‹ CorrespondanceChapitre 5 sur 19 · I ..CtHI'^lc · texte numérisé non relu

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commun, la misère (non, ne calomnions pas ce lait des forts), le putinage d'esprit plutôt, car c est cela, qui l'a abaissé souvent au niveau de ses^couliores. Ah qaeje serais content si une plume grave comme celle du Philosophe qui est un homme sévère (de style) leur donnait un jom* une bonne fessée à tous ces charmants messieursl

Je reviens à Graziella. Il y a un paragraphe d'une grande page tout en infinitif « se lever maintenant ». L'homme qui adopte de pareilles tournures a l'oreille fausse, ce n'est pas un écrivain'. Jamais de ces vieilles phrases h muscles savants, cambrés, et dont le t&r Ion sonne. J'en conçois pourtant un, moi, un style,un style qui serait beau, que quelqu'un fera à quelque jour, dans dix ans ou dans dix siècles et qqi serait rythmé comme le vers^récis comme le langage ) des scieHcë sTet avec" des ondulations, des renflements . de violoncelle, des aigrettes de feu. Un style qui nous entrerait dans l'idée comme un coup de stylet, et où notre pensée enfin voyagerait sur des surfaces lisses comme lorsqu'on file dans un canot avec bon vent, arrière. La prose est née d'hier, voilà ce qu'il faut se dire. Le vers est la forme par excellence des littératures anciennes. Toutes les combinaisons prosodiques ont été faites, mais celles de la prose tant s'en faut.

Tu me dis que je t'ai envoyé des réflexions curieuses sur les femmes, et qu'elles sont peu fibres d'elles (les femmes). Cela est vrai ; on leur apprend tant à mentir, on leur conte tant de mensonges! Personne . ne se trouve jamaù à même de leur dire la vérité, et quand on a le malheur d'être sincère, elles s'exaspèrent contre cette étrangeté I Ce que je leur reproche surtout, c'est leur besoin de poétisation. Un homme aimera sa lingère et il saura qu'elle est bête qu'il

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n'en jouira pas moins ; mais si une femme aime an gOQJat, c'est un génie méconnu, une &me d'élite, etc., si bien que, par cette disposition naturelle k loucher, elles ne voient pas le vrai quand il se rencontre, ai la beauté là où elle se trouve. Cette infériorité (qui est au point de vue de l'amour en soi une supérioiitô) est la cause des déceptions dont elles se plaignent tantl Demander des oranges aux pommiers leur est une maladie commune.

Maximes détachées : Elles ne sont pas franches avec elles-mêmes, elles ne s'avouent pas leurs sens, elles prennent leur cul pour leur cœur, elles croient que la lune est faite pour éclairer leur boudoir.

Le cynisme, qui est l'ironie du vice, leur manque, ou quand elles l'ont, c'est une affectation.

La courtisane est un mythe. Jamais ime femme n'a inventé uner débauche.

Leur cœur est un piano ou l'homme artiste égoïste se complaît à jouer des air^ qui le font briller et toutes les touches parlent. Vis-à-vis de l'amour en effet, les femmes n'ont pas d'arriére-boutlque, elles ne gardent rien à part pour elles comme nous antres, qui, dans toutes nos générosités de sentiment, réservons néanmoins toujours in petto un petit magot pour notre usage eiclusif.

Mes voyages à Paris, qui n'ont plus que toi pour attrait, sont dans ma vie comme des oasis où je vais boire. En ma pensée ils chatoient dans le lointain baignés d'une lumière joyeiise. Si je ne les renouvelle pas plus souvent, c'est par sagesse, et qu'ils me dérangent trop. Mais prends patience, tu m'auras plu« tard plus longuement.

COHRESPONDANCE DE fi. FUUBEHT.

Croisset, samedi soir, minuit.

Le sonnet sera excellent ayec deux ou trois petites corrections.

e pénètre, etc.

Du reste l'inspiration est bonne.

Cette rectitude du cœur dont ta parles n'est que la même justesse d'esprit que je porte, je crois, dans les questions d'art. Je n'adopte pas, quant à moi, toutes ces distinctions de cœur, d'esprit, de forme, de fond, d'àmeoude corpsitout est UédansThomme. llfutun temps où tu me regardais comme un égoïste jaloux qui se plaisait dans la rumination perpétuelle de sa propre personnalité. C'est là te que croient ceux qui voient la surface; il en est de même de cet orgueil qui révolte tant les autres et que paient pourtant de si grandes misères. Personne plus que moi n'a au contraire aspiré les autres. J'ai été humer des fumiers inconnus, j'ai eu compassion de bien des choses où ne s'attendrissaient pas les gens sensibles. Si la Bovary vaut quelque chose, ce Uvre ne manquera pas de cœur. L'ironie pourtant me semble dominer la vie. ' O'oii vient que qnand je pleurais j'ai été souvent me regarder dans la glace pour me voir. Cette disposition à planer sur soi-même est peut-être la source de toute vertu. Elle vous enlève à la personnalité, loin de vous y retenir. Le comique arrivé à l'extrême, le comique qui ne vous fait pas rire, le cynisme dans la Mague, est poifr moi tout ce qui me fait le plus envie comme

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98 COEIRESPO^DANCB DE 0. KLA^UttERT.

écrivain- Les deux éléments soat Ik. Le malade imagtnaire descend plus loin dans les mondes intérieurs que tous les Agamemnons. Le « n'y aurait-il pas du danger à parier de toutes ces maladies »? vaut le « Qu'il mourût » I Mais que l'on fasse jamais comprendre cela aux pédants I C'est une chose drôle du reste comme je sens bieu le comique en tant qu'homme et comme ma plume s'y refuse! J'y converge de plus en plus à mesure que je deviens moins gai, car c'est là la dernière des tristesses.

J'ai des idées de théâtre depuis quelque temps et l'esquisse incertaine d'un grand roman métaphysique, fantastique et gueulard qui m'est tombé dans la téta il y a une quinzaine de jours. Si je m'y mets dans cinq ou six ans, que se passera-t-ii depuis cette minute où je t'écris jusqu'à celle où l'encre se séchera sur la dernière ratureî du train dont je vais, je n'aurai fini ia Bovary que dans un an. Peu m'importe six mois de plus ou de moins! mais la vie est courte. Ce qui m'écrase parfois, c'est quand je pense à tout ce que je voudrais faire avant de crever, qu'il y a déjà quinze ans que je travaille sans relâche d'une façon âpre et continue, et que je n'aurai jamais le temps de me donner à moi-même l'idée de ce que je voulais faire.

J'ai lu dernièrement tout VEnfer de Dante (en français); cela a de grandes allures, mais que c'est loin des poètes universels qui n'ont pas chanté eux leur haine de village, de caste ou de famille ! Pas de plan 1 Que de répétitions I Un souffle immense par moments, mais Dante est, je crois, comme beaucoup de belles choses consacrées, Saint-Pierre de Rome, par exemple, qui ne lui ressemble guère, par parenthèse. On n'ose pas dire que ça vous embête. Cette œuvre a été faite pour im temps et non pour tous les temps, elle en porte le

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cachet; tant pis pour nous qui l'entendons nioias;tant pis pour elle qui ne se fait pas comprendrel

Je viens de lire quatre volumes des Mémoires d'outre, tombe, cela dépasse sa réputation; personne n'a été impartial pour Chateaubriand, tous les partis lui en ont voulu; il y aurait une belle critique à faire sur ses œuvres. Quel homme c'eût été, sans sa poétique I comme elle l'a rétréci; que de mensonges, de petitessesl Dans Gœthe il ne voit que We}-thei; qui n'est qu'une des mansardes de cet immense génie. Chateaubriand est comme Voltaire, ils ont fait (artistiquement) tout ce qu'ils ont pu pour gâter les plus admirables facultés quelebonDieuleuravaitdonnées. Sans Racine, Voltaire eftl été un grand poète, et sans Fénelon, qu'eût été l'homme qui a fait Vellëda et René! Napoléon était comme eux : sans Louis XIV, sans ce fantôme de monarchie qui l'obsédait, nous n'aurions pas eu le galvanisme d'une société déjà cadavre. Ce qui fait les figures de l'antiquité si belles, c'est qu'elles étaient originales : tout est là, tirer de soi. Maintenant par combien d'études il faut passer pour se dégager dea livres et quil eu faut lire I il faut boire des océans et les repisser.

Puisque tu admires tant la belle périphrase du père de Pongerville, « le tapis qu'à grands frais Babylone a tissé »,je pourrai t'apporter un acte d'une tragédie que nous avions commencée U yacinqans.Bouilhetetmoi, BUT la découverte de la vaccine, où tout est de ce calibre et mieux. J'avais à cette époque beaucoup étudié le théâtre de Voltaire que j'avais analysé scène par scène d'un bout à l'autre. Nous faisions des scénarios, nous lisions quelquefois, pour nous faire rire, des tragédies de Marmoritel et ça a été une excellente étude. Il faut lire le mauvais et le sublime, pas da

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100 COBRESPONDANCB DE G. FLAUBERT,

médiocre. Je t'assure que comme style les gens que je déteste le plus m'ont peut-être plus servi que les autres. Que dis-tu de ceci pour dire nn bonnet grec :

et pour dire noblement qu'une femme gravée de la petite vérole ressemble à une écumoire :

D'une Tïerge par lui (le fléau). J'ai ru le doni Tieage Horfibte désormais nous présenter l'image

De ce meuble vulgaire, ea mille endroits percé, j

Dont ee sert la matrone en son zèle empreasé, LoTBqo'aui bords onctueux, de l'arple éoumante FrËmit le BUC de« cbairs eu »a mousse bouillante,

Voilà delà poésie, ou je ne m'y connais pas, et dans les régies encore.

La lettre de madame Hugo est très gentille. Je te la renvoie, eUe m'a causé une impression très profonde et k Bouilhet aussi. Nous connaissons ici un jeune homme qui nourrit pour elle un amour mystique depuis l'exposition de son portrait par L. Boulanger, il y a une douzaine d'années au moins. Se doute-t-eUe de cela, cette femme qui vit à Paris, qu'il n'a jamais vue ? Chaque chose est un infini, le plus petit caillou arrête la pensée tout comme l'idée de Dieu. Entre deux coeurs qui battent l'un sur l'autre il y a des abtmes, le néant est entre eux, toute la vie et le reste. L'âme abeau faire, elle ne brise pas sa solitude, elle marche avec elle, on se sent fourmi dans tin désert et perdu — perdu. — A propos de quoi doue tout cela? Ah ! èi propos du portrait de madame Hugo ; c'est bien drôle n'est-ce pas? J'ai été une fois chez elle, en 1845, en revenant de Besançon, ofi la marraine d'Hugo

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m'avaitfait voir la chambre où il est né. Cette vieille dame m'avait chargé d'aller portai de ses nouvelles h la famille. Madamem'areçu médiocrement ; le grand Hippolyte Lucas est arrivé, et je me sois retiré &a bout de six minutes que j'étais assis.

. Bouilhet va se mettre à son drame; an mois d'octobre, il ira habiter Paris. Lui parti, je serai seul; là commencerama vieillesse. Tout ce que je connais de ■ la capitale ne me donne pas envie d'y vivre, Paris m'ennuie, on y bavarde trop pour moi. La tentative dé séjour que j'y ferai, les quelques mois que j'y passerai pendant deux ou trois hivers m'en détourneront peut-être pour toujours. Je reviendrai dans mon trou, et j'y mourrai, sans- sortir, moi quime serai tant promené en idée. Ah je voudrais bien aller aux Indes et au Japon I Quand la possibilité m'en viendra, je n'aurai peut-être ni argent ni santé. Physiquement d'ailleurs je me recoquille de plus en plus. La vue de ma bûche qui brûle me fait autant de plaisir que ' la vue d'un paysage. J'ai toujours vécu sans distractions, il m'en faudrait de grandes. Je suis né avec un tas de vices qui n'ont jamais mis le nez à la fenêtre. J'aime le vin, je ne bois pas. Je suis joueur et je n'ai jamais touché une carte. La débauche rae pl^t et je vis comme un moine. Je suis mystique au fond et je nccroisà rien. Mais je t'aime, mon pauvre cœur, et je t'embrasse. Vraiment, si je te voyais tous les, jours peut-être t'aimerais-je moins; mais non, c'est pour longtemps encore, tu vis dans l'arrière-boutique de mou cœur et tu sors le dimanche.

102 CORRESPONDANCE DE G. FLAUBEQT.

& la vaém».

CroîBiet, MmeiU a dimanche, 1 heure matin.

La nuit de dimanche me prend aa milieu d'une page qui m'a tenu toute la journée et qui est loin d'être finie. Je la quitte pour l'écrire, et d'ailleurs elle me mènerait peut-être jusqu'à demain soir, car comme je suis souvent plusieurs heures à chercher un mot et que j'en ai encore plusieurs à chercher, il se pourrait que tu passasses encore toute la semaine prochaine si j'attendais la fin. Voilà pourtant plusieurs joura que cela ne va pas trop mal, sauf aujourd'hui où j'ai éprouvé beaucoup d'embarras. Si tu savais ce que je retranche et quelle bouillie que mes manuscrita. Voilà bien cent vingt pages de faites ; j'en ai écrit cinq cents au moins. Sais-tu à quoi j'ai passé toute mon aprèsmidi avant-hier î à regarder la campagne par des verres de couleur; j'en avais besoin pour une page de ma Bovary,qui ne serapas,jecrois, une desplus mauvaises.

Je vais être dérangé cette semaine par l'arrivée de cousines (inconnues) et assez égrillardes, h ce qu'il parait, du moins l'une d'elles ; ce sont des parentes de Champagne, dont le père est directeur de je ne sais (pielles contributions à Dieppe. Ma mère a été les voir avant-hier et hier, jours où je suis resté seul avec l'institutrice. Mais sois sans crainte, ma vertu n'a pas failli et n'a même pas songé à faillir. A la fin de ce mois, ma nièce, la petite de mon frère, va faire sa première communion. Je suis convié à deux diners et à un déjeuner. Je m'empiffrerai, ça me distraira. Quand on ne se gorge pas dans ces solennités, qu'yfaire? te voilà donc au courant de ma vie extérieure. Quant à l'inté-

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rieure, nen de neuf. J'ai lu Rodogune et Théodore celle semaine. Quelle immonde dLose que les commentaires de Voltaire, est-ce bête 1 et c'était pour.tant un homme d'esprit. Mais l'esprit gert à peu de choses dans les arts, à empocher l'enthousiasme et nier le génie, voilà tout.

Quelle pauvre occupation que la critique, puisqu'un homme de cette trempe-là nous donne un pareil exemple; maisil est si doux de faire le pédagogue, de reprendre lesautres, d'apprendre aux gens leur métier! La manie du rabaissement, qui est la lèpre morale de notre époque, a singulièrement favorisé ce penchant dans la gent écrivante ; la médiocrité s'assouvit il cette petite nourriture quotidienne qui sons des apparences sérieuses cache le vide. Il est bien plus facile de discuter que de comprendre et de bavarder d'art, idée du beau, idéal, etc., que de faire le moindre sonnet ou la plus petite phrase. J'ai eu envie souvent de m'en mêler aussi et de faire d'un seul coup-un livre de tout cela; ce sera pour ma vieillesse quand mon encrier sera sec. Quel crâne ouvrage il y aurait à écrire soasce titre «De l'interprétation de l'antiquité »! Ce serait l'œuvre de toute une vie, et puis à quoi bon de la critique? de la musique plutôt : tournons au rythme, balançons-nous dans les périodes, descendons plus avant dans les caves du cœur. Cette manie du rabaissement dont je parle est profondément française, pays de l'égahté et de l'anti-hberté, car on déteste la liberté dans notre chère patrie; l'idéal de l'État, selon les socialistes, n'est-il pas une espèce de vaste monstre absorbant en lui toute action individuelle, toute personnaMté, toute pensée et qui dirigera tout, fera tout? Une tyrannie sacerdotale est au fond de ces cœurs étroits : a il faut tout régler, tout refaire,

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