IV. LETTRE
India-House, Londres, 7 novembre i829.
Mon cher d'Eichthal,
Un des objets de cette lettre est de vous instruire d'un projet que nous avons formé, et que nous avons quelques chances, encore douteuses cependant, de réaliser. Ce projet consisterait à publier un journal du matin dont Chadwick serait l'éditeur, et qui compterait pour collaborateurs presque tous nos amis de ce pays. Le succè? en serait très encourageant. Vous savez combien chez nous le niveau de la presse est bas. En France, les meilleurs penseurs et écrivains écrivent dans les journaux et dirigent l'opinion publique ; mais nos écrivains quotidiens et hebdomadaires sont de bas mercenaires de la littérature, qui, lorsqu'elle est un commerce, est le plus vil et le plus dégradant des trafics, parce qu'il y faut
LETTRES DE S. MIIX 23
pour réussir, plus encore que dans aucune autre industrie, — à partir de celle des exploiteurs de mauvais lieux, — d'affectation, d'hypocrisie et de soumission aux plus vils sentiments des hommes. Nous ne sommes pas tombés si bas ici, que nousne nous soyons, jusqu'àun certain point, rendu compte de cet état de choses; et par suite on sent assez généralement le besoin d'un journal rédigé par des hommes sérieusement initiés aux affaires publiques et qui fondent leur opinion sur une connaissance du sujet préalablement acquise, et non sur la simple apparence du moment ou sur un argument de parti inventé pour les besoins de la cause. Les vieux liens de parti et rattachement aux opinions établies ont été, en même temps, tellement affaiblis parmi les classes qui lisent, que le moment semble propice pour lancer do nouvelles opinions, et principalement celles qui ouvrent assez d'espérances de bien général, pour enrôler à leur profit cet enthousiasme et ce dévouement qui errent aujourd'hui de par le inonde, cherchant un objet digne d'eux. Nous possédons d'ailleurs les moyens de rendre cette feuille la meilleure qui existe, en tant que journal, comme véhicule des idées, et nous n'avons par suite pas de doute sur le succès,
dbyGoogk
24 LETTRKS DE S. MILL
pourvu que nous trouvions de Fargent, ce qui assurément n'est pas certain, mais ce que nous avons de bonnes raisons d'espérer. Ce journal s'occupera très attentivement des affaires françaises ; un de ses principaux objets sera de tacher de faire comprendre à ses lecteurs, non seulement la politique française, mais encore l'ensemble de Tétat social des Français, en y comprenant tout ce que le monde littéraire et philosophique doit à ce membre actif et essentiel de la communauté européenne. Pour expliquer le caractère de ce mouvement général de Tesprit humain qui se produit sur tout le continent européen, mais surtout en France, nous serions très désireux d'avoir à Paris un correspondant de premier ordre, capable de fournir (en même temps que les nouvelles générales du jour en politique, littérature et philosophie), des vues saines et étendues sur tous ces sujets. J'imagine qu'il n'y a personne en dehors de vous qui possède, avec les autres qualités requises, cette connaissance de l'Angleterre nécessaire à un Français écrivant pour des Anglais ; et je vous exprime les sentiments de tous mes futurs collaboraleurs en vous demandant, si nous parvenons à réaliser notre plan, de vouloir bien vous char-
LETTRES DK S. MILL 25
ger de cette partie de notre œuvre. Nous voudrions avoir des lettres régulières aussi souvent que vous auriez le temps d'en écrire dans le genre de celles du Times, qui, quoique nullement de premier ordre, ont fait grand bien ici.
Je ne me suis pas réservé assez de place pour vous parler longuement de Técole Sainl-Simonienne, et, de fait, ayant été absent, je n'ai pas encore eu l'occasion de lire un seul article du Producteur. Je désire principalement, surtout pour le moment, vous parler des choses que j'approuve et j'admire dans cette école, car je crains que ma dernière lettre ne vous ait laissé l'impression que mon opinion sur ce sujet fût moins favorable qu'elle ne l'est en réalité actuellement. Donc, en premier lieu, j'approuve et je loue hautement un des points des plus importants articles du système, dont l'école a fait un article de foi, la nécessité d'un pouvoir spirituel. Elle a érigé comme une fin dernière vers laquelle nous tendons, et que nous atteindrons un jour, un état dans lequel la masse du peuple, c'est-àdire les illettrés, aura pour l'autorité des savants, en morale et en politique, les mômes sentiments de déférence et de soumission qu'elle a actuellement pour les doctes en sciences physiques.
dbyGoogk
C'est là, j'en suis persuadé, Télat d'équilibre de l'esprit humain, et Tidée fixe que nous devons le considérer comme notre fin suprême, contribuera beaucoup à nous préserver de nombreuses erreurs dans lesquelles sont tombés les philosophes du xviii° siècle, et auxquelles sont exposés tous ceux qui croient que la diffusion de la science parmi les classes ouvrières et le progrès des intelligences qui en résulte, doit être le grand instrument de la régénération de l'espèce humaine.
Cependant, avant que l'on puisse atteindre cet état ou même y viser, il sera nécessaire de réaliser plusieurs progrès importants dans l'organisation sociale ; et tout d'abord Ja suppression des grands intérêts sociaux égoïstes. F]n effet, tant qu'ils subsistent, ceux qui, sans eux, formeraient la classe instruite, n'ont pas de raison de chercher à acquérir une réelle instruction politique et morale, et sont victimes de préjugés dont sont exempts ceux qui s'adonnent aux sciences physiques. Ils peuvent réussir dans une industrie en ignorant les autres ou en nuisant aux autres;ils peuvent écrire en faveur des classes qui ont des intérêts égoïstes, et servent leur égoïsme et leur aigreur: ou, s'ils s'adressent au menu peuple, ils peuvent trouver dans le mécontentement fondé de
la foule contre les institutions de quoi se faire une popularité sans éclairer les intelligences ou entretenir dans les esprits de bonnes habitudes de sentir ou de juger. D'autre part, je m'élève contre les moyens que les Saint-Simoniens proposent pour organiser le pouvoir spirituel. Il me semble que vous ne pouvez pas du tout l'organiser; qu'est-ce que le pouvoir spirituel, sillon l'influence insensible de l'esprit sur l'esprit? Les instruments en sont la communication individuelle, la chaire et la presse. Si vous tentez de grouper les savants, il vous faudra quelqu'un pour les choisir et établir leurs titres; en quoi celadiff'érera-t-il alors d'une assemblée nationale élective avec une condition d'éligibilité, une condition non de propriété, mais d'instruction ? Le second grand service que les Saint-Simoniens ont à mon avis rendu est celui-ci : s'ils n'ont pas été les premiers à observer, car tout le monde y a assurément plus ou moins pensé, ils ont du moins démontré plus abondamment que personne et mis plus en relief que ne l'avait fait jusqu'ici aucun philosophe, ce fait que des institutions qui, considérées en elles-mêmes, sont sans contestation possible, impropres à produire autre chose que les plus efl'royables maux (l'église» Catholique par exem-
28 LKTTUKS l)K S. MILL
pie) ont pu cependant, à un stade particulier du progrès de l'esprit humain, être non seulement hautement utiles, mais absolument indispensables, constituer la seule voie par laquelle Tesprit humain ait pu progresser et atteindre un degré plus élevé de son développement. Tenir un juste compte de cette grande vérité est le résultat de vues étendues sur l'histoire de l'humanité, mais aussi une condition nécessaire pour obtenir ces vues. Sans elle, il n'est pas possible de considérer et de juger les temps passés avec impartialité ou de les soumettre à une autre mesure que celle du temps présent; or, c'est s'exposer à juger le présent aussi mal que le passé, car il y a assurément à chaque époque présente beaucoup de choses bonnes pour cette époque, bien que mauvaises pour l'être humain vivant à une autre époque, peut-être môme à toute époque autre que celle oii elle s'applique ; et quiconque ne fait pas cette distinction est un mauvais philosophe pratique même pour son propre temps : car celui qui ne fait pas de distinction dans le passé, ne peut pas en faire dans le présent.
A chaque époque, il y a des pays et dans chaque pays des hommes à tous les degrés possibles de la civilisation, depuis les plus bas jusqu'aux plus
élevés que l'humanité ait atteints à cette époque ou dans ce pays ; et cependant Ton trouve difficilement un seul homme qui ue pense ou parle habituellement comme si ce qui est bon ou mauvais pour une partie du pays ou des individus, devait être bon ou mauvais pour toutes les autres parties. Il est peu probable qu'une personne imbue de l'esprit des Saint-Simoniens tombe dans cette erreur. Ils ont, et leur système me paraît même tendre à produire à l'excès, cet éclectisme et cette libéralité de compréhension qui, par là même qu'ils élargissent à la fois nos idées et nos sentiments, sont beaucoup plus excusables et bien moins nuisibles, même exagérés, que le défaut inverse. Ils ont la disposition la plus contraire à l'esprit de critique et de discussion, celle qui nous engage à ne pas combattre, mais à passer outre sur les erreurs de ce qu'on nous présente, en vue de saisir et de nous approprier cette portion ou cette parcelle (bien que minime) delà vérité, qui doit nécessairement se trouver à l'origine de toute erreur, si celle-ci n'est pas une simple faute de raisonnement. Le grand danger pour l'humanité n'est pas de voir ce qui n'est pas, mais de négliger ce qui est ; des hommes capables et intelligents se trompent rarement
dbyGoogk
30 LKTTRKS DE S. MILL
par suite de la première de ces causes ; mais leur puissance d'esprit ne les protège pas contre les provenant d'une vue imparfaite et partielle éalité ; ce sont les demi-vcrités et non les 5 qui sont le fléau du progrès humain : et [ résulte que le vrai mode de philosophie iscussion pour un homme qui poursuit le e rhumanité et non la satisfaction de sa vanité, doit être Topposé direct de la ^phie antique du siècle dernier. Il doit connon à combattre les fausses opinions des es, mais à acquérir cette science qui perde s'en former de justes, lesquelles chastes fausses, comme les nouvelles feuilles itemps chassent les feuilles sèches de Tau-
;rand instrument du progrès des hommes leur fournir l'autre moitié de la vérité dont wi connu qu'une face ; de leur présenter le lanc de l'écusson qu'ils prétendent voir qu'ils n'en ont vu que le côté noir. Les )les croyants, même en fait de saines ices, trouvent insuffisante la faible action )uvent même, est une action nulle, qu'on iin homme, en lui inculquant simplement )inion.
Une opinion suggère difficilement quelque chose à un esprit ignorant ; elle peut devenir un mot d'ordre, mais elle ne sera jamais un principe d'action vibrant et vivant en lui. Les mots, ou ce qui peut être exprimé par des mots, ne profitent qu'aux exprits auxquels les mots suggèrent une série d'idées correctes et claires, et chez qui ils réveillent une connaissance saine et exacte préalablement acquise des choses désignées par les mots. Aussi est-il peu utile de modifier les opinions des hommes, et môme il est souvent très dangereux de les troubler, jusqu'à ce qu'on ait amené leur esprit à ce haut état de culture, qui produit naturellement et presque spontanément des opinions plus saines.
D'ailleurs, pour obtenir ce résultat, nous ne devons pas attaquer en masse leurs opinions présentes, mais rechercher avec attention ce qu'elles contiennent de bon et tenter de les diriger de là et par là vers quelque chose de mieux. C'est là de l'éclectisme pratique. Sans le vouloir, je viens de développer longuement une des parties les plus intéressantes de la philosophie Saint-Simonienne, quoiqu'elle ne lui appartienne pas exclusivement, à savoir : la distinction entre la partie critique et la partie organique de toute philoso-
dbyGoogk
32 LKTTRKS DE S. MILL
phie, et entre les époques critiques et organiques de l'esprit humain. Les Saints-Simoniens ont eu aussi, je pense, le grand mérite d'avoir signalé comme le premier pas à faire dans la recherche des vérités de la politique pratique, Teffort qui consiste à reconnaître le caractère de la prochaine étape par laquelle, dans l'ordre naturel du progrès de la civilisation, la nation en question doit passer; ce premier pas nous permet ensuite de donner à nos efforts comme but suprême la tache de faciliter la transition de la société vers son nouvel état.
Ceci posé, il s'ensuit que nous devrons souvent maintenir ou même établir des institutions propres à produire de grands maux, lesquels maux dans d'autres états sociaux seraient peut-être sans \nélange, à condition que ces institutions soient en même temps de nature à corriger d'autres tendances nuisibles, qui pourraientl'emporterouêtre plus redoutables à cette même époque, autrement dit, dans ce même état de l'esprit humain. En ces matières je diffère des Saints-Simoniens, principalement sur un point : ils paraissent croire que la plupart des esprits, par une sorte de fatalité ou de nécessité, accroissent et développent leurs diverses facultés toujours dans un ordre déter-
miné, comme le corps humain, et de là ils concluent que nous devons toujours soit être immobiles, soit avancer, soit reculer. Pour ma part je suis convaincu qu'un examen plus approfondi de la question montrerait que des nations différentes, et aussi bien des esprits différents, peuvent progresser et en réalité progressent par différentes voies ; que les nations et les hommes, bien qu'à peu près au môme degré de civilisation, peuvent cependant être de caractères très variés, et que des changements peuvent se produire chez un homme ou chez une nation, qui ne sont ni des pas en avant ni des pas en arrière, mais une marche oblique. Je vous ai dit, je crois, tout ce que j'ai à dire pour le moment sur l'école Saint- Simonienne. ïooke m'a montré toutes vos lettres : il y a dans la dernière deux passages qui m'ont singulièrement plu.
L'un est votre remarque sur ce que l'analyse et la synthèse ont en mathématiques une signification directement opposée à celles qu'elles ont en philosophie ; ceci est une observation non seulement juste, mais profonde, qui a été faite aussi par Dugald Stewart, dont le second volume, sur la Philofiophie de l'Esprit^ renferme, en plus de celle-ci, beaucoup d'autres observations excel-
lentes sur des sujels analogues. L'autre passage est votre remarque qu'il n'y a pas incompatibilité entre la morale de Tintérêt éclairé et celle du dévouement; aucune de ces expressions ne renferme les principes de la morale, mais elles représentent deux catégories d'impulsions, dont chacune doit et peut, jusqu'à un certain point, conduire les hommes, et les conduit en fait, à la vertu ; et il convient de les présenter alternativement aux hommes à titre de mobiles, selon Tépoque, la nation, ou même l'individu sur lequel elles doivent agir.
J'espère bientôt de vos nouvelles: j'ai bien mérité ce plaisir par ces deux longues lettres.
En attendant croyez-moi votre bien sincèrement,
J. S. MlLL.
dbyGoogk
K. TOOKE A G. n'EICllTllAL 35
29 octobre 1829.
... L'importance sociale des prodiictmrs, je le reconnais, croilra constamment, et celle des oisifs diminuera : la répartition du capital se conformera de plus en plus aux capacités ; mais Thistoire de la société me convainc que cet heureux résultat sera Teffet de la concurrence, et non celui d'une réglementation.
Je vous ferai seulement une autre observation au sujet de l'Ecole Saint-Simonienne : elle me parait possédée de la manie d'une unité philosophique : pour elle, produire est « l'unique but des hommes ». Or, la production n'est pas du tout un but y mais un moyen. Le bonheur, voilà le but. La production n'est pas le seul moyen d'y atteindre, bien que ce soit le principal. L'é-
dbyGoogk
36 E. TOOKIi: A G. D'I ICïITllAL
cole, il est vrai, embrasse les Beaux- Arts dans la définition de la production, mais elle n'y arrive qu'en jouant sur les mots. De même, elle dit : « La société doit avoir une direction unique ». — Pourquoi? Une société peut chercher son bonheur dans diverses directions, à condition qu'elles ne soient pas contradictoires entre elles. Si Técole veut dire simplement que les efforts de certains membres de la société ne doivent pas être en opposition avec ceux des autres, c'est une vérité incontestable, mais qui n'en existerait pas moins pour être exprimée en termes moins équivoques.
L'école est inconsciemment influencée par l'esprit de secte. Elle ne se contente pas d'énoncer la vérité substantiellement et simplement : elle veut la produire sous une forme exclusive et absolue : par là elle éloigne plutôt qu'elle n'attire l'adhésion. Elle ajoute aux obstacles réels qui s'opposent à l'acceptation d'une doctrine nouvelle, celui d'une phraséologie inusitée. Saint-Simon prête plus à ce reproche que Comte et les articles du Producteur : mais tous ont à se débarrasser d'une forte dose de pédantisme de forme.
Je vous ai exposé d'autant plus franchement
dbyGoogk
les poinls sur lesquels j'ai trouvé l'école Sainl- Simonienne en défaut, que j'admire plus la tendance de ses écrits, et que je suis plus persuadé que ses membres s'inspirent d'une philanthropie exempte de tout motif égoïste ou d'esprit de parti : je voudrais sincèrement que les services qu'ils rendent fussent encore plus grands en séparant ce qui est bon de ce qui est erroné dans leur philosophie. Je vous suis très reconnaissant, je vous rassure, de m'avoir envoyé leurs publications. Elles m'ont aidé à étendre et à généraliser mes idées sur bien des questions importantes de la philosophie politique. J'espère que dans un temps prochain, nous aurons l'occasion de causer de ces sujets et de pousser plus loin la discussion.
... Quant à ce qui se passe en France, il me semble que vous vous exprimez avec trop de dédain au sujet du journalisme et du mouvement révolutionnaire. Une agitation de ce genre est certainement mauvaise en elle-même ; mais elle est absolument nécessaire pour empêcher le pire. Nous pouvons bien mûrir les plans de l'organisation future ; mais en même temps c'est un devoir impérieux de contribuer à détruire les restes du vieux système. Les derniers événe-
dbyGoogk
38 E. TOOKE A G. DTICIITIIAL
ments ont prouvé que les idées théologiques et féodales, contraires à la croyance de la grande majorité, étaient encore assez puissantes pour troubler la tranquillité de la France, et qu'une autre révolution était nécessaire, une révolution mitigée, mais cependant une révolution.
29 octobre. — Comme votre lettre était également adressée à Mill, j'ai désiré lui montrer ma réponse. Son absence à la campagne m'a forcé à la garder quelques jours. J'ai formé le projet d'un voyage à Paris en décembre ou janvier, et j'espère que nous pourrons alors philosopher plus à l'aise que sur le papier.
Votre sincèrement affectionné,
W. E. ToOKE.
fi. D'EICIITIIAL A S. MILL 39
GUSTAVE DEICIITHAL A J. S. MILL».
Paris, 23 novembre 1829.
Mon Ami,
(Permettez-moi de vous donner ce nom : si je ne vous Tai pas demandé plus tôt, c'est que je désirais auparavant être bien connu de vous ; je désirais que vous eussiez d'abord Tintelligence de cette doctrine à laquelle j'ai voué ma vie, et qui doit présider à toutes mes déterminations ; je voulais que par là vous eussiez la clef de mon cœur, que vous pussiez apprécier les vrais motifs de toutes mes actions, et ainsi j'espère n'avoir jamais à regretter le nom sacré que vous m'aurez donné). Aujourd'hui, après l'approbation que ^vous avez accordée à la partie que vous connaissez de cette doctrine, je ne doute plus que vous ne deviez l'aimer et même bientôt l'adopter tout entière; le scrupule qui me retenait, n'existe
1. En relisant, quarante ans plus tard, ces lettres, mon père écrivait en marge: « Il n'est pas surprenant que Mill et Tookc m'aient reproché mon ardeur sectaire... » E. D'E.
dbyGoOgk
40 G. IVEICHTIIAL A S. MILL
donc plus ; et quelle plus douce, quelle plus vraie, quelle plus noble amitié peut-il exister, que celle qui résulte d'une communauté devues et de travaux, sur le plus magnifique sujet qui soit donné à Tactivité humaine?
Pardon si j'ai laissé votre première lettre si longtemps sans réponse: mais avant d'enseigner les autres il faut s'enseigner soi-même; les six dernières semaines ont été employées à me rendre complètement maître de la doctrine Saint- Simonienne. J'ai rudement combattu, je vous assure; j'ai eu des répugnances à vaincre, des obscurités à dissiper; mais enfin j'ai triomphé: grâces en soient aux bons amis qui ont pris soin de moi; et je me sens maintenant, mon ami, de force à vous transmettre le feu sacré qui a été allumé en moi-même.
Je ne m'arrêterai pointa répondre aujourd'hui à votre première lettre, ni à celle de Tooke : ce sera l'objet d'une lettre suivante. Beaucoup des objections de détail que vous faites tous deux, sont justes en elles-mêmes, mais portent sur des points que l'école a modifiés aujourd'hui. Rappelez-vous bien que l'ouvrage de M. Comte et le Producteur, sont loin de représenter l'ensemble des doctrines actuelles de l'école. Ces
G. D'EICIITHAL A S. MILL 41
deux ouvrages contiennent sur le développement social, Tun dans la série scientifique, l'autre dans la série industrielle, des vues extrêmement précieuses, mais ni dans l'un ni dans l'autre, ne se trouve un plan d'institutions sociales. C'est ce travail, tout à fait décisif, dont l'école s'est occupée depuis la publication de ces ouvrages: mais aucune partie n'en a encore été imprimée. C'est dans mes lettres que vous devrez le trouver, ou dans des manuscrits, que je pourrai vous faire passer. Toutefois, il y a dans vos lettres deux points critiques, sur lesquels je dois dès maintenant vous donner quelques explications, parce que vous y revenez avec obstination, et qu'ils pourraient vous causer une préoccupation fâcheuse.
D'abord vous (ainsi que Tooke) vous plaignez de ce que l'école assigne à la société un but unique, et que ce but soit la production. L'école dans sa pensée avoit toujours compris avec la production matérielle, la production scientifique et la production dans les beaux-arts ; elle a continuellement protesté que c'était ainsi qu'elle entendait le mot production, et Tooke Ta reconnu, en lui reprochant toutefois, et avec raison, de faire usage d'un mauvais mot. Mais
dbyGoogk
42 G. D'EICHTIIAl. A S. WILL
cette formule cerlainement très vicieuse, Técole Ta rejetée: elle assigne pour but, à Yindividu comme à la société, le perfectioiinement de soimême sous le triple rapport moral, intellectuel, et pratique. Elle veut que l'homme acquière sans cesse de meilleures affections, des sciences plus complètes, tme industrie plus puissante. Il n'y a pas un acte humain qui ne puisse se rattacher à Tun ou à l'autre de ces trois résultats ; et comme (V ailleurs ils sont tellement liés les uns aux autres, que le progrès d'une série est impossible sans celui des deux autres, la formule adoptée indique Y unité comme elle embrasse V universalité des buts divers que peut se proposer l'homme. Le but social unitaire étant ainsi déterminé, la forme de l'organisation sociale s'en déduit immédiatement. N'oubliez pas, dans tout ce qui suit, qu'il s'agit d'une société émancipée, débarrassée de la tutelle du guerrier, de X aristocratie, qui avait encore été nécessaire à l'époque du Christianisme. La direction suprême ne saurait appartenir ni aux sacants ni aux industriels, car ces deux classes sont seulement chargées d'exécuter les travaux, au moyen desquels la société satisfait à ses besoins. Sans doute les savants à capacité générale seront les chefs de la hic-
dbyGoogk
G. D'EICHTIIAL A S. MILL 43
rarchie scientifique, et les industriels à capacité générale seront les chefs de la hiérarchie industrielle. Mais ni les uns ni les autres ne sont placés à un point de vue suffisamment général, pour diriger la société dans la voie unitaire de son triple perfectionnement. Cette mission doit être confiée à des hommes possédés au plus haut degré de Tamour de leurs semblables, qui cherchent sans cesse à leur donner des appétits et des affections plus sociales, et qui entourés du prestige des beaux-arts, ces nouveaux satellites de la puissance, donneront aux savanis d'un côté, aux industriels de l'autre, l'impulsion la plus favorable à l'amélioration morale qu'ils poursuivent. Cette classe gouvernante, pour bien vous la définir, je ne puis pas mieux faire que de la comparer à ce qu'étaient les évoques dans l'église catholique, et d'après ce que vous m'avez dit de cette église, je n'ai pas peur que la comparaison vous effarouche. Là, en effet, l'Evoque exerçait dans son gouvernement une puissance essentiellement morale, essentiellement perfectionnante ; il était assisté par le Théologien (image du savant) d un côté, parle Diacre (image de l'industriel) de l'autre. Le cadre de cette organisation doit subsister dans la société à venir,
dbyGoogk
44 G. D'EICIITIIAL A S. MILL
mais en s'élargissant.L'évêque(Overseers)nedoit plus seulement avoir à s'occu per des besoins spirituels, mais tout aussi bien des besoins matériels, des besoins sociaux de sa congrégation: à la place du théologien apparaîtra le Corpsentierdes savants; et à la place du Diacre, le Corps entier des industriels... Vous voyez par là, que la division eupotivoir spirituel, ^{pouvoir temporel, au moins telle qu'elle existait au moyen-âge, et telle que Comte et Saint-Simon avaient cru d'abord qu'elle devait être reproduite, ne subsiste pas. L'existence de ces deux pouvoirs distincts au moyen-âge, était particulière à l'époque purement transitoire : elle provenait de ce que le christianisme n'avait embrassé que la partie spirituelle de l'homme et laissé de côté la partie matérielle. Sous le rapport politique, il s'était contenté de dire aux hommes « rendez à César ce qui appartient à César » : mais dans l'avenir, l'empire de César, c'est-à-dire de la force brute, doit être anéanti : et la hiérarchie pacifique perfectionnante, Vé- (/lise, doit seule subsister. Néanmoins il y aura toujours dans la société, comme le remarque Saint-Simon dans son mémoire sur la gravitation, un pouvoir à priori et un autre à posteriori, c'est-à-dire le pouvoir combinant, et le pouvoir
ëÉÊÊÊk
G n'KICIlTIIAL A S. MILL 4)
appliquant, représenté Tun parles savants, l'autre par les industriels: mais entre les deux, leur servant de lien, et les faisant concourir au but commun, sera le pouvoir par excellence, le pouvoir moral, le pouvoir perfectionnant.
J'espère, mon ami, que j'aurai réussi dans ce qui précède à vous donner une idée nette des idées de l'école sur l'organisation sociale. ^ J'espère aussi que ces idées vous satisferont : du moment que la querre, et toute la qente querrière, disparait de la société, Q,(i\\Q-c'\ ne peut plus avoir d'autre but que de travailler à son perfectionnement moral, par le perfectionnement de la science et de Vindustrie, et il lui faut pour cela une hiérarchie de savants, une hiérarchie d'industriels, et entre les deux une hiérarchie de directeurs moraux *.
1. La conslitution de la classe directrice a donné lieu dans le sein de l'école à de vifs débats. Voici ce qui parait devoir être définitivement adopté. Tout le travail social a pour but final d'agir sur la société elle-même, de lui préparer certaines jouissances, correspondantes à certains besoins : mais parmi les travailleurs, les uns ont immédiatement en vue le but final. Les autres l'ont en vue seulement d'une manière médiate^ indirecte ; leur but immédiat est l'action sur la nature extérieure. Les uns sont nécessairement la classe dirigeante, les autres la classe dirigée. L'Evéque (Overseers) est le direcleur par excellence. \\ a devant les yeux l'ensemble des besoins sociaux, il s'occupe d'y pourvoir en mettant en activité les forces des
dbyGoOgk
4«) G. irKICUTHAL A S. MILL
Est-il besoin d'ajouter, que l'école pense qu'un
seul pouvoir, constitué comme je viens de dire,
doit gouverner la Communauté Européenne,
pour s'étendre ensuite, avec le progrès des siècles,
obe tout entier?
în, mon ami, voici qui vous fera plaisir:
croyons que la femme est appelée à une ite association avec l'homme, au lieu de demi-servitude, où elle est aujourd'hui:
que la nouvelle Iléloïse a été écrite, qu'une lël et une Roland ont apparu sous notre uent, après enfin que les femmes nous ont
et (les industriels. Auprès de lui, comme ses auxiliaires, ainsi dire comme un appendice de lui-même, sont /es de toute sorte, les prédicateurs (dans la chaire, les ?t les journaux), les peintres, les architectes, les musi- [ui sentant, comme le Chef suprôme, et par son aide, >ins de la société, se mettent à l'unisson, font chœur i pour donner l'impulsion nécessaire aux savaus et aux iels. Tel est l'ensemble de la classe vraiment directrice, ferme ceux qu'aux époques critiques, on appelle mo- Itllérateurs, artistes, qui prennent le nom de prêtres )ques organiques. Un Orphée ou un Amphyon, à la e époque organique, un Saint Ambrolse, un Saint Jean ndrie, à l'époque de la réorganisation chrétienne, tel pe pâle et incomplet, sans doute, de ceux qui dans la réorganisée par la doctrine Saint-Simoniennc, doivent ' au développement humain. A cette série directrice ellence vienJront aboutir les tHcs des deux autres [ui ont et doivent elles- méuies avoir conscience du but >our y subordonner les travaux des savants et des in-
(;. D'KICIITIIAL A S. MILL 47
en France gouvernés pendant deux cents ans, on peut croire que leur condition sociale doit changer. Rousseau dit que Julie et M. de Wolmar ne faisaient qu'une même personne morale dont M. de Wolmar était V entendement et Julie la volonté. On ne peut dire mieux. C'est pour cela qu'à Tavenir, les femmes appelées à prendre part à toutes les fonctions sociales, même à celles Avx gouvernement, si Ton applique ce mot profane à une œuvre toute de perfectionnement, décideront, lorsque les hommes auront discuté. Vous savez que les femmes chez nous prennent une
dustriels. — Les savans philosophes d'une part, les industriels ingénieurs de l'autre, formeront des comités sans cesse consultés par le chef suprême, ou lui donnant des avertissements. Tout cela existe déjà en germe aujourd'hui : l'académie des sciences, le comité des ingénieurs civils, les conseils de médecins pour la salubrité publique, les conseils municipaux (qui doivent être remplacés à l'avenir par les chefs des Banques générales) sont sans cesse consultés par le Gouvernement.
Si je me suis si longnement étendu sur ce sujet, mon ami, c'est que j'ai craint que vous ne fussiez embarrassé, comme je l'ai été moi-même, par les séries : ARTISTES, savans, industriels, mises par l'école en regard de celles-ci : MORALE, inlellif/ence, pratique : le mot d'ARTISTES a certainement dans l'usage ordinaire un sens trop restreint pour signifier ce qu'on lui faisoit dire là, c'était moralistes, c'était prêtres qu'il fallait dire ; quoique certainement ceux que nous appelons artistes aujourd'hui occuperont à l'avenir une grande place dans la hiérarchie cléricale par la force d'cutraîncmcnt qu'ils portent en eux.
dbyGoOgk
48 G. D'KICHTIIAL A S. MILL
grande part à Tindustrie. Les femmes, les filles de nos savans, prennent également part aux IX de leurs maris et de leurs pères, et nous ans vu mériter des prix à l'Académie des ces : elles feront donc à plus forte raison ['avenir ce qu'elles font aujourd'hui ; et à forte raison encore, coiicourront-elles à re de notre perfectionnem.ent moral. Je is que vous indiquer le principe. A une fois les détails. C'est l'amélioration dans t des femmes, de l'époque organique homé- , à l'époque organique chrétienne, qui doit encore que leur condition à l'époque critiictuelle, faire préjuger le rôle qu'elles 3nt à l'avenir.
n'aperçois, mon ami, que contre mon desà propos de la nature et de ïiinité du but , je me suis laissé aller à vous parler de la e et de l'unité de l'organisation sociale.
; tout il n'y a pas de mal à cela. Ma lettre ra seulement un peu plus longue.
^a, seconde de vos objections que je voulais er, est celle que vous avez développée dans première lettre, et à laquelle vous revenez votre seconde, et qui porte sur Vunité de la i Civilisation. Ce qui vous choque vient de
dbyGoogk
G. D'EIIIGTHAL A S. MILL 49
ce que vous appliquez à une nation en particulier, ce que Técole applique à \^ famille humaine dans son ensemble. Sans doute les divers éléments de la civilisation, la morale , la science, Vindustrie peuvent exister dans des proportions fort inégales, chez diverses nations, comme chez divers individus ; mais si vous prenez l'ensemble, ces proportions redeviennent régulières. Pour que Y industrie y par exemple, prît un développement si excessif en Angleterre, il a fallu que l'élément moral prédominant en Allemagne y produisît la réformation, et que les découvertes des savants français .du dernier siècle eussent fourni de nouvelles applications à la science. Sans doute la loi générale, découverte pour l'humanité, pourra ensuite s'adapter aux nations, et môme aux individus, en tenant compte des circonstances particulières qui la modifient, tout comme les lois du système solaire s'appliquent aux mouvements des satellites des planètes. Mais aujourd'hui c'est le phénomène le plus général qu'il nous faut d'abord étudier. Vous voyez donc comment vos « steps to one side » * qui sont nécessairement vrais pour les nations et les individus,
\. Vos « pas obliques ».
bO a. U'KICIITIIAL A ^5. m\.i
à cause de la division du travail, n'existent pas pour rhumanité prise dans son ensemble : appliquée à celle-ci, votre expression n'aurait pas même de sens, car le pas oblique suppose que la ligne centrale a été trouvée; or c'est par la marche même de l'humanité que nous déterminons cette ligne centrale: par définition même, il est impossible qu'aucun pas de l'humanité se trouve en dehors de son axe.
3** Voici une troisième observation subsidiaire, mon cher ami; je voudrois qu'en parlant du perfectionnement de l'humanité, vous renonçassiez à faire usage de ces mots, développement de Vesprit humain. Sans vous en douter, vous tombez dans l'hérésie chrétienne, qui oublie ou plutôt qui anathématise la partie matérielle physique charnelle de l'homme. Comme le polythéisme s'était occupé presqu'exclusivement de cette partie, le christianisme arrivant après lui, a donné nécessairement dans l'abstraction contraire ; et comme tous les faiseurs d'abstractions, il a fait fi du côté qu'il ne comprenait pas : mais pour nous, qui grâce aux travaux partiels de nos devanciers, pouvons enfin nous placer au point de vue général, nous ne devons jamais séparer la matière de l'esprit; nous devons toujours
G. d'IlIuhtiial a s. mill :j1
parler de Thomine, comme étant un, ou bien comme étant trijole, matériel, aussi bien que sentimental ^ï intellectuel : cette précaution doit être continuellement observée, pour raisonner juste.
Pour me résumer, je blâme Temploi du mot esprit humain, parce qu'il n'indique le progrès de l'humanité que dans deux directions : la morale et la science, tandis qu'il faut y joindre la troisième direction ou l'industrie. Je voudrois donc dire toujours: le progrès de r humanité, ou bien (en analysant), le progrès des sentiments, de la science, et de V industrie.,. Cette remarque s'applique également à ce que vous me disiez dans votre première lettre, qu'un des principaux buts de la société était à vos yeux, le perfectionnement moral et intellectuel de l'homme : vous oubliez physique ou industriel.
J'espère mon ami que les observations précédentes justifieront à vos yeux la doctrine Saint- Simonienne des principaux reproches que vous lui adressez. Cela fait, je passe au premier objet dont vous m'entretenez dans votre dernière lettre ; c'est-à-dire, votre projet d'un nouveau journal.
Et d'abord, recevez je vous prie mes remerciements les plus sincères, vous et nos amis de Londres, pour l'honorable marque de conliancc
dbyGoogk
52 G. IVEICIITIIAL A S. MILL
que vous m'avez donnée. Rien je vous assure ne pouvait nie causer un plus pur et plus vif plaisir.
Quant à ma réponse, la voici : je crrois que je ne suis pas Thomme qu'il vous faut pour une correspondance telle que vous me la définissiez dans votre lettre: je n'approuve pas entièrement votre plan tel qu'il est conçu, et je vais, à l'instant même, entrer avec vous dans une plus ample explication à ce sujet. Néanmoins, veuillez ici recevoir l'assurance, que, quel que soit le parti auquel vous vous arrêtiez, ce sera une véritable joie pour moi de concourir au but que vous vous serez fixé, dans toute la mesure où ce but s'accordera avec la direction que je me serai moi-même tracée : et pour le surplus, je tâcherai, autant qu'il sera en moi, de vous trouver ici les personnes les plus capables de répondre à vos vues. Après cette explication, qui j'espère vous satisfera, permettezmoi de vous présenter quelques observations sur le plan que vous avez formé.
Vous médites, mon ami, que la presse périodique anglaise se vautre dans la fange, et croyezmoi, quoique vous en disiez, la nôtre n'est guère mieux logée ; vous me dites que le public commence à être dégoûté de ses docteurs quotidiens; que les vieux préjugés, les attachements de
G. b'EICIITllAL A S. MILL 53
partis, s'évanouissent ; que le jour est venu d'annoncer de nouvelles opinions, celles-là surtout qui présentent à Thumanilé une brillante perspective d'avenir ; enfin qu'il faut offrir un point de ralliement à cet enthousiasme, à cet esprit de dévouement, qui erre maintenant par le monde sans trouver oii reposer sa tête : bravo, mon ami, c'est parler comme il faut; et quand vous vous exprimez ainsi , l'Ecole de Saint-Simon fait chorus avec vous. Mais, mon ami, pour faire tout ce que vous sentez la nécessité de faire, suffit-il d'ouvrir boutique, d'acheter une presse et de tailler sa plume? Possédez-vous ces vérités consolantes qui doivent entraîner l'assentiment de la foule ? Avez-vous élevé ce temple, où l'esprit d'enthousiasme et de dévouement doit venir s'abriter sous vos auspices? En vérité, mon ami, je le dis sans crainte de vous blesser, noriy vous n'en n'êtes pas encore là: le rameau de la science à la main, avezvous déjà consulté la sibylle de l'histoire, pour obtenir d'elle la révélation des destinées humaines ? Les grands problèmes que l'esprit humain s'est posés dans tous les temps, dans Tordre religieux, politique et industriel, sont-ils résolus pour vous ? Avez-vous, à un degré suffisant, cette vue compréhensive du passé, comme vous l'appelez
dbyGoogk
oi G. D'EICIITUAL A S. MILL
vous-même, qui sert à justifier tous les écarts de rhumanité,et qui ne peut appartenir qu'au philosophe, dont le système actuel comprend et embrasse tous les besoins de notre espèce? En un mot, avez-vous bien devant les yeux cet avenir vers lequ el se dirigent maintenant tous les regards , quoique la masse n'en aperçoive encore que le premier crépuscule ; et semonlre-t-il à vous sous des formes assez précises, assez ravissantes pour que vous vous sentiez le désir d'y tendre à travers tous les obstacles, et d'y entraîner les autres à votre suite ? Non, mon ami, encore une fois, vous n'en êtes pas encore à ce point-là, quoique vous en soyez bien près, quoiqu'avec cet esprit de dévouement qui vit en vous, peu de jours doivent suffire pour vous y amener. D'après votre propre témoignage et celui de Tooke, j'ai la joie de voir que la doctrine Saint-Simonienne a déjà été pour vous une source d'instruction et de satisfaction, et, cependant je vous le répète, vous ne connaissez que les principes généraux ; la partie la plus essentielle, la réalisation de ces principes par l'élaboration d'un système d'institutions sociales, vous est encore inconnue. Eh bien, je vous en conjure, occupez-vous sérieusement de terminer l'étude de cette doctrine :
G. D'EICllTHAL A S. MILL 55
quelque opinion qu'on puisse se former des travaux de Técole, du moins ne peut-on pas lui contester le mérite d'avoir, dans les six années écoulées depuis 1823, abordé successivement tous les problèmes philosophiques, d'une véritable importance, soit dans les publications de Saint-Simon et de Comte, soit dans le « Producteur », soit dans ses discussions hebdomadaires, et les travaux manuscrits qui en sont résultés. Pour le rôle que vous, et par là j'entends vous-même et vos amis, êtes appelés à remplir, soit à l'égard de l'Angleterre, soit môme à l'égard du genre humain, il est nécessaire que vous fassiez un pareil travail. Veuillez donc continuer comme vous l'avez fait jusqu'ici, à vous mettre au courant des travaux de l'école : vous les approuverez ou vous les critiquerez ; du moins trouverez- vous des antagonistes qui valent la peine d'èlre réfutés^ ou pour bannir à jamais tout ce qui sent la guerre, qui valent la peine d'être éclairés. Entre gens comme nous, animés d'un môme zèle et d'une môme science, nul dissentiment ne peut tenir longtemps devant une discussion franche.
J'ai à me reprocher d'avoir été trop négligent avec vous depuis six semaines ; mais je vous en ai dit la raison : j'étais occupé à terminer ma
dbyGoogk
56 G. D'EICHTÏiAL A S. MILL
propre instruction ; à me placer dans une entière unité avec mes amis ; jusque-là mon esprit était flottant, tourmenté ; maintenant j'ai trouvé mon assiette ; et je me sens plus fort pour vous amener à nous. Croyez, mon chez ami, que je n'ai rien tant à cœur, que de nous voir réunis dans une parfaite communauté d'opinions et de travaux, sur tous les sujets qui intéressent le bonheur de l'humanité et par conséquent le nôtre. Du moment que j'eus le plaisir de faire la connaissance de ïooke et la vôtre, ce ne fut point dans un but purement individuel, que je m'efforçai de gagner son amitié et la vôtre ; je vis que par votre capacité et votre position, vous étiez destinés à exercer une grande influence sur la famille des hommes ; je résolus dèslors de ne rien omettre pour vous amener à cette doctrine de Saint-Simon, qui avait fait sur mon esprit une impression ineffaçable, lorsqu'elle me futd'abord transmise à l'âge de dix-neuf ans ; et cependant, combien ce que j'en connaissais alors était une petite partie de ce que j'en connais aujourd'hui ! ,1 e ne connaissais aucun des travaux manuscrits de Saint-Simon, ni le « Producteur ))\ ni les travaux
1. Ni le Nouveau christianisme, pour lequel je dois faire amende honorable à Tooke, comme il me la fait pour l'ou-
dbyGoogk
G. D'EICIITHAL A S. MÏLL 57
postérieurs de l'école : je connoissois le germe en un mot et non pas le fruit ; les circonstances qui, depuis 1824, m'avoient tenu éloigné de Paris, des préventions plus ou moins excusables, m'avaient empêché de me mettre au courant des travaux progressifsde l'école. La publication de ma petite brochure, au mois de juin dernier, fut l'occasion de notre rapprochement, et grâce au zèle affectueux, à latendreamitiédequelques-uns de ses membres, je suis parvenu à m'approprier la doctrine tout entière et j'espère devenir maintenant leur utile coopéraleur. Je désire donc, mon ami, que vous vouliez bien maintenant terminer sans retard l'étude de la doctrine ; je suis tout à votre service pour vous satisfaire sur les points qui vous offusqueraient, et pour vous transmettre tous les matériaux que je croirai pouvoir vous être utiles. C'est bien dommage que vous ne m'ayez pas tenu parole, et ne veniez pas ici cet hiver ; j'aurais tant aimé à vous y voir avec Tooke ! Quant à celui-ci, je lui sais bon gré de nous vouloir bien sacrifier son voyage dans l'Amérique du Nord, avec
vrage de Comte ; car lorsque je lui en parlai si dédaigneusement, je ne l'avois pas compris. Mais nous parlerons de cet ouvrage une autre fois. Du reste, les élèves de Saint-Simon sont eux-mêmes restés deux ans sans le comprendre.
dbyGoOgk
58 G. D'EICIÎTIIAL A S. MILL
lequel il m'avoit fait bien peur; j'ose lui promettre qu'il ne perdra rien au change. Je me réjouis de le mettre en tête à tôle avec notre excellent M. Enfantin, avec lequel il se trouvera encore en contact par M. H..., dont il est ami intime. Trois ou quatre jours de conversations valent mieux que toute une correspondance. Cramley, comme vous le savez certainement, m'a fait le plaisir de venir me voir ici ; j'aurais voulu vous le renvoyer un Saint-Simonien accompli ; ç'auroit été la meilleure de toutes les lettres ; en vérité en trois ou quatre heures de temps je lui avois déjà fait faire beaucoup de chemin ; et si je n'avois pas été empêche de lui parler lorsqu'il revint le lendemain matin, je crois que je serais venu à bout de lui ; veuillez à ce propos lui faire bien des compliments de ma part.
Lorsque nous serons arrivés à une parfaite conformité de doctrines, ce qui avec nos dispositions réciproques ne peut manquer d'arriver, alors je vous demanderai la permission de vous mettre en rapport avec les chefs de notre école ; alors j'espère qu'une intime communauté de travaux s'établira entre vous et nous (je parle ici collectivement) : ainsi sera réalisé ce désir si sou-
ri byGoogk
G. D'EICIITIÏAL A S. MïLL 50
vent manifesté par Saint-Simon dans ses écrits, d'une alliance entre les capacités générales de la France et de l'Angleterre, pour travailler à la réorganisation humaine ; et si je puis avoir été l'instrument de cette auguste coalition, je croirai avoir assez fait par cela seul pour utiliser ma vie, et mériter à jamais la reconnaissance des générations humaines. .
Arrivé à ce point, mon ami, vous ne vous bornerez plus à faire connaître à vos lecteurs la nature de ce mouvement qui sur tout le continent de VEurope agile l'esprit humain ; mais vous le dirigerez vous-même ; vous commencerez, joint à nous, l'existence de ce pouvoir européen, qui doit devenir le grand mobile du perfectionnement humain, sous le triple rapport moral, scientifique et industriel: si alors vous voulez avec nos amis de Londres, rallier à vous V enthousiasme et le dévouement qui errent par le monde, et par l'organe d'un journal les appeler sous les voûtes du temple Saint-Simonien, alors je vous promets non seulement ma coopération, mais celle de tous mes amis ; car votre affaire sera devenue la leur : je vous promets leur coopération môme gratuite ; car je puis vous l'affirmer avec la plus entière assurance, le zèle le plus pur, le
dbyGoogk
plus désintéressé, dirige leurs efforts. Le Producteur, loin de rien rapportera ceux qui l'ont écrit, leur a coûté au contraire, quoiqu'ils ne fussent guère tous ensemble que de pauvres diables: et encore aujourd'hui, toutes les dépenses, nécessaires pour la propagation de la doctrine, les envois de livres et manuscrits, le loyer de la salle pour nos séances publiques à la rue Taranne, le temps très considérable qu'ils consacrent chaque semaine aux travaux de l'école, tout cela est fourni par eux, sans aucune compensation pécuniaire quelconque, bien que pour la plupart d'entre eux, cela soit, pour ainsi dire, prissur leur pain, et sur celui de leurs enfants. Je ne vous ai point parlé jusqu'ici, mon ami, du personnel de l'école ; je crois utile de le faire aujourd'hui : voici le nom des membres qui forment le Comité dirigeant :
i^ M. Olinde Rodrigues. — Disciple personnel de Saint-Simon, avec lequel il a travaillé plusieurs années ; professeur de mathématiques, et du premier mérite. A 1 8 ans il perdit sa place, à la Restauration, parce qu'il était juif ; il s'associa alors à son père comme courtier ; de beaux travaux mathématiques sur les opérations de la Caisse hypothécaire de Paris, lui valurent il y a deux
G. D'EÎCIITIIAL A S. MILL 61
ans la place de Directeur de cette Caisse ; mais cet été, à la suite de discussions très violentes avec les actionnaires, il a honorablement envoyé sa démission (il a femme et enfants) ;
2" M. Prosper Enfantin. — Fils d'un ancien banquier de Paris, qui a éprouvé des revers de fortune. Elève de Técole polytechnique, il en sortit pour entrer dans le commerce et fut longtemps associé d'un des fils de la maison Martin- D'André de Paris, à Saint-Pétersbourg ; il est maintenant caissier de la Caisse hypothécaire ;
3** M. Saint-Amand-Bazard, d'une ancienne famille bourgeoise de Paris ; autrefois employé à l'administration des Domaines, aujourd'hui sans emploi, quoique père de famille ;
4^ M. Bûchez, physiologiste, et rédacteur d'un journal médical ; M. Bazard et M. Bûchez, avant de devenir disciples de Saint-Simon, avaient été entraînés par un esprit de dévouement mal éclairé dans les écarts du libéralisme le plus violent ; ils furent impliqués dans les conspiralions de 1820, et subirent même, à ce que je crois, une condamnation pour cet objet; certainement ils sont presque honteux d'avoir été dupes alors de nos grands faiseurs. Mais au moins cela prouve ce qu'on peut attendre d'eux en fait de sacrifices ;
dbyGoogk
02 G. D'EICIITIIAL A S. MILL
^° M. Laurent, homme de lettres, auteur de j ouvrages ;
I. Marjorin, ancien officier, élève de Polyique et officier d'artillerie démissionnaire, ipant de travaux de Génie civil ; I. Eugène Rodrigues, frère de celui ci-dessus lé, travaillant au Bulletin universel de russac.
LIS serez étonné peut-être de ne point voir îtte liste, Auguste Comte, auteur du Traité ►litique positive, maître de mathématiques; ues dissidences d'opinions ont été la cause séparation d'avec ces Messieurs, is connaissez plusieurs de ces Messieurs par articles dans le Prodiicleur. Mes liaisons îux ne me permettent pas de me constituer ur juge auprès de vous. Cependant je suis incu que si jamais vous faites leur connaispersonnelle, vous trouverez, comme je Tai § moi-môme, qu'ils ne sont pas sans défauts loute, mais que leur réunion offre un ensemut aussi parfait qu'on peut raisonnablement nander.
tour de ces sept personnes, nous sommes DU une trentaine de jeunes gens de toutes ssions prenant une part plus ou moins active
G. D'ElCUTifAL A S. MILL 63
aux travaux de l'école ; nous avons des correspondances dans plusieurs villes de province, et les séances de la rue Taranne sont extrêmement fréquentées. Maintenant que la doctrine a été sufïisament complétée, pour qu'on puisse sentir sa valeur comme application, et qu'elle a été coordonnée au point d'en rendre l'exposition simple et facile, ses progrès vont être d'une extrême rapidité. — Vous me connaissez, mon ami, et vous savez si je pourrais avancer une chose, dont je n'aurais pas la certitude morale la plus complète : mais du Irain dont vont les choses, et en considérant la position actuelle des esprits, je ne crains pas de vous affirmer qu'avant trois ou quatre ans, l'école de Saint-Simon apparaîtra en tête du mouvement organique de l'Europe.
Jusqu'ici, je m'étais abstenu, en vous entretenant des travaux de l'école, de vous parler d'aucune coopération avec elle: il était nécessaire auparavant que vous connussiez, au moins en partie, sa doctrine ; je ne vous en aurais pas même encore parlé, si ce n'avait été à cause des ouvertures que vous m'avez faites. Je sais qu'avant que vous no puissiez prendre cette détermination, il faudra que vous, ou bien Tooke, soyez venus à Paris, et ayez vu les choses de vos propres yeux.
dbyGoogk
6i G. D'EICIITIIAL A S. MILL
J'irai moi-même ensuite, s'il le faut, à Londres pour tout arranger avec vous, à moins qu'un plus digne, parmi mes amis, ne puisse se charger de celte mission.
Croyez-moi, mon cher ami, ou plutôt veuillez vous en convaincre par vous-même, la doctrine de Saint-Simon possède un caractère de généralité tel qu'elle doit être nécessairement la base définitive des croyances humaines. Elle possède au plus haut degré comme vous l'avez si bien dit, cette comprehensive liberality ^ico^ practical éclectism^ par lequel elle peut s'adapter aux besoins de chacun ; mais elle les possède, /?«r son caractère même de généralité, et non point à la manière de Cousin qui vous dit de prendre ce qu'il doit y avoir nécessairement rfeôo^idans chaque système de philosophie, mais qui oublie de créer le système au moyen duquel vous déterminerez le bon et le mauvais. L'organisation matérielle delà société, au moyen des banques, organisation déjà si marquée en Ecosse, la doctrine de la non hérédité (sur laquelle je reviendrai incessament), la rémunération équitable des individus par le développement du principe du crédit, sont des points qui me paraissent de nature à produire immédiatement une profonde impression en Angleterre:
(J. D'EICHTIIAL A S. MILL 65
mais ce qui assure à mes yeux le succès rapide de la doctrine Saint-Simonienne en Angleterre, c'est qu'elle est religieuse, et religieuse comme doit Têtre la doctrine de l'avenir.
Je ne vous ai donné jusqu'ici que des indications fugitives à ce sujet, mon ami : la véritable raison en était que je n'avais pas pu jusqu'il y a peu de temps me mettre d'accord sur ce point avec mes amis. Peut-être cette circonstance a-telle été tout à fait heureuse pour votre initiation ; car, si je ne me trompe, si j'en juge par lamanière dont vous accueilliez mes professions de foi, lorsque j'étais en Angleterre, le sentiment religieux n'est ni compris ni apprécié par vous. J'ai reçu cependant, avec bien du plaisir hier une de vos lettres dans laquelle vous répondiez, à l'une de mes virulentes sorties contre vos bigots « I don't think bigotry to be the worst of our evils* »: maintenant que vous connaissez suffisamment la doctrine de Saint-Simon, sa tournure religieuse ne vous effrayera probablement pas autant qu'elle l'aurait fait peut-être si elle s'était d'abord présentée à vous sous cette forme. Si comme vous le dites « there must necessarily be a portion of