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144 CORRESPONDAKCE DE G. FLAUBEHT.
place? il me parait inepte et immoral , tout ensemble ; inepte, car c'est croire que le soleil ne luira plus parce que les chandelles seront, éteintes ; immoral, car c'est calmer l'injustice avec le cataplasme de la peur; et dire que tout cela vient de la littérature pourtant, songer que la plus mauvaise partie de 93 vient du latin! la rage du discours de rhétorique et la manie ds reproduire des types antiques (mal compris) ont poussé des natures médiocres à des excès qui l'étaient peu. Haiutenant nous allons retourner aux petits amusements des anciens jésuites, à l'acrostiche, aux poèmes sur le café ou le jeu d'échecs, aux choses ingéniei^es, au suicide. Je connais un élève de l'école normale qui m'a dit que l'on avait puni un de ses camarades (qui doit sortir dans sis mois professeur de rhétorique) comme coupable d'avoir lu la Nouvel le-Héloîse qui est un mauvais livre. Je suis fâché de ne pas savoir ce qui se passera dans deux cents ans, mais je ne voudrais pas uai tremainteuautet être élevé dans une sifétide époque. Je travaille un peu mieux, à la fin de ce mois j'espère avoir fait mon auberge; l'action se passe en trois heures. J'aurai été plus de deux mois. Quoi qu'il en soit, je commence à m'y reconnaître un peu, mais je perds un temps incalculable, écrivant quelquefois des ■ pages entières que je supprime ensuite complètement, sans pitié, comme nuisant au mouvement. Pour ce passage-là, en effet, il faut en composant que j'en emhrasse du même coup d'œîl une quarantaine au moins. Une fois sorti de là et dans trois ou quatre mois environ, quand mon action sera bien nouée, ça ira. La troisième partie devra être enlevée et écrite d'un seul trait de plume. J'y pense souvent et c'est là, je crois, que sera tout l'effet du livre. Mais il faut tant se méfier des endroits qui semblent beaux d'avance.
eORDESPONDANCE DE G.. FLAUBERT. US
Quand nous nous verrons dans un petit mois Rlis-moi . penser à te parler de l'Acropole et comment je comprends le si(jet.
Croiiaet, mardi toir, I85S.
Ce ne sera pas au commencement de la semaine prochaine que nous nous verrons, mais vers la fin ou le commencement de l'autre. Je suis -si long h me remettre au travail après chaque temps d'arrêt que je ■veux m' être taillé un peu de besogne pour mon retour et ne pas perdre ensuite un temps considérable à rechercher les idées que j'ai maintenant. J'écris d'esquisse en esquisse, c'est le moyen de ne pas perdre tout à fait le ûl, dans une machine si compliquée sons son apparence 'simple. J'ai lu à Bouilhet dimanche les vingt-sept pages (à peu près finies) qui sont l'ouvrage de deux grands mois; il n'en a point été mécontent et c'est beaucoup, car je craignais que ce ne fût exécrable; je n'y comprenais presque plus rien moi-même et puis la matière était tellementingrate pour les effets de style! c'est peut-être s'en être bien tiré que de l'avoir rendue passable. Je vais entrer maintenant dans des choses plus amusantes à faire. Urne faut encore quarante à cinquante pages avant d'être en plein adultère; alors on s'en donnera et elle s'en donnera, ma petite femme.
J'ai fait redemander mes notes sur la Grèce ainsi qu'un excellent itinéraire que j'avais prêtés à Chéruel {professeur à l'École normale), je t'apporterai cela, ça pourra te servir pour l'Acropole, il y a moyen sur ce sujet de faire de beaux vers.
146 COBRESPONDAHCE BE G. FLAUBERT.
Quel temps ! Quelle pluie I Et quel vent ! les feuilles jaunes passent sous mes fenêtres avec furie. Mais, chose étrange, toutes les nuits sont plus calmes ; entre moi et le paysage qui m'entoure il y a concordance de tempérament. La sérénité à tous deux nous revient avec la nuit. Dès que lejom- tombe il me semble que je me réveille. Je suis loin d'être l'homme de la nature qui se lève avec le soleil, s'endort comme les poules, boit l'eau des torrents, etc. Il me faut une vie factice et des milieu^ en tout extraordinaires. Ce n'est point un vice d'esprit, mais toute une constitution de l'homme? reste à savoir, après tout, si ce que l'on appelle la factice n'est pas une autre nature. L'anormalité est aussi légitime que la règle. Je viens de finir le PéricUs de Shakespeare, c'est atrocement difficile et prodigieusement gaillard, il y a des scènes de b oii ces
dames et ces messieurs parient un langage peu académique; c'est agréablement bourré de plaisanteries oh scènes. Mais quel homme c'était! Comme tous les autres poètes, et sans en excepter aucun, sont petits ii côté et paraissent légers surtout. Lui il avait les deux éléments, imagination et observation et toujours large! toujours! « Nés pourlamédiocrité, nous sommes accablés par les esprits sublimes. » C'est hien là le cas de le dire. Il me semble que si je voyais Shakespeare en personne, je crèverais de peur.
Je vais me mettre, quand je t'aurai vue, à Sophocle que je veux savoir par cœur; la bibliothèque d'un écrivain doit se composer de cinq à six livres, sources qu'il faut relire tous les jours. Quant aux autres il est bon de les connaître et puis c'est tout. Mais c'est qu'il y a tant de manières différentes de lire, et cela demande aussi tant d'esprit que de bien lir« ! De suite pendant que j'y pense (car depuis trois jours