LES OPINIONS POLITIQUES ET RELIGIEUSES DE THIBAUDEAU
Un des traits frappants de la correspondance de Thibaudeau c'est l'évolution de ses jugements sur Louis XVI. A l'origine, il voit en lui « le meilleur des rois », et ne peut r entendre parler, sans verser des «pleurs d'attendrissement(l))). Puis, porté par les événements, et trouvant dans la puissance de l'Assemblée, dont il est membre, de quoi se faire illusion sur sa propre faiblesse, il éprouve pour le Roi, qu'il voit aussi faible que bon, une sorte de compassion. Après la Journée des Poignards (22 février 1791), il reproche aux a méchants aristocrates» de lui avoir fait peur, et déclare que si Louis XVI est au lit, pris de fièvre, ils en sont seuls responsables (2). Vient bientôt l'affaire de Varennes, et l'Assemblée, se demandant s'il y a lieu d'enlever au Roi le caractère d'inviolabilité dont la Constitution l'a revêtu, Thibaudeau soutient que celle inviolabilité le met à couvert de toute accusation ; car, si l'on pouvait, dit-il, l'accuser une fois, on le pourrait mille ; et d'ailleurs le choix d'un régent amènerait la guerre entre les prétendants à la régence, et mettrait la France aux prises avec tous les rois de la maison de Bourbon. 11 ajoute ces paroles qui ne rappellent que de bien loin son admiration première pour Louis XVI : «Le Roi au surplus n'est pas mauvais par caractère ; il n'est que faible et très faible ; mais, comme il en échappe d'une belle,
(i) Corrcspondaucc, 5 février 1790.
{:>) Jbid., 19 mars 1791.
DU CONSTITUANT THIBAUDEAU vji
il V a lieu de croire qu'il y réfléchira à l'avenir. » Enfin, le charme est tout à fait rompu, et Thibaudeau se défie du Roi. Il se demande si Louis XVI reconnaîtra la Constitution, et si, l'ayant reconnue, il ne la violera pas. « L'Assemblée Nationale, dit-il, a agi avec la plus grande franchise et loyauté. Le Roi agira-t-il de même? On l'espère; mais on ne peut en être assuré, car il voit toujours mauvaise compagnie (1). »
Est-ce à dire que Thibaudeau, sur la fin de son mandat, soit devenu un révolutionnaire. Il s'en faut de beaucoup. II fut alors, comme parle passé, un monarchiste constitutionnel; mais, en réalité, depuis le mois de juillet 1789, il se faisait la plus haute idée du rùle de l'Assemblée, et des pouvoirs de chaque député. Il voulait que ceux-ci fussent « illimités» , contrairement à la droite qui entendait les restreindre à la condition de simples procurations (2). Il voyait dans l'Assemblée la plus haute expression de la puissance législative, et qualifiait d' a insurrection » la résistance où s'obstinaient les parlements (3). Convaincu que l'Assemblée devait faire œuvre de rénovation, il se laissait aller à sa défiance et même à sa répulsion pour la bureaucratie, les financiers, et toute l'ancienne administration ; il réclamait un système de finances uniforme, et repoussait même certaines exceptions réclamées par des traditionnalistes poitevins (4).
Il soutenait, en même temps, quela nation devait donner des signes visibles de sa force, afin d'intimider les «malintentionnés », et, pour cette raison, il approuvait les rassem-
(i) Correspondance. Lettre du 2 septembre 1791.
(2) Reg. mua., 29 juillet 1790 : lettre du 24 juillet.
(3) Correspondance, lo nov. 17S9.
(/}) Ibid., 10 et 21 nov. 1781J.