‹ Correspondance inédite, 1819-1868; avec une notice biographique par Daniel BernardChapitre 15 sur 91 · Ibid,, année 1845, p · texte numérisé non relu

Ibid,, année 1845, p

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nciir de reproduire ses traits et il n'accorda cette faveur qu'à un M. Kriubcr qui exposa, au foyer de l'Oiiéra, rimago du musicien à la mode, entourée de lauriers. « C'était bien la peine, «iisait un vieux professeur, de travailler cinquante ans à notre édifice musical; en deux heures, ce diable de Français a tout renversé. » Drôles de mœurs ! Pendant que Berlioz dirigeait ses concerts, un poëte hongrois lui jeta des vers pour l'engager à venir à Pesth. Il prit la route opposée ; il s'en fut à Prague, où le directeur du Conservatoire, M. Kittl, lui amena tous ses élèves pour que ceux-ci assistassent aux répétitions. Au moment de son départ de l'Autriche, Berlioz entendit un critique de Breslau prononcer cette parole : <■< Eh bien, il nous laisse de sa chaleur, au moins pour un an ! »

S'il laissait de sa clialeur aux autres, il allait se refroidir, lui, en passant à Paris par la plus douloureuse épreuve qu'il eût subie jusqu'alors : l'épouvantable fiasco de la Damnation de Faust à l'Opéra-Comique (6 décembre 1846). Les deux ou trois cents personnes qui assistèrent à l'exécution de celte légende dramatique furent ravies, transportées; malheureusement elles n'étaient que deux ou trois cents. Le Paris de la fin du règne de Louis-Philippe s'intéressait beaucoup plus à la politique qu'aux choses de Pintelligence, les badauds s'occupaient des mariages espagnols ; deux fabricants de cachemires, M. Cuthbert et M. Biétry, s'adressaient dans le Constitutionnel des correspondances qui passionnaient l'Europe. Au lieu de répondre à l'appel du symphoniste, la noblesse du faubourg Saint-Germain resta chez elle, la haute finance se garda bien de manquer l'heure de la Bourse, — car je concert avait lieu en plein jour, — les artistes firent la sourde oreille, les boutiquiers continuèrent îi préférer la Dame blanche; ce fut une déroute auprès do laquelle celle de la Bérésina aurait passé pour une retraita en bon ordre.

Par :\n assez étrange hasard, le sujet de Faust, si pro fondement tudesque et septentrional, doit à nos compositeurs nationaux une grande partie de sa popularité. Je me garderai bien de louer la Damnation au détriment de l'opéra, plus moderne, de M. Charles Gounod; les deux œuvres ont des tendances diverses et se complètent l'une par l'autre. La scène du jardin : voilà le tendre et incomparable éclat qui illumine le Fans/ de M. Gounod. Mais, à propos d'illumination, je me rappelle qu'un soir, à l'Opéra, mes yeux ne pouvaient se détacher du petit appareil de lumière électrique qui, placé dans les combles du théâtre, versait des feux artificiels sur le jardin de Marguerite. J'avais beau me dire : « Me voilà loin de Paris, dans une vieille cité aux enseignes grimaçantes, sous les arbres, près des fleurs; l'orchestre prend le soin de traduire en sons merveilleux les sentiments que ma pauvre petite éloquence serait incapable d'exprimer... » — Peine perdue! la machine électrique de là haut m'ôtait toute illusion ; elle me rappelait à la prosaïque réalité, elle me chuchotait dans son langage de machine : « Ne sois pas dupe de ces gens qui s'agitent là sur les planches et qui s'abîment la voix pour gagner de quoi acheter plus tard une maison de campagne oi!i ils iront abriter leur esquinancie. Méphisiophélès meurt d'envie de s'aller coucher; Faust n'a qu'une. pensée : ménager ses notes hautes, aussi précieuses pour lui que des obligations de chemins de fer. Quan! à Marguerite, qui débute, et qui a refusé, le jour même, un engagement pour la province, elle réfléchit qu'elle a eu tort de ne pas accepter les offres qu'on lui faisait. »

Avec le Faust de Berlioz, de pareilles désillusions ne sont pas à craindre. Comme il n'y a ni décors, ni coulisses, ni rampes, ni maillots, ni pourpoints, ni ballerines, ni marcheuses, ni même de souffleur, la musique se charge de tous les frais et vous emporte toute seule sur l'aile des

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chimères. Un déror?.... A quoi bon? Le musicien vous conduit où vous voulez on vingt-cinq mesures. Youlez-vous boire avec les étudiants dans la taverne d'Auerbach?... A merveille! buvez. Le magicien donne un nouveau coup de sa baguette? Nous voici sur les bords de l'Elbe, près des sylphes qui frôlent les calices humides de rosée, sous les étoiles qui nous regardent en clignotant, comme des curieuses qu'elles sont de ce qui se passe chez nous... Atleniionl Nous avons eu à peine le temps de tourner h\ tête et le diable nous tient déjà compagnie devant la maison de Marguerite : Petite Louison, que fais-tu, dès l'aurore. . , Oui, cet enchanteur de Berlioz dédaigne les machinistes; sans le secours de leur métier, il nous fait voyager, tout simplement, dans le ciel et dans les enfers, sur la terre et sur l'onde, dans les nuages, dans l'Empyrée, dans le passé et dans l'avenir.

La Damnation de Faust rivalise avec les ouvrages des plus grands maîtres et n'est pas effacée par eux ; elle lutte contre le poëme de Gœthc sans se laisser dominer par lui, elle rencontre Schubert et sa Marguerite au rouet; Schubert est vaincu. Mais savez-vous à quel sublime génie cette partition fait surtout songer?... Quand vous entendez la dernière partie de l'œuvre, quand vous suivez la « course à l'abîme », si vertigineuse qu'un frisson vous saisit comme si vous étiez sur le bord d'un précipice, quand les horribles cris des dénions saluent la chute de Méphisto et de sa victime, quand l'orchestre se livre à des saturnales enragées auxquelles succèdent les ineffables joies du paradis, quand vous écoutez le langage de Swedenborg mêlé aux hymnes des élus, oh! alors, savez-vous à qui vous pensez? Vous songez involontairement h Michel-Ange; oui, vous revoyez en imagination les gigantesques peintures de la chapelle Si.\tinc, et aucune autre comparaison ne peut s'offrir à votre

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esprit : il est impossible que l'analogie ne vous frappe pas, pour peu que vous ayez l'habitude de faire des rapprochements entre les différentes parties de l'art.

Maintenant que la Damnation de Faust, a reconquis la brillante placi? qu'elle doit occuper désormais dans les annales de la musique, il serait profitable et curieux de relire les critiques du temps. Parlant du magnifique choeur de la Pâque, un rédacteur d'im journal illustré insinuait (jue « cette résurrection ressemblait à un De Profumlla « ; la Danse des paysans, ajoutait-il, « ne me parait pas des plus réservées (chaste critiqiie,va!); le rhytlime en est pesant et empêtré et ne donne pas une haute opinion de la grâce et de la légèreté des Hongroise'^. ■» Le compte rendu signé par M. Scudo serait à citer d'un bout à l'autre : « Cette étrange composition {la Damnation de Faust) échappe à l'analyse... La Marche hongroise est un déchahiemcnl effroyable... un amoncellement monstrueux... La chanson du Rat et de la Puce manque de rondeur, d'entrain, de gaieté... L'idée mélodique de la Danse des sylphes est empruntée à un chœur de la Nina do Paisiello : Dormi, ô cara... Dans la troisième partie, il n'y a d'un peu supportable que quelques mesures d'un menuet, etc., etc. » M. Scudo était un Italien désagréable, qui avait échoué dans la carrière de la composition et qui avait réussi dans la spé^ cialité du dénigrement de l'école française. On lui connaissait (ies torts nombreux; entre autres celui d'avoir écrit d'insipides romances longtemps chantées dans les pensionnats. 11 se croyait une autorité et il n'était qu'un autoritaire, m.'l élevé d'ailleurs; ses propres haines l'ont tué. Il a éclaté ..e rage, comme la grenouille de la Fontaine; il est mort, délaissé et fou.

Après l'exécution de son chef-d'œuvre, Berlioz était ruiné; il devait une somme considérable qu'il n'avait pas. Grâce à

la générosité de quelques amis, il put aller moissonner deâ roubles, jn Russie, et s'acquitter enfin envers les personnes qui l'avaient aidé dans l'infortune, « Vous gagnerez là-bas cent cinquante mille francs! » lui avait dit Balzac. — On sait qu'en imagination l'auteur de la Comédie humaine remuait les millions à la pelle; Berlioz ne gagna pas la sonuîie annoncée, mais il rapporta de quoi faire honneur à ses engagements. A ce moment-là, la direction de l'Opéra de Paris était sur le point de devenir vacante; le directeur, M. Léon Pillet, parlait de se retirer et sa succession élait briguée par MM. Duponchel et Roqueplan, qui, malgré leur zèle, malgré leurs démarches, n'avaient pas obtenu l'appui du ministère de l'intérieur. Ces messieurs recommandèrent leur candidature à Berlioz; ils furent nommées par l'influence du Journal des Débats. Avant cette nomination, les solliciteurs, comme on pense, étaient tout feu, tout flammes ; ils comptaient reprendre Benvenuto Cellini, jouer la Nonne sanglante, confier à l'homme auquel ils devaient leur litre de directeurs un poste important; une fois le décret ministériel signé, ces belles résolutions s'évanouirent comnîe par enchantement. Les relations devinrent de plus en plus froides entre MM. Duponchel, Roqueplan, et leur ancien ami; celui-ci, comprenant qu'ils étaient gênés avec lui, qu'on le prenait pour un malfaiteur auquel il ne fallait pas ouvrir les portes de l'Académie de musique, écrivit à ses obligés qu'il les dégageait de toute reconnaissance à son égard et qu'il était engagé par V imprésario Jullien pour conduire l'orchestre du théâtre de Drury-l.ane, à Londres. Cette détermination terminait la crise; enchantés d'être débarrassés d'un importun qu'ils ne voulaient ni accueillir ni mécontenter, MM. Roquepian et Duponchel feignirent l'étonn ment en public, mais, en particulier, ils ne dissimulèrent pas leur joie.

NOTICE M/R BKRMOZ. il

« Votre lettre, répondirent-ils, nous a causé do la surprise et du regret. Les termes affectueux dans lesquels vous l'avL'z conçue ne nous permettent pas de vous supposer le moindre ressentiment des lenteurs involontaires (jui ont retardé la conclusion de nos conventions. Nous aimons à penser que vous n'avez pas voulu étouffer votre génie nnisical dans les limites d'une place qui a quelque chose d'administratif, et que vous proférez, à votre âge, dans toute la force de votre talent, courir toujours les nobles aventures de l'art. Quant à notre regret, il est sincère; cola nous servait et nous honorait de mettre à la tête d'un de nos services les plus importants le nom d'un homme qui rattache à lui toutes les idées de progrès et de rénovation. Nous perdons un de nos plus glorieux drapeaux pour la campagne que nous entreprenons; il nous reste à compter sur les bonnes promesses qui terminent votre lettre et à espérer qu'elles ne seront pas vaines *. »

De quelles promesses était-il question? Nous l'ignorons; elles furent emportées avec tant d'autres dans le tourbillon de la révolution de 1848. La saison musicale, à Drury- Lane, s'ouvrit par une représentation de Lucia de Lammermoor, jouée par madame Dorus Gras, le baryton Pischek, le tcnor Reeves et la basse Withworth, En même temps, on donnait le Génie du Globe, ballet de la composition de M. Maretzek, maître du chant, autlit théâtre 2. La salle était peu garnie; Lucia, opéra fort démodé, même en Angleterre, n'attirait plus la foule, et Berlioz, qui avait fait une mauvaise affaire en liant sa destinée à celle de Jullien, devina que cette équipée se terminerait par une banqueroute. Ses prévisions ne tardèrent pas à se réaliser ; pour comble

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