‹ Correspondance inéditeChapitre 6 sur 24 · XIV CORRESPONDANCE · texte numérisé non relu

XIV CORRESPONDANCE

brant, des départements qui ne soient pas trop misérables.

A vrai dirait aurait fort désiré voir subsister le Poitou ; mais, au Comité de constitution, les meneurs du parti patriote, les Target, les Sieyes, les Rabaut de Saint-Étienne, qu'il appelle malicieusement les « fortes têtes » , tendaient à se débarrasser de tous les corps capables de faire échec au pouvoir législatif ou exécutif. Ayant supprimé la distinction des ordres et le régime féodal, engagé la lutte contre les parlements, ils ne pouvaient admettre que de grandes provinces, formant des corps puissants dans l'État, vinssent contrarier, par la défense de leurs intérêts particuliers, ce qu'ils appelaient couramment le bien général de la nation (1). Ils voulaient même tirer des provinces des circonscriptions assez peu étendues pour n'être jamais dangereuses, des territoires nedépassantpas trois cent cinquante lieues carrées. C'est ainsi que le Poitou se trouvait appelé à former trois départements, tandis que Thibaudeau aurait voulu le voir se partager en deux, d'après ses divisions naturelles du hautetdu bas pays. Serré de près par ses commettants, et tout dévoué d'ailleurs à leurs préjugés provinciaux, il entreprit de combattre le Comité, sinon de front, et dans l'Assemblée même, du moins indirectement, et dans des conférences où s'abouchaient les députés du Poitou et ceux des provinces voisines (2).

Il fit valoir des arguments qui lui paraissaient très forts, mais qui, dans la circonstance, devaient se retourner contre lui. Comment par exemple ses adversaires auraient-ils admis que le fait de former deux régions naturelles pût empêcher le Poitou de se diviser en trois sections adminislra-

(i) Correspondance, 7 nov. 1789,

(2) /6ù/., 7 nov., 10 nov. et 17 nov. 1789.

DU CONSTITUANT THIBÂUDEAU xv

tives. Thibaudeau n'avait-il pas d'ailleurs l'arrière-pensée de fortifier les Haut-Poitevins contre les gens de Fontenay, qu'il jalousait ? Chose originale, il conseilla aux officiers municipaux de Poitiers d'ouvrir des négociatious avec les Niortais^ en vue de les amener à demander leur accession au département du Haut Poitou. Si l'on partage le Poitou, disait-il, en trois départements, si l'on y établit trois assemblées provinciales, on divisera les ressources du pays, et on paralysera partout les entreprises d'utilité générale, la construction des canaux et des chemins, même l'établissement des manufactures; et les Niortais devraient comprendre de quel intérêt il est pour eux de faire cause commune avec Poitiers, si jamais ils veulent voir s'ouvrir une voie de navigation entre la Sèvre et la Vienne. Dansurfe alliance avec Poitiers, les Niortais ne trouveraient-ils pas d'ailleurs une occasion de satisfaire leurs vieilles rancunes contre P'ontenay (1) ?

Sans souci de ces arguties, et de ces petits moyens, la ville de Niort prit parti, selon ses intérêts ; elle voulut être chef-lieu de département, et elle y parvint.

Une fois vaincu sur le fait du partage de la province, Thibaudeau reprit haleine, et défendit Poitiers contre les ambitions qui surgissaient dans la circonscription même du département de la Vienne. On s'y disputait le terrain, dit-il, ainsi qu'un «jardin àpartager ». Il s'agissait de savoir comment seraient délimités les districts, et Poitiers, occupant une position centrale, parmi les villes qui comptaient en devenir les chefs-lieux, se voyait pour ainsi dire assailli de tous C(jlés. Loudun, qu'avait tant réclamé Thibaudeau, et qu'il avait obtenu, devint la rivale de Poitiers, en lui dis-

(i) Correspondance, lo uov. 1789. Cf. Ketj. mun., hjj, i3 nov. 1789.

XVI CORRKSPONDAXCE

putant Mirebeau ; et Mirebeau même prétendit devenir cheflieu de district ; Mirebeau ne se relâcha de cette exigence que du jour où l'on fit miroiter à ses yeux la concession possible d'un tribunal (1).

Thibaudeau s'est fort lamenté sur toutes ces petites convoitises, dont il estimait que Poitiers pouvait être victime, comme la plupart des villes de province décorées jusque-là du nom de « capitales », et il s'est fort élevé contre la politique de clocher. Il ne paraît pas avoir compris qu'il se dirigeait lui-même d'après les principes de cette politique. S'il dispute le Poitou au morcellement, c'est qu'il redoute, par-dessus tout, que Poitiers cesse d'être une « capitale ». S'il invite la municipalité de Poitiers à nouer des correspondances secrètes avec telles ou telles municipalités de petites villes, et à pratiquer de véritables marchandages, c'est qu'il veut à tout prix conserver à Poitiers sa situation prééminente dans l'Ouest. Très animé de l'esprit de clocher, il est cependant vaincu par lui.

Il a d'ailleurs des vues très fausses sur les conséquences du morcellement en départements. Avec l'illusion que les traditions d'isolement provincial doivent passer tout entières dans les nouveaux déparlements, et s'y fortifier, il prédit la ruine des entreprises de caractère général, tandis qu'il aurait pu voir leur succès assuré par un morcellement qui préparait une centralisation plus grande que jamais. 11 annonce la décadence des « capitales » de provinces, et même celle de Paris, qui ne pourra, dil-il, résister à la perte d'un parlement dont le ressort englobe le quart du royaume. Certaines villes ont perdu sans doute de leur an-

(i) Reg-. niun., 3 déc. 1789.

DU CONSTITUANT THIBAUDEAU xviî

cien éclat; mais combien Paris a-t-il gagné à Taffaiblissement des grandes influences locales ! Et quel agent estil devenu pour cette centralisation que nos rois ont créée, et que la Révolution n'a pas cessé d'accroître !

Ne conclurons-nous pas que la formation des départements pourrait bien ne pas être l'œuvre exclusive de cet esprit théorique des Constituants, dont on a tant parlé, et de cette manie de faire table rase, qui paraît a tant de gens le trait caractéristique de la génération de de 1789? Ne serait-elle pas, en partie^ le produit de l'esprit de clocher toujours si puissant dans les Assemblées politiques? Et si l'on ne peut nier que les hommes les plus marquants de l'Assemblée Constituante aient eu souvent des vues systématiques, la correspondance de Thibaudeau ne prouve-telle pas que les députés de l'Ouest, en assez grand nombre, étaient fort éloignés de cet esprit, et surtout attachés aux intérêts locaux, dont ils se croyaient les défenseurs naturels et nécessaires ?

Cette opinion paraîtra plus plausible encore à qui voudra lire les lettres oii Thibaudeau touche à la question de la justice d'appel, etraconte ses efforts pour amener l'établissement d'une «Cour suprême » à Poitiers, Les historiens ont coutume de dire que l'Assemblée Constituante, en supprimant les parlements, adonné le droit déjuger les causes d'appel à tous les tribunaux de district, de peur de créer des cours qui pussent un jour devenir dangereuses pour le pouvoir central, et reconstituer les anciens parlements. Elle aurait obéi au même sentiment qui lui fit supprimer les intendants, sans mettre à leur place autre chose que des procureurs généraux syndics. A coup sûr, les Constituants les plus illustres dans le parti patriote se sont défiés

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