I .,Coo>^lc
reconstitaer sur d'autres bases, » etc. Il n'est pas de sottise ni de vice qui ne trouve aon compte et ses rêves. Je trouve que l'homme maiotenant est plus fanatiqne que jamais, mais de M; il ne chante autre chose et dans cette pensée qui saute par-deesus les soleils, dévore l'espace et hèle après l'infini, comme dirait Montaigne, il ne trouve rien de plus grand que tette misère même de la vie dont elle tâche sans cesse de se dégager. Aiiiei la France depuis 1830 délire d'un réalisme idiot, l'infaillibilité du suffrage universel est prête h devenir un dogme qui va succéder à celui de l'iufaUlibilité du pape. La force du bras, le droit du nombre, le respect de la foule a succédé & l'autorité du nom, au droit divin, h. la suprématie de l'esprit. La conscience humaine ne protestait pas dans l'antir quité, la Loi était simple, les dieux la donnaient, elle était juste. L'homme esclave se méprisait lui-même autant que son maître. Je défie aucun dramaturge d'avoir l'audace de mettre en scène sur le boulevard un ouvrier volem-. Non : là il faut que l'ouvrier soit honnête homme, tandis que le monsieur est toujours un gredin ; de même qu'aux Français la jeune fille est pure, car les mamans y conduisent leurs demoiselles. Je crois donc cet axiome vrai, à savoir, que l'on aime le mensonge, mensonge pendant la journée et songe pendant la nuit. Voilà l'homme.
A ta méniA
Croisset, samedi eoir, 1S5&
// faut se méfier de ses meilleures (Cédions, telle est la morale que je tire de ta lettre. Si le discours de Musset qui m'horripile t'a paru charmant et que tu
.,C(X)>^li:
trouves également charmant ce que j'ai pn faire ou (erai, qu'en conclure?
Mais où se réfugier, mon Dieu! où trouver un homme? Kerté de soi, conviction de son cœur, admiration du beau, tout est donc perdu? La fange universelle où l'on nage jnsqu'è la bouche empht donc toutes les poitrines? A l'avenir, et je t'en supplie, ne me parle plus de ce que l'on fait dans le monde, ne m'envoie aucune nouvelle, dispense-moi de tout article, journal, etc. Je peux fort bien me passer de Paris et de tout ce qui s'y brasse ; ces choses me rendent malade, elles me feraient devenir méchant et me renforcent d'autant dans un exclusivisme sombre qui me mèneraitàuneéfaroitessecatonienne;quejemeremercia de la bonne idée que j'ai eue de ne pas publier ! Je n'ai encore trempé dans rient ma muse {quelque déhanchée qu'elle puisse être) ne s'est point encore prostituée, et j'ai bien envie de la laisser crever vierge, à voir toutes ces véroles qui courent le monde. Comme je ne suis pas de ceux qui peuvent se faire au public «tque ce puhlîcn'estpasfaitpourmoi.je m'en passerai: « si tu cherches à plaire, te voilà déchu», ditÉpictèle; je ne déchoierai pas. Le sieur Musset me paraît avoir peu étudié Épictète, et cependant ce n'est pas l'amour de la vertu qui manque dans son discours. Il noua apprend que M. Dupaty était honnête homme et que c'est bien bean d'être honnête homme; làdessns satisfaction générale du public. L'éloge des qualités morales agréablement entremêlé à celui des qualités intellectuelles et mises ensemble au même niveau, est une des plus belles bassesses de l'art oratoire. Comme chacun croit posséder les prernières, du même coup on s'attribue les secondes! J'ai eu un domestique qui avait l'habitude de prendre du tabac;
je lui ai souvent entendu dire lorsqu'il prisait (pour e'excuser de son habitude) : « Napoléon prisait » et la tabatière en effet établissait certainement une certaine parenté entre eux deux, qui, sans abaisser le grand homme, relevait beaucoup le goujat dans sa propre estime.
Voyons un peu ce fameux discours : le début est des plus mal écrit, il y a une série de qite de quoi faire vingt catogans. Je trouve ensuite le respect qui va l'empêcher de parler (Musset respectait le sieur Dupaty!), la mort prématurée de son père et une jérémiade anodine sur les révolutions, lesquelles « interrompent pour un moment les relations de société ». Quel maliieurl cela me rappelle un peu les filles entretenues après 1 848, qui étaient désolées : les gens comme il faut s'en allaient de Paris, tout était perdu! Il est vrai que, comme contrepoids, arrive l'éloge indirect de l'abohtion de la torture, la grande ombre de Calas passe, escortée d'un vers corsé :
L'n beau trait nous honore encor plue qu'un beau livre,
ïtlùe reçue et généralement admise, quoique l'une soit
plus facile à faire que l'autre. J'ai pris bien des petits verres, dans ma jeunesse, avec le sieur Louis Fessard, mon maitre de natation, lequel a sauvé quarante à quarante-six personnes d'une mort imminente et au péril de ses jours. Or, comme il n'y a pas quarante-six beaux hiTus dans le monde, depuis qu'on en fait, voilà un drôle qui à lui tout seul enfonce dans l'estime d'un poùte tous les portes. Continuons :
Rioge des écoliers reconnaissants envers leurs maîtres (flatterie indirecte aux professeurs ci-présents}, et de rochef épîgramme sur la liberté : utile dulci, c'est le genre.
CORRESPONDANCt; DE G. FLAUBERT. 107
Enfin une phrase est fort belle : « Le murmure de l'Océan, qui troublait encore cette tête ardente, se confondit dans la musique et un coup d'archet l'emporta. » Mais c'est l'Océan et la musique qui sont cause que la phrase est bonne; et quelque indilTéreut que soit le sujet en soi, il faut qu'il existe néanmoins. Or, lorsque de mauvaise foi on entonne l'éloge d'un homme médiocre, qu'attendre, sinon une médiocrité? la forme sort du fond, comme la chaleur du feu.
Arrive le petit conflteor; là le poète appelle ses œuvres rfes fautes d'enfant, se blâme des torts qu'il n'a plus et traite l'école romantique de n'avoir pas le sens commun , quoiqu'il ne renie pas ses maîtres. U y aurait eu ià. de belles choses à dire sur la place d'Hugo, restée vide. Comment se priver de pareilles joies, comment se refuser à soi-même la volupté de scandahser la compagnie? Mais lee convenances s'y opposaient, cela aurait f^t de la peine à ce bon gouvernement et c'eût été de mauvais goût; mais en revanche, nous avons immédiatement après, l'éloge inattendu de Casimir Delivigne, gui savait que l'estime vaut mieux que le bruit, et qui en conséquence s'est toujours traîné à la re- ' morque de l'ùptuion, faisant les Messémennes après 4815, Le Paria dans le temps du libéralisme, Marino Falieri lors de la vogue de Byron^ Les enfants d'Edouard quand on raffolait de drame moyen âge. Delavigne était un médiocre monsieur, mais Normand rusé qui épiait le goût du jour et s'y conformait, conciliant tous les partis et n'en satisfaisant aucun, un bourgeois s'il en fut, un Louis-Philippe en Uttérature ; Uusset n'a pour lui que des douceurs.
Louer des vers où se trouve celui-ci :
■ En quittant Raphaël je souris à l'Albane. n
lOS C0RRB3P0NI1A?ICE DE G. FLAUBERT,
et Anacréon à cdté d'Homère! L'Albane est le père du rococo en peinture. M. de Voltaire l'aimait beaucoup. Feraey est plein de ses copies, Musset, qui a tant injurié Voltaire dans Rolia, mais gui devait faii-e son éloge à l'Académie (car il était académicien), devait bien ce petit bonunage à son peintre favori.
Suit l'éloge de l'opéra comique comme genre : tout | est du même tonneau, sans cesse l'exaltation du gentil, du charmant. Musset a été bien funeste à sa génération en ce sens. Lui aussi, morbleu, a chanté la , grisette ! et d'une façon bien plus embêtante encore que Béranger, qui au moins est en cela dsns sa veine propre. Cette manie de l'étriqué (comme idées et comme œuvres) détourne des choses sérieuses, mais ça plaît, il n'y a rien à dire, on donne là-dedans pour le quart d'heure. Nous allons revenir à Florian avant deux ans, Houssaye alors florira, c'est un berger.
Maintenant, un peu d'outrages aux grandes choses et aux grands hommes, le travail du poète : un noble exercice de C esprit, vraiment I et quoi qu'on en puisse dire encore I quelle audace I mais comme il y a des idées nobles et des idées apparemment, qui ne le sont pas, des routes grandes et sévères et des routes petites et plaisantes {d'après la classification des genres bien entendu, tragédies, comédies, comédie sérieuse, comédie pour rire, etc.), il s'ensuit que Bossuet et Fénelon sont au-dessus de Molière (non académicien) Télémaque vaut mieux que le Malade imaginaire; pour les hommes graves, en effet, c'est une farce (tel est l'avis entre autres de M. Chéniel, professeur à l'école normale); n'importe, la petite route n'en est pas moins belle et à coup sûr elle doit être honorée; que de bouté! quand elle est suivie par un honnête homme (toujours l'honnête homme), autrement noni
Ensuite un peu de patriotisme, le drapeau de l'Empire, de beaux faits dans la garde nationale.
Ce vers cité comme bon :
Les doux tributs des ch&mps aur ton oade tranquille! et Tancrède qui est un type inimitable de poésie ckevaleresguel enfin pour la conclusion, le bon exemple des gens qui meurent saintement escortés des sœurs de charité, les(iueUea nous avons déjà vues plus haut en compagnie de l'idée chrétienne glori&ée.
O y en a pour tous les goûts, si ce n'est pour le mien.
Quant à la réponse de Nisard, elle dégrade encore plus le sieur Musset. De Franck, de Rolla, de Bernerette, pas un mot, et il était là, luil il avalait tout cela, il écoutait cette théorie que l'amour de Boileau est une qualité sociale. Il s'entendait dire que ses vers n'étaient pas sur leurs pieds et que les mères de famille daignaient l'approuver, une fois les enfants retirés. Avaler toutes ces grossièretés en public avec nn habit vert sur le dos, une épée au côté et un tricorne à la main, cela s'appelle être honoré et voilà pourtant le but de l'ambition des gens de lettres ! On attend ce jour-là pendant des années, ensuite on est posé, consacré. Ahl c'est que l'on tous voit, il y a des voitures sur la place, et il ne manque pas non plus de belles dames qui vous font des compliments après la cérémonie. Deux heures durant même, le public vous gratilîe de cet empressement naïf, qu'il témoigne tour à tour & Tom-Pouce, aux otages, à la planète Le Verrier, aux ascensions de Lepoittevin, aux premiers convois du chemin de fer de Versailles (rive droite), et puis on figure le lendemain dans tous les journaux entre la politique et les annonces. Certes, il^est beau d'occuperde la place dans les âmes de la U. «0-
foule, mais on y est les trois quarts du temps en si piètre compagnie, qu'il y a de quoi dégoûter la délicatesse d'un homme bien né.
Avouons que si aucune belle cliose n'est restée iguorée, il n'y a pas de turpitude qui n'ait été applaudie, ni de sot qui n'ait passé pour grand bomme, ui do grand homme qu'on n'ait comparé à un crétin. La postérité change d'avis quelquefois (mais la tache n'en reste pas moins au front de cette humanité qui a de si nobles instincts) et encore ! est-ce que jamais la France reconnaîtra que Ronsard vaut bien Racine I II faut donc faire de l'art pour soi, pour soi seul, comme on joue du violon. Musset restera par ses côtés qu'il renie, il a eu.de beaus jets, de beaux cris, voilà tout; mais le Parisien chez lui entrave le poète, le dandysme y corrompt l'élégance, ses genoux sont raides de ses sous-pieds, la force lui a manqué pour devenir un maître, il n'a cru ni à lui ni à son art, mais à ses passions. Il a célébré avec emphase le cœur, le sentiment, l'amour avec toutes sortes à'H, au rabaissement de beautés plus hautes, « le cœur seul est poète », etc. Ces sortes de choses flattent les dames, maximes commodes qui font que tant de gens se croient poètes sans savoir faire un vers. Cette gloriflcation du médiocre m'indigue, c'est nier tout art, toute beauté, c'est insulter l'aristocratie du bon Dieu.
L'Académie française subsistera encore longtemps, quoiqu'elle soit fort en arrière de tout le reste; elle puise sa force dans la rage qu'ont les Français pour les distinctions, chacun espère en être plus tard ; je m'excepte. Du jour où elle a donné le premier prix Honthyon elle a avoué par là que la vie littéraire s'était retirée d'elle. N'ayant donc plus rien à faire et sentant les choses de sa compétence lui échapper, elle s'est
CORRESPONDANCE DE G'. FLAUBERT. lU
■ réfugiée dans la vertu, comme font les vieilles femmes dans la dévotion.
Puisque je suis en veine de mauvaise humeur {et franchementj'en aile cœurgros), je l'épuisé: "les jours d'orgueil où l'on me recherche, où l'on me flatte », dis-tu. Allons donc! ce sont des jours de faiblesse ceux-là, les jours dont il faut rougir; tes jours d'orgueil je vais te les dire, les voici, tes jours d'orgueill quand tu es, chez toi, le soir, dans ta plus vieille robe, avec la cheminée qui fume, gênée d'argent, etc., et que tu vas te coucher le cœur gros et la tête fatiguée; quand, marchant de long en large dans la chambre ou regardant le bois brûler, tu te dis que rien ne te soutient, que tu ne comptes sur personne, que tout te délaisse et qu'alors sous l'affaissement de la femme, la muse rebondissant, quelque chose cependant se met h chanter au fond de toi, quelque chose de joyeux et de funèbre, comme un chant de bataille, défi porté à la vie, espérance de sa force, flamboiement des œuvres h venir; si cela te vient, voilà tes jours d'orgueil, ne me parle pas d'autres orgueils, laisse-les aux faibles, au sienr Énault qui sera flatté d'entrer à la Revue de Paris, à Du Camp, qui est enchanté d'être reçu chez M"' Delessert, à tous ceux enfin qui s'honorent assez peu pour que l'on puisse les honorer. Pour avoir du talent il faut être convaincu qu'on en possède, et pour garder sa conscience pure, la mettre au-dessus de celles de tous les autres. Le moyen de vivre avec sérénité et au grand air, c'est de se fixer sur une pyramide quelconque, n'importe laquelle, pourvu qu'elle soit élevée et la base solide. Ah ! ce n'est pas toujours amusant et l'on est tout seul, mais on sa console en crachant d'en haut.
Encore un mot relativement £i ma mère ; nul doute
fI2 CORRESPONDANCE DE G. FLAUBERT,
qu'elle ne t'ait reçue de son mieux, si vous vous fussiez rencontrées d'une façon ou d'une autre, mais quant à en être flattée (ne prends pas ceci pour mie brutalité gratuite), apprends qu'elle n'est flattée de rien, la bonne femme ; il est fort difficile de lui plaire, elle a dans sa personne je ne sais quoi d'imperturbable, de glacial et de naïf qui vous démonte, elle se passe de -./Tincipes encore plus aisément que d'expansions^ Toute en constitution vertueuse, elle déclare inipudemment qu'elle ne sMt pas ce que c'est que la vertu, et ne lui avoir jamais fait un sacrifice. Elle me disait ce soir que je m'aigrissais, je tourne peut-être en effet à la vieille iille ; tant pis, la figure du Misanthrope est une des plus sottes que l'on puisse avoir. Oui, je deviens vieux, je ne suis pas du siècle, je me sens étranger au nûlieu de mes compatriotes tout autant çu'en Nubie et je commence sérieusement à admirer le prince Président qui ravale sous la semelle de ses bottes cette noble France.
A la même.
Croisset, mercredi, minuit
Le même jour que j'ai appris la mort de Pradier (dimanche), j'en ai appris deux autres, celle d'un de mes camarades de collège (cousin de mon beau-frère), qui vient de crever k Alger où il se promenait, et celle d'une jeune femme, ancienne amie demasceur, qui dépérissait d'une maladie de poitrine causée par des chagrins d'amour, La dernière fois que j'ai vu l'un, c'est il y a cinq à six mois à Croisset, sur la terrasse de mon jardin où il fumait avec moi; la dernière fois que i'ai vu la seconde, c'est il y a une douzaine d'années»
CORRESPONDANCE DE G. FLAUBERT. ilî
h. la campagne, dans le ch&teau de son tuteur, nousmontions une côte ensemlile, dans un bois, elle avait très chaud et marchait avec peine.
Ce pauvre Pradier, je le regrette I Aimable et charmante nature ! Qu'il lui a manqué peu de chose h. cet homme, pour être un grand homme tout & fait : un peu plus de sérieux dans l'esprit et moins de banalité dansle caractère ; il n'en restera pas moins comme le premier sculpteur de son temps; Nous étions à Rosny pendant qu'il se mourait, il n'en est pas moins mort et nous n'en avons pas moins été heureux. Voilà réternelle, lamentable et sérieuse ironie de l'existence. C'est il y a. six ans à cette époque, dans ce mois-ci, que nous nous sommes connus chez lui. Pauvre homme! j'en suis resté ahuri toute la journée; je pourrais déjà faire un volume nécrologique respectable de tous les morts que j'ai connus. Quand on est jeune, on associe la réahsation future de ses rêves aux existences qui vous entourent, à mesure que ces existences disparaissent les rêves s'en vont. J'ai bien éprouvé cela pour ma sœur, pour cett« femme charmante, dont je ne parle jamais par une pudeur de cœur qui me clôt la bouche. Avec elle j'ai enterré beaucoup d'ambition, presque tout désir mondain de gloire ; je l'avais élevée, c'était un esprit soUde et fin qui me charmait.
La mort de Pradier me fait éprouver quelque chose d'égoïste assez honteux. Je suis fâché qu'il ne m'ait pas connu, moi qui l'admirais beaucoup; j'aurais voulu qu'un homme de sa trempe me distinguât de cette foule où je pataugeais autour de lui, mais l'aurait-il pu d'ailleurs? il avait peu le sens critique, notre ami; sur son art même, je n'ai pu jamais en rien tirer, ce qui le rend supérieur & mes yeux, car c'était un homme d'esprit.
114 CORRE^SDASCE DE G. FUUBERT.
A la inAino.
Croisset, simedi.
Quoiqu'il soit une heure du matin et que j'aie écrit aujourd'hui pendant douze heures (sauf une pour mon diner), il faut que je te dise combien je suis content de toi, c'est pour moi un èonheur que ta pièce, un bonheur pour moi, comme j'en ai eu un pour toi, lorsque lu as eu ton prix; il ne manque à cette pièce que très peu de chose pour en faire tout bonnement un petit chef-d'œuvre, et il n'y a pas de petits chefsd'œuvre : rythme, composition, nouveauté, tout y est, c'est bien; je suis curieux de voir demain l'avis du confrère. Voici un vers :
Où les reinfs buvaient du lait
dont je fais un cas énorme ; il y a là plus de vraie poésie que dans toutes les tartines sur Dieu, l'âme, l'humanité qui bourrent ce qu'on appelle les pièces de résistance. Ça ne saute pas à l'œil comme une pensée à grand effet, mais quelle vérité bien dite, et que c'est profond du sentiment de la chose. Il faut ainsi que tout sorte du sujet, idées, comparaisons, métaphores, etc. C'est là la griffe du Uon, sois-en sûre, et comme la signature de la nature elle-même, dans les œuvres. Un volume de pièces comme celles-là (une fois ces corrections faites, et qui du reste sont faciles) ne le céderait h quoi que ce fût, voilà mon avis.
11 n'y a qu'aujourd'hui de toute la semaine que j'aie un peu bien travaillé; un paragraphe qui me manquait depuis cinq jours m'est enfin, je crois, arrivé avec sa tournure. Quelle diriiculté qu'une nar-
CORRESPOHDANCE DE G. rLAlDEIlT. H5
ration psychologique, pour no pas toujours rabâcher la même chose.
Du Camp vient de m' envoyer ses photographies, je viens de lui envoyer un mot pour le remercier. Si la Revue de Parti commence à décliner, voilà mes prédictions qui commencent à se vérifier, n sera peut-être complètement coulé que je ne serai pas encore à flot, lui qui devait me prendre à son bîird, je lui tendrai peut-être la perche; non, je ne regiette pas d'être resté si tard en arrière. Ma vie, du moins, n'a jamais bronché depuis le temps où j'écrivais, en demandant à ma bonne les lettres qu'il fallait employer pour faire les mots des phrases que j'inventais, jusqu'à ce soir où l'encre sèche sur les ratures de mes pages. J'ai suivi une ligne droite, incessamment prolongée et tirée au cordeau à travern tout. J'ai toujours vu le but se reculer devant moî, d'années en années. De progrès en progrès, que de fois je suis tombé à plat ventre au moment où il me semblait le toucher. Je sens pourtant que je ne dois pas mourir sans avoir fait rugir quelque part un style comme je l'entends dans ma tête, et qui pourra bien dominer la voix des perroquets et des cigales. Si jamais ce jour que tu attends, où l'approbation de la foule viendra derrière la tienne, arrive, les trois quarts et demi du plaisir que j'en aurai seront à cause de toi, pauvre chère femme, qui m'as tant aimé. Mon cœur n'pst pas ingrat, il n'oubliera jamais que ma première couronne c'est toi qui l'as tressée et qui me l'as posée sur le front avec tes meilleurs baisers ; eh bien, il y a des choses plus voisines que j,'envie davantage que ce tapage que l'on partage avec tant de monde; sait-on, quelque connu que l'on soit, sa juste valeur*! les incertitudes de soi que l'on a dans
116 CORRESPONOANCE DE G. FLAUBERT,
l'obscurité on les porte dans la célébrité, Que de gens, parmi les plus forts, en sont morts rongés, à com- ' nioncer par "Virgile (pli voulait brûler son œuvre. Saistu ce que j'attends? c'est le moment, l'beure, la minute oùj'écrirai la dernière ligne de quelque longue œuvre mienne, comme Bovary ou autres et que, ramassant de suite toutes les feuilles, j'irai te les porter, te les lire de cette voix spéciale avec quoi je me berce et que tu m'écouteras, qne je te verrai t'attendrir, palpiter, ouvrir les yeux, je tiendrai là ma jouissance de toutes les manières. Tu sais que je dois prendre au commencement de l'autre hiver un logement à Paris. Nous l'inaugurerons, si tu veux, par la lecture de Bovary, ce sera une fête.
L'Arménien a fait de l'effet., que serait-ce si tu avais vu des gens de la Mecque en costume, ou des jeunes gens grecs de la campagne! Les Arméniens ne sont (,^(;néralement pas beaux, ils ont un nez d'oiseau de proie et des dents bombées, race de gens d'affaires, drogmans, scribes et politiques de tout l'Orient. Je crois que celui en question désire conquérir des femmes illustres, il se doit cela en qualité d'homme civilisé; s'il te proposait quelque affaire d'argent, rappelle-toi l'avertissement. Je crois à la race plus qu'à l'éducation, on emporte, quoi qu'en ait dit Danton, la patrie h la semeUe de ses talons et l'on porte au cœur, sans le savoir, la poussière de ses ancêtres morts. Quant à moi, je ferais là-dessus personnellement, une démonstration par A + B, il en est de mémo en littérature : je retrouve toutes mes origines dans le livre que je savais par cœur avant de savoir lire, Don Quichotte, et il y a de plus par-dessus l'écume agitée des mers normandes, la maladie anglaise, le brouillard puant.
A Maxime Du Camp,
Croisset, ig5S.
Mon cher ami,
Tu me parais avoir à mon endroit un tic ou vie» rédhiMtoire. Une m'embête pas, n'aie aucune crainte p mon parti est pris l<i-dessus depuis longtemps.
Je te dirai seulement que tous ces mots ; se dépécher ^ c'est le moment^ il est temps, place prise, se poser, kors la loi, sont pour moi un vocabulaire vide de sens ; c'est conune si tu parlais à un Algonquin. Comprends pas.
Arriver, à quoi? A la position de MM. Murger, PeuUlet, Monselet, etc., Arsène Houssaye, Taxile Delord^ Hippolyte Lucas et soixante-douze autres avec? merci.
Flre cotinn n'est pas ma principale affaire, cela ne satisfait entièrement que les très médiocres vanités.- D'ailleurs sur ce chapitre même sait-on jamais à quoi s'en tenir? La célébrité la plus complète ne vouaassouvit point et l'on meurt presque toujours dan» l'incertitude de son propre nom, à moins d'être un sot. Donc l'illustration ne voua classe pas plus à vos propres yeux que l'obscurité.
Je vise h mieux, à me plaire. Le succès me parait être un résultat etnon pas le but. Or j'y marche, vers ce but et depuis longtemps, il me semble, sans bron- , cher d'une semelle, ni m'arrêter au bord de la route pour faire la cour aux dames, ou dormir sur l'herbette. Fantôme pour fantôme, après tout, j'aime mieux celui qui a la stature plus haute.
Périssent les États-Unis plutôt qu'un principe! que je crève comme un chien, plutôt que de hâter d'une seconde ma phrase qui n'est pas mûre.
J'ai en tête une manière d'écrire et gentillesse de
langage à quoi je veux atteindre. Quand je croirai avoir cueUli l'ahricot, je ne refuse pas de le vendre, , ni qu'on batte des mains s'il est bon. D'ici là je ne veux pas flouer le public. Voilà tout.
Que si, dans ce temps-là, il n'est plus temps et que la BOif en soit passée à tout le monde, tant pis. Je me souhaite, sois-en sûr, beaucoup plus de facilité, beaucoup moins de travail et plus de profits. Mais je n'y vois aucun remède.
n se peut faire qu'il y ail des occasions propices en matières commerciales, des veines d'achat pour telle ou teUe denrée, un goût passager des chalands qiii fasse hausser le caoutchouc ou renchérir les indiennes. Que ceux qui souhaitent devenir fabricants de ces choses se dépêchent donc d'établir leurs usines, je lî comprends. Mais si votre œuvre d'art est bonne, si >- elle est vraie, elle aura son écho, sa place, dans six mois, six ans, ou après vous. Qu'importel
C'est là qu'est te souffle de vie, me dis-tu, en parlant de Paris. Je trouve qu'il sent souvent l'odeur des dents gâtées, ton souffle de vie. Il s'exhale, pour moi, de ce Parnasse où tu me convies, plus de miasmes que de vertiges, l^es lauriers qu'on s'y arrache sont un peu couverts de m...., convenons-en.
Et à ce propos, je suis fâché de voir un homme comme toi renchérir sur la marquise d'Escarbagnas, qui croyait que « hors Paris, il n'y avait pas de salut pour les honnêtes gens ». Ce jugement me parait être lui-même provincial, c'est-à-dire borné. L'humanité est partout, mon cher monsieur, mais la blague plus à Paris qu'ailleurs, j'en conviens.
Certes, il y a une chose que l'on gagne à Paris, c'est le toupet, mais l'on y perd un peu de sa crinière.
Celui qui, élevé à Paris, est devenu n
véritable homme fort, celui-là était né demi-dieu. Il agrandi les côtes serrées et avec des fardeaux sur la tête, tandis qu'au contraire il faut être dénué d'originalité natives! la solitude.laconcentration, unlong travailne vous créent à la fin quelque chose d'approchant.
Quant à déplorer si amèrement ma vie neutralisante, c'est reprocher à un cordonnier de faire des bottes, à un foi^eron de battre son fer, à un artiste de vivre dans son atelier. Comme je travaille de 1 heure de l'après-midi à 1 heure de l'après-minuit lous les jours sauf de 6 à 8 heures, je ne vois guère à quoi employer le temps qui me reste. Si j'habitais en réalité la province ou la campagne, me livrant à l'ej domino, ou à la culture des melons, je reproche. Mais si Je m'abrulis, c'est Lucien, Shakespeare et écrire un roman qui en sont cause.
Je t'ai dit que j'irais habiter Paris quand mon livre serait fait et que je le publierais si j'en étais content. Ma résolution n'a point changé. Voilà tout ce que Je peux dire, mais rien de plus.
Et crois-moi, mon ami, laisse l'eau couler. Que les querelles littéraires renaissent ou ne renaissent pas, je m'en fous, qu'Augier réussisse, je m'en contrefous et que Vacquerie et Ponsaril élargissent si bien leurs épaules qu'ils me prennent toute ma place, je m'en archifous et je n'irai pas les déranger pour qu'ils me la rendent.
Sot ce je t'embrasse.
CroisBet, samedi toir, 185?.
Je viens d'écrire trois lettres, une à Trouville, à nn capitaine pour avoir CO litres de rhum anglais,
■ i,<„,,,." ,,Goo<^lc
une à Henriette Collier pour qu'elle te on me renvoie
l'album et une au sieur Du Camp. Il y a, je crois,
revirement à propos de l'Ulysse de Ponsard; il m'a
; ^crit de but en blanc et il recommence h déplorer
. -amèremenl, c'est le mot, que je ne sois pas à Paris où
■ ma place était entre Ponsard et Vacquerie. Il n'y a
qu'à Paris qu'on vit, etc. Je mène une vie neutralisante.
Je lui ai répondu strictement et serré sur ce chapitre.
Je crois qu'il n'y reviendra plus et qu'il ne montrera
; ma lettre à personne. Je me suis tenu dans le sujet,
mais je l'emplis. Ma lettre a quatre pages, en voici
Tin paragraphe que je copie et qui t'en donnera une
idée : « c'est là qu'est le soultle de la vie, me dis-tu,
, -« je trouve qu'il sent l'odeur des dents gâtées, ton
a souffle de vie, il s'exhale pour moi de ce Parnasse
« où tu m'invites, plus de miasmes que de vertiges,
« les lauriers qu'on y arrache sont un peu couverts
« de m...., convenona-en.
'< Et à ce propos je suis TAché de voir un homme « d'esprit renchérir sur la marquise d'Escarbaguae, « laquelle croyait que hors Paris, il n'y avait point de « salut pour les honnêtes gens. Ce jugement me pa- « ralt être lui-môme provincial, c'est-à-dire borné, a l'humanité est partout, mon cher monsieur, mais la « blague plus à Paris qu'ailleurs, j'en conviens, etc. » Ton long récit de la visite de Musset m'a fait une étrange impression; en somme, c'est un malheureux garçon, on ne vit pas sans religion; ces gens-là n'en ont aucune, pas de boussole, pas de but, on flotte au jour le jour, tiraillé par toutes les passions et les vanités de la rue. Je trouve l'origine de cette décadence dans la manie commune qu'il avait de prendre le sentiment pour la poésie.
Le mélodrame «st bon où Margot a pleuré.
ce qui est un très joli vers en soi, mais d'une poétique commode; « 11 suffit de souffrir pour chanter », etc. Voilà les axiomes de cette école, cela vous mène à tout comme morale et à rien comme produit artistique. Musset aura été un charmant jeune homme et puis un vieillard, mais rien de planté, de rassis, de carré, de sérieux dans son talent {comme existence j'entends), c'est qu'hélas! le vice n'est pas plus fécondant que la vertu, il ne faut être ni l'un ai l'autre, ni vicieux, ni vertueux, mais au-dessus de tout cela. Ce que j'ai trouvé de plus sot et que l'ivresse môme n'excuse pas, c'est la fureur à propos de la croix. C'est de la stupidité lyrique en action et puis c'est tellement voulu et si peu senti; je crois bien qu'il a pea écouté Melœnis, ne vois-tu donc pas qu'il a été jaloux de cet étranger (Bouilhet) que tu te mettais à lui vanter après l'avoir repoussé (lui, Musset), il a saisi le premier prétexte pour rompre là les chiens.
Vbilà enfin la pièce de Pradier ; si tu trouves le moyen de la faire paraître dans les Débats, la Presse, ou le Pays, jamais on ne se doutera que cette publication vient de toi. Du Camp sera fort perplexe desavoir comment Bouilhet est arrivé h se faire imprimer dans un journal sans sa protection et n'imaginéta guère que ce soit l'auteur d'une pièce sur le même sujet; ces façons sont peu dans les us de la gent de lettres, en effet.
Je n'en persiste pas moins dans mon dire relativement à l'Ane d'or, malgré l'avis du philosophe et celui de Musset ; tant pis pour ces messieurs s'ils ne le comprennent pas et tant mieux pour moi si je me trompe; mais s'il y a une vérité artistique au monde, c'est que ce livre est un chef-d'œuvre. IL me donne à moi des ver- II. 11
tiges et des éblouis sèment s ; la nature pour elle-même, le paysage, le côté purement pittoresque des choses sont traités là à la moderne et avec un souffle antique et chrétien tout ensemble qui passe au milieu. Ça sent l'encens et l'urine, la bestialité s'y marie au mysticisme ; nous sommes bien loin encore de cela nous autres comme faisandage moral, ce qui me fait croire que la littérature française est encore jeune. Musset aime la gaudriole, eh bien pas moi, elle aent l'esprit (que j'exècre en art); les chefs-d'œuvre sont bétes, ils ont la mine tranquille comme les productions mêmes de la nature, comme les grands animaux et les montagnes; j'aime l'ordure, oui, et quand elle est lyrique comme dans Rabelais qui n'est point du tout nn homme h gaudriole ; mais la gaudriole est française. Pour plaire au goût français il faut cacher presque la poésie, comme on fait pour les pilules, dans une poudre incolore et la lui faire avaler sans qu'il s'en doute.
Adieu, h toi.
A Maxime Da Camp.
Graisset, 1(52.
Mon cher,
Je suis peiné de te voir si sensible. Loin d'avoir voulu rendre ma lettre blessante, j'avais t&ché qu'elle fût tout le contraire. Je m'y étais, autant que je l'avais pu, renfermé dans les limites duaujet, comme on dit en rhétorique.
Mais pourquoi aussi recommences-tu ta rengaine et viens-tu toujours prêcher le régime à un homme qui a la prétention de se croire en bonne santé? Je trouve ton affliction à mon endroit comique, Toilà
tout. Est-ce que je te blâme, moi, de vivre à Paris, et d'avoir publié, etc. 1 Lorsque tu voulais même, dans un' temps, venir habiter une maison voisine de la mienne, à la campagne, ai-je applaudi à ce projet, t'ai-je jamais conseillé de mener ma vie, et voulu mener ton ingénieuse à la lisière, lui disant : « Mon petit ami, il ne faut pas manger de cela, s'habiller de cette manière, venir ici, etc.? » A chacun donc ce qui lui convieut. Toutes les plantes no veulent pas la même culture. Et, d'ailleurs, toi h. Paris, moi ici, nous aurons beau faire, si nous n'avons pas l'étoile, si la vocation nous manque, rien ne viendra, et si, eu contraire, elle existe, à quoi bon se tourmenter du reste?
Tout ce que tu pourras me dire, je me le suis dit, eois-en sûr, blâme ou louange, bien et mal. Tout ce que tu ajouteras là-dessus ne sera donc que la redite d'une foule de monologues que je sais par cœur.
Encore un moL cependant ; le renouvellement hltéraire que tu annonces, je le nie, ne voyant jusqu'à présent ni un homme nouveau, ni un livre original, ni une idée qui ne soit usée (on se traîne au cul des maîtres comme par le passé). On rabâche des vieilleries humanitaires ou esthétiques. Je ne nie pas la bonne volonté, dans la jeunesse actuelle, de créer une école, mais je l'en défie; heureux sije me trompe, je profiterai de la découverte.
Quant ft mon poste d'homme de lettres, je te le cède de grand cœur, et j'abandonne la guérite, emportant le fusil sous mon bras. Je dénie l'honneur d'un pareil titre et d'une pareille mission. Je suis tout bonnement un bourgeois qui vit retiré h la campagne, m' occupant de littérature, et sans rien demander aux autres : ni considération, ni honneur, ni estime même. Ils se passeront donc de mes lumières. Je leur
demaDde en revanche qu'ils ne m'empoisonnent pas ' de leurs chandelles, c'est pourquoi je me tiens fl l'écart.
Pour ce qui eat de les aider, je ne refuserai jamais un service, quel qu'il soit. Je me jetterais h. l'eau pour sauver un bon vers ou une bonne phrase, n'importe de qui, mais je ne crois pas pour cela que l'humanité ait besoin de moi, pas plus que je n'ai besoin d'elle.
Modifie encore cette idée, à savoir que si je suis seul, je ne me contente pas de moi-même. C'est quand je le serai, content de moi, que je sortirai de chez moi, où je ne suis pas gâté d'encouragements. Si tu pouvais voir au fond de ma cervelle, cette phrase, que tu as écrite, te semblerait une monstruosité.
Si ta conscience t'aordonné de me donner ces conseils, tu as bien fait et j£ te remercie de l'intention, Mais je crois que tu l'étends aux autres, ta conscience, et que ce brave Louis ainsi que ce bon Théo, que tu associes à ton désir de me façonner une petite perruque pour cacher ma calvitie, se f. complètement
de ma pratique, ou du moins, n'y pensent guère. « Ia calvitie de ce pauvre Flaubert, » ils peuvent en être convaincus, mais désolés, j'en doute. Tâche de faire comme eux, prends ton parti sur ma calvitie précoce, sur mon irrémédiable encroûtement, il tient comme la teigne, tes ongles se casseront dessus; garde-les pour des besognes plus légères.
Nous ne suivons plus la même route, nous ne naviguons plus dans la même nacelle. Que Dieu nous conduise doncoù chacun demande ! Moi, je ne cherche pas le port, mais la haute mer; si j'y fais naufrage, je te dispense du deui).
Je suis k toi.
CORRESPONDAMCE DE G. FLAUBERT.
Croisse!, nuit de samedi, 1 heure du matio.
Tes dernières lettres sont bien tristes, pauvre chère amie ; tu m'as l'air découragée, ne baisse pas, tu étais si bien il y a quelque temps; j'aime à te savoir calmelà-bas pendant que je snis ici, il y a bien des moments où si je pouvais m'envoler vers toi; je le ferais^ va, et je m'en reviendrais; espère, espère, tout est là,. les voiles ne vont pas sans vent, les cœurs tombent quand le souffle manque. J'ai été bien, affaissé toutecette semaine où j'ai fait à peu près une page. Comme j'ai envie que cette première partie soit achevée ! j'ai presque la conviction que c'est trop long et pourtant je n'y vois rien à retrancher, il y a tant de petites choses importantes à dire. Depuis hier au soir pourtant et surtout aujourd'hui ça va mieux, le beau temps sans doute en est cause, le soleil m'a délecté et ce soir la lune. Je me sens à l'heure qu'U est frais et rajeuni.
Du Camp m'a répondu une lettre bonhomme et affligée; je lui en ai envoyé une autre du même tonneau (de vinaigre), je crois qu'il sentira longtemps l'étourdisse ment d'un tel coup de poing et qu'il se le tiendra pour dit; je suis très bon enfant jusqu'à un certain degré, jusqu'à une frontière {celle de ma Uberté) qu'on ne passe pas, or comme il a voulu empiéter sur mon territoire le plus personnel, jel'ai recalé dans son coin et à distance. Comme il me disait que l'on sedevait aux autres, qu'ilfallait s'aider, etc., que j'avais une mission et autres phrases, après lui avoir exprimé
net que je me f de tout et de tous j'ajoutais :
« les autres se passeront de mes lumières, je leur
126 COREtESrONDANCB DE G. FLAUBERT,
demande en revanche qu'ils ne m'empoisonnent pa3 de leurs chandelles » et^ de môme pendant quatre pages. Je suis un Barbare, j'en al l'apathio musculaire, les langueurs nerveuses, les yeux verts et la haute taille; mais j'en ai aussi l'élan, l'entôteraent, l'irascibilité. Normands tous que noua sommes, nous avons quelque peu de cidre dans les veines, c'est une boisson aigre et fermentée et qui quelquefois fait sauter la bonde.
A la tn4ma.
Croisset, lundi soir minuit.
J'en aurais encore pour 15 grandes journées de travail à revoir toute ma première partie, j'y découvre de monstrueuses négligences, mais je t'ai promis pour la semaine prochaine de venir, je ne manquerai pa§ h ma promesse. Ce ne sera pas lundi mais mercredi, je resterai une huitaine. Nous devons aller h Trouville (où ma mère a besoin) vers le 15. Si je ne reviens pas exprès pour ton pris, chose que je ne puis te promettre, je viendrai te faire une petite visite dans les premiers jours de septembre, quand je ne serai pas encore en train et que le scénario de ma seconde partie sera bien retravaillé. "Voilà sept à huit jours que je suis h ces corrections, j'en ai les nerfs fort agacés, je me dépêche et il faudrait faire cela lentement ; découvrir à toutes les phrases des mots à changer, des consonnances à relever, etc., est un travail aride, long et très humiUant au fond. C'est là que , les bonnes petites mortifications intérieures vous arrivent ; j'ai lu mes vingt dernières pages hier à Bouilhet qui en a été content, pourtant dimanche prochain jo
lui relis tout. Je ne t'apporterai rien; avec toi j'ai de la coquetterie, et je ne te montrerai pas une ligne avant que j'aie complètement fini, quelqu'envie que j'aie de faire le contraire, mais c'est plus raisonnable, tu n'en jugeras que mieux et n'en auras que plus de plaisir si c'est bon ; encore une longue année 1
Les vers du Pays sont parus, un journal de Rouen les a reproduits le lendemain. De tes deux pièces de vers, il n'y a vraiment de bon que le milieu de la Place-Royale; la fin est bien molle, pourquoi donc ne donnes-tu pas plus de cours à ton talent pittoresque ? Tu es plus pittoresque et dramatique que sentimentale, retiens cela, ne crois pas que la plume ait les mÉmes instincts que le cœur. Ce n'est pas le vers de sentiment que lu réussis, mais le vers violent ou imagé, comme toutes les natures méridionales. Va donc dans cette voie franchement; il y a dans cette pièce de la Place-Royale de charmantes choses, comme rareté et compréhension plastique et c[ui sont à toi, au moins qui sont neuves. Dans quatorze à seize mois, quand j'aurai un logement à Paris, je te rendrai la vie dure, va, et je te traiterai virilement comme tu le mérites. Oui c'est une étrange chose que la plume d'un côté et l'individu de l'autre. Y a-t-Q quelqu'un qui aime mieux l'antiquité que moi^ qui l'ait plus rêvée et fait tout ce qu'il a pu pour la connaître et je suis pourtant un des hommes (dans mes livres) les moins antiques qu'il y ait; à me voir d'aspect, ou croirait que je dois faire de l'épique, du drame, do la brutalité de faits et je ne me plais au contraire que dans les sujets d'analyse, d'anatomie. Au fond, je suis l'homme des brouillards, et c'est à force de patience et d'étude que je me suis débarrassé de toute la graisse blanchâtre
128 COHHESPONDANCB DE G. FLAUBERT.
qui noyait mes muscles. Les livres que j'ambitionne le plus de faire sont justement ceux pour lesquels j'ai le moins de moyens. Bovary eu ce sens aura été un tour de force inouï et dont moi seul jamais aurai conscience : sujet, personnage, effet, etc., tout est hors de moi ; cela devra me faire faire un grand pas par la suite ; je suis en écrivant ce livre comme un homme qui jouerait du piano avec des balles de plomb sur chaque phalange. Mais quand je saurai bien mon doigté, s'il me tombe sous la main un air de mon goût et qne je puisse jouer les bras retroussés, ce sera peut-être bon. Je crois, dureste, i^'encelaje suis dans la ligne; ce que vous faites n'est pas pour vous, mais pour les ', autres; l'art n'a rien à démêler avec l'artiste, tant / pis s'il n'aime pas le rouge, le vert ou le jaune, toutes les couleurs sont belles, il s'agit de les peindre. Lis-tu VAne d'or, tâche donc de le lire avant que je n'arrive, que nous en causions un peu. Je t'apporterai Cyrano, voilà un fantaisiste, ce gaillard-là, et un vrai encore! ce qui n'est pas commun.
Ta lettre de ce matin m'attriste, pauvre chère femme, comme je t'aime I pourquoi t'es-tu blessée d'une phrase qui étail au contraire l'expression du plus solide amour qu'un âtre humain puisse porter & un autre? ô femme I femme, sois-le donc moins. Hume bien l'air des bois cette semaine, <et regarde les feuilles pour elles-mêmes ; pour comprendre ia nature il faut être calme comme elle.
Ne nous lamentons sur rien, se plaindre de tout ce qui nous afflige ou nous irrite, c'est se plaindre de la constitution même de l'existence. Nous sommes faits pour la peindre, nous autres, et rien de plus. Soyons religieux; moi, tout ce qui m'arrlve de fâcheux, en grand ou en petit, fait que je me resserre de plus ea
plus à mon éternel souci. Je m'y cramponne à deux mains et je ferme les deux yeux, à force d'appeler ' la Grâce, elle vient, Dieu a pitié des simples et le soleil brille toujours pour les cœurs vigoureux qui se placent au-dessus des montagnes. Je tourne à une espèce de mysticisme esthétique (si les deux mots peuvent aller ensemble) et je voudrais qu'il fût plus fort-Quand aucun encouragement ne vous vient des autres, quand le monde extérieur vous dégoûte, vousalanguit, vous corrompt, vous abrutit, les gens honnêtes et délicats sont forcés de chercher en eux-mêmes quelque part un lieu plus propre pour y vivre. Si la société continue comme elle va, nous reverrons, jecrois, des mystiques comme il y e^n a eu à toutes les ^ époques sombres. Ne pouvant s'épancher, l'âme se concentrera, le tempe n'est pas loirf où vont revenir les langueurs universelles, les croyances à la fin du monde, l'attente d'un Messie. Hais la base théologîque manquant, où sera maintenant le point d'appui de cet enthousiasme qui s'ignore? les uns chercheront dans la chair,, d'autres dans les vieilles religions, d'autres dans l'art et l'humanité, comme la tribu juive dans le désert va adorer toutes sortes d'idoles. Nous sommes, nous autres, venus un peu trop tôt, dans ' vingt-cinq ans le point d'intersection sera superbe aux mains d'un maitre, alors la prose surtout {forme plus jeune) pourra jouer une symphonie humanitaire formidable; des livres comme le Saiyricon et VAne d'or (leuvent revenir, et ayant en débordements psychiques tout ce que ceux-là ont eu de débordements sensuels.
Voilà ce qne tous les socialistes du monde n'ont pas voulu voir avec leur éternelle prédication matérialiste, ils ont nié la douleui-, ils ont blasphémé les trois
130 CORHESPONDANCS DE G. FLAUBERT,
quarts de la poésie moderne ; ]e sang du Christ qui se remue eu nous, rien ne l'extirpera, rien ne le tarira, il ne s'agitpasdele dessécher, mais de lui faire des ruisseaux. Si le sentiment de l'insuffisance humdne, du néant de la vie venait & périr (ce qui serait la conséquence de leur hypothèse), nous serions plus bétes que les oiseaux qui au moins perchent sur les arbres. L'Âme dort maintenant, ivre de paroles entendues, mais elle aura un réveil frénétique où elle se livrera à des joies d'affranchi, car elle n'aura plus autour d'elle rien pour la gêner, ni gouvernement, ni religion, pas une formule quelconque ; les républicains de toute nuance me paraissent les pédagogues les plus sauvages du monde, eux qui rêvent organisation des législations, une société comme un couvent. Je crois, au contraire, que les règles s'en vont, que les barrières se renversent, que la terre se nivelle. Cette grande confusion annoncera peut-être la liberté. L'art qui devance toujours a du moins suivi cette marche, quelle est la poétique qui soit debout maintenant? la plastique même devient de plus en plus presque impossible, avec nos langues circonscrites et précises et nos idées vagues, mêlées, insaisissables ; tout ce que nous pouvons faire, c'est donc, à force d'habileté, de serrer plus raide ces cordes de la guitare tant de fois raclées et d'être surtoiit des virtuoses, puisque la nîU'veté à notre époque est une chimère. Avec cela le pittoresque s'en va presque du monde, la poésie ne mourra pas cependant, mais quelle sera celle des choses de l'avenir? je ne la vois guère, qui sait ? la beauté deviendra peut-être un sentiment inutile à l'humanité et l'art sera quelque chose qui tiendra le milieu entre l'algèbre et la musique.
Puisque je ne peux pas voir demain, j'aurais voulu
voir hier. Que ne vivais-je au moins sous Louis XIV avec une grande perruque, des bas bien tirés et la société de M. Descartes I que ne vivais-je du temps de Ronsard, que ne vivais-je du temps du Néron! comme j'aurais causé avec les rhéteurs grecs ! comme j'aurais voyagé dans les grands chariots sur les voies romaines et couché le soù- dans les hôtelleries, avec les prôtres de Cybéle vagabondant! que n'ai-je vécu surtout au temps de Périclès pour souper avec Aspasie couronnée de violettes et chantant des vers entre des murs de marbre blanc ! Ah ! c'est fini tout cela, ce rêvelà ne reviendra plus. J'ai vécu partout par-là, moi, sans doute de quelque existence antérieure. Je suis sûr d'avoir été, sous l'empire romain, directeur de quelque troupe de comédiens ambulants, un de ces drôles qui allaient en Sicile acheter des femmes pour en faire des comédiennes et qui étaient tout ensemble professeur, proxénète et artiste; ce. sont de belles balles dans les comédies de Plaute que ces gredinslà et en les lisant il me revient comme des souvenirs. As-tu éprouvé cela quelquefois, le frisson historique? Adieu, je t'embrasse, tout à toi
A la même.
Cioisset, lundi soir, minuit.
Comme tu m'écris, pauvre chère amie, des lettres tristes depuis quelque temps, je ne suis pas de mon côté fort facétieux, l'intérieur et l'extérieur, tout va assez sombrement, la Bovary marche à pas de tortue, j'en suis désespéré par moments; d'ici à une soixantaine de pages, c'est-à-dire pendant trois ou quatre mois, j'ai peur que ça continue ainsi. Quelle lourde
133 GORaESPONDANCE DE G. FLAUBERT.
macMne à construire iju'uii livre, et compliquée surtout. Ce que j'écris présentement risque d'être du Paul de Koek si je n'y mets une forme profondément littéraire ; mais comment faire du dialogue trivial qui soit bien écrit? il le faut pourtant, il le faut. Puis quand je vais être quitte de cette scène d'auberge, je vais tomber dans un amour platonique déjà ressassé par tout le monde, et si j'ôte de la trivialité, j'ûterai i de l'ampleur. Dans uu bouquin comme celui-là, une déviation d'une ligne peut- complètement m'écarter du- but, me le faire rater tout à fait ; au point oii j'an" suis, la phrase la plus simple a pour le reste une portée infinie, de là tout le temps que j'y mets, les réflexions, les dégoûts, la lenteur.
Quels sont ces récilsî C'est bien difficile eu vers une narration. Le drame est arrêté, tant mieux, j'ai connu un temps où tu en aurais fait déjà deux actes ; réfléchis, réfléchis avant d'écrire, tout dépend de la conception, cet axiome du grand Goethe est le plus simple et le plus merveilleux résumé de précepte de toutes les œuvres d'art possibles.
Il ne t'a manqué que la patience jusq[u'à présent ; je ne crois pas que ce soit le génie, la patience, mais c'en est le signe quelquefois et ça en tient lieu. Ce vieux croûton de Boilaau vivra autant que qui que ce soit, parce qu'il a su faire ce qu'il a fait. Dégage-toi de plus en plus, en écrivant, de ce qui n'est pas de l'art pur. Aie en vue le modèle, toujours et rien autre chose ; tu en sais assez pour pouvoir aller loin, c'est moi qui te le dis, aie foi, aie foi. Je veux (et j'y arriverai) te voir t'enthousiasmer d'une coupe, d'une période, d'un rejet, de la forme en ellemême enfînl abstraction faite du sujet pour le cœur, pour les passions; l'art est une représentation, noua
ne devons penser qu'à représenter; il faut que l'esprit de l'artiste soit comme la mer, assez vaste pour qu'on n'en voie pas les bords, assez pur pour que les étoiles du Ciel s'y mirent Jusqu'au fond.
n me semble qu'il y a dix ans que je ne t'ai vue, je voudrais te presser sur moi dans tnes défaillances, mais «çrès 7 non I non ! les jours de fête, je le sais, ont de trop tristes lendemains; la mélancolie ellemême n'est qu'un souvenir qui s'ignore; nous nous retrouverons dans un an mûris el granitisés; ne te plains pas de la solitude, cette plainte est une flatterie envers le monde (si tu reconnais que tu as besoin de lui pour vivre, c'est te . mettre au-dessous de lui). J'ajoute ici, s'il te faut les autres, c'est que tu leur ressembles. Qu'il n'en soit rien. Quant à moi la solitude ne me' pèse que quand on m'y dérange ou quand mon travail baisse.
Croisaet, dimanche soir, Il heures.
Que ma Bovary m'embête! je commence à m'y débrouiller pourtant un peu. Je n'ai jamais de ma vie rien écrit de plus difficile que ce que je fais maintenant, du dialogue triviall cette scène d'auberge va peut-être me demander trois mois, je n'en sais rien, ; j'en ai envie de pleurer par moments, tant je sens mon impuissance. Mais je crèverai plutôt dessus que de l'escamoter. J'ai à poser à la fois dans la même conversation cinq ou six personnages (qui parlent), plusieurs autres dont on parle, le lieu où l'on est, tout le pays, en faisant des descriptions physiques de gens et d'objets et k montrer au milieu de tout cela H. . . 12
un monsieur et une dame qui commencent (par une . sympathie de goûts) à s'éprendre un peu l'un de l'autre. Si j'avais de la place encore I mais il faut que tout cela soit rapide sans être sec, et développé sans être empâté, tout en me ménageant pour la suite 3'autres détails qui là seraient plus frappants. Je m'en vais faire tout rapidement et procéder par grandes esquisses d'ensemble successives, à force de revenir dessus cela se serrera peut-être. La phrase en ellemême m'est fort pénible, il me faut faire parler, en style écrit, des gens du dernier commun, et la politesse du langage enlève tant de pittoresque à l'expression !
Tu me parles encore, pauvre chère amie, de gloire, d'avenir, d'acclamations, ce vieux rêve ne me tient plus, parce qu'il m'a trop tenu. Je ne fais point ici de fausse modestie, non, je ne crois à rien. Je doute de tout et qu'importe 1 je suis bien résigné à travailler toute ma vie comme un nègre sans l'espoir d'une récompense quelconque; c'est un ulcère que je gratte, voilà tout ; j'ai plus de livres en tête que je n'aurai le temps d'en écrire d'ici à ma mort, au train que je prends surtout; l'occupation ne me manquera pas (c'est l'important) pourvu que la Providence me laisse toujours du feu et de l'huile I Au siècle dernier quelques gens de lettres révoltés des exactions des comédiensàleur égard voulurent y porter remède, on pressa Piron d'attacher le grelot : « car eniin vous n'êtes pas riche, mon pauvre Piron », dit Voltaire; « c'est possible, répondit- il, mais je m'en f... comme si je l'étais. » Belle parole et qu'U faut suivre en bien des choses en ce monde, quand on n'est pas décidé h se faire sauter la cervelle, et puis l'hypothèse même du succès admise, quelle certitude en tire-t-onî à moins d'être
CORRESPONDANCE DE G. FLAUBEBT. 135
un crétin on meurt toujours dans l'incertitude de sa propre valeur et de celle de ses œuvres. Quand on se compare à ce qui vous entoure, on s'admire, mais quand on lève les yeux plus haut, vers les maîtres, vers rabsolu,vers le rêve, comme on se méprise! J'ai lu ces jours derniers une belle chose, à savoir la vie de Carême le cuisinier, je ne sais par quelle transition d'idées j'en étais venu à songer à cet illustre inventeur de sauces et j'ai pris son nom dans la Biographie ' universelle; c'est magnifique comme existence d'artiste enthousiaste, elle ferait envie à plus d'un poète. Voilà de ses phrases : comme on lui disait de ménager sa santé et de travailler moins, « le chSrbon nous tue, disait-il, mais qu'importe, moins de jours et plus do gloire », et dans un de ses livres où il avoue qu'il était gourmand « ...mais je sentais si bien ma vocation que je ne me suis pas arrêté à. manger », ce arrêté à manger est énorme dans un homme dont c'était l'art.
La publication, les gens de lettres, Paris, tout cela me donne des nausées quand j'y pense ; il se pourrait bien que je ne fasse jamais gémir aucune presse, à quoi bon se -donner tant de mal? et le but n'est pas là d'ailleurs ; quoi qu'il en soit, si je mets un jour les pieds dans cette fange, ce sera comme je faisais dans les mes du Caire pendant qu'il pleuvait, avec des bottes de cuir de Russie qui me monteront jusqu'au ventre.
C'est sur toi que ma pensée revient quand j'ai fait le cercle de mes songeries ; je m'arrête dessus comme un voyageur fatigué sur l'herbe de la prairie qui horde sa route. Quand je m'éveille je pense à toi et ton image dans le jour apparaît de temps à autre . entre les phrases que je ciierche. mon pauvre
amour triste, reste-moi, je suis si vide! si j'ai beaucoap aimé, j'ai été peu aimé en revanche (quant aux femmes du moins) et tu es la seule qui me l'ait dit-, les autres, un moment, ont pu crier de volupté ou m'aimer en bonnes filles pendant un quart d'heure ou une nuit ; une nuit I c'est bien long, je ne m'en rappelle guère ; eh bien, je déclare qu'elles ont eu tort, je valais mieux que bien d'autres- Je leur en veux pour elles de n'en avoir pas profité ! Cet amour phraseur et emporté, la nacre de la joue dont tu parles, et les bouillons de tendresse comme eût dit Corneille, j'avais tout cela, mais je serais devenu fou si quelqu'un eût ramassé ce pauvre trésor sans étiquette, c'est donc un bonheur, je serais maintenant stupide; le soleil, le vent, la pluie en ont emporté quelque chose, beaucoup en est resté sous terre, le reste t'appartient, va, il est tout à toi, bien h toi.
Bouilhet t'enverra prochainement deux pièces pour êlre mises en musique (si cela se peut, ce dont il doute) ; il est parti se coucher ; je te porterai demain moi-mCme cette lettre à la poste ; il faut que j'aille à Rouen pour un enterrement, quelle corvée I ce n'est ■ pas l'enterrement qui m'attriste, mais la vue de tous les bourgeois qui y seront, la contemplation de la plupart de mes semblables me devient de plus en plus odieuse, nerveusement parlant.
A. la mAme.
CroiBBet, aunedi eoir.
Ce que j'ai lu du pamphlet ne m'a point enthousiasmé : de grosses injures et beaucoup de placages de style. On n'écrit pas avec son cœur, mais avec sa
i:,<,n--er 1,, GcjOgIc
CORRESPONDARCE DE G. FLAUBERT. ' 137
tête encore une fois, et si bien doué que l'on soit, il faut toujours cette vieille concentration qui donne vigueur à la pensée et relief au mot. Qu'il y aurait eu bien mieux à dire, mais j'attends la totalité pour t'en parler plus longuement. Je trouve que tu es sévère pour Gautierl ce n'est pas un homme né aussi poète que Musset, mais il en restera plus, parce que ce ne sont pas les poètes qui restent, mais les écrivains. Je ne connais rien de Musset qui soit d'un art si haut que le Saint-Christophe d'Écipa. Personne n'a fait de plus beaux fragments ! pas une œuvre I son ■inspiration est toujours trop personnelle, elle sent le terroir, le Parisien, le gentilhomme, il a à la fois le souspied tendu et la poitrine débraillée. Charmant poète, d'accord, mais grand, non; il n'y en a eu qu'un en ce siècle, c'est le père Hugo. Gautier a un monde poétique fort restreint, mais il l'exploite admirablement quand il s'en mêle; U.Si\& Trou du serpent, c'est cela qui est vrai et atrocement triste. Quant à son Don Juan je ne trouve pas qu'il vienne de celui de Namoun'a, car chezlui il est tout extérieur(les bagues qui tombent des doigts amaigris, etc.), etchez Musseltout moral. 11 me semble, en résumé, que Gautier a raclé des cordes plus neuves (moins byroniennes} et quant au vers, il est plus consistant. Les fantaisies qui nous (et moi tout le premier} charment dans Namouna, cela est-il' bon ' en soi? Quand l'époque en sera passée, quelle valeur intrinsèque restera-t-il à toutes ces idées qui ont paru échevelées et flatté le goût du moment? pour être durable, je crois qu'il faut que la fantaisie soit monstrueuse comme dans Rabelais. Quand on ne fait pas le Parthénon, il faut accumuler des pyramides. Quel dommage que deux hommes pareils soient tombés oii ils en sont: mais s'ils sont tombés, c'est qu'ils
m C.ls^KOilA^CE tl fi. FlACBEkT.
Aftvû^til t'<;--i."Tr. njTiind la Toîle se déchire, c'est q'i'eae D>ït pï.> -i^ traaw Kli-le: qneli^a'adiniratioa qiift J'aie p'jur tcx dem '!lii=ç*t m'a exce^ÏTement tidhijOii^taé autT^his. U flatuit mes vices d'esprit: lyrisme. vasaltoti-lAZcr. crjoerie de l'idée, de la toornure,. ce forit ea 5»mme deux hmimes da second ran^ et qril ne font pas peor à les prendre en entier. (jt! qm dislirizue les grands génies c'est la généralisa^ tion et la création ; ils résoment en an type des personnalités éparses et apportent à la conscience du genre liumain des personoages nonveaiix: est-ce qu'on ne croit pas à l'existeiice de Don Quichotte comme à celle Ad César? Shakespeare est qnelqne chose de formiduble sons ce rapport : ce n'était pas un homme, mais un continent ; il y avait des grands hommes en Ini, des foules entières, des paysages ; ils n'ont pas besoin de faire du style, ceux-lit, ils sont forts en dépit de tontes les fautes et à cause d'elles; mais nous, les petits, nous ne valonsquepar l'exécution achevée. Hugoen ce siècle enfoncera tout le monde quoi qu'il soit plein de mauvaises choses, mais quel souffle I Quel souffle 1 Je hasarde ici une proposition que je n'oserais dire nulle parL : c'est ((ue les très grands hommes écrivent souvent fort mal et tant mieuxjpour eux. Ce n'est pas là qu'il faut chercher l'art de la forme, mais chez les seconds (Horace, Labruyëre), il faut savoir les maîtres par cœur, les idolâtrer, tâcher de penser comme eux et puis s'en séparer pour toujours. Comme instruction teclinique on trouve plus de profit àtirer des génies savants et habiles. Adieu, j'ai été dérangé tout le temps de ma lettre, elle ne doit pas avoir le sens, commun.
CORaESPONOANCE DE G. FUUBEtlT. 139
A la mém«.
CroÎBset, nuit de vendredi à samedi, 3 heures.
Je t'écris ce soir, parce que voulant t'envoyer <IiiQanche mon avis sur ta pièce que j'attends avec impatience, cela ferait un retard qui te semblerait trop long. J'avais ouI)Iié de te parler de Cuvilller Fleury; quel crétin! quelle école que celle des Cuvillier, Saint-Marc Girardin, Nisard, les prétendus gens de goût, les prétendus classiques, braves gens qui sont peu braves et étaient destinés par la nature à être des professeurs de sixième. Voilà pourtaut ce qui nous juge! Quoi qu'il en soit, Cuvillier t'admire beaucoup, cela perce et c'est un bon article au sens profitable du mot,ri»i»iora/twrachoqué, ce monsieur! que dis-tu du reproche d'égoïsme à propos des résidences royales? Quand je te disais que ton titre était mauvais, avaisje tortï Voilà deux articles favorables, celui de Jourdan et celui de Cuvillier oii l'on n'a trouvé guère à faire que des blagues sur ce malencontreux titre prétentieux, retire de ces critiques le falàme à l'occasion du titre et il ne reste presque rien ; c'était donner àmordre,
L'bistoire de Gagne me touche beaucoup, pauvre homme! pauvre homme I quel enseignement que ces folies-là et quelle terrible chose. J'ai appris ces joursci l'internement àSaintrYon (maison de fous de Rouen) d'un jeune homme que j'ai connu au collège; il y a un an j'avais de lui un volume de vers stupides, mais la préface m'avait remué comme bonne foi, enthousiasme et croyance; j'ai su qu'il vivait comme moi à la campagne tout seul et piochant tant qu'il pouvait, les bourg(!ois le méprisaient beaucoup ; il était (disait-il) en butte à des calomnies, h des outrages,
il avait tout le martyre des géaies méconnus, il est devenu fou, le voilà délirant, hurlant et avec des dour ches ; qui me dit que je ne suis pas sur le même che^ min? Où est la limite de l'inspiration à la folie, de la stupidité à l'extase? ne faut-il pas pour être artiste voir tout d'une façon différente de celle des autres hommes ? l'art n'est pas un jeu d'esprit, c'est une atmosphère spéciale ; mais qui dit qu'à force de descendre toujours plus avant dans les gouffres pour respirer un air plus chaud on ne finit pas par rencontrer des miasmes funèbres ? Ce serait un joli livre k faire que celui qui raconterait l'histoire d'un homme sain (iL l'est peut-être, M?) enfermé comme fou et traité par des médecins imbéciles.
T'ai-je dit que j'ai été il y a quelques jours à un enterrement (celui d'un oncle de ma belle-sœur)? je commence h être las du grotesque des funérailles, car c'est encore plus sot que ce n'est triste. J'ai revu là beaucoup de balles rouennaises oubliées, c'est fort. J'étais à côté de deux beaux-frères du défunt qui s'entretenaient de la taille des arbres fruitiers. Comme c'était au cimetière oii sont mon père et ma sœur, l'idée m'a pris d'aller voir leurs tombes; cette vue m'a un peu ému; il n'y a là rien de ce que j'ai aimé, mais seulement les restes de deux cadavres que j'ai contemplés pendant quelques heures. Mais etar ils sont en moi, dans mon souvenir ; la -vue d'un vêtement qui leur a appartenu me fait plus d'effet que celle de leurs tombeaux; idée reçue que l'idée de la tombe, il faut être triste là, c'est de règle ; une seule chose m'a ému, c'est de voir dans le petit enclos un tabouret de jardin (pareil à ceux qui sont ici) et que ma mère sans doute y a fait porter; c'est une communauté entre ce jardinlà et l'autre, une extension de sa vie sur cette mort et
CORRESPONDANCE DE G. FLAUBERT. lii
comme une continuité d'existence commune à travers les sépulcres. Les anciens se privaient de toutes ces saletés de. charognes, la poussière humaine mêlée d'aromates et d'encens pouvait se tenir enfermée dans les doigts, ou légère cqjime celle du grand chemin, s'envoler dans les rayons'llu soleil.
CroisEet, nuit de jeudi, I heure.
La lettre de Victor Hugo (incluse dans la tienne de ce matin) m'a fait un singulier effet, malgré moi tout cet après-midi je ne pouvais m'empêcher de reporter mes yeux dessus et d'en considérer l'écriture. Je la connaissais pourtant, mais d'où vient qu'elle ne m'avait jamais causé cette impression î C'est sans doute le sujet et la personne à qui elle était adressée qui en sont causes. Cela me touchait de plus près, il a dû en effet être flatté et quelque banales qu'il ait l'habitude de donner ses louanges, celles-ci doivent être sincères. As-tu remarqué comme cette lettre écrite au courant de la plume est bien taillée de style, comme c'est carré, coupé? Je n'ai pu m'empêcher dans mon contentement naïf de la montrer à ma mère qui l'a aimée , Veux-tu que j e te la renvoie ? mais je crois dans les circonstances actuelles qu'il vaut mieux que je la garde. Mon vieux culte en a été rafraîchi; on aime à se voir bien traité par ceux qu'on admire. Comme ils seront oubUés tous les grands hommes du jour quand celui-là encore sera jeune et éclatant.
Madame D*"meparalt une femme d'un espritbomé, elle et les républicains ses amis; braves petites gens qui nous ont verstSs dans la boue et sni se plaignent
de la route, les voilà maintenant qui gueulent comme des bourgeois contre Proudhon sans en comprendre un seul mot; cette caste du National a toujours été aussi étroite que celle du faubourg Saint-Germain; ce sont dessecs en littérature, en politique ils se cramponnent aussi à un passé perdu. Je ne partage pas davantage son admiration pour le sieur Lamartine qu'elle compare à Tacite, le malheureuxl lui Tacite! J'ai lu justementce portrait de Napoléon dont elle parle. lamartine l'y accuse d'aimer la table, d'être gras, etc. Quand est-ce donc que l'on fera de l'histoire comme on doit faire du roman, sans amour ni haine d'aucun , des personnages, quand est-ce qu'on écrira les faits au point de vue d'une blague supérieure, c'est-à-dire comme le bon Dieu les voit, d'en haut. C'est une femme curieuse du reste, elle représente bien ce-certain milieu du monde, stérile et convenable.
La dame de Saint-Maur me parait dans une bonne passe, elle lit aussi Tacite, elle, quelle rage de sérienxl tu me dis qu'il t'est difficile de l'étudier. Comme le factice pourtant se constitue d'après des régies, qu'il se moule sur un type, il.est plus simple que le naturel, lequel varie suivant les individualités. Je te déclare, quant à moi, que je ne crois pas un mot de toutes ses spirilualités, la fureur contre les m&les pour le moment vient de quelque morsure récente ; c'est tout au fond, et à ce propos permets-moi de l'envoyer l'axiome suivant : les femmes se défient trop des hommes en général et pas assez en particulier {péaètie-toi de cette vérité), elles nous jugent tous comme des monstres, mais au milieu des monstres il y a un ange [un cœur d'élite, etc.), nous ne sommes ni monstres ni anges ; si tu voulais je te ferais faire des progrès dans la connaissance de notre sexe que je ne soutiens nullement mais que
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CORRESPO^DANCE DE G. FLAUBEaT. 143
j'explique, il en est de cette question-là comme de celle de Paris et de la province. Quand on me dit d« mal de l'un aux dépens de l'autre j'abonde toujours dans le sens de celui qui parle et j'jyoute, en finissant, que je pense exactement la même chose de l'autre partie en litige.
Je lis les voyages du Président, c'est splendide ; H faut (et 11 s'y prend bien) que l'on arrive à n'avoir plus une idée, à ne plus respecter rien ; si toute moralité est inutilepourlesBociétésde l'avenir qui, étant organisées comme des mécaniques, n'auront pas besoin d'âme, il prépare la voie (je parle sérieusement, je crois que c'est là sa mission). A mesure que l'humanité se perfectionne l'homme se dégrade ; quand tout ne sera plus qu'une combinaison économique d'intérêts bien contrebalancés, à quoi servira la vertu? Quand la nature sera tellement esclave qu'elle aura perdu ses formes ori- ' ginales, où sera la plastique? etc. En attendant nous allons passer dans un bon état opaque. Ce qui me divertit là-dedans, ce sont les gens de lettres qui croyaient voir revenir Louis XIV, César, etc., une époque où l'on s'occuperait d'art, c'est-à-dire de ces messieurs; l'intelligence allait fleurir dans un petit parterre anodin soigneusement ratissé par monsieur le préfet de police. Ah ! Dieu merci, ce qui en reste n'a pas la vie dure. Ces bons journaux, on va donc les supprimer; c'est dommage, ils étaient si indépendants et si libéraux, si désintéressés ! On s'est moqué du droit divin et on l'a battu, puis on a exalté le peuple, le suffrage universel, et enfin c'a été l'ordre ; il faut qu'on ■ ait la conviction que tout cela est aussi bête, usé, vide que le panache blanc d'Henri IV et le chÉne de saint Louis. Mort aux mythes I Quant à ce fameux mot « que ferez-vous ensuite? Que mettrez-vous à la