A JOSEPH 0 ORTIGUE
Samedi, 19 janvier 1838.
Cher ami,
Field vous a réservé un billet pour son concert de dimanche (demain) ; il est chez Schlesinger; venez le prendre. Apportez-moi en même temps mes partitions; je n'ai pas besoin de vous dire qu'il ne faut pas songer à arranger le bas à quatre mains pour mademoiselle Perdreau ; trouvez un prétexte ; mais, l'ouvrage n'étant pas gravé, cela pourrait avoir des conséquences fort désagréables pour moi.
Je vous parle de chants, tandis que Rome brûle ^; n'importe! Venez me voir demain dimanche dans la journée. Si je n'y suis pas, donnez-moi un rendez-vous.
Jamais plus intense douleur n'.i rongé un cœur d'homme! Je suis au septième cercle de l'enfer. J'avais bien raison; il n'y a pas de justice au ciel.
A propos, je vais faire un opéra italien fort gai, sur la comédie de Shakspeare (Beaucoup de bruit pour rien) 2.
A cette occasion, je vous prierai de me prêter le volume qui contient cette pièce.
1. Tout ce qui suit est relatif au mariage de Berlioz avec iBadeinuiselle Henriette Smithson, qu'il épousa dans le ourant de l'année 1833.
2. Ce projet n'a été exécuté que vingt-neuf ans plus tard Béatrice et Bénédkt. opéra joué à Bade en 1S62, est écrit sur la comédie de Shakspeare Much ado about nothing.
Oui, OUI, ronge, ronge, je m'en moque; je te défie de me faire sourciller ; quand tu auras tout rongé, quand il n'y aura plus de cœur, il faudra bien que tu t'arrêtes.
Votre article sur les Armides sera fait demain tant bien que mal. Oh ! oh ! damnation, je broierais un fer rouge entre mes dents.
Charmant !
Adieu.
AU MEME
5 février 1833.
Cher et bon ami,
Je n'ai rien que du bonheur à vous annoncer. Le soleil luit en ce moment-ci du plus vif éclat. Je vous raconterai en détail tout cela. Henriette et moi avions été mutuellement calomniés vis-à-vis de l'autre d'une manière infâme. Tout est éclairci. Son amour se montre fort. Il y a une opposition formidable. J'ai écrit à mon père. Le dénoûment approche. Venez me voir, je vous en prie, et apprenez-moi ce que vous avez de nouveau. J'ai quelque chose à donner à Pichot qui peut suffire pour un premier article. Je vous le montrerai.
God bless you I
0 HECTOR RERLIOZ. iOV
A M. FERDINAND IIILLER.
P^ris, 18 jiiillftt 1S33.
Mon cher ami,
Vous devinez sans doute, au long et .ihsurde silence que j'ai gardé avec vous, que l'état de liberté dans lequel vous m'avez laissé à votre départ n'a pas été loug. Deux jours après que vous aviez quitté Paris, Henriette me fit prier iiistamment de venir la voir. Je fus froid et calme comme un marbre. Elle m'écrivit deux heures après; j'y retournai, et après mille protestations et explicalions qui, sans la justifier complétcmeut, la disculpaient au moins sur le point principal, j'ai fini par lui pardonner, et depuis lors je ne l'ai pas quittée un seul jour. Quand votre lettre m'est parvenue, le jeune homme qui me l'a remise ne m'ayant pas laissé son adresse, je n'ai pu vous envoyer la musique que vous me demandiez. J'aurais pu toutefois vous écrire plus tôt, sans l'immense préoccupation où je vis depuis icngteinrs. Vous veniez de faire une perle, d'ailleurs, pour laquelle je n'aurais su vous offrir que de bien pâles et faibles consolations. Vous aviez en votre père un ami qui ne s'est jamais démenti un seul instant depuis votre enfance, un guide et non un maître, un protecteur et non un gouverneur; oh! c'est précieux et rare. Vous avez dû ressentir une douleur étrangi-, inconnue, à cette séparation.
no CORRESPONDANCE INÉDITE
Ce que je vous dis là est peut-être mal, je rappellerai peut-être encore quelques larmes dans vos yeux, mais j'espère qu'elles seront du moins sans amertume.
Je vais partir dans deux jours pour Grenoble; il faut que je voie si décidément j'ai aussi perdu mon père, et si je suis pour toute ma famille un paria.
Ma pauvre Henriette commence à marcher; nous sommes allés déjà plusieurs fois ensemble nous promener aux Tuileries. Je suis les progrès de sa guérison avec l'anxiété d'une mère qui voit les premiers pas de son enfant. Mais quelle affreuse position est la nôtre ! Mon père ne veut rien me donner, espérant par là empêcher mon mariage. Elle n'a rien, je ne puis rien ou fort peu pour elle; hier soir, nous avons passé deux heures noyés de larmes tous les deux. Sous quelque prétexte que ce soit, je ne puis lui faire accepter l'argent dont je puis disposer. Heureusement, j'ai obtenu de la Caisse d'encouragement dçs beaux-arts une gratification de mille francs pour elle, que je lui remettrai ces Jours-ci. C'est l'attente de cette somme, que je veux lui remettre moi-même, qui retarde mon voyage. Aussitôt après, je pars pour obtenir, soit de mon père, soit de mon beaufrère, ou de mes amis, ou même des usuriers qui connaissent la fortune de mon père, quelques mille francs qui puissent me mettre dans le cas de la tirer, ainsi que moi, de l'atroce situation oij nous nous trouvons.
Comme je no sais pas trop comment tout cela finira, je vous prie de conserver cette lettre, afin que, si quelque malheur définitif m'arrive, vous puissiez réclamer toute ma musiqne manuscrite que ji vous lègue et confie. Vous ne serez ici que dans deux mois; ainsi, écrivez-moi une fois
D'HECTOR BERMOZ. ii\
au moins avant. Je suis toujours à la mémo adresse, rue Neuve-Saint-Marc, n» 1, et je ne demeurerai absent qu'une douzaine de jours.
A JOSEPH DORTir.UE.
Paris, 15 octolre 1R33.
Non, sans doute, je n'ignore pas que tout ce qui me touche te touche ; mais, cher bon ami, tu dois m'excuser de ne t'avoir pas écrit, d'autant plus facilement que je suis encore dans l'im; ossibilité de me rappeler ton ancienne adresse à Vaugirard; puis j'ai été, tous ces derniers temps, si préoccupé de mon bonheur, de mes inquiétudes, de mes projets pour elle, si accablé par la révolution immense que tout cela fait dans ma vie, qu'en vérité je ne songeais pas au monde, et tu me pardonneras de t'avoir un instant oublié, ainsi que tous mes autres amis.
Je monte une représentation avec concert pour le 12 du mois prochain à l'Odéon. Ma pauvre Ophélie y reparaîtra dans le quatrième acte d'Hamlet; madame Dorval jouera Antony; tu nous annonceras ça *.
No is serons à Paris chez moi, rue Neuve-Saint- Marc, n" i, dès demain. Ainsi, si tu veux venir prendre du thé
1. Cette roprésentation fut désa?!treuse : madame Dorval eut tout le succès, et rinfortnnéf> Harriett Sraithson put se convaincra qua le public parisien ne s'intéressait plus à elle.
avec nous le soir dans quelq^avîs jours, quand nous serons un peu casés, tu nous feras grand plaisir. Je t'écrirai un mot. Adieu. Ton sincère et inaltérable ami.
A M. LE COMTE d'oRTIGUE, RÉDACTEUR