Gazelle musicule, année 1850, p
NOTICE SUR RF.ni.IOZ. Oli
Roméo et Juliette; voilà tout, on à peu pivs tout. Ah! j'uuli'iais !... Il surveille les répétilions d'Alcesle ; quoique inspirant pou de confiance à l'administration de l'Opéra, on le juge capable de remplir cette besogne d'obscur manu'uvre.
Pendant ce temps, un nouveau théâtre lyrique s'élevait sur k's rives de la Seine, et les faiseurs de partitions, si délaissés d'ordinaire, commençaient à espérer qu'on allait enfin s'occuper d'eux. Le livret des Troyens, lu dans divers salons, y avait rencontré une approbation unanime; même l'empereur Napoléon III, ayant entendu parler de la chose, invita Berlioz k dîner; mais on causa de la pluie et du beau tc'Uips : « Je me suis splendidement ennuyé! » écrivit le lendemain le convive de Sa Majesté Impériale. — A un autre dinor mensuel où se réunissaient MM. Fiorentino, Nogent- Saint-Laurens, Edouard Alexandre, Paul de Saint-Victor, Carvalho, on s'inquiéta plus sérieusement de Didon et d'Knée; M. Cai-valho, le directeur du Théâtre-Lyrique, n'avait pas besoin d'encouragement; il connaissait l'œuvre, il l'admirait et il comptait bien la révéler aux masses, comme il avait révélé Faust.
La première représentation des Troyens tut assez calme ; les spectateurs qui se souvenaient de Benvenuto Cellini s'attendaient à àts péripéties; le divertissement de la Chasse causa seul quelques rires, dus plutôt à l'interprétation de ce ballet qu'aux modulations hardies de l'orchestre. En revanche, l'air de Didon au premier acte, le fameux septuor et le duo •.Nuit d'icresse et d'extase... allèrent aux nues, allestclle. Certains opéras modernes contiennent des morceaux plus soutenus, plus amples, que le septuor des Troyens, mais aucun de ces morceaux ne peut soutenir la comparaison avec lui au point de vue du sentiment pittoresque et de l'originalité poétique. C'est un diamant qui brille d'un éclat inouï;
cela ne ressemble ni à la Bénédiction lîes poignards, ni à la Sérénade do Don Juan, ni au trio de Guillaume Tell, ni à la pastorale du Prophète; cela tient de la symphonie et du drame, derodepindariqueet delà méditation lamartinienne, cela bruit comme un souffle et frissonne comme une caresse; cela palpite, rrvc, soupire, émeut... Les battements du cœur s'apaisent avec l'écroulement des vagues delà mer africaine, le parfum des orangers s'exhale de cette musique divine, et l'esprit s'endort bercé dans un palais des Mille et une Nuits.
Rien n'était fait pour déplaire davantage aux Parisiens do 1863; l'homme de génie qui avait écrit les Troyens eut contre lui à peu près toute la pres.se, sérieuse ou légore. Cliam, dans le Charivari, fit une caricature : le Tannhaiiser (en bébé) demandant à voir son peut frère. Au théâtre Déjazet, on joua une parodie où des acteurs, coitïes de casques ridicules, exécutaient un horrible vacarme, avec des casseroles, des gongs chinois, des scies ébréchées, des paii-es de pincettes ; nous nous rappelons cette ignoble parade, plus digne de divertir les sauvages qui mangèrent le capitaine Cookque d'amuser les Athéniens delà décadence.
Il faut rendre justice à M. Carvalho; le chapitre que Berlioz lui a consacré dans les Mémoires est inexact; l'amertume de la défaite a envenimé la plume de l'auteur. Nous disons défaite, car les Troyens n'obtinrent qu'une trentaine de représentations, suivies, il est vrai, par l'élite du monde musical; Meyerbeer n'en manqua pas une, et je le vois encore au fauteuil de balcon qu'il occupait, très-attentif, d(mnant fréquemment des marques de vive satisfaction. M. Carvalho avait consacré une partie de ses bénéfices antérieurs à la mise on scène des Troyens ; accordons, qu'il .se soit trompé sur certains détails, c'est possible; qu'il ait essayé de ramener au goût mesquin du public une œuvre conçue selon les larges traditions de l'antiquité,
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c'est probable; il n'en a pas moins risqué sa fortune et son avenir.
M. Alexandre, le plus intime ami de Rcrlioz, aujourd'hui son exécuteur testamentaire, me disait l'autre jour : « Le monde musical doit beaucoup à Carvalho; il ne m'appartient pas d'énuméror tout ce que l'art lui doit de reconnaissance; je n'ai aucune autorité pour le faire; mais ce que j'ai le devoir de vous prier de consigner dans cette notice, pour laquelle vous me demandez des renseignements, c'est le cœur, le dévouement, le défiintéressement de Carvalho pour monter /es Troycns, autant que faire se pouvait, d'une façon digne du maître que personne, plus que lui, ne respectait ni n'admirait.
» Carvalho, oubliant tout pour une aussi grande question aîlistiquc, fit des sacrifices tels, qu'ils pesèrent sur sa vie entière. Voilà ce qu'il ne faut pas oublier. »
Ce n'est pas à nous à le lui reprocher et personne n'oserait le faire.
Les Troyens avaient été la suprême espérance de Berlioz; leur chute causa sa longue agonie de six ans. A partir de ce moment, ses idées devinrent de plus en plus sombres; les souffrances physiques ne lui laissèrent plus aucun lepos. Il avait tant compté sur son opéra! Au sortir de la répétition générale, il était allé chez madame d'Ortigue, la digne femme d'un de ses plus vieux amis. 11 lui avait fait l'effet d'un spectre, tant il était pâle, maigre, décharné : « Qu'y a-t-il, s'écria-t-elle effrayée? Est-ce que la répétition aurait mal tourné, par hasard?... — Au contraire, dit l'autre en se laissant tomber sur une chaise. C'est beau, c'est sublime!... » — Et il se mit à pleurer i.
11 était déjà affaibli et malade; dans sa jeunesse, il
1, Renseignements fournis par raad'irae d'Orligue.
W roTir.E Sun nriRLioz .
sY'lùit qiie]qiicr»)is amusé à ne laifiscr avoir faim pour connaiire les maux par lesquels 1" ironie pouvait pas^-er; son estomac, plus tai-d, dut payer ces coûteuses fantaisies. Il vécut dans son appartement de la rue de Calais, retiré et dégoûté de tout, entouré do passereaux effrontés auxquels il donnait du pain qu'ils venaient picorer sur sa fenf'trc, près de son immen'-e piano à queue, de sa harpe et du portrait de sa première femme, Henriette Smithson. Sa bellemère, madame Récio, le soigna avec une vigilance et un dévouement exceptionnels ; ses amis prirent à lâche de lui faire oublier les injustices du sort et personne n'en a eu de plus attentifs, de plus fidèles que lui : Edouard Alexandre, Krncst Reyer, M. et madame Massart, M. et madame Damcke, la famille Ritter, et combien d'autres que je ne puis citer; l;i liste en serait trop longue. 11 s'était mis à apprendre le français à un jeune compositeur danois, M. Asger Hamniorik, aujourd'hui directeur du Conservatoire de Baltimore. « .le suis bien à plaindre, disait-il quelquefois ; voilà ma belle-mère qui me parle en espagnol, ma bonne en allemand, et vous, avec votre danois, vous me déchirez les oreilles* !... »
La mort de son fils unique, Louis Berlioz, emporté par la fièvre, aux colonies, achevai de terrasser le glorieux vaincu. Louis Berlioz avait choisi la carrière de mnrin; son père l'adorait avec une passion dont on retrouvera la trace dans les Lettres. Il y avait eu entre eux des brouilles passagères; mais elles finissaient toujours par une réconciliation où lu pauvre père cédait. Ce Berlioz, si hautain, si loguc, si absolu, avec la plupart des gens qu'il coudoyait dans la vie, il devenait tendre et humble avec son fils, il descendait aux sup|>iications, il avait des ralunemenls