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pas ? mais qu'importe ! ou voit les étoiles briller clair
et l'on n'entend plus les dindons.
Croitaet, jcadi, 1 heure d'après midi.
Je vais envoyer au chemin de fer tout-à l'heure (en même temps que cette lettre à, la poste) un paquet contenant tes deux manuscrits de la Paysanne, le Richard III que je n'ai pas eu le temps de lire et nn volume de gravures antiques afin de donner un peu de poids au paquet et qui te sera peut-être utile. Sois sans crain'i , le plan que Bouilhet t'a envoyé lundi avait été la veille arrêté par nous deux, de marne que les corrections que tu trouveras en marge de ton manuscrit sont nos corrections. Quand je dis corrections c'est plutôt obsen'ations, car nous n'avons rien corrigé, mais enfin nous avons bien passé à ce travail trois bonnes heures dimanche soir et je n'ai rien omis d'important, j'en suis sûr. Quant à ce qui t'arrête pour la fin, pourquoi donc t'embarrasses-tu? tu n'as pas besoin de préciser l'époque, peins vaguement la vie de Jean à l'armée et le temps qu'il y reste, l'idée des invalides est mauvaise d'ailleurs ; si les pontons à cause de la date te gênent, tu peux le faire prisonnier en Sibérie et revenant à pied à travers l'Europe au bout de longues années (mais ne t'avise pas alors de me peindre son voyage et surtout pa^ d'effet déneige, cela gâterait ta comparaison des vaisseaux daùs le» mers de glace qui est plus haut), ne te dépêche pas pour les corrections et attends que les bonnes te viennent.
J'ai lu le Livre posthume; est-U pitoyable, hein? il
COaRESPONDANCE DE G. FLAUBEIIT. fSl
me semble que notre ami Du Camp se coule., On y sent un épuisement railical; il joue de son reste et souffle sa dernière note. Ce qui m'a particulièrement fait rire c'est que lui, qui me reproche tant de me mettre en scène dans tout ce que je fais, parle sans cesse de lui, il se complaît jusqu'à son portrait physique ; ce livre est odieux de personnalité et de prétentions de toute nature. Sll me demande jamais ce que j'en pense je te promets que je lui dirai ma façon de penser entière et qui ne sera pas douce. Comme il ne m'a pas éparf^né les avis quand je ne le priais nullement de m'en donner ce ne sera que rendu. Il y a dedans une petite phrase à mon intention et faite exprès pour moi : « la solitude qui porte à ses deux sinistres mamelles l'égoïsme et la vanité ». Je t'assure que ça m'a fait rire; égoïsme soit, mais vanité non. L'orgueil est une béte féroce qui vit dans les cavernes et dans les déserts, la vanité au contraire, comme un perroquet, saute de branche en branche et bavM"de en pleine lumière; Je ne sais si je m'abuse (et ici ce serait de la vanité), mais il me semble que dans tout le Livre posthume il y a une vague réminiscence da Novembre et un brouillard de moi, qui pèse sur le ■tont; ne serait-ce que le désir de la Chine à la fin: «dans un canot allongé, un canot de bois de cèdre dont les avirons minces ont l'air de plumes, sous une voile de bambous tressés, au bruit du tam-tam et des tambourins, j'irai dans le pays jaune que l'on appelle la Chine », etc. Du Camp ne sera pas le seul sur qui j'aurai laissé mon empreinte, le tort qu'il a eu c'est de la recevoir; je crois qu'il a agi très naturellement en i&chant de se dégager de moi, il suit maintenant sa , voie; mais en littérature il se souviendra de moi . bngtemps.
13è CORRESPONDANCE DE G. FLAUBERT.
Je suis communiquant et débordant (je l'étais est plus vrai) et, quoique doué d'une grande faculté d'imitation, toutes les rides qui me viennent en grima- ' çant ne m'altèrent pas la figure. Bouilhet est le seul homme au monde qw nous ait rendu justice là-dessns, à Maxime et à moi; il a reconnu nos deux natures distinctes et l'abîme qui les séparait. Quant k lui, Bouilhet, il faut que tous deux nous valions quoique chose, puisque depuis sept ans que nous nous communiquons nos plans et nos phrases, nous avons gardé respectivement notre physionomie individuelle.
Voilà le sieur Augier employé à la pohce I Quelle charmante place pour un poète et quelle noble et intelligente fonction que celle de lire les livres destinés au colportage I Mais est-ce que ça a quelque chose dans le ventre ces gaillards-là ! c'est plus bourgeois que les marchands de chandelle. Voilà donc toute la littérature qui passe sous le bon vouloir -de ce monsieur I mais on a une place, de l'importance, on dine chez le ministre, etc., et puis il faut dire le vrai, il y a de par le.monde une conjuration générale et permanente contre deux choses, à savoir, la poésie et la liberté; les gens de goût se chargent d'exterminer Tune, comme les gens d'ordre de poursuivre l'autre. îtien ne plaît davantage à certains espiits français, raisonnables, peu ailés, esprits poitrinaires à gilet de flanelle, que cette régularité toute extérieure qui indigne si fort les gens d'imagination ; le bourgeois se rassure k la vue d'un gendarme et l'homme d'esprit se délecte à celle d'un critique; les (^evaux hongres sont applaudis par les mulets. Donc, de quelle puissance d'embêtement pour nous n'est-il pas armé le double entraveiu- qui a, tout à la fois dans ses attributions, le eabre du gendarme et les ciseaux du critique. Augier
COBRESPÛNDANCE DE G. FUUÇEftT. 153
sans doute croit faire quelque chose de très bien, acto dégoût, rendre des services. La censure quelle qu'elle soit me parait une monstruosité, une chose pire que l'homicide; l'attentat contre la pensée est un crime de iése-Ame; La mort de Socrate pèse encore sur le . genre humain. La malédiction des juifs n'a peut-être pas d'autre signification, ils ont crucifié l'homme- , parole, voulu tuer Dieu; les républicains là-dessus m'ont toujours révolté. Pendant dix-huit ans, sous Louis-Philippe, de quelles déclamations vertueuses n'at^n pas été étourdi! qui n'a pas jeté les plus lourds sarcasmes à l'école romantique, laquelle ne réclamait en définitive, comme on dirait maintenant, que le libre éàkangefCe qu'ily ade comique ce sont les grands mots, «mais que deviendrait la sociétti » et les comparaisons : « laissez-voua jouer les enfants avec des armes à feu ? » Il semble à ces braves gens que la société tienne à deux ou trois chevilles pourries et que si on les retire tout va crouler, ils la jugent (et cela d'après les vieilles idées) comme un produit factice de l'homme, comme une œuvre exécutée d'après un plan. De là les récriminations, malédictions et précautions. La volonté individuelle de qui que ce soit n'a pas plus d'influence sur" l'existence ou la destruction de la civihsation qu'elle n'en a sur la pousse des arbres ou la composition de l'atmosphère; vous apporterez, 6 grand homme, un peu de fumier id, un peu de sang là, mais la force humaine, une fois que vous serez passé, continuera de s'agiter sans vous; elle roidera votre souvenir avec toutes ses autres feuiQes mortes ; votre coin de culture disparaîtra sous l'herbe, votre peuple sous d'autres invasions, votre religion sous d'autres philosophies et toujours, toujours, hiver, printemps, été, automne, sans que les
I ,. ..Gotij^lc
fleurs cessent de pousser et la sève de monter.
C'estpourquoi l'Onde Tom me paratt un livre étroit, il est fait à un point de vue moral et religieux, il fallait le faire à un point de vue /lumain. Je n'ai pas besoin, pour m'attendrir sur un esclave que l'on torture, (jue cet esclave soit brave homme, bon père, bon époux et chante des hymnes et lise l'Evangile et pardonne à sesbourreaus, ce qui devient du sublinte, de l'exception et dès lors une chose spéciale, fausse- Les qualités de sentiment, et il y en a de grandesdaus ce livre, eussent été mieux employées ai le but eût été moins restreint. Quand il n'y aura plus d'esclaves en Amérique ce roman ne sera pas plus vrai que toutes les anciennes histoires où l'on représentait invariablement les mahométans comme des monstres ; pas de haine l 'pas de haine I et c'est là du reste ce qui fait le succès de ce livre, il est actuel; la vérité seule, l'étemel, le Beau pur ne passionne pas les masses à ce degré-là. Le parti pris de donner aux noirs le bon c6té moral arrive à l'absurde dans le personnage de Georges par exemple, lequel panse son meurtrier tandis qu'il devrait piétiner dessus, etc., et qui rêve une civilisation nègre, un empire africain, etc., la mort de la jeune Saint-Glaire est celle d'un ange, pourquoi cela? je pleurerais plus si c'était une enfant ordinaire. Le caractère de sa mère est forcé, malgré l'apparente demi-teinte que l'auteur y a mise ; au moment de la mort de sa fille, elle ne doit plus penser à ses migraines. Mais il fallait faire rire le parteire, comme dit Rousseau.
Il y a du reste de jolies choses dans ce livre, le caractère de Halley, la scène entre le sénateur et sa femme miss Ophélia, l'intérieur de la maison Legru, une tirade de miss Cussy, tout cela est bien fait
puisque Toni est un mystique, je lui aurais voulu plus de lyrisme (il eût été peut-être moins vrai comme nature), lea expressions des mères avec leurs enfants sont archirépétées, c'est comme le journal du sieur Saint-Claire qui revient à toute minute. Les réflexions de l'auteur m'ont irrité tout le temps, est-ce qu'on a besoin de faire des réflexions suri' esclavage? Montrezle, voilà tout. C'est là ce ijui m'a toujours sembla fort dans le Dernier jour d'un condamné, pas une léflexion sur la peine de mort [il est vrai que la préface échine ce livre, si le livre pouvait Être échiné), regarde dans le Marchand de Venise si l'on déclame contre l'usure ; mais la forme dramatique a cela de bon, elle annule l'auteur. Balzac n'a pas échappé à ce défaut, il est légitimiste, catholique, aristocratique. L'auteur dans son œuvre doit être comme Dieu dans \ l'univers, présent partout, et visible nulle part ; l'art ' étant une seconde nature, le créateur de cettç nature- / là doit agir par des procédés analogues; que l'on sente dans tous les atomes, à tous les aspects, une impassibilité cachée, infinie ; l'effet pour le spectateur doit être une espèce d'ébahissement. Comment tout cela — s'est-il fait? doit-on dire, et qu'on se sente écrasé sans savoir pourquoi ; l'art grec était dans ce principe-là, et pour y arriver plus vite il choisissait ses personnages dans des conditions sociales exceptionnelles, rois, dieux, demi-dieux ; on ne vous intéressait pas avec vous-mêmes, le divin était le but.
A Iionls Boallhflt,
Crolsset, 35 décembre ISSl.
Je ne sais si tes deux collaborateurs s'en sont doutés ni si toi-même en as conscience, mais tu as
fait sur mademoiselle Chéron quatre vers sublimes., de génie t J'en ai été ébloui. Ce billet n'a d'autre but que de t'en faire part. Ta pièce est d'une fantaisie transcendante. Cet amour daus one poitrine maigre comme un oiseau dans une cage ! superbel superbel
Quant à tout le reste de ta bonne longue et tiisl« lettre, tu es un couillllon avec toutes sortes d'/ mouillés. Mais j'espère la semaine procbalne replanter un b&ton dans le corps de ton énergie pour la faire se tenir belle et droite comme une poupée de Niuemberg.
Sais-tu qu'on vient de découvrir à Madagascar un oiseau gigantesque qu'on appelle l'Epyoriusî Tu verras que ce sera le Dinorius et qu'il aura les ailes rouges.
Fais-moi le plaisir, aussitôt ton arrivée à Rouen, de me faire parvenir un mot gui me dise le jour où je te verrai positivement; car de mardi soir à vendredi j'en serai tellement troublé et impatient que je n'en vivrai pas. Tu connais mes manies.
Je vais ce soir dîner chez Achille. Diner de sfaeikl Champagne ! anniversaire de la naissance de la maltresse de la maison 1 Fôte de famille! tableau.
CroisBet, nuit de jeudi, I heure.
Depuis samedi j'ai travaillé de grand cceur et d'une façon débordante, lyrique ; c'est peut-être une atroce ratatouille, tant pis, ça m'amuse pour le moment dussé-je plus tard tout effacer, comme cela m'est arrivé maintes (ois. Je suis en train d'écrire une visite h une nourrice, ou va par un petit sentier et on revient
par un autre, je marche comme tu le vois sur les brisées du Livre posthume, mais je crois que le parallèle ne m'écrasera pas. Gela sent un peu mieux la campagne, le fumier et les couchettes que la page de notre ami. Tous les Parisiens voient la nature d'une façon élégiaque et proprette, sans bouse de vaches et sans orties ; Us l'aiment comme les prisonniers d'un amour niais et enfantin, cela se gagne tout jeune sous les arbres des Tuileries; je me rappelle à ce propos une cousine de mon père qui, venant une fois (la seule que je l'aie vue) nous faire visite à Déville, humait, s'extasiait, admirait. » Oh ! mon cousin, me ditelle, faites-moi donc le plaisir de me mettre un peu de fumier dans mon mouchoir de poche, j'adore cette odeur-là », mais noua que la campagne a toujours embêtés et qui l'avons toujours vue, comme nous en connaissons d'une façon plus rassise toutes les saveurs et les mélancolies !
C'est bien bon ce que tu me dis de l'histoire Roger de Beauvoir, l'écharpe passant delà voiture, etc. Oh I les sujeti, comme il y en a I
T'aperçois-tu que je deviens moraliste ? est-ce un signe de vieillesse? mais je tourne certainement à la haute comédie, j'ai quelquefois des prurits atroces d'engueuler les humains et je le ferai à quelque jour, dans dix ans d'ici, dans quelque long roman & cadre large ; en attendant une vieille idée m'est revenue, à savoir celle de mon dictionnaire des idées reçues (sais-tu ce que c'est î), la préface surtout m'excite fort, et de la manière dont je la conçois (ce serait tout un livre), aucune loi ne pourrait me mordre quoique j'y attaquerais tout; ce serait la glorification historique de tout ce qu'on approuve; j'y diimontrerais que les majorités ont toujours eu raison, les minorités tou- II. 14
l.,<,n--er 1,, GcjOgIc
jours tort. J'immolerais les grands hommes à tous les imbéciles, les martyrs à tous les bourreaux, et cela dans un style poussé à outrance, à fusées. Ainsi pourla littérature, j'établirais ce qui serait facile,' à savoir que le médiocre étant à la portée de tous est le seul légitime et qu'il faut donc honnir toute espèce d'originalité comme dangereuse, sotte, etc. Cette apologie de la canaillerie humaine sur toutes ses faces, ironique et hurlante d'an boutàl'autre, pleine de citations, de preuves (qui prouveraient le contraire) et de textes effrayants (ce serait facile] est dans le but d'en finir une fois pour toutes avec les excentricités, quelles qu'elles soient. Je rentrerais par là dans l'idi'e démocratique moderne d'égahté, dans le mot de Fouruier que les grands hommes deviendront inutiles et c'est dans ce but, dirais-je, que ce livre est fait. On y trouverait donc par ordre alphabétique sur tous les sujets possibles tout ce qu'il faut dire eti société pour être un homme convenable et aimable.
Je croîs que l'ensemble serait formidable comme plomb. 11 faudrait que dans tout le cours du livre il' n'y eût pas un mot de mon cru, et qu'une fois qu'on l'aurait lu on n'os&t plus parler de peur de dire naturellement une phrase qui s'y trouve. Quelques articles du reste pourraient prêter à des développements splendides comme ceux de homme, femme, ami, politique. mœurs, magistrat; on pomrait d'ailleurs en quelques Ugnes faire des types et montrer non seulement ce qu'il faut dire, mais ce qu'il faut parailre.
J'ai lu ces jours-d les contes de fées de Perrault, c'est charmant, charmant. Que dis-tu de cette plirase : a la chambre était si petite que la queue de cette belle robe ne pouvait s'étendre » , est-ce énorme d'effet, hein? et celle-ci: « il vient des rois de fous les pays;
CORRESPONDANCE DE G. FLAUBERT. iîî
les uns en chaises à porteurs, d'autres en cabriolets et leâ plus éloignés montés sur des éléphants, sur des tigres, sur des aigles », et dire que tant que les Français vivront Boileau passera pour être un plus grand poète que cet homme-là. llîaal déguiser la poésie en France, on la déteste, et de tous ses écrivains il n'y a peut-Étre que Ilonsard qui ait été tout simplement un poète comme on l'était dans l'antiquité et comme on l'est dans les autres pays.
Peut-être les formes plastiques ont-elles été toutes décrites, redites, c'était la part des premiers; ce qui nous reste c'est l'extérieur de l'homme, plus complexe, mais qui échappe bien davantage aux conditions de la forme; aussi Je crois que le roman ne fait que de naître, il attend son Homère. Quel homme eût été Balzac s'a eût su écrire ! mais il ne lui a manqué que cela. Un artiste, après tout, n'aurait pas tant fait, n'aurait pas eu cette ampleur.
Ahî ce qui manque à la société moderne ce n'est pas un Christ, ni un Washington, ni un Socrate, ni un ■Voltaire, c'est un Aristophane, mais il serait lapidé par le public ; et puis à quoi bon nous inquiéter de tout cela, toujours raisonner, bavarder 7 Peignons, peignons, sans faire de théorie, sans nous inquiéter de la composition des couleurs, ni de la dimension de nos toiles, ni de la durée de nos œuvres.
n fait maintenant uu épouvantable vent, lês arbres et la rivière mugissent, j'étais en train ce soir d'écrire une scène d'été avec des moucherons, des herbes au soleil, etc. Plus je suis dans un milieu contraire et mieux je vois l'autre. Ce grand vent m'a charmé toute la soirée, cela berce et étourdit tout ensemble; j'avais les nerfs si vibrants que ma mère, qui est entrée à dix heures dans mon cabinet pour me dire adieu, m'a fa't
pousser un cri de terreur épouvantable, qui l'a effrayée elle- même ; le cœur m'en a longtemps battu et il m'a fallu un quart d'heure à me remettre. Voilà de mes absorptions, quand ]e travaille. J'ai senti là, à cette surprise, comme la sensation <dguë d'un coup de poignard qui m'aurait traversé l'âme. Quelle pauvre machine que la nôtre et tout cela parce que le petit bonhomme était à tourner une phrase- Pioche bien la Paysanne, passes-y encore une semaine, ne te dépêche pas, revois tout, épluche-toi, apprends à te critiquer toi-même, ma chère sauvage.
A Louis Bonilhet.
Cejourd'huy, 38 décembre 185!,
En recepvant, à ce matin, latantvostre genteépistre, i'ay esté marry, vrayment ; car es crèbes où perégrine ma vie songeresse, ces jours dominicaux, par ma soif, sont comme oasis lybiques où ie nie rafraischys à vostre ombraige et en suis-ie demouré , méchanique toute la vesprée, ie vous assure. Oyez pourtant. Par affinité d'espéuts animaulx et secrète couiunction d'humeurs abscondes, ie me suys treuvé estre ceste septmaine hallebrené de mesme fascherie, àla teste aussy, au dedans, voyre ; pour ce que toutes sortes grouillantes de papulles, acmyes, phutunques et carbons (allégories innombrables et métaphores incongrues, ie veux dire) tousiours poussoyent emmy mes phrases contaminant par leur luxuriance intempestive, la nice contextured'ycelles;ou mieux, comme il advint à Luclus Cornélius Sylla, dictateur romain, des poulx et vermine qui issoyent de son derme à si grand foyson que quant et quant qu'il en escharbouyl-
lait plus en venoyt et estoyt proprement comme ung pourceau et verrat leperoseux, tousiours engendrant corruption de 3oy-même et si en mourut finalement. Ains, vous, tant docte scripteur, qui d'un font caballin, espanchez à goulot mirifique vos "ondes susurrantes, de ce souci ne vous poinctant, ceste tant robuste pucelle que ha -nom Muse, comme bon compaignon et paillard lyrique que estes, tousiours la tabourinez avec angin roide, tousiours la hacquebutez, la gitonnez, la biscottez, la glossotez, par devant, par
- derrière, en tous accoutremens et langaiges, à la Francoyse, à laSinnoyse, a la Latine, à l'Alexandrine, à la Saphique, à l'Adonique, k la Dithyrambique, h la Persique, à l'Égyptiacque, en cornette, en camail, sui le coing d'ung tonneau, sur les fleurs d'ung pré, sur les coquilles du rivaige, en plain amphithéâtre où en camère privée, brief en toutes postures et occasions. Je me suys bien délecté ce jourd'huy à vos distiques Catnlliens. le vouldroys en faire tels, si poùvois, ie le dys. Comme JuÛus Caesar Scaliger (ung
. consommé es lettres anctiques cettuy-là) qui souloyt repéter par enthousiasme, luy plus aimer avoir faict l'ode metporaenéenne du bon Flaccus que estre roy d'Arragon (ce est une province de Hespaigne, delà les monts Pyrénéans, près Bagnères en Bigorre où véroles vont prendre bains pour eux guarryr, allez, si en estes), i'ay donc curiosité véhémente de voir du tout finy votre carmen fossiléen qui estalera la pourtraicture des antiques périodes de la terre et chaos <y devait estre un aage à rire, par la confusion qu'y estoit) et ie cuyde desia, par le loppin que i' en con^ noys, que sera viande de mardy-gras, régallade de monseigneur, et y fauldra estre moult riche en entendement poétique, pour en guster & lourdoys la lé.
souëvesaveur, comme de Chalibon de Assyrie, de Johannisberg de Germanie, de Chiraa è3 mers Iniques, que magnats seuls hument quand ils veulent entregaudyr aux gnmdes festes et esbattements dépenciers.
Ajns n'avez-vous paour, amy, que tousiours couche comme ung veau et roulant la vastitude de ces choses en la sphéréité de vostre entendement, elles ne cataglyptent une façon de jmicrosmo en votre personne et ne vous appréhendent vous-mômo. Ce advient aux femmes engroissées, vous savez, qui appetent mangier un connil, ie suppose ; à leur fruict qu'elles font, poussent des oreilles de connil sur l'estomach; ou comme enfantelets qui cogitant, dans leurs hers, eux pysser contre un mur, compyssent de vray leurs linceuls; tant le cerveau ha force, ie vous dys, et met tous atosmes en branle ! adonc, vos roignons devieadroyent rochiera et les poils du cul palmiers, et la semence demeurant stagnante es vases sperraatiques (comme laictages, l'été, dans les jarres d'argile) se tournerait en crème, et bientôt en benrre, voyre bitume plustôt, ou lave volcanique dont on feroyt après des pumices, pour bellement polir les marbres des palais et sépulchres. Lors, mousse croystrait au fondement (lequel tousiours est eschauffé par vents tiédis comme es régions équatoriales), fange serait es dents, or en oreilles, nacre es ongles, fucus sur la merde et uystres à l'escalle dans le gozier, yeux aggrandis et tousiours stillants en place, seraient comme des lunes mortes et perpétuelle exhalaëson poëtique, comme l'on voit de l'Etna en Sicile, issoyroit de votre bouche ! Voyageurs lors viendroient par milliers specter ce pot'te-nature, cet homme-monde et ce rapporteroit moult argent au portier. le m'esgare, ie croys, et mon devis sent la phrénésie Delphique et transpott
CORRESPONDANCE DE G. FLAUBERT. fC;
hyperbolique. Si pourtant ne vay-ie tourner mon style, car vous sais-ie compaignon aymant auleune phantaisle et phantastiquerie. et conchiez de dédain et contemnation (es continents Apolloniques) ces tant coincts jardinets, à ifs taUlds et gazons courts, où l'on n'a place pour ses coudes ne ombre pour son teste. Ains dilectez contrairement les horriJicques forêts caverneuses et spelunqueuses, avec grands chênes, larges courants daër embalsamés, fleurs coulourées, ombres flottantes, et tousiours au loing, quelque hurlement mélancholique, en le dessous des feuilles, comme d'un loup afl'amé; et déjà, delà, esbattemens spittacéens sur les hautes branches, et singes à queue recourbe, claquant des badigoinces, et moustrant leur cul, -
Or donc, puisque n'avons ji bronché (estant ferrés il glace, ie suppose) ni jà courbé notre eschine sous le linteau d'aulcune boutique, ecchse, confrayrie, servition quelconque, guardons (ce est mon souhait de nouvel an pour tous deux), ceste sempiternelle superbe amour de Beaulté, et soyons, de par toute la bande des grands que ie invoque, ainsy tousiours labourant, tousiours barytonnant, tousiours rythmant, tousiours. calopbonisanl et nous cberyssant.
A Dieu, mon bon, adieu mon peton, adieu mon couillon (gauscbe).
Gustavus Flaubertus,
B oargeolsophobus.
Croisset, lundi ,1 heure», 1852.
Je suis dans ce moment comme tout épouvanté, et ti je t'écris c'est peut-être pour ne pas rester seul
iU CORRESPONDANCE UB G. FLAUBERT,
avec moi, comme on allmne aa lampe la nuit quand on a peur. Je ne sais si tu vas me comprendre, mais c'est bien drôle. As-tu lu un livre de Balzac qui s'appelle Lotns Lambert? Je viens de l'achever il y a cinq . minutes, il me foudroie : c'est l'histoire d'un homme qui devient fou à force de penser aux choses intangibles; cela s'est cramponné à moi par mille hameçons. Ce Lamhert à peu de choses près est mon pauvre Alfred; j'ai trouvé là nos phrases (dans le temps) presque textuelles ; les causeries des deux camarades au collège sont celles que nous arions, ou analogues. Il y a une histoire de manuscrit dérobé par les camarades et avec des réflexions du maître d'études gui m'est arrivée, etc., etc. Te rappelles-tu que je t'ai parlé d'un roman métaphysiqpie (en plan), où un homme, à force de penser, arrive à avoir des hallucinations au bout desquelles le fantôme de son ami lui apparaît pour tirer la conclusion (idéale) des prémices (mondains tangibles); eh bien, cette idée est là indiquée, et tout ce roman de Louis Lambert en est la préface; à la fin le héros veut se châtrer par une espèce de manie mystique; j'ai eu, au miheu de mes ennuis de Paris, à dix-neuf ans, cette envie [je te montrerai dans la rue Vivienne une boutique devant laquelle je me suis arrêté un soir, pris par cette idée avec une intensité impérieuse), alors que je suis resté deux ans entiers sans voir de femme. L'année dernière, lorsque je vous parlais de l'idée d'entrer dans un couvent, c'était mon vieux levam qui me remontait. Il arrive un moment où l'on a besoin de se faire souffrir, de haïr sa chair, de lui jeter de la boue au visage tant elle vous semble hideuse. Sans l'amour de la forme, j'eusse été peut-être un grand mystique, ajoute à cela mes attaques de nerfs, lesquelles ne sont que des
déclivités involontaires d'idées, dlmages; l'élément psychique alors santé paivdessusmoî, et la conscience disparait avec le sentiment de la vie. Je suis sûr que ■je sais ce que c'est que mourir, j'ai souvent senti nettement mon Âme qiii m'échappait, comme on sent le sang qui coule par l'ouverture d'une saignée. Ce diable de livre m'a fait rêver Alfred toute la nuit; à neuf heures je me suis réveillé et rendormi, alors j'ai rêvé le ch&teau de la Roche-Guyon, il se trouvait derrière Croisset, etje m'étonnais de m'en apercevoir pour la première fois. On m'a réveillé en m'apporlant ta lettre; est-ce cette lettre cheminant sur la route dans la boite du facteur qui m'envoyait de loin l'idée de la Roche-Guyonî tu venais à moi sur elle. Est-ce Louis Lambert qui a appelé Alfred cette nuit (il y a huit mois j'ai rêvé des hons, et au moment où je rêvais, im bateau portant une ménagerie passait sous mes fenêtres). Ohl comme on se sent près de la fohe quelquefois, moi surtontl Tu sais mon influence sur les fous et comme ils m'aiment! Je t'assure que j'ai peur maintenant, pourtant en me mettant à ma table pour t'écrire, la vue du papier blanc m'a calmé. Depuis un mois, du reste, je suis dans un singulier état d'ex^tation ou plutôt de vibration; à la moindre idée qui va me venir, j'éprouve quelque chose de cet eflet singulier que l'on ressent aux ongles en passant auprès d'une harpe.
Quel sacré livre I il me fait mal, comme je le sens!
Autre rapprochement : ma mère m'a montré (elle l'a découvert hier) dans le Médecin de campagne de Balzac une même scène de ma^ Bovary : une visite chez une nourrice (je n'avais jamais lu ce livre, pas plus que Louis Lamberi). Ce sont mêmes détails, mêmes effets,- même intention, à croire que j'ai copié, si ma
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page n'était infiniment mieux écrite, sans me vanter.
Louis Lambert commence, comme Bovary, par une entrée au collège, et il y a une phrase qui est la même : c'est là que sont contés des ennuis de collège surpassant ceux du Livre posthume I
n m'est égal que Hugo m'envoie tes lettres si elles viennent de Londres, mais de Jersey ce serait peutêtre trop clair? Je te recommande encore une fois de ne pas envoyer de note écrite, je garde ta lettre pour la montrer à Bouilhet dimanche si tu le permets? A la fin de cette semaine je t'écrirai en te donnant la réponse des variantes que tu me soumets pour la Paysanne : bon courage, pauvre chère muse. Je crois que ma Bovary va aller, mais je suis gêné par le sens métaphorique qui décidément me domine trop, je suis dévoré de comparaisons comme on l'est de poux, et je ne passe mon temps qu'à les écraser, mes phrases en grouillent.
A la mèin».
Croiaaet, 3 janvier samedi minuit 185t.
Oui, chère muse, je devais t'écrire une longue lettre, mais j'ai été si triste et embêté que je n'en ai pas en le cœur. Est-ce l'air ambiant qui me pénétre, mais de plus en plus je me sens funèbre; mon roman me donne des sueurs froides; en cinq mois, depuis la fin d'août, sais-tu combien j'en ai écrit, soixante-cinq pages! dont trente-six depuis Mantes! j'ai relu .tout cela avant-hier, et j'ai été effrayé du peu que ça est ot du temps que ça m'a coûté(je ne compte pas le mal). Chaque paragraphe est bon en soi, et il yados pages, j'en suis sûr, parfaites; mais précisément àcausede
CORRESPONDANCE DE G. FLAUBER7. 167
cela, ça ne marche pas. C'est une série de paragraphes tournés, arrêtés, et qui ne dévaUent pas les uns sur les autreB; il va falloir les dévisser, I&cher les joints comme on fait aux mâts de navire quand on veut que les voiles prennent plus de vent. Je m'épuise à réaliser un idéal peut>4tre absurde en soi, mon sujet peut-être ne comporte pas ce style : oh! heureux temps de Saint-Antoine, où Étes-vous? J'écrivais li avec mon, moi tout entierl c'est sans doute la faute de la place, le fond était si ténul et puis, le milieu des œuvres longues est toujours atroce {mon bouquin aura environ 450 à 480 pages, j'en suis maintenant à la page 204). Quand je serai revenu de Paris, je m'en vais ne pas écrire pendant quinze jours et faire le plan de toute cette au jusqu'à la chute de ma petite femme, qui sera le terme de la première partie de la deuxième ; je n'en suis pas encore au point où je croyais arriver pour l'époque de notre entrevue à Hautes, vois quel amusement! enfin k la grâce de Dieu. Dans huit jours nous serons ensemble, cette idée me dilate la poitrine.
Je ne t'engage pas à inviter ViUemain, et avec ma vieille psychologie de romancier, voilà mes motifs: 4° tu as besoin de lui pour ton prix; 2° nous sommes jeunes; 3" il est vieux; qui te dît qu'il ne sera pas embôté du petit prônage de Bouilbet : ces gens sur le déclin sont jaloux, ici pas d'exception, c'esl une règle. De plus, comme il te fait la cour et que c'est un homme très fin, il s'apercevra (ou on lui dira, ou il le supposera, ou il finira par le savoir), que la place est prise et par moi, second motif pour l'indisposer. Garde toutes ses bonnes volontés, et sans faire la coquette, laisse toujours du vague, il ne faut pas s'endormir sur le fricot, comme eût dit ce bon Pradier; je
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:rois donc que ce serait maladroit de l'inviter à ta Boirée, tu penses bien que pour moi penonneilement sa connaissance me serait plutôt agréable, mais comme en cette circonstance elle n'est utile & aacun de nous trois, et qu'il pourrait au contraire sortir de là avec un peu de mauvais vouloir à ton endroit, il vaut mieux s'abstenir.
C'est comme pour Jourdan, nooB n'avons besoin d'aucune relation (indirecte) avec Du Camp, il irait clabauder ce qui s'est fait et dit chez toi, je peux l'y revoirie lendemain, ceserait des questions; non, non, enfin mon troisième refus est relatif à Bérai^er. Bouilbet ne demande pas mieux que â'7 aller avec toi, mais moi qui n'ai aucun titre, je ne puis vous accompagner; quant à tout le reste, j'adhère h tes plans. Pour en finir des affaires du monde, mon dernier avis relativement à Bouilhet : ne fais pas lire ses vers devant un public nombreux, H t'en supplie et moi aussi. Dans le commencement c'était bon, mais maintenant qu'il a déjà publié plusieurs fois, ça le restreint. Quand les intimes resteront, à la bonne heure.
Quel imbécile que ce Bulozl quelle brute I quelle brutal tout cela vous donne des envies de crever; je comprends depuis un an cette vieille croyance en la fm du monde que l'on avait au moyen âge lors des époques sombres. On se tourne pour trouver quelque chose de propre, de quelque côté qu'on pose les pieds on marche sur la m...., nous allons encore descendre longtemps dans cette latrine ! on deviendra si bête d'ici à quelques années, que dans vingt ans, je suppose, les bourgeois du temps de Louis-Philippe sembleronts élégants et talons rouges. On vantera la liberté, l'art et les manières de cette époque, car ils
réhabiliteront l'immonde à force de le dépasser. Quand on est harassé de soucis, quand on se sent dans la tête la vieillesse de toutes les formes connues, quand enfin on se pèse à soi-même, si de mettre la tête à la fenêtre au moins vous rafraîchissait, mais non, rien du dehors ne vous rassénit. Au contraire, au contraire I mes lectures de Rabelaisse mêlent à ma bile sociale, et il s'en forme un besoin de flux auquel je ne donne aucun cours et qui me gène même, puisque ma Bovary est tirée au cordeau, lacée, corsée et ficelée à étrangler. Les poètes sont heureux; on se soulage dans un sonnet, mais les malheureux prosateurs, comme moi, sont obligés de tout rentrer. Pour dire quelque chose d'eux-mêmes, il leur faut des volumes et le cadre, l'occasion; s'ils ont du goût, ils s'en abstiennent même, car c'est là ce qu'il y a de moins fort au monde, parler de soi.
Pourtant, j'ai peur qu'à force d'avoir de ce fameux goût, je n'en arrive à ne plus pouvoir écrire, tous les mots maintenant me semblent à côté de la pensée, et toutes les phrases dissonantes. Je ne suis pas plus indulgent pour les autres; j'ai relu, il y a quelques . jours, l'entrée d'Eudore à Rome (les Martyrs), qui passe pour un des morceaux de la littérature française et qui en est un; eh bien, c'est fort pédant à dire, mais j'ai trouvé là cinq ou six libertés que je ne me permettrais pas; où est donc le style, en quoi consiste-t-il7 Je ne sais plus du tout ce que ça veut dire, mais si, mais si pourtanti je me le sens dans le ventre.
Nous allons encore bien causer dans huit jours.
L'idée de ton contentement, si mon œuvre est réussie
plus lard, n'est pas un de mes moindres soutiens,
bonne muse. Je rôve ton admiration comme une