I .„,,. .,Goo>^li
à cette œuvre (je les ferai peut-être) elle sera toujours défectueuse, il y manque trop de choses et c'est toujours par l'absence qu'un livre est faible. Une qualité n'est jamais un défaut, il n'y a pas d'excès, mais si cette qualité en mange une autre, est-eUe toujours une qualité? En résumé, il faudrait pour l'Éducation récrire ou du moins recaler Tensemble, refaire deux ou trois chapitres, et, ce qui me paraît le plus difficile de tout, écrire un chapitre qui manque où l'on montrerait comment fatalement le même tronc a dû se bifurquer, c'est-à-dire pourquoi telle action a amené ce résultat dans ce personnage plutôt que telle autre. Les causes sont montrées, les résultats aussi, mais l'enchaînement de la cause h l'effet ne l'est point. Voilà le vice du livre et comment il ment à son titre.
Je t'ai dit que ÏÉdt^cation avait été un essai. Saint- Anloine eu est nn autre. Prenant un sqjet où j'étais entièrement libre comme lyrisme, mouvements, désordonnements, je me trouvais alors bien dans ma nature et je n'avais qu'à aller. Jamais je ne retrouverai des éperduments de style comme je m'en suis donné là pendant dix-huit grands mois, comme je choisissais avec cœur les perles de mon ccilierl Je n'y ai oublié qu'une chose, c'est le ûl, seconds tentative et pis encore que la première ; noaintenant j'en, suis à ma troisième : il est pourtant temps de réussir ou de se jeter par la fenêtre.
Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c'estunJivre sur rien, un livre sans attache extérietu^, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l'air, un livre qui n'aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela
8e peut. Les œuvres les plus belles sont celles où il y a "* le moins de matière ; plus l'expression se rapproche de la pensée, plus le mot colle dessus et disparaît, plus c'est beau. Je crois que l'avenir de l'art est dans ces voies; je le vois à mesure qu'il grandit s'éthérisant tant qu'il peut, depuis les pylônes égyptiens jusqu'aux . lancettes gothiques, et depuis les poèmes de vingt mille vers des Indiens jusqu'aux jets de Byron, la forme en ' devenant habile s'atténue ; eUc quitte toute liturgie.tou te règle, toute mesure ; elle abandonne l'épique pour le roman, le vers pour la prose ; elle ne se connaît plus d'orthodoxie et est libre comme chaque volonté qui Ift produit. Cet affranchissement de la matérialité m retrouve en tout, et les gouvernements l'ont suivi depuis les despotisraes orientaux jusqu'aux socia- Usmes futurs.
C'est pour cela qu'il n'y a ni beaux ni vilains sujets .\ et qu'on pourrait presque étahUr comme axiome, en Be posant au point de vue de l'art pur, qu'il n'y en a aucun, le style étant à lui tout seul une manière >.' absolue de voir les choses ; il me faudrait tout un livre pour développer ce que je veux dire. J'écrirai sur tout cela dans ma vieillesse quand ja n'aurai rien de mieux à barbouiller; en attendant je travaille à mon roman avec cœur. Les beaux temps de Saint-Anloine vout-ils revenir? que le résultat soit autre, Seigneur Dieul Je vais lentement: en quatre jours j'ai fait cinq pages, mais jusqu'à présent je m'amuse. J'ai retrouvé ici de la sérénité; il fait un temps affreux, la rivière a des allures d'Océan, pas un chat ne passe sous mes fenêtres. Je fais grand feu.
La mère de BouilheletCany tout entier se sont fâchés contre lui pour avoir écrit un livre immoral. Ça a fait scandale, on le regarde comme un homme d'esprit,
,00;ilc
72 GORBESPONDANGK DE G. FLAUBERT,
maie perdu, c'est uo paria. Si j'avais eu quelques doutes sur la valeur de l'œuvre et de l'homme, je ne les aurais plus. Cette consécration lui manquait, on n'en peut avoir de plus belle : être renié de sa famille et de son pays I (C'est très sérieusement que je parle.) Il y a des outrages qui vous vengent de tous les triomphes, des sitïlets qui sont plus doux pour l'orgueil que des bravos. Le voilà donc pour sabiographio future classé grand homme d'après toutes les régies de l'histoire.
Croisset, nuit de samedi 1" tévrïer IB52.
Mauvaise semaine ; le travail n'a pas marché; j'en étais arrivé à un point où je ne savais trop que dire. C'étaient toutes nuances et finesses où je ne voyais goutte moi-même, et il est fort difficile de rendre clair par les mots ce qui est obscur encore dans notre pensée. J'ai esquissé, gâché, pataugé, tàtdnné; je m'y retrouverai peut-être maintenant. Oh! quelle polissonne de chose que le style ! tu n'as point, je crois, l'idée du genre de ce bouquin; autant je suis débraillé dans mes autres livres, au'ant dans celui-ci je tâche d'être boutonné et de suivre une ligne droite géom^ ' trique : nul lyrisme, pas de réflexions, la personnalité de l'auteur absente. Ce sera triste à Hre, il y aura des choses atroces de misère et de fétidité. Bouilhet trouve que je suis dans le ton et espère que ce sera bon. Dieu l'entende 1 Mais ça prend des proportions formidables comme temps; à coup sûr, je n'aurai point fini h l'entrée de l'hiver prochain.
Ce bon Saint-Antoine t'intéresse donc? sais-tu qua
CORRESPONDANCE DE S. FUUBMT. 73
tu me gâtes avec tes éloges. Cest une œuvre manqufie. J'ai été moi-même dans Saint Antoine le saint Antoine et je l'ai oublie. C'est un personnage k faire (difSculté qui n'est pas mince); s'il y avait pour moi une façon quelconque de corriger ce livre, je serais bien content, car j'ai mis là beaucoup, beaucoup de temps et beaucoup d'amour. Mais ce n'a pas été assez mûri. De ce que j'avais beaucoup travaillé les éléments matériels du livre, la partie historique je veux dire, je me suis imaginé que le scénario était fait et je m'y suis mîe ; tout dépend du plan; Saint Antoine en manque, la déduction des idées sévèrement suivie n'a point son parallëlisme dans l'euchal-. nement des faits. Avec beaucoup d'échafaudages dramatiques, le dramatique manque.
Tu me prédis de l'avenir; oh! combien de fois ne 8uis-je pas retombé par terre, les ongles saignants, les côtes rompues, la tête bourdonnante, après avoir voulu monter à pic sur cette muraille de marbre 1 Comme j'ai déployé mes petites ailes I mais l'air pas** sait à travers au lieu de me soutenir, et, dégringolant alors, je me voyais dans les fanges du découragement. Une fantaisie indomptable me pousse à recommencer; j'irai jusqu'au bout, jusqu'à la dernière goutte de mon cerveau pressé. Qui sait? le hasard a dos bonnes fortunes; avec on sens droit du métier que l'on fait, et une volonté persévérante, on arrive à l'estimable. 11 me semble qu'il y a des choses que je sens seul et que d'autres n'ont pas dites et que je peux dire. Le côté douloiireux de l'homme moderne que tu remarques est le fruit de ma jeunesse. J'en ai passé une. bonne avec ce pauvre Alfred, nous vivions dans une serre idéale où la poésienous chauffait l'embêtement de l'existence au TO* degré Réaumur. C'était là un homme
74 COHBESPONDANCE DE G. FLAUBERT.
Gelul-là ! Jamais je n'ai fait, à travers les espaces, de voyages pareils; nous allions loin sans quitter le coin de notre feu, nous montions haut quoique le plafond de ma,cliambre fût bas ; il y a des après-midi qui me sont restés dans la tête, des conversations de six heures consécutives, des promenades sur nos eûtes et des ennuis à deux, des ennuis, des ennuis! tous souvenirs qui me semblent de couleur vermeille et flamber derrière moi comme des incendies.
Tu me dis que tu commences à comprendre ma vie; il faudrait savoir ses origines. A quelque Jour-je m'écrirai tout h mon aise; mais dans ce temps-là je .n'aurai plus la force nécessaire. Je n'ai par devers moi aucun autre horizon que celui qui m'entoure immédiatement. Je me considère comme ayant quarante ans, comme ayant cinquante ans, comme ayant ■ soixante ans. Ma vie est un rouage monté qui tourne régulièrement; ce que je fais aujourd'hui, je le ferai demain, je I'eû fait hier, j'ai été le même homme il ■y a dix ans ; il s'est trouvé que mon organisation est un système, le tout sans parti pris de soi-même, par la pente des choses qui fait que l'ours blanc habite les glaces et que le chameau marche sur le sable. Je suis un homme-plume, je suis par elle, à cause d'elle, par rapport à elle et beaucoup plus avec elle. Tu verras à partir de l'hiver prochain un changement apparent. Je passerai trois hivers àuser quelques escarpins, puis je rentrerai dans ma tanière où je crèverai obscur ou illustre. Manuscrit bu imprimé, il y a pourtant au fond quelque chose qui me tourmente, c'est la non- connaissance de ma mesure. Cet homme qui se dit si calme est plein de doutes sur lui-môme; il voudrait savoir jusqu'à quel point il peut monter et la puissance exacte de ses muscles. Mais demander cela
CORRESPONDANCE DE G. FLAUBEBT. 75
c'est être bien ambitieux, car la connaissance précise de sa force n'est peut-être autre que le génie.
Crolsset, Bimedi soir, minuit et demi. Février 1SS3.
Tu n'as guère le mot pour rire si de semblables sottises t'importent; moi je ris de tout, même de ce que j'aime le mieux; il n'est pas de choses, faits, sentiments ou gens sur lesquels je n'aie passé naïvement ma boufTonnerie, comme un rouleau de fer & lustrer les piècesd'étoffes; c'est une bonne méthode, on voit ensuite ce qui en reste; il est trois fois enraciné en vous le sentiment que vous y laissez, en plein vent, sans tuteur, ni fil de fer, et débarrassé de toutes ces convenances, si utiles pour faire tenir debout les pourritures. Est-ce que la parodie même siffle jamais? Il est bon et il peut même être beau de rire de la vie, pour^Ti qu'on vive; il faut se placer au-dessus de tout et placer son esprit au-dessus de soi-même, j'entends la liberté de l'idée, dont je déclare impie toute limite. Si cettelongueglosepédantesquenete satisfait pasrje te demande pardon de ma maladresse. N'importe, tu m'as dit, ily a aujourd'hui qiiinze jours, sur le Pont-Royal en allant dîner, un mot qui m'a fait bien plaisir, à savoir que tu t'apercevais qu'il n'y avait rien de plus faible que de mettre en art des sentiments personnels. Suis cet axiome pas à pas, ligne par hgne, qu'il soit toujours inébranlable en ta conviction en disséquant chaque fibre humaine et en cherchant chaque Synonyme de mot, et tu verras ! tu verras I comme ton horizon s'agrandira, comme ton instrument ronflera et quelle sérénité t'emplira. Refoulé à l'horizon, ton
■» COnRES?ONDlKCB DE G. FLAUBERT.
eœuT l'éclairera dn fond au lieu de t'éblouir sur la premier phm; toi disséminée en tons, tes personnages ■vivront et au lieu d'une éternelle personnalité déclamatoire, qui ne peut même ee continuer nettement faute de détails précis qui lui manquent toujours, à cause des travestissements qui la déguisent, on verra dans tes œuvres des foules humaines.
Si tu savais combien de fois j'ai souffert de cela en toi, combien de fois j'ai été blessé de la poétisation '^ de t^oses que j'aimais mieux à leur état simple ! Pourquoi prendre l'étemelle figure insipide du poète, qui plus elle sera ressemblante au type plus elle se rapprochera d'une abstraction, c'est-^-dire de quelque ch(ised'anti-artistique,d'anti-pla6tique, d'anU-humain, d'antipoétique par conséquent, quelque talent de mots d'ailleurs que l'on y mett«; il y aurait un beau livre h faire sur la littérature probante , du moment que vous prouvez, vous mentez. Dieu sait le commencement et la fin de l'homme; le milieu, l'art, comme lui dans l'espace, doit rester suspendu dans l'infini, complet en lui-même, indéi>endant de son producteur; on se prépare paa- là dans la vie et dans l'art de terribles mécomptes ; vouloir se chauffer les pieds au soleil, c'est vouloir tomber par terre, respectons la lyre, elle n'est pas faite pour un homme, mais pour l'homme.
Me voilà bien humanitaire ce soir, moi que tu accuses de tant de personnalité, je veux dire que tu t'apercevras Mentit, situ suis cettevoie nouvelle, que tu as acquis tout à coup des siècles de maturité et que tu prendras en pitié l'usage de se chanter soi-même-: cela réussit une fois dans un cri, mais quelque lyrisme qu'ait Byronpar exemple, comme Shakespeare l'écrase à pôté avec son im personnalité surhumaine. Est-ce
CORRISPONDANCE BE G. FLACBEBT. Tl
qu'on sait seulement s'il était triste au gai? L'artiste doit s'arranger de façon à faire croire à la postérité qu'il n'a pas vécu; moins je m'en fais une idée et plus il me semble grand; je ne peux rien me figurer sur la personne d'Homère, de Rabelais, et quand je pense à Michel-Ange, je vois de dos seulement un TÏeOlard de stature colossale sculptant la nuit aux flambeaux.
Tu as en toi deux facultés auxquelles il faut donner jeu, une raillerie aiguii, non, une manière déliée de voir,ieveax dire, et uneardeur méridionale de passion vitale, quelque chose de tes. épaules dans l'esprit.
Sitôt que tu sauras une solution définitive pour le ' prix, écris-moi.
J'ai fini ce soir de débarbouiller la première idée de mes rêves de jeune fllle; j'en ai pour quinze jours encore à naviguer sur ces lacs bleus, après quoi j'irai au bal et passerai ensuite un hiver pluvieux, que je clorai par une grossesse et le tiers de mon livre à peu près sera fait.
A propos de bal, j'ai fait une débauche mercredi dernier, j'ai été à Rouen au concert entendre Alard le violoniste, et j'en ai vu là desballes! c'était la liaute société; quelles têtes que ceUes de mes compatriotes 1 j'ai retrouvé là des visages oubliés depuis douze ans, etqne je voyais quand j'allais au spectacle, en rhétorique. J'ai reconnu du monde que Je n'ai pas salué,' lequel a fait de même; c'était très fort de part et d'autre. Le plaisir d'entendre de fort belle musique très bien jouée a été compensé par la vue des gens qui le partegeaieut avec moi.
78 COBRESPONDANCE DE G. FLAUBERT.
A la mèm«.
Croisaet, luudi «oir
J'ai une occasion de faire revenir d'Angleterre tes autographes. Veux-tu que je dise qu'on me les rapporte? Je crois que là-bas, tu n'en tireras pas grand' chose ou du moins il faudrait attendre peut-être bien longtemps. Réponds-moi donc là-dessus.
Sab-tu que le sire Sainte-Beuve engage Bouilhet à ne pas ramasser le» bouts de cigare d'Alfred de Musset; dans un article où il louangeait un tas de médiocrités avec force citations, c'est à peine s'il l'a nommé, et sans en citer un vers ; en revanche beaucoup de coups d'encensoir à l'illustre M. Houssaye, à M' de Girardln, etc. Ce qu'il en dit est habile au point de vue de la haine, parce qu'il passe dessus, comme sur quelque chose d'insignifiant. Je n'ai jamais eu grande sympathie pour ce lymphatique coco (Sainte-Beuve), mais cela me confirme dans mon préjugé; il est pourtant d'ordinaire trop bienveillant pour que la chose vienne entièrement de lui, il y a là-dessous quelque histoire, d'autant qu'il a été publié il y a trois semaines environ un article dans le Mémorial de Rouen, qui est de la même inspiration, c'est-à-dire louange de toute la rerue de Paris (sauf Maxime toutefois), à l'exclusion de Bouilhet, toujours écrasé par M. Houssaye qui se trouve dans les environs. Tu connais Sainte-Beuve, tu devrais bien nous savoir le fond de cette histoirelà. Je serais simplement curieux que tu causasses avec lui pendant quelque temps de Melœms, comme si tu n'avais pas lu son article (il a paru dans le Cons- . tilulionnel lundi dernier).
Depuis que je suis paiti de Paris j'ai eu une fois
CORBESPOtIDANCÉ DE G. FLAUBERT. 79
doq lignes de Du Camp, voilàtout; il a écrit à Bouilhet qn'U était trop occupé pour écrire des lettres. Quand il voudra revenir à moi, il retrouvera sa place et ja tuerai le veau gras, et je crois bien que ce jour-là elle «loi paraîtra douce, car il s'achemine à de tristes mécomptes... enfin.
J'ai un Ronsard complet, 2 vol. in-folio, que j'ai fini par me procurer. Le dimanchG nous en Usons h nous défoncer la poitrine; les extraits des petites éditions courantes en donnent une idée comme toute espèce d'extraits et de traductions, c'est-à-dire que les plus belles choses en sont absentes. Tu ne t'imagines pas quel poète c'est que Ronsard. Quel poète ! quel poète 1 quelles ailes I c'est plus grand que Virgile et ça vaut du Gœthe, au moins par moments, comme éclats lyriques. Ce matin à midi et demi je lisais tout haut une pièce qui m'a fait presque mal nerveusement, tant elle me faisait plaisir. C'était comme si l'on m'eût chatouillé la plante des pieds; nous sommes bons à voir, nous écumons et nous méprisons tout ce qui ne lit pas Ronsard sur la terre. Pauvre grand homme, si son ombre nous voit, doit-elle être contente I cette idée me fait regretter les Champs-Elysées des anciens : c'eût "été bien doux d'aller causer avec ces bons vieux que l'on a tant aimés pendant que l'on vivait. Comme les anciens avaient arrangé l'existence d'une -^açon tolérable! Donc nous avons encore pour deux ou trois mois de dimanches enthousiasmés. Cet horizon me fait grand bien, et de loin jette un reflet ardent sur mon travail. J'ai assez bien travaillé cette semaine.
COREIESPONDAMCE DE G. FLA[?fi£BT,
Croiaget, mercredi, I heure de nuit.
Laisse donc là toutes tee correctiouB : la chose est • risquée, qu'elle le soit.
Je viens de relire pour mon roman plusieurs livres d'enfant; je suis à moitié fou ce soir de tout ce qui a passé aujourd'hui devant mes yeux, depuis de vieux keepsakes jusqu'à des récils de naufrages et de flibustiers. J'ai retrouvé des vieilles gravures que j'avais coloriées à sept et huit ans et que je n'avais pas revues depuis. Il y a des rochers peints en bleu et des arbres en vert. J'ai re(5prouvé devant quelques-unes (un hiver canaque dans les glaces entre autres] des terreurs que j'avais eues étant petit; je voudrais je ne sais quoi pour me distraire, j'ai presque peur de me coucher. Il y a une histoire de matelots hollandais dans la mer glaciale avec des ours qui les assaillent dans leur cabane (cette image m'empêchait de dormir autrefois], et des pirates chinois qui pillent un temple à idoles d'or. Mes voyages, mes souvenirs d'enfant, tout se colore l'un de l'autre, se met bout k bout, danse avec de prodigieux flamboiements et monte en spirale. J'ai lu aujourd'hui deux volumes de Bouilly : pauvre humanité 1 que de bêtises lui sont passées par la cervelle depuis qu'elle existe !
Voilà deux jours que je tâche d'entrer dans des l'èves de. jeunes filles et que je navigue pour cela dans les océans laiteux de la hltérature à casjels, troubadours h. toques de velours et plumes blanches; faismoi penser à te parler de cela, tu peux me donner là-dessus des détails précis qui me manquent.
Le sieur de Musset est diablement dans les idée»
COflSESPONDANCE DE G. FLAUBERT. 81
reçaes, sa vanité est de sang bourgeois. 3e ne crois pas, cooune toi, que ce qu'il a senti le plus soient les ceavres d'art ; ce qu'il a senti le plus, ce sont ses propres passions. Mussetest plue poète qa'utiste, eimaintenaut beancoap plus homme que po^, «t un pauvre homme.
Masset n'a jamais sëpu^é la poésie des sensations qu'elle complète. La musique selon lui a été faite pour les sérénades, la peinture pour le portrait et la poésie pour la consolation du cœur. Quand on veut ainsi mettre le soleil dans sa calotte, on brtUe sa culotte et on pisse sur le soleil. Cest ce qui lui est arrivé. Les nerfs, le magnétisme, voilà la poésie. Nou, elle a une base plus sereine ; e^ euflisait d'avoir les neita sensibles pour être poète, je vaudrais mieux que Shakespeare et qu'Homère, lequel je me figure avoir été un homme peu nerveux. Cette confusion est impie, j'en peux dire quelque chose moi qui ai entendu k travers des portes fermées parler à voix basse des gens & trente pas de moi, moi dont on voyait à travers la peau du ventre bondir tous les viscères et qui parfois ai senti dans la période d'une seconde un nûlliân de pensées, d'images, de combinaisons de toute sorte qui jetident à la fois dans ma cervelle comme toutes les fusées allumées d'un feu d'artifice ; mais ce sont d'excellents sujets de conversation et qui émeuvent. La poésie n'est point ime débilité de l'esprit, et ces susceptibilités nerveuses en sont une ; cette faculté de sentir outre mesure est une faiblesse. Je m'explique.
Si j'avais eu le cerveau plus solide, je n'aurais point été malade de faire mon 'droit et de m'ennuyer, j'en aurais tiré 'parti., au lieu d'en tirer du mal. Le chagrin, an lieu de me rester sur le crâne, a coulé dans mes membres et les crispait en convulsions. C'était une
âéviatinn. Il se trouve souvent des enfantsauxquelg la musique fait mal; ils ont de grandes dispositiona, retiennent des airs à la première audition, . s'exaltent en jouant du piaQO, le cœur leur bat, ils maigrissent. pâlissent, tombent malades, et leurs pauvres nerfs comme ceux des chiens se tordent de souffrance au son des notes.
Ce ne sont point làles Mozarts de l'avenir; la mcalion a été déplacée, l'idée a. passé dans la chair où elle reste stérile, et la chair périt; il n'en résulte lù génie
rnl santé. Même chose dans l'art, la passion ne fait pas les vers, et plus vous serez personnel, plus vous serez faible. J'ai toujours péché par là, moi, "c'est îfue" jè~~" me suis toujours mis dans tout ce que j'ai fait — à la 1 place de saint Antoine,, par exemple c'est moi qui y ; suis, la sensation a été pour moi et non pour le lecteur. Moins on sent une chose, plus on est apte à l'expH- __-^er comme elle est {comme elle est toujours en ellemême dans sa généralité et dégagée de tous ses contingents éphémères), mais il faut avoir la faculté , de se la faire sentir. Cette faculté n'est autre que le ■^ génie voir, avoir le modèle devant soi, qui pose. C'est pourquoi je déteste la poésie parlée, la poésie en phrases. Pour les choses qui n'ont pas de mots le regard suffit, les exhalaisons d'âme, le lyrisme, les descriptions, je veux de tout cela en style; ailleurs c'est une prostitution de l'art et du sentiment même. C'est cette pudeur-là qui m'a toujours empêché de faire la cour à une femme; en disant les phrases po-é-liqu£s qni me venaient alors aux lèvres, j'avais peur qu'elle ne se dise : « Quel charlatan I » et la crainte d'en être un effectivement m'arrêtait (cela me fait songer à M"" *** qui, pour me montrer comme eUe aimait son mari et l'inquiétude qu'elle avait eue du-
CORRESPONDA.NCE DE, G. FLAUBERT. 89
raot une maladie de cinq à six jours qu'il avait faite, relevait son bandeau pour que je visse deux ou trois cheveux blancs sur sa tempe et médisait: a J'ai passé trois nuits sans dormir, trois nuils h. le garder), n C'était en effet formidable de dévouement. Sont de même farine tous ceux qui vous parlent de leurs amours envolés, de la tombe de leur mère, de leur père, de leurs souvenirs bénis, baisent des médailles, pleurent à la lune, délirent de tendresse en voyant des enfants, se piment au théâtre, prennent un air pensif devant l'Océan. Farceiu's! farceurs! et triples saltimbanques I qui font le saut du tremplin sur leur propre cœur pour atteindre à quelque chose.
J'ai eu moi aussi mon époque nerveuse, mon époque sentimentale, et j'en porte encore comme un galérien la marque dans le cou. Avec ma main brûlée j'ai le droit maintenant d'écrire des phrases sur la nature du feu. Tu m'as connu quand cette période venait de se clore et arrivé à l'âge d'homme; mais avant, autrefois, j'ai cru à la réalité de la poésie dans la vie, à la, beauté plastique des passions, etc.; j'avais une admiration égale pour tous les tapages, j'en ai été assourdi et je les ai distingués.
A la même.
CroUset, juillet 1S&3. Nuit de samedi, 1 heure.
J'ai été d'abord deux jours sans rien faire, fort ennuyé, fort désœuvré, très endormi ; puis j'ai remonté mon horloge à tour de bras, et ma vie maintenant a repris le tiC-tac de son balancier ; j'ai rempoigné cet éternelgrec dont je viendraiàbout dans quelquesmois, .carje me le suis juré. Ktmonromanquisera âniDieu 'sait qnanâl Iln'y arien d'effrayant et de consolant
81 COBRESPONDANCB BB G. FLAUBERT,
k ia fiùs comme une oeuYre longue devant soi, on a
tant de blocs à remuer et de si bonnes heures à
passer! Pour le moment je ania dans les rèvea déjeune
fille jusrju'au cou. Je suis presque fô^hé que tu m'aies
conseillé de lire les mémoires de M' Lafarge, car je
vais probablement suivre ton avis^et j'ai peui* d'être
( / entraîné plus loin que Je ne ven^S^oMte la valeur de
/ mon livre, s'il yen a une, sera d'areir au marcher droit
y fiiir un cheveu, suspendu entre le double abime du
^ lyrisme et du vulgaire (que je veux fondre dans une
I 1 analyse narrativelYQuand je pense à ce que cela peut
être, j'en ai des éblouissements, mais lorsque je songe
ensuite que tant de beauté m'est confiée à moi, j'ai
des coliques d'épouvante h. fuir me cacher n'importe
où. JetravaUIe commeunmulet depuis quinze longues
années. J'ai vécu toute ma vie dans cet entêtement de
maniaque, à l'exclusion de mes autres passions que
j'enfermais dans des cages, etque j'allais voir quelque- .
fois seulement pour me distraire. Oh ! si je fais jamais
nue belle œuvre, je l'aurai bien gagnée. Plût à Dieu
que le mpt impie de BufTon fût vrai ! je serais sûr
d'être un des premiers.
Tu as fait vis-à-vis de Bouilhet quelque chose qui m'a été au cœur. C'était bien bon (et bien habile I); c'aura été son premier succès à ce pauvre Bouilhet, il se rappellera cette soirée toute sa vie; ma muse intérieure t'en bénit, et envoie à ton âme son plus tendre baiser. Non, je ne t'oublierai pas, quoi qu'il advienne, et je reviendrai à ton affection à travers toutes les autres ; tu seras un carrefour, un point d'intersection de plusieurs entre-croisements (je tombe dans le Sainte-Beuve : sautons). Et d'ailleurs est-ce qu'on oublie quelque chose, est-ce que rien se passe, est-ce qu'on peut se détacher de ouoi que ce
soit ? Les natures les plus légères elles-méines, si elles pouvaient réfléchir uq moment, seraient étonnées de tout ce qu'elles ont conservé de leur passé; U y a des constructions souterraines à tout, ce n'est qu'une question de surface et de profondeur-. Sondez et vous trouverez. Pourquoi a-t-on cette manie de nier, de conspaer son passé, de songer d'hier et de vouloir toujours que la religion nouvelle elfuce les anciennes? Quant à moi, je jure devant toi que j'aime, que j'aime encore tout ce que j'ai aimé, et que quand j'en aimerais une autre, je t'aimerai toujours. Le cœur dans ses affections comme l'humanité dans ses idées s'étend sans cesse encercles plus élargis. De même que je regardais il y a quelques jours mes petits UvTes d'enfant, dont je me rappelais nettement toutes les images, quand je regarde mes années disparues, j'y retrouve tout, je u'ai rien arraché, rien perdu; on m'a quitté, je n'ai rien délaissé; successivement j'ai eu des amitiés 'tivaces qui se sont dénouées les unes après les autres ; ils ne se souviennent plus de moi, je me souviens toujours : c'est la complexion de mon esprit, dont l'écorce est dure. J'ai les nerfs enthousiastes avec le cœur lent, mais peu à peu la vibration descend et elle reste au fond.
Adien, je vais me coucher; à demain. 0! Dieu des songes, fais-moi rêver ma Dulcinée ! As-tu remarqué quelquefois le peu d'empire de la volonté sur les rêves, comme il est libre l'esprit dans le sommeil et où il va?
A. la tadme.
CroisseE, diiiiaiidie.
J'ai écrit h Pradier pour le concours dès lundi dernier; quant à Senard, je le connais trop peu pour II. 8
lui lien recommander, je ne l'ai vu que deux foia et dans des visites payées, pour les affaires de mon beau-frère; je connais ses gendres, mais les ricochets n'iraient pas jusque-là.
Je crois du reste qu'il connaît peu d'académiciens; sa société était celle de l'archevêque de Paris et de Cavaignac, l'année dernière. Quant à Berryer, ils doivent être mal ensemble. Je voudrais bien que tu réussisses, j'y attache nne idée superstitieuse puisque j'y ai travaillé un peu moi-même; fasse le ciel que je ne t'aie pas porté malheur I
Voici le résultat de notre délibération relativement à ton article. Ces messieurs de là-bassont évidemment peu gracie u!(. pour nous, malgré les belles promesses d'articles, etc. , rien ou presque rien n'a eu lieu. Gautier qrui en devait faire un dans la Presse n'en a pas fait et n'en fera pas. Maxime sera seul cet été à la Revue sans influence artistique supérieure ; nous verrons ce qu'il fera alors et s'il est complètement perdu pour nous, ce que je pense à peu près. D'ici là Bouilhet ne veut lui donner aucune prise à rien, qu'il ne puisse articuler aucun grief contre lui-même en dedans, qu'il se croie toujours le patron et le fil conducteur de cette électricité qu'il ne conduit pas du tout. Comprends-tu bien ce que nous voulons dire ? Bouilhet ne sait comment te remercier et s'excuser de refuser ton service, je me suis chargé d'entortiller la chose de précautions oratoires. Quoiqueje n'aie pas été d'abord de son avis, je le crois en effet plus prudent et plus fort au fond. Ainsi, attendons jusqu'au bout. Quant h. lui, je suis curieux du dénouement et je le présage pitoyable.
Je ne sais si c'est le printemps, mais je suis prodigieusement de mauvaise humeur, j'ai les nerfs agacés comme des âls de laiton. Je suis en rage sans savoir
Ça ne va pas, ça ne marche pas ; je suis plus lassé que si je roulais des montagnes. J'ai dans des moments envie de pleurer. II faut une volonté surhumaine pour écrire, et je ne suis qu'un homme. II me semble quelquefois que j'ai besoin de dormir pendanj six mois de suite. Ah I de quel ceil désespéré je les regarde les sommets de ces montagnes où mon désir voudrait monterl Sais-tu dans huit jours combien j'aurai fait de pages, depuis mon retour de Paris — vingt — vingt pages en un mois et en travaUIant chaque jour an moins sept heures; et la fin de tout cela? le résultat? Des amertumes, des humiliations internes, rien pour se soutenir que la férocité d'une fantaisie indomptable; mais je vieillis, et la vio est courte.
Ce que tu as remarqué dans la Bt-etagne est aussi ce que j'aime le mieux. Une des choses dont je fais le plus de cas, c'est mon résumé d'archéologie celtique, et qui en est véritablement une exposition complê/- en même temps que la critique. La difficulté de ce livre consistait dans les transitions et à faire un tout, d'une foule de choses disparates : il m'a donné beaucoup de mal, c'est la première chose que j'aie écrite péniblement (je ne sais où cette difficulté de trouver le mot s'arrêtera, je ne suis pas inspiré, tant s'en faut); mais je suis complètement de ton avis, quant aux plaisanteries, vulgarités, etc., elles abondent; le sujet y était pour beaucoup : songe ce que c'est que d'écrire un voyage où l'on a pris d'avance le parti de tout racoftter. Que je t'embrasse à pleins bras, sur les deux joues, sur le cœur, pour quelque chose qui t'a édiappé et qui m'a flatté profondément. Tu ne trouves pas la Bretagne une chose assez hors ligne pour être montrée à Gautier et tu voudrais que la
premiëie impression qu'il eût de moi fût violente. Il vaut mieux s'abstenir, tu me rappelles à l'orgneil. Merci !
A la même.
'~ Croieget, Jeudi, 4 heures du eoir.
Je t'écris avec grand'peine, car j'ai depuis hier un riiumaUsme qui ne va qu'en empirant d'heure en heure; ce sont les pluies de la Grèce, les neiges du Parnasse et toute l'eau qui m'a ruisselé sur le corps dans le sacré vallon qui se font ainsi souvenir d'elles. Je souffre énormément et suis pas mal irrité.
Le travail remarche un peu, me voilà à la fin revenu du dérangement que m'a causé mon petit voyage <i Paris. Ma vie est si plate qu'un grain de sable la trouble, il faut que je sois dans une immobilité complète d'eiistence pour pouvoir écrire. Je pense mieux couché sur le dos et les yeux fermés. Le moindre bruit se répète en moi avec des échos prolongés qui sont longtemps avant de mourir, et plus je vais, plus cette inûrmité se développe; quelque chose de plus en plus s'épaissit en moi qui a peine à couler. Quand mon roman sera fini, je t'apporterai mon manuscrit complet par curiosité, tu verras par quelle mécanique compliquée j'arrive à faire une phrase.
L'histoire de M. "" m'a réjoui profondément (l'infortuné n'en sait rien encore, il est & Cany au sein de SOS lares, voilà fort longtemps que je ne l'ai vu, je le régalerai de la chose dimanche). Tu me dis que si tu étais homme, tu serais indigné de voir une femme te préférer une médiocrité. femme! ô femme poète ! que tu sais peu le cœur des mâles 1 à dix-huit ans on a déjà éprouvé en cette matière tant de
renfoncements, que l'on y est devenu îns.ensible. On traite les femmes comme nous traitons le public, avec beaucoup de déférence extérieure et un souverain mépris en dedans. L'amour humilié se fait orgueil Ubeiiin, Je crois que le succès auprès des femmes est généralement une marque de médiocrité, et c'est celui-là pourtant que nous envions tous et qui couronne les autres; mais on n'en veut pas convenir, et comme on considère très au-dessous de soi les objets de leur préférence, on arrive à cette conviction qu'elles sont stupides, ce qui n'est pas; nous jugeons h notre point de vue, elles au leur; la beauté n'est pas pour la femme ce qu'elle est pour l'homme ; on ne , s'entendra jamais là-dessus, ni sur l'esprit ni sur le sentiment, etc.
Je me suis trouvé one fois avec plusieurs drôles [assez vieux) dans iln lieu infâme; tous certes étaient plus laids que moi, et celui à qui ces dames tirent meilleure mine était franchement vilain (explique-moi çà, 6 Aristote!), et il n'est pas question ici de dons de l'âme, poésie de langage ou force d'idées, mais du corps, de ce qui est appréciable à l'œil. Interroge n'importe quel ex-bel homme, et demande-lui s'il a jamais trouvé des femmes qui se soient extasiées sur les hgnes de son bras ou les muscles de sa poitrine. Quel abime que tout cela, et qu'importe le vase, c'est l'ivresse qui est belle {il y a là-dessus un beau vers dans Mélœnis), l'imporlant c'est de l'avoir.
La contemplation de certains bonheurs dégoûte du bonheur : quel orgueil 1 C'est quand on est jeune surtout que la vue des féhcités vulgaires voua donne la nausée de la vie, on aime mieux crever de faim que de se gorger de pain noir. Il y a bien des vertus qui n'ont pas d'autre origine.
A. la même.
Croisaet, août I8&3. Samedi soir.
Ahl je sais bien content, c'a été un bon réveil, et aujourdliui (pie j'ai fini mon oavrage, et qu'il est bonne heure encore, je m'en vais, selon ton dc^sir, bavarder avec toi le plus lon^emps possible. Mais d'abord que je commence à t'embrasser fort et sur le cœur, en joie de ton prix. Comme je suis heureux qu'il te soit survenu un événement agréable! Le Philosophe s'esquivant au moment où l'on va lire ton nom est un comique de haut goût.
Si je n'ai pas répondu plus tôt à ta lettre dolente et découragée, c'est que j'ai été dans un grand accès de travail. Avant-hier, je me suis couché à 5 heures du matin et hier à 3 heures ; depuis lundi dernier j'ai laissé de côté toute autre chose, et j'ai exclusivement toute la semaine pioché ma Bovary, ennuyé de ne pas avancer. Je suis maintenant arrivé à mon bal que je commence lundi; j'espère que ça ira mieui. J'ai fait depuis que tu m'as vu 23 pages nettes (25 pa^es en çix semaines) elles ont été dures à rouler, je les lirai ce soir à Bouilhet. Quant à moi, je les ai tellement travaillées, changées, maniées, que pour le moment je n'y vois que du feu, je crois pourtant qu'elles se tiennent debout. Tu me parles de tes découragements : si tu pouvais voir les miens! Je ne sais pas comment quelquefois les bras ne me tombent pas de fatigue et ma tête ne s'en va pas en bouillie. Je mène une vie &pre, déserte de toute joie extérieure, et où je n'ai rien pour me soutenir qu'une espèce de rage permanente qui pleure quelquefois d'impuissance, mais qui est continuelle. J'aime mon travail d'un amour frénétique
I ' ..CtHI'^lc
et perverti comme nn ascète ; le cilice me gratte là ventre. Quelquefois quand je me trouve vide, quand l'expression se refuse, quand, après avoir griffonné de longues pages, je découvre n'avoir pas fait une phrase, je tombe sur mon divan et j'y reste hébété dans un marais intérieur d'ennui.
Je me hais etje m'accuse de cette démence d'orgueil qoime fait palpiter après la chimère. Un quart d'heure après, tout est changé, le cœur me bat de joie. Mercredi dernier, j'ai été obligé de me lever pour aller chercher mon mouchoir de poche ; les larmes me coulaient sur la figure. Je m'étais attendri moi-même en écrivant, je jouissais délicieusement, et de l'émotion de mon idée, et de la phrase qui la rendait, et do la satisfaction de l'avoir trouvée ; du moins je crois qu'il y avait de tout cela dans cette émotion, oii les nerfs après tout avaient plus de place que le reste; il y en a dans cet ordre de plus élevées, ce sont celles oii l'élément sensible n'est pour rien, elles dépassent alors la vertu en beauté morale, tant elles sont indépendantes de personnalité, de toute relation humaine. J'ai entrevu quelquefois (dans mes grands jours de soleil), à la lueur d'un enthousiasme qui faisait frissonner ma peau du talon à la racine des cheveux, un état de l'âme ainsi supérieur à ta vie, pour qui la gloire ne serait rien, et le bonheur même inutile. Si tout ce qui nous entoure, au lieu de former de sa nature une conjuration permanente pour vous asphyxier dans les bourbiers, vous entretenait au contraire dans un régime sain, qui s^t alors s'il n'y aurait pas moyen de retrouver pour l'esthétique ce qne le stoïcisme avait inventé pour la morale? L'art grec n'était pas un art, c'était la constitution radicale de tout un peuple, de toute une race, du pays même. Les mon'