couché sur la même ligne, on se ramasse comme un crapaud et l'on se déploie sur toute la surface en mesure, de tous les membres, tête basse et serrant les dents : l'idée doit faire de même à tra-

,vers les mots et ne point clapoter en tapant de droite et de gauche, ce qui n'avance à rieo et fatigue.

Dis-moi donc etn'ouMiepas, si jen'aipointcommis une grande sottise en décachetant le dèrniçr paquet du Crocodile et en envoyant directement la lettre à ■M. B... C'était pour l'épargner an port de lettre considéraUe, voilà tout. Réponds-tu au Crocodile? Encore un mot sur tes lettres-, nous causerons de nous ensuite. C'est à propos delà comédie que l'on va insérer dans le Pays : tu t'étonneede la pudibonderie de Cohen, eh bien I il est de l'opinion générale. Sois, sûre que ce qu'il dit, d'autres le pensent et ne le disent pas- Voilà où nous en sommes. Tu as vu le scandale de Sainte-Beuve qui trouvait que tu manquais de délicatesse : ce sont de ces choses dont il faut profiter ou plutât qu'il faut exploiter au profit même de son œuvre. Soyons donc contenus, chastes, sans rien nous interdire comme intention, mais surveUlons-noua sur les mots.

Quant à publier, je ne suis pas de ton avis. Cela sert. Que savons-nous s'il n'y a pas à cette heure dans quelque coin des Pyrénées on de la basse Bretagne un pauvre être qiû nous comprenne ? on publie pour les amis inconnus. L'imprimerie n'a que cela de beau, c'est un déversoir plus large, un instrument de sympathie qui va frapper h. distance. Quant à publier maintenant, je n'en sais rien. Lancer à la fois la Servante et la Religieuse serait peut-être plus imposant comme masse et Contraste. Non! je n'ai pas pour tout ' un détachement sépulcral, car rien que d'apprendre tes petites réussites de librairie m'a fait plaisir. Je 5ui3 bien peu détaché de toi, val pauvre Muse! moi qui voudrais te voir riche, heureuse, reconnue, fêtée, enviée! Mais je veux par dessus tout te voir grande.

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Ce qui fait te méprendre, c'est que j'en veux à ceci : Vaspiralion au bonheur par les faits, par l'action. Je hais cette béatitude terrestre, cela me semble une manie médiocre et dangereuse. Vivent l'amoiir, l'argent, le vin, la famille, la joie elle sentiment! Prenons de tout cela le plus que nous pourrons, miùs n'y croyons point. Soyons persuadés que le bonheur est un mythe inventé par le diable pour nous désespérer. Ce sont les peuples persuadés d'un Paradis gui ont des imaginations tristes. Dans l'antiquité où l'on n'espérait (et encore !) que des Champs Élysées fort plats, la vie était aimable. Je ne te blâme que de cela, toi, pauvre chère Muse, de demander des oranges aux pommiers.

A toi.

A la m^Difl.

CroisBet, nuit de vendredi, 3 heures.

Il fautt'aimer pour t'écrirece soir, car je 8uis^;>uis^, j'ai un casque de fer sur le crâne; depuis 2 heures de l'après-midi (sauf vingt-cinq minutes à peu près pour diner) j'écris de la Bovary, je suis à leur promenade à cheval, en plein, au milieu; on sue et on a la gorge serrée. Voilà une des rares journées de ma vie que j'aie passée dans l'illusion complètement et depuis un bout jusqu'à l'autre. Tantôt, k ,6 heures, au moment où j 'écrivais le mot attaque de nerfs, j 'étais si emporté, je gueulais si fort etsentais si profondément ce que ma petite femme éprouvait, que j'ai eu peur moi-même d'en avoir une, je me suis levé de ma table et j'ai ouvert la fenÉtre pour me calmer; la tète me tournait; j'ai à présent de grandes douleurs dans les genoux, dans le dos etàlatéte, une sorte de lassitude

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CORRESPONDAnCE DE G. FLAUBERT. 339

pleine d'éaervemenls, et puisque je suis dans l'amour, il est bien juste que je ne m'endorme pas sans l'envoyer leur caresse, un baiser et toutes les pensées qui me lestent. Cela sera-t^U bonî je n'en sais rien (je me hilte un peu pour montrer à Bouilhet un ensemble quand il va venir); ce qu'il y a de sûr, c'est que ça marche vivement depuis une huitaine. Que cela continue 1 car je suis fatigué de mes lenteurs; mais je redoute le réveil, les désillusions, les pages recopiées ! N'importe, bien ou mal, c'est une délicieuse chose que d'écrire, que de ne plus être soi, mais de circuler dans toute la création dont on parle. Aujourd'hui par exemple homme et femme tout ensemble, amant et maîtresse à la fois, je me suis promené à cheval dans une forôt par une après-midi d'automne sous des feuilles jaunes et j'étais les chevaux, les feuilles, le vent, les paroles qu'on se disait et le soleil rouge qui faisait 8'entrefenner leurs paupières noyées d'amom. Est-ce orgueil ou pitié, est-ce le débordement niais d'une sa-

' tisfaction de soi-même exagérée ? ou bien un vague et noble sentiment de reUgion? Mais quand je rumine

; après les avoir senties cesjouissances-là, je serais tenté de faire une prière de remerciement au bon Dieu si je savais qu'il pût m'entendre. Qu'il soit donc béni pour ne pas m'avoir fait naître marchand de coton, vaudevilliste, homme d'esprit, etc.! Chantons Apollon comme aux premiers joors, aspirons à pleius poumons le grand air froid du Parnasse, frappons sur nos guitares et nos cymbales, et tournons comme des derviches dans l'éternel brouhaha des formes et des idées :

Qu'importe à mon orgueil qu'un vain peuple m'accuse... Ceci doit ôtre un vers de M. de Voltaire, quel-

360 CORSESPONDAMCE DE 0. FLAUBERT.

que pari, je ne sais où, mais voilà ce qu'il faut se dire. Oh ouil va, pauvre Muse, tu as bien raison : si j'étais riche, tous ces gens-là baiseraient tes souliers, pas même tes souliers, mais la trace, l'ombre! Tel est le courant des choses. Pour faire delà littérature étant femme, il faut avoir été passée dans l'eau du Styx.

BouUhet ne m'a écrit dans ces derniers temps que des leltres fort courtes et ne me parle pas de sa dulcinée. Cette femme est rouée, elle connaît le monde, elle pourra ouvrir à Bouilhet des horizons nouveaux... piètres horizons il est vrail mais enfin ne faut-il pas connaître tous les appartements du cœur et du corps social depuis la cave jusqu'au grenier, même ne pas oublier les latrines et surtout ne pas oublier les latrines I II s'y élabore une chimie meilleure, il s'y fait des décompositions fécondantes. Qui sait à quels sucs d'excréments nous devons le parfum des roses et la saveur des melons? A-t-on compté tout ce qu'il faut de bassesses contemplées pour constituer une grandeur d'âme? tout ce qu'il faut avoir aiaté de miasmes écœurants, subi de chagrins, enduré de supplices pour écrire une bonne page 1 Nous sommes cela nous autres, des vidangeurs et des jardiniers, noas tirons des putréfactions de l'humanité des délectations pour elle-même, nous faisons pousser des banneUes de fleura sur des misères étalées. Le fait se distille dans la forme et monte en haut comme un pur encens de l'Esprit vers l'Étemel, l'immuable, l'absolu, l'idéal.

J'ai bien vu le père *" passer dans la me avec sa redingote et son chien. Pauvre bonhomme!... comme û se doute peu 1 As-tu songé quelquefois à cette quantité de femmes qui ont des amants, à cette quantité d'hommes qui ont des maîtresses, à tous ces ménng-es? Que de mensonges, de larmes et d'angoisses 1

COHREBPOXMNCE DE G. FLS.UBERT, 361

C'est de tout cela que ressort le grotesque et le tragique; aussi, l'un et l'autre ne sont que le même masque qui recouvre le même néant et la fantaisie rit au mibeu comme une rangée de dents blanches audessous d'un bavolet noir.

Adieu, chère bonne Muse ; de t'écrire m'a passé mon mal au front que je mets sous tes lèvres et vais me coucher.

Encore adieu.

A la même.

Croisset, mercredi, Il beuregdu soir

Sois sans inquiétude, pauvre amie, ma santé est meilleure que jamais. Rien de ce qui vient de moi ne me fait niai, C'est l'élément extérieur qui me blesse, m'agite et m'use. Je pourrais travailler dix ans de suite dans la plus austère solitude sans avoir un mal . de tôte ; tandis qu'une porte qui grince, la mine d'un bourgeois, une proposition saugrenue, etc., me font battre le cœur, me révolutionnent. Je suis comme ces lacs des Alpes qui s'agitent aux brises des vallées (à ce qui soufQe d'en bas à ras du sol), mais les grands venta des sommets passent par dessus sans rider leur surface et ne servent au contraire qu'à chasser la brume ; et puis ce qui plail fait-il jamais du mal ? la vocation suivie patiemment et naïvement devient unefonction presque physique, une manière d'exister qui embrasse tout l'individu. Les dangers de l'excès sont impossibles pour les natures exagérées.

J'ai reçu la nouvelle de la chute de M" Augier et Sandeau. Que ces deux gaillards-lk aient un raplatissement congru, charmant! Je suis toujours content de ■'■"oir les gens d'argent enfonces.

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