‹ Correspondance inédite, 1819-1868; avec une notice biographique par Daniel BernardChapitre 3 sur 91 · Renseignements communiqués par la faïuille · texte numérisé non relu

Renseignements communiqués par la faïuille

NOTICE s CR BKR 1,10 Z. 7

clieur, -un peu triste d'aspect, doux et bon; il se plaisait dans la solitude, pratiquait son art d'une façon désintéressée et charitable, et partageait sa vie entre rétude et la surveillance de SCS domaines. Il y est mort, en août 1848, vénéré de tous, des petits surtout, qui n'avaient jamais vainement; recours à ses conseils et à sa générosité.

S'il est souvent question, dans les Mémoires, du père d'Hector Berlioz, on ne fait qu'entrevoir sa mère; elle se nommait Marie-Antoinclte-Joséphine iMarmion et avait épousé Louis Berlioz vers le commencement du siècle. Femme d'une piété ardente et d'une rigide honnêteté, elle craignit longtemps pour son fils les souffles empestés de la gloire profane; elle cherclia à le retenir au foyer des aïeux, impuissante à empêcher l'aiglon de briser sa coque et d'aller affronter la luiiiière à laquelle les ailes se brûlent parfois. Pauvre mère vigilante! ses efforts ne furent pas entièrement perdus; car si elle ne réussit pas à empêcher son fils de courir le monde, elle lui inculqua du moins l'amour de la patrie et du sol natal. L'enfant prodigue ne revint jamais aux lieux où ses premiers jours s'étaient écoulés sans pousser des cris d'admiration, provoqués par la beauté du pays, la douceur du climat, les réminiscences lointaines de la naissante aurore.

Vingt ans après, revenant d'Italie, il écrivait à madame Horace Vernot: « Les souvenirs du royaume de Naples sont restés impuissants contre l'aspect riant, varié, frais, riche, pittoresque, beau de masses, beau de détails, de notre admirable vallée de l'Isère i... » En descendant du Mont-Cenis, il s'était laissé aller à un véritable transport : « Voilà le vieux rocher de Saint-Eynard!... Voilà le gracieux réduit où brilla la Stella montis...; là-bas, dans celte vapeur bleue me sou-

i. Lettre du 25 juillet 1832. Vente des autographes du cheva» lier R y. 30 novembre 1862.

s rîOTÎCK SUR BERLIOZ.

lit lii maison dn mon grand-père. Toutes ces villes, celle riche vordurr,... c"cst ravissant, c'est beau,... il n'y a rien de pareil en Ilalic ^ » Évidemment l'influence maternelle avait ('té pour quelque chose dans ce sentiment d'amour du clocher, amour si pro/'ondément tenace dans le cœur du poêle.

Les années d'enf;ince, passées à la Côte-Saint-André, ne présenlèrent aucun l'ail saillant; le jeune Hector révélait cependant des dispositions intelligentes. Son penchant l'attirait vers l'élude de la géographii"* et ses rêves l'entraînaient vers une île déserte, jiaradis imaginaire de tous les enfants qui ont lu I{obinso7i Criisoë. Sur la mappemonde, son polit doigt rose s'égarait de préférence sur la carte de l'Océanie, où tant d'archipels émergent de l'onde amère, comme ces insectes que le pied d'un passant réveille dans leurs trous de sable. Le grec et le latin, il ne les apprenait que par soubresauts et avec toutes sortes de caprices, sautant de VEnéidc aux fables de la Fontaine, et ne paraissant pas avoir goùlé beaucoup les vrais classiques, Horace, Tite Live, Tacite, Sallusîc, Homère, Xénophon, Sophocle. En revanche, les livres qu'il aimait lui profilaient d'autant plus qu'il les lisait avec passion, tout en négligeant le reste. Ce fut son procédé, sa manière ^'apprendre, à lui, jusqu'à la fin de sa vie. Jamais on ne put lui mettre dans la tête ce qui n'y voulait pas entrer ; mais il sut tout ce qu'il voulut, et, plus d'une fois, devança l'enseignement de ses maîtres ou le corrigea par son expérience personnelle.

Son premier professeur de musique ^erieucc fui un nommé Imbert, que le malheur des temps avait jeté à la Côte-Saint- André et qui y était resté à titre d'épave. Il reçut aussi les leçons d'un M. Dorant (Alsacien de Colmar), que nous retrouvons dans un chapitre des Grotesques de la inusiquf.

i. Mémoires, p. 182.

]a scbne se passe à Lyon, où Borlioz, déjh célèbre, est venu donner un concert: « Messieurs, dit- il aux artistes de son orchestre, j";u l'honneur de vous présenter M. Dorant, un très-habile professeur de Vienne; il a parmi vous un élève reconnaissant; cet élève, c'est moi, vous jugerez peut-être tout à rheurc que je ne lui fais pas grand honneur; cependant veuillez accueillir M. Dorant comme si vous pensiez le contraire et comme il le mérite i.» En effet, MM. Imbert et Dorant n'avaient pas en à se plaindre de leur disciple; dès l'âge de douze ans, celui-ci déchiiïrait à première vue, chantait juste, avait composé un quintette, et jouait de trois instruments agréables en société, à savoir: la flûte, le flageolet et la guitare.

Nous- voilà loin, n'est-ce pas? des biographes qui i>i'étendaient que ^l/onsi'ewr jBerlioz n'avait cédé qu'à une vocation tardive et que, jusqu'à l'adolescence, il s'était occupé de tout autre chose que de musique; d'abord la lettre I""" de notre recueil (à Ignace Pleyel) prouve le contraire. Et puis, la vérité ressort d'elle-même: Hector ne fut ni un petit prodige, ni un esprit en retard. Souvent la nature se dépense en premiers efforts et s'épuise après ; tel qui promettait de passer pour un génie a beaucoup de peine à devenir un homme médiocre dès qu'il est arrivé à l'âge de raison ; tel antre, qui n'excitait l'attention de personne, fleurit et éclate tout à coup, comme un bourgeon printanier. Casimir Delavigiie, pour ne citer que lui, était toujours mis au pain sec qtisnd il étudiait le De Viris; cependant sa réputation d'auteur dramatique fut très-précoce, puisque à vingt-six ans, il était illustre dans le quartier de l'Odéon.

M. Louis Beilioz destinait son fils à la médecine; c'était

i. Grotesques de la music/ue, p. 279. Édition Michel Livy. Voyage en France : lettres à Edouard Monnais.

10 NOTICE Sun BERLIOZ.

un parti sage, les pores ayant rhabitiide de vouloir que leurs héritiers directs continuent les traditions de la famille, le fils d'un général étant militaire (le plus souvent) et le fils d'un avocat, avocat. Seulement, les pères proposent et les garçons disposent; nous voyons des romans remplis de ces exemples-là, sans compter que la réalité se charge quelquefois de copier les romans. Pour le savant et honorable médecin de la Gôte-Saint-André, les pots-pourris que son fils écrivait sur des thèmes italiens n'étaient qu'un passe-temps agréable, les romances composées sur des paroles de Florian (toujours en mode mineur) servaient de soupapes de sûreté à une imagination trop échauffée; pour Hector Berlioz, au contraire, c'étaient les seuls travaux qui le séduisissent, les seuls auxquels il s'intéressât. Vainement, le père étalaitil dans son cabinet l'énorme traité d'ostéologie de Munro, contenant des gravures de grandeur naturelle « où les diverses parties de la charpente humaine étaient reproduites très-fidèlement » ; l'adolescent, dédaignant ces superbes os, s'amusait à feuilleter le traité d'hai*monie de Rameau ou celui de Catel, qu'il était parvenu à se procurer : — « Apprends ton cours d'ostéologie, dit un jour le père, je te ferai venir de Lyon une flûte garnie de nouvelles clefs... » Ce fut la première et la dernière fois, je suppose, que le sévère Munro fit progresser quelqu'un dans l'art de jouer de la flûte.

11 commençait à être temps de pousser plus à fond les insuflisantes études médicales commencées au logis ; Paris, Montpellier, Strasbourg, délivraient des diplômes de docteur; M. Louis Berlioz se décida à envoyer soh fils ù Paris. Celui-ci s'y rendit en compagnie d'un sien cousin, excellent musicien lui-même, mais candidat moins frivole aux grades de la Faculté; par la suilc, M. A. Robert devint, en eftet, l'un des praticiens les plus distingués de lu capi-

taie. Les deux jeunes gens assislèrent ensemble aux leçons d'Ainussat, de Thénard, dcGay-Lussac, d'Andricux; comme Andrieux parlait littérature, Hector s'attacha surtout h co professeur et conçut le projet de lui demander un livret d'opéra. L'auteur des Étourdis avait alors soixante-quatre ans : « Cher monsieur, répondit-il, je ne vais plus au spectacle; il me conviendrait mal, à mon âge, de vouloir faire des vers d'amour, et, en fait de musique, je ne dois plus guère songer qu'à la messe de Requiem. » Andrieux, sa lettre écrite, prit le parti de la porter au domicile de son correspondant inconnu. 11 monte plusieurs étages, s'arrête devant une petite porte, <à travers les fentes de laquelle s'échappe un parfum d'oignons brûlés; il frappe; un jeune homme vient lui ouvrir, maigre, anguleux, les cheveux roux et ébourift'és; c'était Berlioz, en train de préparer une gibelotte pour son repas d'étudiant, et tenant à la main une casserole:

— Ah! monsieur Andrieux, quel honneur pour moi!.. Vous me surprenez dans une occupation Si j'avais su!

— Allons donc, ne vous excusez pas. Votre gibelotte doit être excellente et je l'aurais bien partagée avec vous ; mais mon estomac ne va plus. Continuez, mon ami, ne laisses pas brûler votre dîner parce que vous recevez chez vous un académicien qui a fait des fables.

Andrieux s'assoit; on commence à causer de bien des choses, de musique surtout. A cette époque, Berlioz était déjà un gliickiste féroce et intolérant :

— Bé! hé! dit le vieux professeur en hochant la tête, j'aime Gluck, sa'-'cz-vous? je l'aime à la folie.

— Vous aimez Gluck, monsieur? s'écria Hector en s'élançant vers son visiteur comme pour l'embrasser. Dans ce mouvement, il brandissait sa casserole aux dépens d« ce qu'elle contenait.

— Oui, j'aime Gluck, icprit, Anilricux, qui ne s'était pas np(;rçii du f^ostc do son interlocuteur el qui, appuyé sur sa canne, poursuivait à demi-voix une conversation intérieure. . . j'aitne bien Piccini aussi.

— Ah! dit Berlioz froidement, en reposant sa casserole K L'admiration de Gluck éîait venue au futur symphoniste de fragments d'Orphée qu'il avait découverts dans la liibliothèque de son père, à la Côte-Saint-André. Peu à peu, il avait consacre ses petites économies à acheter des billets pour l'Opéra, où l'on jouait des ouvrages de Spontini, de Salieri, de Méhul, tous de l'école de Gluck. En fait d'am- ])liithéâtre, il ne fréquentait plus guère que celui de l'Académie de musique, et le cousin Robert, ayant voulu l'emmener à l'hospice de la Pitié pour y disséquer des svjcts, Berlioz se sauva par la fenêtre. Jour et nuit, on l'enti'ndait fredonner : Descends clans le sein d'AmpIntritr, ou : Jouissez du deslm propice, ou quelque autre mélodie de ses compositeurs favoris. Je ne crois pas trop au coup de foudre^ terrassant le sensible Hector et lui révélant une vocation jusque-là confuse; cet événement extraordinaire se serait passé à une représentation des DandidcsdQ Salieri '. Ce sont là des exagérations à l'adresse de la postérité et qu'on finit peut-être soi-même par croire exactes à force de les répéter aux gens. La froide raison ne tarde pas à abattre cet échafaudage de mélodrame; car il n'est pas admissible qu'un penchant aussi inné que celui dont nous avons montré les germes se soit jamais démenti ni oublié. Les Dannïdes ont frappé une âme très-disposée à être frappée; telle est la seule hypothèse vraisemblable et cette supposition n'a

1 . Cette anecdote est insérée dans les Mémoires, mais fort en ûlnégé Je la donne telle que je la liens d'un ami inliiae, à qui Bî.ilin/. l'avait racontée souvent.

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