‹ Correspondance inédite, 1819-1868; avec une notice biographique par Daniel BernardChapitre 30 sur 91 · ET BEAUCOUP D'AUTRES LIEUX · texte numérisé non relu

ET BEAUCOUP D'AUTRES LIEUX

31 mai 1834-

Mon pauvre ami, je suis bien dé-olé de te savoir malade. Je devais aller te voir avant-hier, mais j'ai été forcé de faire à Paris plusieurs courses imprévues qui m'oni d'voré mon temps. A la maison, je ne quitte pas la plume, soit pour ces gredins de journaux, soit pour finir ma symphonie, qui sera née et baptisée avant peu.

Je te croyais parti pour le pays des troundrdious ; d'autant plus parti que la domestique de Liszt m'avait dit que tu avais fait une visite, rue de Provence, annonçant ton départ pour le lendemain. Pourquoi ne voudrais-tu pas v.n jour dîner avec nous à la fortune du pot? (Je ne m'appelle pas De Chambre comme le fameux cnlembourgeois; ainsi sois tranquille.) Je tâcherai en tout c;:s de trouver un jour peur aller à Issy. Cependant Henriette me chargo expressément de te dire qu'elle est encore au monde et que je ne pourrai ni dîner ni coucher chez toi.

n'iIECTOUBERMOZ. 113

Dion t'ait en sa sainte et digne garde et te guérisse du mal d'yeux, sans être obligé de t'y f.i ire une application do sali\e. Fais-tu quelque chobe?

A M. liOF F.MEIS TEK, ÉDITEUIl DE MUSIQUE, A LEII'SIG,

Paris, 8 mai 183G.

Monsieur,

Vous avez publié dernièrement une ouverture réduite, pour le piano à quatre mains, sous le tiire d'Ouverture des Francs Juges, dont vous m'attribuez non-seulement la com- [losition, mais aussi l'arrangement. 11 est pénible } our moi, monsieur, d'être obligé de protester que je suis parfaitement étranger à cette publication, faite sans mon aveu et sans que j'en aie été seulement prévenu. L'arrangement de piano que vous venez de livrer à l'impression n'est pas de moi et je ne saurais davantage reconnaître mon ouvrage dans ce qui reste de l'ouverture. Votre arrangeur a coupé ma partition, l'a rognée, taillée et recousue de telle façon que je n'y vois plus en maint endroit qu'un monstre ridicule, dont je le prie de garder tout l'honneur pour lui seul. Si une semblable liberté avait été prise à mon égard par un Beethoven ou un Weber, je me serais soumis sans murmures à ce qui m'eût cert 's paru néanmoins une humiliation cruelle ; mais ni Weber ni Beethoven ne me l'aurai.nt jamais fait suljir: si l'ouvrage est mauvais, ils ne se fussent paa

donné la peine de le reloucher; s'il leur eût paru bon, ils en auraient respecté la l'orinc, la pensée, les détails et jusqu'aux défauts. Et puis, les hommes de cette trempe n'étant pas plus communs en Allemagne qu'ailleurs, j'ai tout lieu de croire que mon ouverture n'esi pas tombée entre les mains d'un musicien bien extraordinaire. La simple inspection de son travail en fournit une preuve évidente. Je ne parle pas du style de piano qu'il a substitué au style d'orchestre, et qu'on croirait souveat emprunté à des sonates faites pour des enfants de huit ans ; je ne dirai rien nou [ilus de l'inintelligence complète dont il fait preuve d'un bout à l'autre de l'ouvrage, soit en reproduisant de la façon la plus plate et la plus mesquine ce qui eût nécessité toutes les puissances du piano pour donner une idée approximative de l'effet d'orchestre, soit en prenant souvent l'idée accessoire pour l'idée principale, et vice versa ; dans tout cela, il n'y a pas de la faute de l'arrangeur ; je suis persuadé qu'il n'y a point mis de malice. Mais ce qui me paraît vraiment déplorable, c'est que vous ayez chargé un pareil chirurgien de me faire d'aussi graves amputations. On ne coupe pas un membre d'ordinaire sans en connaîlre l'importance générale, les fonctions spéciales, les rapports intimes et l'anatomie interne et externe. II n'y a que le bourreau qui puisse couper le poing à un malheureux, sans tenir compte des articulations, des attaches musculaires, des filets nerveux et des vaisseaux sanguins; aussi le fait-il brutalement d'un coup de hache, et la tête du patient sauto bientôt aprè:?. C'est le supplice des parricides. C'est celui, monsieur, que votre arrangeur m'a infligé. II a fait disparaître non-seulement des passages entiers, mais des frag-

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ments de phrases dont la suppression rend l'ensemble incompréhensible ou absurde. Ainsi, dans la prière en uC mineur des flûtes et clarinettes, au milieu de rallégro, l'arrangeur n'a pas vu que cette mélodie est un adagio écrit avec les signes de l'allégro dans lequel il est jeté; qu'uno ronde y représente toujours une noirCy trois rondes liées et soutenues une blanche pointée, et que par conséquent il faut quatre mesures du mouvement allégro pour former une ieule mesure réelle du chant adagio. Trouvant donc cette prière trop longue, et sans tenir compte de l'action contrastante qui se passe en même temps dans le reste de l'orchestre, votre arrangeur l'a tronquée de telle sorte qu'il est impossible à présent d'y trouver aucune espèce de sens; il a enlevé des mesurés isolées qui ne représentaient en réalité qu'un temps de la grande mesure du mouvement lent dans lequel la phra^^e se développe, et le rhythme, tombant à faux, amène nécessairement une conclusion aussi imprévue que stupide. C'est ce dont il ne test pas aperçu. Pour la coupure qui fait disparaître tout le grand crescendo de la péroraison, il est évident qu'elle détruit entièrement l'éclat de la rentrée du thème en fa majeur, qui ne reparaissait ni d'une façon aussi brusquement triviale, ni sans avoir passé par des transformations qui donnaient plus de force et de puissance au retour de l'idée primitive reproduite intégralement. Mais j'aurais trop à faire de suivre les traces des ciseaux ébréchés de mon censeur ; je me bornerai à protester de nouveau que la seule ouverture des Francs Juges, arrangée à quatre mains, que je reconnaisse, est celle que viennent de publier M. Richault à Paris, et M. Schlesinger à Berlin ; encore celle de M. Schlesin^^xr, bien que giavés sur un

manuscrit que je lui ai adressé moi-même, diffère- t-elle un peu de l'édition de Paris en quelques endroits, pour la manière dont les parties sont disposées dans les extrémités du clavier. Ces légères modifications m'ont été indiquées pur plusieurs pianistes habiles, tels que MM. Chopin, Osbornc, Schunke, Swinski, Benedict, Eberwein, qui ont bien voulu revoir les épreuves et me donner leurs conseils. Pour toute autre publication de la même nature sur cet ouvrage, qu'elle me soit attribuée ou non, je la désavoue formellement, et sur ce, je prie Dieu de pardonner aux arrangeurs comme je leur pardonne.

A ROBERT se HUM AN N.

Paris, i9 février 1837.

Je vous dois beaucoup, monsieur, pour l'intérêt que vous avez bien voulu prendre jusqu'ici à quelques-unes de mes compositions. J'apprends que l'ouverture des Francs Juges vient d'être par vos soins entendue à Leipzig, et que la supériorité de l'exécution n'a pas peu contribué au bienveillant accueil qu'elle a reçu du public. Veuillez être l'interprète de ma reconnaissance auprès de MM. les artistes. Leur patience à étudier ce morceau dilTicile a d'autant plus (le prix à mes yeax, que je n'ai pas eu beaucoup à nie louer jusqu'à pré.sent de celle de plusieurs sociétés musicales qui ont voulu faire la même tentative. A part celles do

Douai et de Dijon, les autres se sont découragées après une première répétition, et l'ouvrage, après avoir été lacéré de mille façons, a dû rentrer dans l'ombre des bibliothèques, comme digne de figurer tout au plus dans la collection des monstruosités. 11 paraît même qu'une épreuve de ce genre a beaucoup diverti la Société philharmonique de Lonares; quelques artistes parisiens que les virtuoses anglais n'avaient pas dédaigné de s'adjoindre à cette occasion, et qui connaissaient parfaitement mon ouvrage pour l'avoir exécuté à Paris, m'ont dit avoir franchement partagé l'hilarité britannique; seulement le sujet en était tout différent. Figurezvous en effet les mouvements pressés du double dans l'adagio^ et ralentis d'autant dans Vallégro, de manière à produire cet aplatissant mezzo termine insupportable à tout ce qui ] ossède le moindre sentiment musical ; imaginez des violons déchiffrant à première vue des traits encore assez difficiles, malgré le tenijw confortabilc qu'on avait donné à Vallégro, les trombones partant dix ou douze mesures trop tôt, le timbalier perdant la tête, dans le rhythme à trois temps, et vous aurez une idée de l'aimable charivari qui devait en résulter. Je ne conteste point l'habileté de MM. les philharmoniques d'Argyle Room, Dieu m'en garde! je signale seulement l'étrange système d'après lequel on les dirige dans les répétitions. Certes, il nous est arrivé souvent ici de faire aussi de bien mauvaise musique au premier essai d'un nouveau morceau; mais, comme, à notre avis, personne n'a la science infuse, pas même les artistes anglais, et qu'il n'y a point de honte à étudier avec attention et courage ce qu'on n'est pas tenu d(; comprendre du premier coup, nous recommencions trois fois, quatre fuis, dix foi-^ s'il le

fallait, et plusieurs jours de suite. Dfc la sorte, nous arrivions à une exécution presque toujours correcte et quelquefois foudroyante. Ainsi avez-vous fait sans doute à Leipzig, et, je le répète, en l'absence de l'auteur intéressé à soutenir son ouvrage, une telle persévérance honore autant les exécutants qu'elle flatte le compositeur en le pénétrant de reconnaissance. Elle est si rare, cependant, que je me suis mille fois repenti d'avoir si étourdiment laissé publier l'ouverture dont il est ici question. Et, à ce sujet, je dois vous faire ma profession de foi en vous priant de la transmettre à l'éditeur, M. Hotfmeister; ce sera ma réponse aux offres qu'il a la bonté de me faire relativement à la publication de mes symphonies. L'an dernier, on m'écrivit à peu près en même temps de Vienne et de Milan, pour avoir un exemplaire manuscrit de ces deux ouvrages; non point dans le but de les graver, mais seulement de les faire enleadre. II y a quelques mois, une lettre semblable me fut adressée de la Nouvelle-Orléans. Les offres très-avantageuses qui accompagnaient ces demandes ne me séduisirent point; j'ai toujours refusé et toujours pour la même raison, lacrainte d'être traduit à contre-sens par une exécution infidèle ou incomplète. Si le bonheur a voulu que l'ouverture des Francs Juges ait trouvé à Leipzig des interprètes aussi consciencieux qu'habiles et un patron tel que vous pour réchauffer leur zèle, vous venez de voir que, loin d'éprouver partout le même sort, celui qu'elle a subi en Angleterre a été assez brutal ; et je dois ajouter que, celte ouverture étant le premier morceau de musique instrumentale que j'aie écrit de ma vie, les compositions qui lui ont succédé ont tout naturellement tendu à revêtir des formes plus larges, à

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