PAIX ET LIBERTÉ
Il y en avoit un comme ça sur l'église des Théalins, qui avoit été louée par les Sulpiciens et leurs dévotes, mais le premier jour qu'on voulut y célébrer l'office, jeudy dernier, le peuple, qui s'attroupe à la moindre nouveauté, entra dans l'église, dispersa les dévots, et porta l'autel (de bois) et tous les ornemens dans la sacristie. La garde se hâta lentement, et dissipa l'alroupemenl; mais tout le troupeau galeux étoit dispersé (3). Le peuple a eu tort; jnais on ne peut souffrir les rassemblemens de prestres, dont on connoît les mauvaises intentions, et qu'on a tout lieu de craindre.
Vous allez donc vous rassembler, pour élire d'autres électeurs (4). En général, le corps électoral n'étoit pas mal com-
(i) A Poitiers, les maisons relii^-ieuses servaient d'asile aux prêtres réfraclaires; on disait la messe dans leurs chapelles; le 22 avril, le conseil de l'cvcque constitutionnel en réclamait la fermeture. Plus tard, le ler juin, à l'occasion de la procession des Rogations, l'altitude des relici-ieuses de Ste-Croix et des Filles St-Franrois avait donné lieu à une émeute (Ile»', des délibér. du Directoire de la Vienne, K. i, 11 avril-mai lygi.Arcli. Dép. — Reo'. des délibér. de la municip. de Poitiers, mai-juin 1791). Cf. Soiil'Ciiirs de T/ti/iaudcfin, pp. Ducrocq, p. O7.
(2) L'arrêté du Directoire de la Seine, daté du 11 avril 1791, se trouve in extenso dans L. Sciout, H. 222-2?.4.
(3) L'émeute qui se produisit à l'église des Théatins eut lieu le 2 juin (L. Sciout, II, 273, note i).
(4) La Constituante venait de voter, le 29 mai, le décret sur la convocation des assemblées électorales et sur la prochaine léi,'-islalure (27-29 mai 1791. Arch. Pari., XXV^I, pp. 5o6 et sq.).
posé, à Poitiers, à très peu d'exceptions près ; mais dans presque tout le roiaume, les électeurs ne valaient rien, et il y a eu presqu'unanimilé pour les changer. Mais comme il n'y a point d'exclusion pour les réélectionsj'imagine que, dans nostre pays, il y en aura beaucoup de réélus.
Les Amis de la Constitution ne doivent point se faire de peine de s'y prester; il faut bien déjouer les factions contraires de gens qui ne seront pas si réservés, il s'en faut bien. Aussi je compte bien vous retrouver dans la nouvelle liste, affin d'avoir le plaisir de vous voir icy venir nous renvoier chacun chez nous.
Du choix des électeurs dépendra la bonne ou mauvaise nomination des huit députés à l'Assemblée Nationale, de l'évêque^ du président, accusateur et secrétaire du tribunal criminel. Les traitemens accordés à ces places seront un grand attrait pour plusieurs. Les décrets rendus à ce sujet sont mal raportés dans tous les papiers publics; on a touché deux et trois fois à la rédaction. Il y aura aussi un commissaire du roy adjoint à celui du civil, et avec les mesmes apointemens, et aussi nommé par le roy. Le président a le double des juges du district; l'accusateur public les trois quarts du président^ et le greffier les deux tiers du président, et en outre les expéditions. Ce sera la meilleure place, parce qu'elle est à vie (1).
Gennel ne m'a point parlé de la concession que vous m'annonces devoir acheter. De bons ouvrages, il y a longtemps que cela devoit estre fait; le Directoire ne sçauroit faire de dépense plus utille.
(i) La Consliluanlc avait discuté et adopté, sur le rapport de Duport, le 3o mai, le décret sur l'élection et le traitement des oniciers des tribunaux criminels (Arch. Parl,,XX\'l, (11/1-707}.
Je vous souhaite, monsieur et cher Confrère, le bonjour et bonne santé.
Thibaudeau
J'écris aujourd'hui au Directoire en faveur de la ville d'Angle; je vous prie de faire pour eux ce que vous pourrés. Il s'agit du bureau d'enregistrement (1). Ce sont de braves gens qui se sont donnés à nous, lors de la division du roiaume, au lieu du Berry, qui les a fort réclamés icy ; et c'est ce que j'ay tenté dans le temps.
Thibaudeau à Piorry
(Colleclion privée. — Autographe).
(21 juin 1791).
Monsieur et cher Confrère,
Un voiage de 2 jours que j'ay fait pendant les festes de la Pentecosle m'a empêché de vous répondre plutôt. L'affaire de M"" Montois présente en effet des difficultés; cependant je ne crois pas qu'ils puissent se prévaloir de la disposition du décret qui soumet à la révision les affaires jugées en première instance au Conseil, parce que ce n'est pas la faute de M' Montois si l'affaire n'a pas été décidée par les tribunaux ordinaires, puisqu'il y avoit le premier traduit les habitants et que ce sont eux qui ont demandé l'évocation
(i) Le 29 avril, une députationde la ville d'Anj^le (Vienne) avait demandé au Directoire rétablisseniiînt d'un bureau d'enregistrement (Déiibcr, 29 avril 1791. lleg. K. I. f^ i3. Arcli. Dép.).
au Conseil de cette contestation et qui l'ont fait ordonner ; on ne peut pas imputer à M'- Montois (l) celte évocation, puisqu'elle n'est pas son ouvrage, et qu'au contraire il avoit saisi le premier le tribunal ordinaire.
Nous n'avons point dans ce moment de nouvelles extraordinaires. On a excusé le Cardinal de la Rochefoucault sur son grand âge et la modération qu'il a toujours témoigné, au sujet des lettres qu'il avoit écrit comme ancien archevêque de Rouen, pour empêcher qu'on ne reconnut les nouveaux fonctionnaires ecclésiastiques. Mais la crainte qu'on n'abusât de cet exemple a amené deux décrets : le premier qui enjoint aux accusateurs publics, sous peine de destitution, de faire le procès aux ecclésiastiques remplacés qui exerceront leurs fonctions, le second qui prive de toutes pensions les ecclésiastiques qui ont rétracté leur serment (2).
L'Assemblée Nationale décréta hier qu'elle iroit à la procession de la Fête-Dieu en corps avec le Roy sur l'invitation du curé, mais les noirs ne voulurent point prendre part à la délibération, parce que le curé de St-Germain l'Auxerrois est nouveau prêtre, et que nos anciens évêques ne veulent pas paraître croire au bon Dieu porté par ce curé, quoique, dans le vray^ beaucoup d'eux ne croient à rien qu'à leur intérêt personnel (3).
(i) Montois (Louis-Hilaire), procureur à Poitiers en 1789, demeurant rue de l'Elude [Alinanaclt du Poitou, p. lôg). Nous ignorons de quelle affaire il est question dans ce passage.
{2) Le cardinal de la Rochefoucauld, député du clergé du bailliage de Rouen, dénoncé le 5 juin (Arch. Pari., XXVI, 768), fut l'objet d'une procédure criminelle de la part du tribunal du district de St-Gerniaiu-en- Laye ; après une discussion assez vive, le 18 juin, l'Assemblée décida qu'il n'y avait pas lieu à accusation contre lui (Arch. Pari., XXVII, pp. 820- ;')3o). C'est le 19 juin que fut adoptée la motion de Treilhard relative aux fonctionnaires publics ecclésiastiijues, ([ui, après avoir prêté le serment, se seraient rétractés (Arch. Pari., XXN'III,pp. Iloo-SSg). l'o//' Ludovic Sciout, Ilisl. de la Consl. civ. du clergé, II, 280.
(3) Le 20 juin, le curé couslitulionnel et les marguilliers de Si-Germain
Je viens du bureau de la guerre où j'ay encore parlé de l'afTaire du casernement (1). M. Daurange, le chef du bureau m'a dit que l'affaire éloit depuis longtemps dans son portefeuille pour en faire le raport au ministre, mais qu'il avoit toujours éloigné, parce qu'il ne voyoit pas que cela servit à grand chose, attendu que le ministre ne peut que donner un avis, mais qu'il n'y avoit pas le moindre fonds pour faire cette dépense, tous les fonds du service de 1791 étant employés; que d'ailleurs il était étonnant qu'on voulut faire aux dépens du Trésor public des constructions dans une ville, où il devoit y avoir beaucoup de bàtimens nationaux vacants (2).
J'ay répondu que je le priois de faire toujours le travail, parce que les projets étant aprouvés, ce seroit autant de
l'Auxerrois nyani invité l'Assemblée à assisler à la procession de la Fclcijicu, rAsseniblée décide « à l'unanimité de la partie gauche, iiui prend seule part à la délibération •-, de se rendre jeudi à celte procession (Arch. Pari., XXVI, 35 1).
(ijll y avait à Poitiers deux régiments d'infanterie, Royal-Roussillon et Agenois, en 1789; la même année, un escadron du régiment du Roi-Cavalerie vint occuper une partie des bâtiments de l'abbaye de Montierneuf et plusieurs écuries des bas quartiers de la ville. Le régiment d'Ageuois était distribué dans des maisons particulières, le Royal-Roussillon de même, sauf pour une portion cascrnée dans les bâtiments du couvent de Ste-Catherine. Agenois partit en octobre i78(); mais le Ruyal-Roussillon était resté (la Liborlière, Souvenirs, pp. 4 et 7/1). Le 27 janvier 1791, le 5* escadron du régiment du Roi-Cavalerie était envoyé à Poitiers; le Directoire s'occupa de loger les chevaux, soit à Ste-Catherine, soil à l'abbaye de la Celle. Piorry fut chargé de ce soin. Puis on résolut d'établir un second quartier ou caserne, pour les soldats; on parla (pielque temps d'allccter les églises Saint-Cybard et St-Germain à recevoir les fourrages, et les maisons religieuses au logement des chevaux (Délibér. du directoire de la Vienne, 27 janvier, 12 février, 3i mars 1791. Arch. Dép. K. i, fos 43, 5o, G5). On avait projeté de mettre l'Hùtel-Dieu aux Bénédictins de St-Cyprien, et la gendarmerie aux Feuillants [Ihid., ■2!\ mai, f*^ 82).
(2) Le ministre de la guerre était Diiporlail, depuis le iG nov. 1790. M. Daurange est appelé par l'Almanach royal .M. d'Avrange, commissaire ordonnateur des guerres et du corps royal d'artillerie ; c'est un des i •''■=' commis du ministère de la guerre, et il s'occupe des mouvements, emplacements, logements, recrutement, habillement et fournitures des troupes. Almanach Royal, 1790, p. 23i.
fait, et qu'il n'y auroit plus que la question des fonds à faire dans un temps ou dans l'autre ; que d'ailleurs j'avois conoissance qu'on avoit visité tous les bàlimens nationaux vacants dans la ville sans en trouver de propres à la chose, surtout les officiers supérieurs désirant que la troupe soit placée dans le même quartier pour le maintien de la discipline. Enfin M. Daurange m'a dit qu'il feroit incessament le raport au ministre.
Actuellement, de vous à moy, je crains bien que si cette affaire est portée soit aux comités de l'Assemblée Nationale ou à l'Assemblée même, cette observiition ne soit faite et apuiée, qu'au lieu de faire de nouvelles constructions dans une ville où il y a et aura à l'avenir beaucoup de bâtimens nationaux vacants et à bas prix, il seroit plus convenable d'en prendre quelques uns pour les logemens. La comodité de l'inspection pour la discipline n'est pas absolument déterminante; il y a une infinité d'exemples d'escadrons logés à plusieurs lieues les uns des autres, et il y a beaucoup moins d'incommodité de les placer en plusieurs maisons dans la m.ême ville; par exemple, celle des Bénédictins me paroitroit très propre pour cet établissement. Je vous fais part de toutes ces réflexions à l'avance, parce que j'entrevois beaucoup de difficultés et de longueurs dans le projet de construction nouvelle d'un supplément du quartier de Montierneuf, et il seroit sûrement plus expéditif de faire le placement de cet escadron définitivement aux Bénédictins^ et plus aisé d'obtenir cette maison de la nation que des fonds du Trésor public.
Je vous souhaite,, mon cher confrère (cela n'est pourtant pas trop conslitulionnol, mais il y a toujours fralcrnité entre les bons citoyens), le bonjour et bonne santé.
DU CONSTITUANT THIBAUDEAU i39
M. Thibaudeau à MM. les Membres du Directoire du Département (Bibl. Muuicip. — Mss. n° 363. — S'ign. seule de Thibaudeau. — Autre texte en partie autog-raphe. — Mss. n" 30G, papiers Piorry).
22 juin 1791 .
Messieurs,
Je crois devoir vous rendre compte des événemens imporlans qui viennent de se passer ici. Quoiqu'un des représentans de toute la nation française h l'AssenabléeNationale, le premier mouvement de mon cœur est toujours pour le département et la ville dont je suis député. Je ne désire rien tant que d'y voir régner la paix. C'est mon unique objet dans le récit que je vais vous faire (1).
21 juin. — Tout étoit depuis fort longlems dans la plus grande tranquililô à Paris ; les citoyens se réunissaient en assemblée primaire, pour les nouvelles élections. Entre neuf et dix heures du matin de ce jour^ mardi, la grosse pièce de canon du poste d'Henri IV a donné le signal d'événements extraordinaires. Le tocsin a sonné à toutes les églises, et on a annoncé que le Roy et toute la famille royale avoient été enlevés, la nuit précédente, et qu'ils étoient sortis du château des Tuileries, sans qu'on sut encore par quels moyens ; celte nouvelle est devenue publique
(i) Celte importante lettre est relative à la fuite du roi à Varennes. On peut la comparer aver les récits donnes dans les Arcli.Parl. (XXVI, pp. 358 et sq.)dans le Jo?//v(r// (/fs /Jéù-jfs [no» 7t'>i-7l">1)> et aux exposés de Binihenet, de btockmar et surtout de Fourncl [l'Evénement de Varennes. Champion, 1890, in-8).
a l'heure où l'Assemblée Nationale commence ses séances, el à Touverture de celle de ce jour, M. le Président a annoncé cet événement (1). On s'est, sur le champ, occupé des moyens d'empescher qu'il n'eût des suites fâcheuses.
L'Assemblée Nationale a rendu plusieurs décrets portant en substance que le Ministre de l'intérieur expédiroit des courriers dans les départemens, pour empêcher que personne ne sortit du Royaume et qu'on ne transportât aucunes armes, ni argent; que les Directoires prendroient tous les moyens possibles pour maintenir la paix et empêcher qu'on ne publiât de faux décrets, et qu'il fût sur le champ fait une proclamation aux habitans de Paris pour se maintenir en paix et tranquilité, et leur annoncer que l'Assemblée Nationale prenoit les mesures les plus promptes et les plus sûres pour que la chose publique ne souffrît pas de cet événement; que les Ministres seroient mandés à l'Assemblée Nationale; que les décrets rendus et à rendre, quoique non sanctionnés, auroient forcé de loi, attendu l'absence du Roy, dans tout le royaume, et que le Ministre de la justice y apposeroit le sceau de l'État; que M. de Flochambault, commandant de la division des troupes du département du Nord, partiroit sur le champ pour garantir la frontière de toute invasion ; qu'il seroit pris des arrangemens pour que les payemens du Trésor public continuassent à se faire comme de coutume; il n'y a eu en effet aucune interruption (2).
On est venu annoncer que M. de la Fayette et M. Cazalès
(i) Le président de la Consliluante était ce jour Alcxaudre de Beauharnais (Arch. Pari., XXVi, p. 358).
(2) Ces décrets proposés par Reçnauld (de St-Jcan-d'Ane:ély), Alexandre de Laniclh el Camus sout au nombre de deux (Arcli. l'arl., XX\ I, 358-370. Journai des Débats, n° 761).
étoienl entourés par le peuple, et qu'il pouvoit y avoir du danger pour leurs personnes. L'Assemblée a nommé des députés pour leur faire rendre la liberté: ce qui a été fait sans aucun accident (1).
Les députés étant rentrés avec eux ont annoncé que, quoiqu'il y eut un grand rassemblement de peuple à la Grève et dans les rues, la tranquillité publique n'étoit pas troublée, et qu'on témoignoit partout la plus grande confiance dans l'Assemblée Nationale, et les dispositions à se conformer exactement à tout ce qu'elle prescriroit.
Tous les Ministres ont pris place à l'Assemblée^ devant la barre, et ont rendu compte des dispositions des affaires, chacun pour ce qui le concerne, et annoncé qu'ils altendoient les ordres de l'Assemblée.
M. le Garde des sceaux a dit que M. de La Porte, intendant de l'intérieur de la maison du Roy, lui avoit communiqué le matin un mémoire du Roy et une défense de se servir du sceau de l'État, jusqu'à nouvel ordre, et avertissement de le lui renvoyer lorsqu'il en seroit requis; on a mandé M. de la Porte.
M. d'Afîry, officier suisse , commandant de toutes les trouppes du département de Paris, a aussi été mandé ; il a paru à la barre accompagné de l'état-major suisse; il a dit qu'il ne se rcgardoit pas dans le moment comme simple secours auxiliaire, mais comme François, et qu'il étoit disposé, lui et tous ses camarades, à mourir s'il le fallait pour la défense du peuple françois et de la liberté; le Président de l'Assemblée Nationale l'a engagé à passer sur le champ
(i) Sur cet incideuf, voir Arch. Pari., XXVI, p. 3Gi ; 11 u'y est question que (le I.a Fayette et non de Cazalès.