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j'ai peur de l'oublier), ma petite dissertation grammaticale à propos de saisir. Il y a deux verbes : saisir signifie prendre tout d'un coup, empoigner, et se saisir de veut dire s'emparer, se rendre maître. Dans l'exemple que tu me cites « le renard s'en saisit », ça ■veut dire le renard s'en empare, en fait son profit, il y a donc avec le pronom, tout ensemble, idée d'accaparement et de vitesse (ainsi avec le pronom le verbe comporterait toujours une idée d'utilité ultérieure), mais saisir s'emploie tout seul pour dire prendre. Exemple : n Saisissez-vous de cette angnille-Ià, je ne peux la saisir, elie me glisse des mains. » Je ne me rappelle point tes deux vers, chère muse, mais il y- a, il me semble, q[uelque chose comme cette tournure : se saisissait des brins de paille... ce qui est lent d'ailleurs et impropre, conime tu vois. J'attends la Paysanne avec impatience, mais ne te presse point, prends tout ton temps. Ce sera bon; tous les perruquiers sont d'accord à dire que plus les chevelures sont peignées plus elles sont luisantes. Il en est de môme du style, la correction fait son éclat. J'ai relu hier à cause de toi la Pente de la^Bévene, eh bien, je ne suis pas de ton avis. Ça a une grande allure, mais c'est mou, un pen, et peut-être le sujet môme échappait-il au vers? Tout ne se peut pas dire, l'art est borné si l'idée ne l'est pas; en fait de métaphysique surtout, la plume ne va pas bien, car la force plastique défaille toujours à rendre ce qui n'est pas très net dans l'esprit.
Je vais lire rOnc/e Tom enanglais. J'ai, je l'avoue, un préjugé défavorable à son endroit. Le mérite littéraire seul ne donne pas de ces succès-là. On va loin comme réussite, lorsqu'à un certain talent de mise en scène et b la facilité de parler la langue de tout le monde, on joint l'art de s'adresser aux passions du jour, aux
quesUons du moment. Sais-tu ce qui se veEdle plli9 annuellement? Faublas et l'Amour- conguffal^ deux productions ineptes. Si Tadte revenait au monde il ne se vendrait pas autant que M. Thiers. Le public respecte les bustes, mais les adore peu, on a pour eux une admiration de convention et puis c'est tout; le' bourgeois (c'est-à-dire l'humanité entière maintenant, y compris le peuple) se conduit envers les classiques comme envers la religion, il sait qu'Os sont,- serait fâché qu'Us ne fussent pas, comprend qu'ils ont une certaine utilité très éloignée, mais 11 n'en use nullement et ça l'embête beaucoup, voilà.
J'at fait prendre au cabinet de lecture la Chartreuse de Parme et je la lirai avec soiu, je connais Rauge et Noir, que je trouve mal écrit et incompréhensible, comme caractères et intentions. Je sais bien que les l^ens de goQt ne sont pas de mon avis, mais c'est encore une drdle de caste que celle des gens de goût, ils out de petits saints à eux que personne ne connatt. C'est ce bon Sainte-Beuve qui a mis ça à la mode. On se pâme d'admiratioB devant des esprits de société, devant des talents qui ont pour toute recommandation d'être obscurs. Quant àBayle, je n'ai rien comprïs à l'enthou aiasme de Balzac pour un semblable écrivain, après avoir lu Rouge et Noir; en fait de' lectures, je ne dibs pas Rabelais et Don Quichottele dimanche avec BouUhet .
Quels écrasants livres 1 ils grandissent à mesure qu'on les contemple, comme les pyramides, et onflnil presque par avoir peur. Ce qu'il y a de prodigieux dans Oon Qaichotie c'est l'absence d'art et cette perpétuelle fusion de l'illusion et de la réalité qui en fait un livre si comique et si poétique. Quels nains que tous les autres à ciité. Comme on se sent petit, mon Dieu! comme on se sent petit!
Je ne travaille pas mal, c'est-à-dire avec assez de cœur, mais c'est difficile d'exprimer bien ce qu'on n'a jamais senti, il faut 3e longues préparations et se creuBér la cervelle diablement afin de ne pas dépasser la limite et l'atteindre tout en mÊme temps. L'enchaînement des sentiments me donne un mal de chien et tout dépend de là dans ce roman, car je maintiens qii'on peut tout aussi bien amuser avec des idées qu'avec des faits, mais il faut pour ça qu'elles découlent l'une de l'autre comme de cascade en cascade et qu'elles entraînent ainsi le lecteur au milieu du frémissement des phrases et du bouillonnement des métaphores. Quand nous nous re.verrons j'aurai fait un grand pas, je serai en plein amour, en plein sujet et le sort du bouquin sera décidé, mais je crois que je passe maintenant un défilé dangereux. J'ai aussi parnû les haltes de mon travail ta belle et bonne figure au bout, comme des temps de repos; notre amour par là est une espèce de signet que je place d'avance entre les pages et je rêve d'y être arrivé de toutes façons. Pourquoi ai-je sur ce livre des inquiétudes comme je n'en ai jamais eu sur d'autres 7 estce parce qu'il n'est pas dans ma voie naturelle et pour moi au contraire tout en art, en ruses? Ce m'aura toujours été une gymnastique furieuse! et longue. Un jour, quand j'aurai un sujet à moi, un plan de mes entrailles, tn verras, tu verras! J'ai fini aujourd'hui Perse, je vais de suite le relire et prendre «les notes, tu dojs être à l'Ane d'or, maintenant, j'attends' tes impressions.
Ne t'occupe de rien que de toi, laissons l'Empire
marcher, fermons notre porte, montons au plus haut
de notre tour d'ivoire, sur la dernière marche, le plus
près du ciel. Il y fait froid quelquefois, n'est-ce