XXVIII CORRESPONDANCE
saisie. Le 22 juin, entre 9 et 10 heures du matin, la nouvelle se répandit que le Roi n'était plus aux Tuileries; on tira le canon au poste de Henri IV; le tocsin sonna dans toutes les églises; la foule s'annassa par toutes les rues et surtout à la Grève; elle insulta M. d'Aumont, que certains dénonçaient comme ayant commandé la garde du château, la nuit précédente; la consternation fut partout, et, dans le désarroi général, on ne put saisir qu'un sentiment réconfortant, la confiance en l'Assemblée. Comment les Constituants n'auraient-ils pas eu la notion précise de la responsabilité et des obligations que leur imposait ainsi l'opinion publique? Ils chargèrent le rapporteur du Comité militaire de leur soumettre sur-le-champ une nouvelle formule de serment qu'ils pussent exiger de tous les officiers; ils votèrent l'achat de soixante mille fusils ; ils reçurent à leur barre les officiers généraux qui, se trouvant à Paris, voulurent les assurer de leur dévouement; ils délibérèrent fiévreusement sur les affaires courantes, sur les travaux de Cherbourg et du Havre, ou sur le tarif des denrées coloniales ; ils votèrent une formule de serment militaire qui vaut la peine d'être citée : « Je jure d'employer les armes remises en mes mains à la défense de la Patrie et au maintien de la Constitution, contre tous les ennemis du dedans et du dehors; de mourir plutôt que de souffrir l'invasion du territoire français par des troupes étrangères, et de n'obéir qu'aux ordres qui me seront donnés en conséquence des décrets de l'Assemblée Nationale. » Et Thibaudeau nous montre^ Messieurs, tous les officiers présents, et sans distinction de parti, prêtant aussitôt ce serment; un nombre énorme de gardes-nationales défilant au milieu de l'Assemblée, pour le prêter aussi, en face du
DU CONSTITUANT THIBAUDEAU xxiX
président. Le défilé, dit-il, ne dura pas moins d'une heure et demie.
L'Assemblée est demeurée trois jours en permanence. Dans la matinée du 23 juin une moitié de ses membres s'est rendue à la procession de la paroisse St-Germain-l'Auxerrois; et l'autre moitié a entendu le récit du s'" Maingin, ancien militaire, établi à Varennes comme chirurgien. Il était arrivé à Paris la veille au soir, sur les dix heures, chargé des dépêches de la municipalité de Varennes; il nous paraît avoir mis fort en relief son propre rôle dans l'arrestation de Louis XVI , car il s'est attribué d'avoir le premier reconnu le Roi, en ouvrant la portière de sa voiture ; et c'est à peine s'il a parlé de Drouet, le fameux maître de poste de Sainte-Menehould (1).
La première moitié du mois de juillet 1791 vit se produire un revirement remarquable dans l'opinion des Parisiens, à l'égard de l'Assemblée, et, selon nous, Thibaudeau le met bien en lumière. Une fois Louis XVI revenu à Paris, les journaux révolutionnaires et les clubs réclamèrent sa déchéance ; et les chefs des partis avancés se prononcèrent dans le môme sens, espérant, les uns établir une régence, les autres fonder la République, Nombre d'« aristocrates », ditThibaudeau, suivirent le mouvement, dans l'espoir d'amener une anarchie assez violente pour que <( le despotisme » en pût sortir. Puis, quand il fut clair que l'Assemblée entendait maintenir l'inviolabilité de Louis XVI, les agitateurs poussèrent le peuple à des démonstrations capables de l'intimider. Thibaudeau raconte que ses collègues et lui, sortant de séance, durent un jour
(t) Correspondaûce, 22, 23, 24, 20 juin 1791.