Je ne crois pas que la bigoterie soit notre pire mal
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irulli, at Ihe botlom of every error, which is not a more fallacy in raliocinalion* » et si « Ihc great danger lo mankind, is not from seing what is not, but from overlooking what is ^ » ; s'il en est ainsi mon ami, comment admettre qu'il n'y a point quelque chose dont il faut tenir compte dans celte disposition religieuse, qui de tout temps a existé dans le genre humain, excepté chez quelques hommes aux époques critiques?
Le dix-huilième siècle, avec sa philosojdiie analysante, raisonnante, moqueuse, a déjà vidé son carquois, sans pouvoir faire brèche à cette disposition religieuse, si tenace en Angleterre, parce que seule elle peut y maintenir la société au milieu du vif antagonisme politique qui la tourmente depuis tantdesiècles. Voulez- vouséchapper à la tourbe méthodiste? Tachez de comprendre ce besoin du cœur humain, qui fait la puissance des fanatiques ; donnez lui un meilleur aliment; présentez vous avec l'Ecole Saint-Simonienne, comme l'héritier des travaux des Descartes, Malbranche, Spinoza, Leibnilz, Ch. Bonnet, Kant,
\. Il y a nécessaireuient un peu de vérité à la racine de chaque erreur qui n'est pas une simple faute de raisonnement.
2. Le danger pour Tesprit humain n'est pas de voir ce qui n'est pas, mais de négliger ce q»ii est.
G. U'iLlCIlTIlAL A S. MILL (H
Shelling, Hegel: (ce sont les Platon de notre époque critique, qui ont refait la notion Dieu) — annoncez vous surtout comme les continuateurs de Vœtwre d'émancipation^ commencée par le Christianisme : et c'est aloi^ et alors seulement, que l'Angleterre voudra vous prêter Toreille: toute tentative assise sur une autre base échouerait.
Je fais pour vous un travail sur la doctrine religieuse de l'école: il n'est pas terminéaujourd'hui, mais vous le recevrez j'espère par le prochain courrier.
En résumé, mon cher ami, je crois qu'avant de publier un journal, vous devriez vous faire une doclrine générale, et je crois que celte doctrine générale, vous la trouverez dans la doctrine Saint- Simonienne, et je crois qu'il est bon pour vous comme pour l'humanité, que vous vous unissiez à cetle école. Votre première opération devrait être d' aliéner à vous les a?nis qui vous entourent, et de publier en anglais les principaux ouvrages de r école, ou des travaux sur ses ouvrages : le journal viendrait après ; car il faut nécessairement commencer par les généralités, avant de descendre dans les discussions de détail. Néanmoins, si vous désirez commencercejournal, soit parce que vous le jugez convenable, soit parce
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68 (i. D'EIGIITIIAI. A S. MILL
que vos arrangements sont déjà trop avancés, je vous réilère l'assurance que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous être utile, en vous donnant des articles pris au point de vue Saint- Simonien, sur la France et TAngleterre ; je crois même pouvoir prendre sur moi de vous assurer la coopération de mes amis sous ce rapport, quoique je ne leur en ai point parlé, excepté un seul : M. Enfantin, à qui j'ai cru devoir remettre cette lettre. Mais pour vous donner les nouvelles du jour, le détail des petites histoires de cour qui amènent dans le Lazaret du ministère, comme disait le Journal des Débats, un Bourmont,ou un Labourdonnaye, personne moins que nous ne serait capable de vous les donner : je vous avoue même que moi et mes amis serons plus en état de faire cette correspondance de journal, dans un an ou deux, que maintenant, parce que nous sommes encore trop préoccupés des questions générales; mais néanmoins vous savez ce que je vous ai dit.
Adieu, mon ami, salut d'amitié à vous et à ïooke; je vous envoie ci-jointun plaidoyer , remarquable par les idées qu'il contient, sur la propriété : ce n'est cependant pas d'un homme de la doctrine. Gustave d'EiciiTUAL.
G. DTICIITIIAL A S. MILL 69
GUSTAVE D'EICUTHAL A J.-S. MILL
Paris, 1er décembre 1829.
Mon ami,
J'avais préparé pour vous le travail que je vous avais promis sur les idées religieuses de la doctrine. Mais après Tavoir terminé, mes amis n'en ont point été contents, et j'ai été de leur sentiment. Je ne vous l'enverrai donc pas ; mais afin de ne pas vous laisser plus longtemps en suspens sur un sujet aussi important, je vais tenter aujourd'hui de vous donner quelques indications générales sur cette partie de notre doctrine. Elles suffiront, j'espère, sinon à vous donner une conviction complète, du moins à atténuer les préventions défavorables que je suppose devoir exister en vous contre toute doctrine religieuse. Ayant passé moi-même, en si peu de temps, de rathéisnio à un sentiment tout contraire, ce que je peux faire
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70 G. D'EICIITIIAL A S. MILL
de mieux pour agir sur vous, est de vous présenter, aussi clairement que je le pourrai, les considérations qui ont déterminé ma conversion.
J'espère fermement qu'elles auront sur vous le môme effet que sur moi.
Ce qui a produit Tathéisme du siècle dernier et du nôtre, ce qui m'avait rendu athée moimême et m'a fait lutter si longtemps contre le retour aux idées religieuses, c'est le règne du dogme chrétien qui avait évidemment cessé d'être en harmonie avec les besoins de l'humanité perfectionnée. En effet, le Christianisme, comme je vous le disais dans ma dernière lettre, vivait dans une abstraction. Il ne voyait dans l'homme que la face esprit ; il détournait les yeux de la face matière y et si, quoi qu'il pût faire, il se trouvait malgré lui ramené à elle, il criait analhème aussitôt qu'il l'apercevait. Ce dédain de la matière se retrouvait dans tous les ordres des conceptions humaines ; dans la politique, dans la morale individuelle, dans la poésie. Le comble de la perfection chrétienne, c'était la vie du stylile, demeurant toute sa vie au sommet de sa colonne, absorbé dans la contemplation et vivant d'une vie aussi immatérielle que possible.
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Cette tendance du Christianisme, vicieuse sans doute si on la considère en elle-même, a été cependant un degré nécessaire dans le développement de rhumanilé. Lorsque, selon l'idée de Pascal, on se représente toute la suite des hommes comme un seul homme qui subsiste toujours, en apprenant continuellement, alors il semble que le travail intellectuel, effectué jusqu'ici par cet homme universel, se divise en deux grandes portions. La première, ayant pour objet Tétude de la matière, commence au fétichisme et se termine par le polythéisme ; la seconde, ayant pour objet l'étude de l'intelligence, commence aux philosophes grecs et se termine à l'élaboration complète du Christianisme. Si vous avez lu et bien compris les belles observations sur les méthodes qui sont en tête du « Mémoire de Saint-Simon sur la gravitation universelle », et que Comte a reproduites sous une forme un peu différente à la lin de son Traité de politique, vous dire/ avec nous que l'esprit humain, à la première époque, lorsqu'il étudiait la matière, le monde extérieur, le grand monde, a 'principalement procédé à posteriori^ analytiquement ; et qu'à la seconde époque au contraire, lorsqu'il étudiait Vesjmt, le monde intérieur, le petit monde, il a principale-
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G. D'EICIITIIAL A S. MILL
yit procédé à priori, synthétiquement , Par cette ervation, je n'ai d'autre objet que d'appeler re attention sur le beau travail de Saintion, développé par Comte, et de donner lieu ine discussion intéressante entre nous, si la Lure de ces deux écrits vous a laissé quelque curité sur le sujet en question. Mais, pour en enir à ce qui nous occupe actuellement, c'estire à la division du passé en deux grandes ises, l'une matérielle, l'autre spirituelle, voyez Lime tout dans l'ordre politique, dans l'ordre (/ieux ou poétique, correspond à la tendance erse de l'intelligence humaine à ces deux épo- !S. Dans l'antiquité, le commandement au nom \di force matérielle^ An àvo\i du plus fort, du it de conquête ; \\x\Q longue vie sur la terre, vastes richesses, considérées comme le bien renie, le sentiment religieux s'exprimant par merveilles de l'architecture et de la sculpture, is le Christianisme au contraire, le gouvernent de l'Eglise au nom de l'esprit et dans un spirituel seulement, la supériorité sociale orminée par la prédominance des /flrc2//^és,v/> /telles ; un culte qui n'admet longtemps d'autre :iliaire que la musique, le plus immatériel Aq s les beaux-arts ; une poésie qui enfante
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Klopstock et Milton. C'est ainsi qu'une brève formule, résume et explique à la fois, tout le passé de rhumanité, et annonce son avenir. Car, si l'antiquité a été le règne de V amour de la matière, si le moyen-âge a été le règne de V amour de Uesprit, il est clair que les travaux scientifiques et industriels, exécutés surtout depuis le xv® siècle, amènent l'époque qui doit confondre en un seul l'amour de Vefiprit et l'amour de la matière, en montrant (\\î' esprit et matière ne sont que les deux faces d'un seul et même être, qui vit par l'une aussi bien que par Fautre ; et avec Vesprit et la matière, nous verrons se réconcilieTV idéalisme et le réalisme. Va priori et V à posteriori ; la synthèse et V analyse ;\a théorie et la pratique. Il paraît que cette grande vue du passé et de Tavenir de l'humanité est déjà famiilière aux Allemands, dont la philosophie est déjà certainement arrivée à de fort beaux résultats, quoique l'absence de toute considération pratique soit un obstacle à son perfectionnement complet. J'ai depuis quelque temps entre les mains une histoire de la philosophie par Rixner, disciple de Shelling, dans laquelle toute la série philosophique est coordonnée d'après cette vue. Je suis bien aise de pouvoir vous donner cette confirmation du mérite des travaux de l'école.
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74 G. D'ElCHTIlÀL A S. MILL
Le Christianisme a donc été et a dû être exclusivement spiritualiste. Par cette raison aussi, il û avoir qu'une existence éphémère ; et en nt du Christianisme à l'ère de VUnité, vous ivez comment il y a pu y avoir athéisme omme il y a pu y avoir anarchie. Les mêmes amènes s'étaient montrés lors du passage latérialisme polythéiste, au spiritualisme len ; il faut douter de l'ancienne foi, désobéir icien pouvoir avant de croire à la nouvelle 'obéir au nouveau pouvoir. La négation du est une transition nécessaire pour arriver à mation du vrai ; mais ce n'est qu'une tran- . L'état négatif est par soi-même l'état anorle l'esprit humain.
doctrine religieuse de Saint-Simon a ce tère unitaire qui doit rallier autour d'elle ommes de l'avenir. Elle ne met, ni Vesprit issus de la matière, ni la matière au-dessus 'sprit. Elle les regarde comme intimement ['un à l'autre, comme étant la condition l'un Lutre, comme étant les deux modes par Ics-
se manifeste r^/r^^ l'être vivant, l'être symque. (Ces épithèles sont réellement super- ; car, nous ne saurions attacher aucun sens ot être, s'il n'implique rexistence du senti-
G. D'EICIITIIAL A S. MfLL 75
^nent, se manifeslànl par des actes niatérieh et intellectuels). Elle pense que dans Tordre politique, comme dans Tordre poétique, nous devons également tenir compte des facultés spirituelles et matérielles de Thumanité, afin de produire son bien-être moraL
Le but de Saint-Simon dans le « Nouveau Christianisme » a précisément été de déterminer de quelle manière le sentiment religieux devait à Tavenir influer sur les rapports politiques des hommes entre eux. J'ignore mon ami, si N... aura conservé cet ouvrage, que je lui remis à Londres. La manière dont je lui en parlai à cette époque n'était pas propre à lui inspirer le désir de le conserver soigneusement; quoiqu'il en soit, je vous Tenverrai par la première occasion. Je vous prie en grâce de le lire attentivement. Je suis persuadé d'avance que les premières pages vous rebuteront. C'est Tefi'et qu'elles ont d'abord produit sur moi et sur beaucoup de personnes. Mais, il faut vaincre cette répugnance, et quand vous serez arrivé à l'article du Protestantisme, je suis bien sûr que, même à la première leclure, votre approbation sera enlevée. Il est beau de voir Saint-Simon, après avoir, dans ses premiers écrits, essayé de réorganiser la société au nom
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de la science, après avoir postérieurement renouvelé la même tentative au nom de Tlndustrie, s'apercevoir qu'il a pris les moyens pour la fin ; que c'est au nom de leurs sympathies qu'il faut parler aux hommes, et surtout au nom des sympathies religieuses qui doivent résumer toutes les autres ; il est beau de le voir généraliser le principe fondamental du Christianisme: « aime ton ;?roc/^â?m comme toi-môme », en mettant Vhumainanité à la place du prochain ; et à ce principe ainsi généralisé, rattacher tous ses travaux précédents, parce que celui qui «emer^ véritablement, travaillera à l'amélioration de la condition des hommes, par le perfectionnement de la science et le perfectionnement de l'industrie. Mais venons à l'ouvrage même ; voyons comment se trouve justifié ce que je vous disais, qu'il réconcilie en politique la matière avec l'esprit.
« La religion rajeunie, dit Saint-Simon (Nouv. (( Christ, p. 61) est appelée à lier entre eux, les (( savants, les artistes et les industriels, à les con- (( stituer les directeurs généraux de Fespèce hu- « maine, ainsi que des intérêts spéciaux de cha- « cun des peuples qui la composent. Elle est (( appelée à placer les beaux-arts, les sciences « d'observation, et l'industrie, à la tôle des con-
G. D'EICHTIIAL A S. MILL 77
« naissances sacrées, tandis que les Catholiques « les ont rangés dans la classe des connaissances « profanes; elle est appelée enfin à prononcer (( anathème sur la théologie, et à classer comme « impie toute doctrine ayant pour objet d'ensei- (c gner aux hommes d'aulres moyens pour obte- « nir la vie étemelle, que celui de travailler de « tout leur pouvoir à Tamélioration de Texis- « tence de leurs semblables. »
Et dans le discours de Luther au Pape (p. 44), il dit :
« Ce n'est plus sur des idées abstraites que « vous devez fixer Tattention des fidèles. C'est « en employant convenablement les idées sen- « siielles ; c'est en les combinant de manière à « procurer à l'espèce humaine le plus haut degré « de félicité qu elle puisse atteindre pendant sa vie « terrestre, que vous parviendrez à constituer le « Christianisme, religion générale, universelle « et unique. »
Il faudrait transcrire le livre tout entier pour vous faire connaître tous les passages où Saint- Simon s'est efforcé d'inculquer à ses disciples la nécessité de réunir dans une même unité religieuse le temporel et le spirituel. Je ne puis résister au plaisir de vous citer encore le passage
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relatif à ranéautisscmeiit du pouvoir temporel, comme pouvoir distinct :
« Votre tâche (c'est encore Luther qui parle) « consiste à oryaniser toute Tespèce humaine, « d'après le principe fondamental de la morale « divine — : pour remplir cette tâche, vous devez « donner ce principe pour base et pour but à « toutes les institutions sociales, — Les Apôtres (( ont dû reconnaître le pouvoir de César ; ils ont « dû dire : « Rendez à César ce qui appartient à « César, » parce que ne pouvant point disposer (( d'une force suffisante pour lutter avec lui, ils « ont dû éviter de s'en faire un ennemi. Mais au- « jourd'hui la position respective du pouvoir spi- « rituel et du pouvoir temporel étant totalement « changée, grâces aux travaux de Téglise mili- « tante, vous devez déclarer aux successeurs de « César que le Christianisme ne reconnaît plus « le droit de commander, aux hommes, droit « fondé sur la conquête, c'est-à-dire sur la loi du (( plus fort. »
Ces citations, mon ami, vous montrent suffisamment le caractère de généralité de la doctrine religieuse Saint-Simonienne sous le rapport politique ; elle unit le but matériel temporel du Polythéisme et du Judaïsme au but spirituel
étemel Au Christianisme. Elle montre le premier comme la condition, le second comme la conséquence de Tautre.
Mais ce n'est pas seulement sous le rapport politique que Saint-Simon vient réconcilier la matière et \ esprit, le Polythéisme et le Christianisme: c'est également sous le rapport /joeï/ywf'. Peut-être ces deux mois ^politique et poétique ne sont-ils pas employés ici en regard Fun de l'autre d'une manière bien convenable, mais passons par-dessus les mots et voyons le fond des choses.
Le Christianisme annonçait comme un dogme qu'il existait des espritspurs, des êtres complètement ifnmatériels. Dieu et les anges étaient des êtres de cette espèce ; et si Vesprit de l'homme était enfermé dans un corps, attaché à la terre, c'était une punition méritée par une faute originelle. Une pareille croyance transportait la poésie dans une région qui lui avait été inconnue jusquelà. hc petit monde, le temple des a/fectionseides passions humaines, s'ouvrit à elle ; les Pères de l'église, les religieux ascétiques, exploitèrent cette nouvelle poésie ; et ils ont eu pour successeurs les plus grands poètes des temps modernes ; dans le domaine de Vesprit, tout à fait inconnu aux
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80 G. D'EIGHTHAL A S. MILL
anciens poètes, à Homère en particulier, les poètes chrétiens ont été créateurs. Sous le rapport delà poésie de la matière, Homère leur est resté supérieur. Cela ne pouvait pas être autrement puisque la m«/zér^ était chargée de la malédiction céleste, puisque le Chrétien ne pouvait s'y complaire sans être criminel. Cependant lorsqu'au xn* siècle , le mouvement spiritualiste, synthétique, à priori , commence à décliner, et à faire place au mouvement matérialiste, analytique, à posteriori, la poésie de son côté laissa tomber ses regards sur la matière, et la voyant désertée par le Dieu Chrétien, elle y rappela les dieux du Polythéisme : le besoin impérieux qu'éprouve l'homme de sympathiser avec tout ce qui l'entoure, rendait inévitablement nécessaire ce singulier disparate, contre lequel lutte vainement le rigorisme catholique.
Le poète Saint-Simonien ne sera plus condamné à ne voir la nature que sous une seule de ces deux faces ; ou du moins à ne les voir toutes deux que de deux aspects opposés. Il n'épuisera pas l'effort de son imagination pour saisir les apparences d'un être idéal ; et d'un autre côté la matière ne sera plus pour lui l'image de l'inanimation, de la mort. — Dieu^ pour les disciples
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de Saint-Simon, c'est cet être infini qui nous enserre, nous embrasse, réagit sur nous dans tous les sens ; qui se manifeste à nous par cette apparence matérielle qu'on appelle ordinairement Y Univers, comme nous nous manifestons nousmêmes les uns aux autres par nos apparences matérielles. Sans doute nos sens ne nous révèlent qu'un ensemble et une série de phénomènes matériels, dans cet Univers qui alimente notre vie. C'est par une pure hypothèse y par une simple conjecture à priori, que derrière ces apparences matérielles nous prétendons reconnaître l'action d'un amour infini agissant avec une intelligence également infinie. Mais veuillez bien vous demander, mon ami, si partout où nous prétendons reconnaître la vie, même chez les êtres individuels, si partout où à l'aspect d'un certain ensemble matériel nous proclamons qu'il y a là aussi un foyer d'amour et d'intelligence, veuillez bien vous demander, dis-je, si dans ce cas-là, même?', cette opinion n'est pas chez nous FelTet d'une impulsion instinctive sympathique, d'une conjecture à priori qui nous fait porter dans cet ensemble que nos sens nous révèlent, le môme genre d'existence que nous sentons en nous-mêmes. — Je livre cette pensée à vos méditations, mon ami ;
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82 G. l)'i:iCliril.\L A s. MILL
c'est elle qui a déterminé ma conversion, en me faisant voir comment la raison elle-même par l'autorité de l'analogie, m'ordonnait de faire pour cette unité de V infini, qui se révèle à moi par meii seîLs, la même hf/pothèse que je fais sans cesse pour les unités finies, c'est-à-dire pour les individus de toute espèce qui se révèlent à moi de la même manière.
En admettant cette notion de Dieu Univers, Dieu matière, vous voyez tout d'abord, mon ami, quelle magnifique carrière est ouverte au sentiment poétique. Tout ce qui nous entoure, les corps inanimés, nous-mêmes, nos semblables, sommes une portion de Dieu. Sans cesse la vue du fini nous ramène à celle de l'infini... Cet océan de matière dans lequel nous nageons, c'est le corps, ou pour mieux dire ce sont les entrailles de cet être infini que nous appelons Dieu. Toutes les créatures vivantes habitent son sein, comme l'embryon habite le sein de sa mère ; comme l'embryon, elles vivent par la vie de leur générateur, obéissant à tous ses mouvements, n'existant que par lui, et cependant elles conservent leur individualité bien distincte ; elles réagissent sur lui à leur tour ; elles gardent leur spontanéité propre, quoique soumises à son influence toute puis-
santé. — De la double vie du grand monde et des petits mondes résulte une seule vie, qui est la vie de Dieu proprement dite, tout comme de la double vie de l'embryon, et de cette portion de la mère distincte de Tembryon, résulte une vie unique, qui est la vie de la mère proprement dite. — Personne mieux que vous ne doit connaître quelle belle poésie a fait naître dans Tlnde la divinisation de rUnivers. Cette même croyance développée par Spinosa, imparfaitement parce qu'il détruisait la moralité de Thomme, en absorbant son individualité dans l'existence du tout ; cette même croyance, dis-je, a été reprise en Allemagne par Shelling et Hegel, et elle y a même déjà, à ce que l'on assure, inspiré de nouveaux poètes.
Mon ami, j'ose croire que d'après les explications précédentes, vous rendrez àla doctrine religieuse de Saint-Simon, au moins ce témoignage, qu'elle ne saurait avoir d'inconvénient, puisqu'elle ne déprime aucune des facultés humaines ; et même qu'elle a le mérite de fournir un aliment tout nouveau au sentiment poétique. Mais si elle n'a pas d'inconvénientsous le rapport politique, quels sont, me demanderez-vous peutêtre, ses avantages? Si elle n'exige de nous sur la terre que ce que la raison toute seule nous
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84 G. D'EICIITilAL A S. MILL
prescrit, que lui sert de faire intervenir le sentiment religieux ? — J'admets que les croyances religieuses n'ajouteront absolument rien à nos connaissances. J'admets que c'est uniquement par l'activité de nos facultés, et surtout par les hommes que nous appelons hommes de génie que Dieu se révèle à nous. En un mot je rejette toute intervention surnaturelle de la Divinité. Mais si les croyances religieuses n'ajoutent rien à nos connaissances, elles influent sur nos sentiments: elles nous donnent une énergie, une activité, un aplomb que nous n'aurions pas sans elles; et c'est pour cela que sans être l'instrument immédiatde nos progrès de toute espèce, elles en sont néanmoins la condition m^WeVï/e indispensable. L'homme porte en lui l'idée de V infini; dans l'état normal, aux époques organiques, il a cette idée toujours présente. En vain chercherait-on à la comprimer ; elle perce, se fait jour malgré tous les eff*orts: et d'ailleurs si par malheur on y réussissait, l'humanité, soustraite à l'influence de cet aimant qui la tire sans cesse à soi, vers lequel elle gravite sans cesse, ne progresserait plus, et ne tarderait pas à périr. Et dès que nos pensées se portent vers l'infini, il faut que ce soit un infini que nous puissions com-
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prendre, avec lequel nous puissions sympathi c'est-à-dire un infini semblable à nous ; un in qui aime, qui pense, qui agit. Observez vous voyez ici reparaître une trinité, et d'aj vos principes sur la manière de considère passé de l'espèce humaine, vous ne vous r pas comme on le faisait au xvin® siècle, des 1 gués disputes des Chrétiens sur la Trinité ; p que ces disputes avaient pour objet le plus él peut-être de totfs les problèmes, la coordinal des facultés humaines appliquées à Tètre di^ Sans doute aux époques critiques, aux époq de transition, lorsque l'humanité découvre d Tunivers de nouveaux rapports que Tanciei religion n'embrassait pas, les capacités les \ élevées absorbées dans l'étude de ces rappo perdent l'habitude, ou plutôt sont dans l'imj sibilité de saisir Vensemble de cet univers, révèle la vie divine ; ioni comme Vensemble parties qui constituent un individu orgai doit être saisi par nous pour que nous ayom sentiment de la vie de cet individu. A l'égarc rindividu lui-même, nous devons faire contim lement abstraction de l'idée de la vie généi pour ne nous occuper que des phénomènes détail ; un bon tailleur ne voit dans son cli(
au moment où il lui prend mesure d'un habit, que des longueurs et des largeurs, un sculpteur n'y voit que des formes, un chirurgien n'y voit que des tissus. Telle doit être à certaines époques la disposition de l'humanité, ou du moins, des hommes les plus forts, à l'égard de Dieu, Lorsqu'aux époques critiques, il s'agit d'analyser tous les éléments de la société et même de la nature tout entière pour en faire sortir une nouvelle synthèse que Von n aperçoit pas encore, il esl impossible que les hommes engagés dans^ce travail analytique, puissent se placer au point de vue de l'ensemble, d'où l'on peut reconnaître la vie divine ; car par l'hypothèse on n'est pas encore arrivé à un nouveau point de vue. X^honwie providentiel, aux époques critiques, c'est l'athée. C'est à lui qu'est alors immédiatement confié le soin d'accomplir la volonté divine sur l'humanité. Le dévot rétrograde n'agit alors que comme résistance. Mais si l'athéisme a une mission sacrée, cette mission est courte. L'antiquité avait ses Diderot et ses Frédéric II. Aristote, dans sa Politique, avait épuisé toutes les théories au moyen desquelles on p^ut espérer de fonder une société du point de vue humain ; César avait ouvertement attaqué dans le Sénat les croyances
G. D'EICHTIfAI. A S. MILL 87
religieuses (je ne crois pas que les publicistes modernes aient ajouté une seule idée importante à ses théories politiques). Et, cependant après toute cette manifestation de TAthéisme, le Christ est venu parler au nom de Dieu, et toute la terre s'est courbée devant lui.
Vous me demanderez peut-être comment nous justifions cet amour , cette intelligence infinie que nous supposons présider à Vaction de l'Univers par laquelle nous sommes ce que nous sommes.
Je vous répondrai que les philosophes critiques ont nié l'existence du plan providentiel, parce qu'ils ne l'ont pas compris. Mais pour nous qui voyons dans l'histoire de l'espèce humaine une série continue et homogène dont chaque terme a été la condition de Tétat actuel de l'humanité, et de ses progrès futurs ; pour nous, dis-je, y amour et V intelligence de Dieu nous paraissent manifestés par ses actes.
Pour les individus nous avons la vie éternelle ! Il me semble vous entendre vous récrier à ce mot, mon cher ami. Quoi qu'il en soit, soyez bien sûr que vous ne me direz rien que je ne me sois dit à moi-même.
La vie éternelle ne pourra certainement jamais être qu'une htjpothhe. Si c'était une vérité ma-
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88 G. l)'i:iCimiAL A s. MILL
térielle elle n'aurait jamais donné lieu à contestation. Mais, puisque tout ce que nous croyons hors du témoignage des sens ne sont que des htjpotkèses, celle-ci qui forme encore la croyance de la presque totalité du genre humain, mérite bien qu'on la considère avec quelque recueillement. La croyance en la vie éternelle n'est, si Ton veut, qu'une espèce d'épopée avec laquelle l'homme satisfait au besoin qu'il a de vivre dans l'idéal... Les dogmes religieux exprimés par le culte servent, aux époques organiques, d'aliment à ce besoin. Aux époques critiques c'est la poésie théâtrale. La scène prend la place du temple. Dites-moi, mon ami,Jorsque vous êtes allé quelquefois entendre Kean ou Kemble, ne vous laissiez-vous pas aller à Villusion ? Ne croyiez-vous pas avoir devant les yeux, ces temps, ces lieux, dont vous entretenait le poète ? — N'aurais-je pas pu dire alors au spectateur attendri :
What is Hecuba to him, or he to Hecuba That he should weep for her ? (1)
Et, cependant on ne vous faisait pas cette
Qu'est Hécube pour lui, ou qu'est-il pour Hécube, Qu'il pleure ainsi sur elle? îTamlet.
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(i. D'E[CHTUAL A S MILL 89
objection, et on ne devait pas vous la faire, parce que cette hypothèse que vous admettiez, cet idéal qui vous émouvait, étaient des éléments qui contribuaient à votre perfectionnement moral. Et, lorsqu'il s'agit d'admettre une hypothèse qui doit vous identifier plus intimement avec ridée de Tinfini, qui doit vous mettre sans cesse sous les yeux le spectacle des âges futurs de l'humanité, vous viendriez me protester de votre répugnance pour les hypothèses ! La croyance à la vie éternelle dans un personnage de tragédie vous émouvra, vous en sentirez le beau côté, et pour vous-même, elle vous laissera froid ! Non, mon ami, croyez que le premier homme de génie qui viendra présenter cette croyance à l'humanité, sous des formes assez enchanteresses, Fen traînera.
L'Ecole n'a pas encore bien formulé cette croyance, mais vous pouvez bien penser qu'elle s'éloignera beaucoup en tout cas des anciennes formules... (la suite de la lettre est perdue).
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90 E. TOOKE A G. D'EIGHTHAL
19 janvier, 1830.
Recevez, mon cher d'Eichlhal, mes nombreux et sincères remerciements, pour le soin que vous avez mis à nous communiquer à John et à moi la philosophie Saint-Simonienne, et pour le désir amical que vous nous avez manifesté de nous avoir comme collaborateurs dans Tœuvre que vous avez entreprise. J'ai bien reçu en leur temps toutes les lettres et les imprimés mentionnés dans votre dernière du 10 courant, et je vous assure que Mill çt moi, les avons parcourus avec tout rintérôt qu'ils méritent à si juste titre de la part de tout homme qui cherche la vérité... Je vous en aurais accusé réception plutôt, si ce n'avait été pour le motif que vous avez vous-même présumé si obligeamment; c'est-à-dire Tintention que j'avais d'aller vous en accuser bientôt réception en personne... Notre kyems atrocissimay et
E. TOOKE A G. D'EIGllTIUL 9L
quelques occupations, m'ayant décidé à différer ma visite jusque vers le milieu du mois pi*ochain, je vous aurais envoyé une dépêche comme avantcourrier, quand bien même votre lettre ne fût pas venue stimuler ma conscience épistolaire. Mill aussi a été sur le point de vous écrire, les deux ou trois dernières semaines ; et il le fera très certainement sous peu de jours. Nous avons eu des conversations nombreuses sur ces diverses communications. Nos opinions s'accordent, ou au moins se rapprochent beaucoup, sur la plupart des points qu'elles embrassent ; cependant nous jugeons plus convenable de vous répondre individuellement et indépendamment l'un de l'autre: de cette manière nous ne risquerons pas de rendre inexactement nos opinions mutuelles. Mill entrera probablement dans la discussion d'une manière plus approfondie que je n'ai l'intention de le faire aujourd'hui, puisque j'espère pouvoir si prochainement causer en personne avec vous. J'ai en vue, moins d'entrer dans le fond même de la controverse, que de constater brièvement nos principaux points de divergence sur les questions principales ; afin que d'une part vous ne puissiez pas supposer que je méconnais leur importance ; et que cependant, d'une autre part.
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VOUS ne vous promettiez pas, avec autant d'assurance que vous paraissez le faire, mon entière participation à vos opinions et à vos travaux — au moins quant à présent. La manière aussi vive qu'affectueuse avec laquelle vous exprimez votre attente, en même temps qu'elle me flatte, et m'inspire le respect le plus sincère pour votre dévouement à ce que vous regardez comme la vérité, me fait par là-même désirer davantage de vous faire connaître pleinement et franchement les points sur lesquels nous différons ; dans l'intérêt de votre école, en tant que distinct de celui que vous voulez bien prendre personnellement à moi-même, vous ne devez pas vous flatter d'une coopération, sur laquelle vous ne devez pas compter. Quoi qu'il en soit, je m'empresse de vous répéter ici, ce que je vous ai déjà témoigné précédemment, que la lecture des écrits de votre école et des commentaires que vous y avez ajoutés, a servi à rectifier à beaucoup d'égards mes opinions philosophiques encore mal assises, et plus encore à les développer et à les étendre.
Je passe sous silence les points sur lesquels nous sommes d'accord ; je me hâte d'arriver aux points de dissentiment... Et d'abord les Saint- Simonicns sont éminemment sectaires. (Je vous
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ai dit que je désirais vous parler franch si mon langage vous semble trop brusque sûr que vous absoudrez cependant moi tion). Vous avez toujours à la bouche ce V École, la doctrine, notre société, notre initiation, conversion.,. Les dogmes, le 1 et, je n'en doute pas, les intentions de vo vos amis Saint-Simoniens, sont catholiqu le sens philosophique de ce mot ; mai esprit est éminemment sectaire, c'est-à-c vous ne concevez la réalisation de vos vi par le moyen des ouvrages de votre fo ou de ses disciples, à la condition d'adoptei mes de leur doctrine ou de leur langage, l dition d'une affiliation, ou d'une subordii leur direction ; tandis que vous traitez s sentiment de dédain, ou bien approchani dain, les efforts de ceux qui tendent au but, c'est-à-dire au bonheur de l'humai des voies différentes. — Par exemple, d( manière vous parlez de vos journaux el libéraux!.. Sans doute vos journaux et v raux sont souvent coupables de mauve et plus souvent encore d'ignorance ; mais entendre, on dirait qu'ils ont tort de se m affaires du moment, de résister à un ro
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à un ministère contre-révolutionnaire, soutenus par une vaste cohorte d'administrateurs serviies, et de prêtres fanatiques ; et qu'ils feraient bien mieux de s'occuper à préparer le progrès futur de l'humanité. — Mais comment assurer l'avenir, si Ton ne commence par prendre soin du pré-^ sent? Comment assurer le progrès de la génération prochaine, si nous ne paralysons pas d'abord les efforts qui tendent à faire rétrograder la présente? Vous répondrez peut-être que tout cela est déjà fait suffisamment... l'existence du ministère Polignac est la preuve du contraire. — Le ton de votre article dans le dernier numéro de V Organisateur que vous m'avez envoyé, n'est nullement de mon goût. Si de pareils principes prévalaient , il ne faudrait songer à publier ni Organisateur, ni Producteur; et la société se trouverait soumiseà un pouvoir spirituel, bien différent de celui que vous demandez. — Ceci, direzvous, est de la critique. — Peut-être, mais cela n'en est pas moins vrai. Observez bien que je ne prétends aucunement contester l'importance, l'extrême importance pour la société, des travaux de ceux qui s'occupent à préparer ses progrès à venir; vous ne me croirez pas capable d'une pareille absurdité. — Peut-être môme me sens-je plus d'in-
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clination pour cette espèce de travaux que pour toute autre. — Mais cependant il y a d'aatres travaux qui ne sont pas moins importants. La société doit être gardée et défendue sur le terrain même du progrès qu'elle a déjà atteint. Entre ces deux ordres de travaux, il faut qu'une division s'établisse. Les qualités que ces travaux du dernier ordre exigent, peuvent être plus vulgaires, — mais elles sont également utiles ; elles doivent être également respectées.
C'est à vous à juger jusqu'à quel point des formes sectairiennes (je me rappelle que dans votre lettre de juillet dernier vous disiez : les formes de ces Messieurs me déplaisent souverainement), c'est à vous, dis-je, à juger jusqu'à quel point des formes et une organisation de Secte, peuvent être favorables au succès des doctrines Saint- Simoniennes dans votre patrie. — Mais je suis certain que ceux qui désirent de les propager dans ce pays-ci, auraient tort de chercher à le faire avec une phraséologie et une organisation sectairiennes, et plus encore par une correspondance sectairienne avec une société étrangère. Supposant même que je vous accordasse, pour la forme, que dans ce que vous appelez un état organique de la Société, une organisation et une
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correspondance sectairiennes seraient le meilleur moyen de répandre de nouvelles vérités, toujours serait-il vrai, qu'avec l'opinion que vous avez, (opinion exagérée selon moi) de l'état critique de TAngleterre, de pareils moyens sont excessivement peu propres à réussir. Les Sectes ne sont pas chose nouvelle en Angleterre ; nous en avons eu de toute espèce, depuis plus de deux cents ans, religieuses, politiques, philosophiques. La plupart ont fait du bien, plus ou moins, en leur temps et à leur façon ; quelques-unes par ellesmêmes ; quelques autres en contrecarrant celles qui allaient trop loin : mais jamais aucune n'est parvenue à conquérir une supériorité décidée sur les autres. Ce qu'il nous faut n'est pas une nouvelle Secte, mais un esprit plus catholique; et un pareil esprit doit être suscité et entretenu par un éloignement complet de toute habitude sectairienne de la part de ceux qui sont à la tête de l'entreprise. — Ceux qui s'appelaient eux-mêmes les admirateurs, et qui étaient appelés par les autres les Sec/a^ez/ndeBentham, offrent l'exemple le plus récent et le plus notoire de la défaveur qui s'attache en ce pays- ci, à toute association d'hommes ayant pour but de propager des doctrines philosophiques (et sous ce mot je com-
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prends aussi les doctrines politiques). — Et cependant , il n'y avait là point d'organisation formelle, point de prozélylisme, autrement que par le moyen de la presse périodique et non périodique ; et encore les trois quarts des questions débattues étaient depuis longtemps Fobjet d'une controverse animée devant le public ; la prétendue secte, en un mot, ne se composait que des écrivains mêmes des dits ouvrages, et parmi eux quelques-uns ne s'étaient jamais vus. — Quelques-uns d'entre nous furent assez imprudents pour nous désigner sous le nom d'Utilitaires ; et le caractère Sectairien du nom, combiné avec d'autres causes, a jusqu'ici opposé une barrière invincible au progrès de nos opinions. Comme tous les autres noms sectaires, il est resté associé aux opinions ou aux prétendues opinions du parti, telles qu'elles étaient lorsqu'elles furent d'abord produites devant le public : et maintenant que quelques-uns d'entre nous n'admettent plus certaines de ces opinions que sous une forme modifiée, ou sous un autre énoncé, nous ne pouvons cependant consentir à répudier la désignation primitive, sans paraître faire un pas rétrograde beaucoup plus considérable que nous ne voudrions le faire en effeL — Si
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la plupart des membres du parti ont conservé comme individus, une réputation si belle, il faut l'attribuer, en outre de leur caractère irréprochable, à ce qu'ils ont toujours ici su éviter Timputation à' être propagandistes. Je ne vous donno pas ceci comme une raison pour nous courber devant un aveugle préjugé, ou pournous ralentir dans nos efforts de perfectionnement social ; mais pour vous montrer que je parle mûrement, et après bonne expérience, lorsque je m'oppose à toute tentative ayant pour but de planter un drapeau sectaire en Angleterre.
Un autre exemple de ce que j'appelle un esprit sectaire, est la manière dont vous parlez dans votre dernière lettre de l'état moral des Anglais ; vous les accusez de n'avoir aucune sympathie ; vous dites i{n avant d'en faire des Saint-Simonistes, il faut en faire des hommes ; et vous rappelez une ou deux fois les plaintes que vous avez entendu faire à Mill et à moi, sur l'apathie malheureusement trop prédominante de notre public, sur des sujets de politique et de philosophie générale, comparée avec l'énergie des Français. — Il est vrai que ce sont là précisément les sujets sur lesquels les Anglais sont le plus apathiques ; mais ils sont apathiques plutôt par ignorance de
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Fimportance qu'ont ces questions, que par un manque de sympathies. — Voyez nos milliers d'associations et de souscriptions pour des établissemenls charitables de toute espèce ; pour la diffusion des connaissances, l'émancipation des esclaves, etc., etc. Ce ne sont pas là les caractères d'un peuple égoïste. Nous sommes naturellement portés à comparer particulièrement les hommes de notre âge et de notre classe dans les deux pays ; et ici, les hommes de cet âge, et de cette classe, sont fort inférieurs, sous le rapport de l'instruction et de l'esprit public, à ceux que vous possédez à Paris: mais on se ferait une idée fausse de l'ensemble de la nation, en la jugeant seulement par lesjeunes gens des classes aisées. — J'ai meilleure opiniondesAnglais,quenonseulementvous,mais encore Mill, ne Tavez. Ils me paraissent avoir en eux, non seulement plus de sympathies, mais encore plus dece qui est organique en fait d'opinions, que vous ne l'admettez. — Lorsque vous leur reprochez de rester en général renfermés dans le cercle de l'individualisme, vous voulez dire sans doute, le cercle de leur famille et de leurs amis. Vous ne pouvez pas ignorer la force de leurs attachements domestiques, ni le juste orgueil qu'ils mettent dans la constance de leurs amitiés.
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— J'espère que vous n'imaginerez pas que je me jette dans la nationalité. — Seulement, je ne IX pas que vous alliez croire, qu'en l'absence ia doctrine Saint-Simonienne, notre état social ve être si froid et si sombre. — Je suis conncu qu'il y a autant d'esprit de dévouement is ce pays qu'en aucune partie de l'Europe ; ilement il est dispersé de côté et d'autres, déisé en choses qui n'ont pas de résultat public, dans lequelles il est pour ainsi dire d'obliga- 1. Quelquefois il prend une fausse direc- [1, adopte un intérêt de parti en politique, ou 3 vue sectairienne en religion ; il existe tours cependant, il existe même à un haut degré, que j'admets, c'est qu'il nous faudrait plus nité d'opinions et de but (Je parle d'imité, eu t que susceptible de plus et de moins ; ce que 'epousse, c'est l'idée d'une imité absolue conérée comme possible ou nécessaire) ; ce que Imets, dis-je, c'est qu'il nous faudrait plus de tholicisme, une doctrine générale, non point B doctrine nouvelle, mais une doctrine éclecti- ?. — Je dois cette conviction à l'ouvrage L. Comte, quoique j'en eusse eu quelque faible npréhension auparavant. J'ai même conç.u lée d'écrire quelque chose sur ce sujet ; au-
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rai-je, assez de capacité, ou bien Toccaslor le faire, je n'en sais rien ; ceci est seulement p vous montrer que, quoiqu'il y ait beaucoup points que je conteste dans votre philosophi( y en a aussi quelques-uns auxquels je me ra cordialement.
Peut-être considérerez-vous mon accusatioi sectarianisme contre vous, comme injuste, attei que votre système embrasse les intérêts de Y manité tout entière. Cela peut être vrai s diminuer en rien la force de l'accusation ; v< objet peut être Catholique ; mais les formes d vous vous servez pour l'atteindre peuvent r être pas moins sectairiennes.
Vous, (et par ce mot j'entends le reste de v( parti aussi bien que vous-même), vous pa:
habituellement du bonheur de toute la r humaine, du progrès futur de toute la r humaine, comme si vous ne vous occupiez ( de la race humaine, comme être collectif, et ( vous perdiez de vue les individus dont elle compose, ou du moins comme si vous suppoi que le bonheur des Individus est subordonné, bien se rattache nécessairement à vos plan priori pour le bonheur de la race. — Or j'acco que, pour perfectionner la théorie de la moral
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nous devons procéder à 'priori, et qu'il y a un grand nombre de vérités qui ne peuvent être déduites que d'une vue d'ensemble sur l'espèce. — C'est ainsi que nous considérons la guerre offensive comme immorale, parce que nous avons en vu le bonheur de la race tout entière, ou de quelque grande portion de cette race, quoique la guerre puisse être profitable à quelques individus, ou même à quelques nations en particulier. Mais la plus considérable, et de beaucoup la pi us importante partie des théories morales, doit être établie à posteriori, (j'emploie ces mots à priori et à posteriori dans le sens Saint-Simonien, si je l'ai bien compris), c'est-à-dire sur la considération des sympathies et des intérêts des Individus, dans le cercle plus rétréci de leur famille, de leurs voisins, de leur patrie, commençant par le cercle le plus étroit : celui de la famille. « Le bonheur domestique, dit quelque part Johnstone, est le résultat final de toute ambition, le but auquel tend tout effort et toute entreprise » : l'objet d'une bonne éducation, fondée sur la philosophie la plus générale, devrait être d'harmoniser nos sympathies, dans le cercle étroit de nos proches, avec les intérêts des cercles supérieurs. Mais il faut, il est convenable, que les sympathies de la
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première espèce, obtiennent la préférence ; elles doivent être Tobjet exclusif de nos soins et de notre dévouement, lorsque ces deux ordres d'intérêts sont en opposition au moins apparente. S'il en était autrement, à l'instant même la Société humaine tomberait en morceaux. Prétendre que les hommes doivent s'occuperdes intérêts de toute la race, avant de songer à procurer une subsistance à leurs femmes et à leurs enfants, est une absurdité palpable. — Je ne vous accuse pas de soutenir cette absurdité ; mais il fallait bien prendre un exemple extrême pour vous faire sentir ce qui me paraît être la tendance de votre manière habituelle de raisonner. Je ne prétends pas même vous accuser de négliger entièrement la vue à posteriori, mais je me plains de ce que vous la déprimez effectivement, et la subordonnez à la vue à priori, — Vous rappelez-vous le mot de Montesquieu, qu'il n'y a pas un philanthrope qui voulût donner son petit doigt, pour sauver la vie de tous les habitants de l'empire de la Chine? Peut-être le mot est-il un peu exagéré, mais n'y a-t-il pas au fond une grande vérité. . . ? En effet un philanthrope (je parle d'un philanthrope Européen) ne verraitnin'entendraitles souffrances des Chinois s'ils venaient à être détruits; il ne
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lOi E. TOOKK A G. U'EICHTIIAL
jouirait pas de leur gratitude s'il était leur sauveur, quand bien même les Chinois le sauraient. Je suppose d'ailleurs qu'il n'est point enflammé par le désir d'obtenir les respects et les applaudissements de ses frères d'Europe; car, dans ce cas, il ne ferait plus le sacrifice par amour pour les Chinois — (combien moins encore pour l'espèce humaine collectivement) — mais uniquement par égard pour l'opinion de ses amis, ou de la société Européenne. — Le même homme qui ne voudrait pas sacrifier son petit doigt, pour sauver la vie de 200 ou 300 millions de ses semblables, qui lui sont étrangers, irait probablement risquer avec joie ses membres ou sa vie pour le salut de sa femme, ou de ses enfants ou de ses amis, ou de sa patrie qui a part en mille manières au respect et à l'amour des individus, avec lesquels il se trouve ou peut se trouver en rapport. Permettez-moi aussi de vous demander, en supposant que cela soit possible, s'il est désirable que nous sympathisions avec la Race tout entière autant qu'avec les Individus. Il me semble qu'il y aurait là de quoi nous jeter dans une profonde mélancolie. Il n'y a pas un seul instant, dans un jour, où des êtres humains n'éprouvent de grandes souffrances ; si chaque homme devait
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sympathiser avec eux comme il le fait avec amis, la race tout entière serait incessami misérable.
Dans tout ce que je viens de dire, je n'a rinlention de diriger une seule syllabe ce l'esprit de dévouement, en tant que distinct ( ralement, non pas physiquement) du princip l'intérêt personnel. J'ai trouvé (soit dit en pass vos remarques dans votre lettre du 8 Déceni sur la distinction de ces deux principes, i justes qu'importantes. Je désire seulement l'ordre des devoirs moraux, auxquels l'espri dévouement doit être appliqué, ne soit pas ir verti.
Si j'ai raison dans ma manière de voir, qui nos sympathies et à nos obligations, votre gn doctrine de la non hérédité, et de la commun obligée de l'éducation, s'écroule d'elle-mé Changez-donc, si vous le pouvez, le cours sympathies, qui dans tous les temps, dans les pays, dans tous les états de la Société, oni les plus fortes et les plus constantes : les s pathies paternelles; — persuadez aux homme vous le pouvez, qu'ils assureront leur bonh en sacrifiant l'amour de la famille à l'amou la Société, en confiant à l'Etat la tutelle de h
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106 E. TOOKE A G. D'EICIITHAL
enfants; — persuadez-les, si vous le pouvez, qu'ils
travaillent à leur bonheur, en privant de tous les
âges exclusifs qu'ils pourraient leur trans-
e, les êtres sur lesquels leurs plus tendres
ions sont concentrées, (en y comprenant par
iation Tamour du père pour la mère, lors-
existe ou a existé), les êtres dont Texis-
est pour eux en quelque sorte la continua-
ie la leur propre! — Persuadé comme je le
de Terreur essentielle qui est au fond de
conception, je passe sous silence pour le
ent, comme étant d'une importance minime,
)bjections qui portent sur l'organisation
e, par laquelle vous prétendez la mettre à
ition.
vous apporterai, ou vous enverrai un ouvrage rédicateur américain le Docteur Channing, ontient quelques bonnes remarques sur la vaîomparéedes efforts individuels ou collectifs divers objets. Il n'aperçoit peut-être pas toute adue du bien, qui est ou peut être retiré des nations, mais dans mon opinion ses vues essentiellement justes. En tout cas, vous rez pas à lui reprocher de méconnaître l'immce de V esprit de dévouement. Les écrits du hanning, quoiqu'il soit un ecclésiastique (un
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Unitairien) respirent en général un esprit très Catholique.
J^ajouterai seulement à ce qui précède, que je diffère avec vous du tout au tout, quant à la possibilité, ou plutôt à la convenance, de se fier pour ce que vous appelez la direction spirituelle de la Société, à l'esprit de dévouement des Directeurs ou Gouverneurs. — Dans votre article de V Organisateur , vous vous plaignez de l'opinion de Jefferson, sur les dispositions malfaisantes des hommes au pouvoir, lorsqu'ils ne sont pas tenus en respect. Je suis entièrement de l'avis de Jefferson, que les hommes qui ont en main le pouvoir, doivent être regardés comme des loups, des loups domptés, apprivoisés, changés en bons chiens de garde, mais toujoursgrâce au collier et à la chaîne. Laissons donc nos loups exercer toute leur activité et leur force pour garder le troupeau, mais le collier et la chaîne sont nécessaires pour les empêcher d'en faire leur proie. Remarquez d'ailleurs que ni moi ni aucun de ceux qui ont ce que vous appelez des idées critiques sur le sujet du gouvernement, ne supposons que ces dits loups n'ont point de sympathies ; ils en ont sans doute, ils en ont de nombreuses et de fortes ; mais c'est seulement pour la race des loups, pour madame
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Loup et pour Mesdemoiselles Loups, pour Messieurs Loups et pour les cousins, amis, serviteurs et sycophantes de ceux-ci ; et ce sont précisément ces sympathies-là qui rendent la situation du troupeau d'autant plus désespérée. Quand bien même quelque loup d'aventure ne serait pas friand de mouton, leurs amis et connaissances le sont très généralement, et leur bonté, leur politesse naturelle les rendent d'autant plu§ empressés de satisfaire l'appétit des dits amis et connaissances. C'est précisément l'oubli des sympathies de cette espèce dans les directeurs de la Société, qui constitue le vice radical de l'attaque faite, dans la Revue d'Edimbourg, contre le principe fondamental de V Essai de M. Mill sur le Gouvernement.
Je diffère la discussion des Idées religieuses Saint-Simoniennes jusqu'à notre entrevue. En attendant, je doute fort qu'ils aient beaucoup de succès avec la partie de ces idées qui me paraît être renouvelée de l'ancien Panthéisme et du Système moderne de Mallebranche. Le fait est que je ne comprends pas bien cette partie.
Ce qui est relatif à la vie éternelle me paraît plus important. J'espère que nous aurons quelques conversations importantes sur ce sujet. Il faut maintenant que je vous communique une
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idée de mon crû pour me servir de vos expressions. La croyance en un Dieu a été, dans plusieurs religions, accompagnée de la négation ou du moins deVigno?'ance d'une vie future : chez les Juifs par exemple, suivant notre docteur Warburton. Mais la non croyance en un Dieu est généralement considérée comme devant être accompagnée nécessairement de la non croyance en la vie future. Eh bien, il me semble que les deux dogmes ne sont pas plus nécessairement unis dans le second cas que dans le premier; qu'ils reposent même sur des bases, ou des dispositions d'esprit différentes. J'imagine que des conséquences importantes pourraient être déduites de la séparation de ces dogmes, quelles que puissent être les raisons pour s'attacher à l'un ou à l'autre en particulier.
Et maintenant, je vous prie du fond de mon cœur, s'il vous semblait que dans les pages précédentes je me fusse laissé aller à des formes ou à des expressions trop brusques, d'en imputer la faute à mon style, et non pas à mon intention. Si je n'avais pas le respect le plus réel pour vos talents et la sincérité de vos opinions, je me serais contenté de répondre à vos lettres par des lieux communs et de vagues compliments.
Je vous suis sincèrement obligé pour l'accueil
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que VOUS avez fait à ma lettre d'introduction en faveur de E. . . Je ne doutais pas que vous ne dussiez bientôt réussir à percer, ce que vous appelez Técorce de l'homme : certainement il y a beaucoup de raideur dans ses manières ; mais c'est au fond un excellent homme, et un homme consciencieux. Je crois que c'est moi qui ai eu le mérite de le faire convenir que la religion chrétienne était très supérieure à la religion mahométane. Du moins c'est une proposition que j'ai souvent défendue devant lui et quelques uns de nos amis communs. Ici, comme cela était en France dans le siècle dernier, ceux qui ne croyent plus en la religion chrétienne, se laissent entraîner contre elle à un sentiment de haine tout à fait déraisonnable.
Mais maintenant il est temps que je finisse, non que je n'aie encore bien des choses à vous dire; mais parce qu'il faut que toute chose ait une fin.
J'espère que lasantéde votre mère est rétablie; présentez lui, je vous prie, mes respects ainsi qu'à votre père. Rappeliez-moi aussi au souvenir de Lanjuinais.
Je demeure, mon cher d'Eichthal,
Votre ami sincère.
W .-E. ToOKE.
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GUSTAVE D'EICHTIIAL A J. S. MILL
Paris, mercredi 3 février 1830.
Je prends la plume pour vous écrire, mon cher Mill, mais ce n'est pas là ce que je voudrais faire; je voudrais être auprès de vous, je voudrais vous serrer dans mes bras ; je voudrais mêler mes pleurs avec les vôtres ; et en nous tenant étroitement embrassés, nous sentirions que notre ami n'est pas mort, qu'il sent battre nos cœurs, qu'il est partagé entre nous deux.
Quelle nouvelle ! Eyton mort ! et mort d'une mort pareille*! Quel épouvantable contraste avec son calme, sa douceur, son amabilité habituelles ! Lui que je me réjouissais tant de revoir bientôt ; lui dont la dernière lettre me donnait un avant-goût des douceurs que je devais puiser dans ses entretiens ! Combien je souffrais des
1. Dans un accès de fièvre chaude qu'on attribua à un excès de travail et de tension d'esprit, Tami de J. S. Mill et de mon père s'était coupé la gorge. E. d'E.
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irds nouveaux sans cesse apportés à ce âge ! 11 me semble qu'un secret pressentiat m'avertissait que ces retards seraient estes.
Ion ami, la mort d'Eyton m'a navré de dour : et cependant je trouve dans mes croyances justes consolations. Rien ne meurt, rien ne paraît dens le sein de l'éternel ; Eyton bien ins que le reste. Sa mort n'est qu'une transnation de ses formes actuelles en des formes s parfaites. Mais dans sa nouvelle existence, este uni à cette humanité qu'il a tant aimée, e sens revivre en vous ; je le sens revivre en i ; je le sens revivre en tous ceux qu'il a lés. Et moi j'aime ceux-là doublement : et ir eux-mêmes, et pour Eyton qui revit en eux. Ion ami, que ces pensées ne vous paraissent nt les jeux d'une imagination exaltée. Elles t l'expression du plus vif sentiment. Puisque imanité est une, chaque génération est le résentant de toutes celles qui Font précédée ; îs vivent, elles aiment, elles savent, elles ssent dans celles-là. Chaque individu porte lui-même des milliers de prédécesseurs, et Lcun de ces prédécesseurs aime, sait et agit lui.
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Ce n'est point au piedd'unetombe,cher Eyton, que j'irai saluer tes restes; il n'y a là qu'un cadavre ; il n'y a plus rien de toi: les véritables tombeaux des morts, ce sont les vivants !
Mon ami, en apprenant le coup affreux dont nous étions frappés, ma première pensée a été pour vous. Vous ne faisiez qu'un avec Eyton ; il me semblait que la moitié de vous-même vous était arrachée. Pour m'annoncer cette terrible nouvelle, mon frère avait appelé Lanjuinais auprès de lui (hélas, ce pauvre Adolphe, il a cependant montré bien moins de résignation que moi-même)... Lorsqu'ils me dirent ce qui était arrivé, mon premier mot fut : « Je voudrais être à Londres, je voudrais être auprès de Mill ».
Mon ami, vous dire combien Eyton était digne d'être aimé, vous dire combien je l'aimais ! qui sait ces choses mieux que vous-même ? Un autre soin me préoccupe en ce moment. Je crains que la douleur ne vous abatte ; je crains que vous ne vous laissiez aller à une faiblesse indigne de vous-même, indigne de celui que vous avez tant aimé.
Mon ami, le prophète des Chrétiens disait « Suivez -moi, et laissez aux morts le soin d'ensevelir leurs morts )).I1 disait encore : « Celui qui
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fait la volonté de mon pèrç qui est dans les cieux, celui-là est jnon frère, ma mère et ma sœur ». Et nous, successeurs des chrétiens, nos sympathies seront-elles plus mesquines, plus étroites ? Non, mon ami, car ce sont là les douleurs de celui dont Texistence est concentrée dans le cercle d'une famille et de quelques amis, et qui en perdant son proche, perd son Dieu même! Mais pourrions dont les sympathies embrassent l'infini, qui nous sentons vivre dans une intime unité, non seulement avec nos proches, mais avec notre patrie, avec l'humanité, avec rUnivers tout entier, l'objet de notre amour est impérissable...
Rappelez-vous ce que je vous écrivais il y a quelques mois, lorsque je fis la connaissance de Tooke et la vôtre. Ce ne fut pas dans un but purement individuel que je m'efforçai de gagner votre amitié à tous deux. J'avais reconnu en vous cet amour ardent de l'humanité qui brûlait dans vos cœurs comme dans le mien. Déjà dépositaire partiel d'une doctrine qui me semblait riche de bonheur pour l'humanité, vous me parûtes marqués pour devenir les coopérateurs de l'œuvre de régénération qui ne pouvait tarder h s'accomplir...
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Après la première impression de douleur, que j'ai bienlôt surmontée, la mort d'Eyton ne m'a laissé qu'un sentiment ; c'est un su d'amour pour les personnes auxquelles il cher, et surtout pour vous; qu'une seule pc celle de revoir ces personnes, de vous i surtout le plus tôt possible. Pourquoi m vous dire hautement ce qui est dans le fo mon cœur? L'œuvre que je devais acco avecEyton, il faut maintenant que je l'ac plisse avec vous. Si vos occupations, vos de vous enchaînent encore à Londres pour trop longue période, j'irai vous trouver, cî confiance que ma présence vous sera agr^ Il m'est insupportable de voir subsister longtemps la barrière morale qui nous se il me pèse de ne pouvoir prononcer devant le nom de Dieu, qui devrait être votre t consolation, "et qui n'est, j'en ai peur, qu'un son pour votre oreille ; il me pèse enfin de laisser plus longtemps dans une pénible in tude sur les questions les plus importa tandis que si nous pouvions en causer pei quelques jours, ou seulement pendant que heures, elles deviendraient, j'en ai la ferme liance, si facilement résolues pour vous. L't
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entretenu depuis deux mois de la prochaine arrivée d'Eyton, m'avait continuellement fait différer de vous envoyer les documents propres à mieux vous éclairer, et à fixer vos opinions. Par moment, je vous Tavoue, je me fais presque un reproche de cette négligence, en pensant que par là j'aurais pu épargner à notre ami quelque contension d'esprit, et diminuer ainsi les chances du mal dont il a été victime ; mais enfin je l'attendais ; cette considération m'absout vis-à-vis de moi-même.
Je me proposais cependant de consacrer quelques pages à vous parler de notre ami, de sa dernière lettre surtout, dont plusieurs passages paraissent si remarquables, après la dernière catastrophe ; non qu'elles puissent la faire pressentir ! tout au contraire. Mais le temps ne me permet pas de faire ce que je m'étais proposé : je le remets à un autre jour. En attendant, je vous embrasse du fond de mon cœur,
Gustave d'EicuTUAL.
LETTUES DE S. MILL 117
S. MILL A G. D'EICUTHAL V« LETTRE
Londres, 9 février, 1830.
Mon cher Gustave,
Depuis plusieurs semaines, je voulais vous écrire une longue lettre sur le grand sujet qui vous tient si profondément au cœur, et j'avais précisément trouvé le loisir de réaliser mon projet, lorsqu'est survenu l'horrible événement qui m'a privé de celui sur lequel j'avais compte pour être l'ami et le compagnon de toute ma vie. Il m'eût été impossible de mêler la nouvelle de notre perte à une discussion de philosophie abstraite. Le pauvre M. Tooke était anxieux que vous connussiez la nouvelle, et désirait que je vous la communiquasse : mais moi, j'espérais ardemment que vous l'auriez déjà apprise par quelque autre voie. Je vous suis profondément reconnaissant, mon cher Gustave, de l'expression de votre sympathie dans mon
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affliction. Il n'y a pas de fondement aux craintes ous m'écrivez, de me voir écrasé et terrassé 3 coup inattendu. Beaucoup de ceax qui le lissaient et l'aimaient moins que moi, ont iti plus violemment le premier choc. Ce pas l'intensité, c'est la durée d'un tel chalui pèse lourdement sur moi, et je le sens lervement et presque à l'épuisement, pour ►ment, de toute mon activité, de tout mon 3our l'humanité, ou pour mes devoirs. Il mblequejen'aijamais eu d'attachement que lui, que je n'ai jamais travaillé que pour îr sa sympathie et son approbation . Et cepenbien que je sente que je me détesterais moi- 3, si je devais cesser de penser et d'éprou- 3 que j'éprouve et ce que je pense au sujet perte, je sais que ce genre d'efl'et n'en sera urable. Plus tendrement je chéris sa mé- S plus ardemment je poursuivrai ces Is objets auxquels il attachait un intérêt si nd. Je ferais peu de cas de la vie, ou de lanité, si je ne pensais qu'il y a dans le le quelques hommes comme lui, et que )nt en eux-mêmes la capacité de devenir, loins quelque chose d'approchant de ce était. Il V a encore deux ou trois êtrçjj
vivants, sans lesquels je n'apprécierais nlus Texistence : car, s'il a existé un petit, petit nombre d'hommes doués d'assez d et de fermeté de nature pour poursuivi lamment le bien de la postérité sans ètn nus par la sympathie et les encouragen quelques membres de leur génération, j( éloigné de cet état d'esprit que je puis à comprendre sutïisamment pour le croire f Mais, comme je vous l'ai dit, ceux qui ( pour moi du prix à la vie ne sont pas t parus, et bien qu'à peu près aucun d'eux égal à ce qu'était Eyton, ni en tous a rieur à lui en pureté et en originalité d'ei jointe chez lui à tant de chaleur et de te d'affection, — je ne peux pas m'abandoi même me relâcher dans l'exercice de mes f tant que ces amis vivent, demeurent les mé à-vis de moi, et restent proprement eux dans le développement de leurs capacités i tuelles et morales. Je sais aussi que not sera un lien de plus entre moi et ceux « maient, et qui poursuivent le grand obje existence. Cependant le moment n'est pai venu oii je pourrai ressentir cet effet bien Pendant que je vous écrivais ceci, j
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votre billet contenant la dernière lettre que vous avez eue d'Eyton, l'expression de ses dernières pensées, de ses derniers sentiments, sur les grands intérêts de l'humanité. Je suis touché que vous m'ayez envoyé ces lignes, maintenant surtout que ces suprêmes reliques de notre ami devaient être pour vous si précieuses. Je connaissais déjà sa lettre, qu'il m'avait montrée avant de vous l'envoyer. J'accepte de grand cœur votre offre de m'adresser une réponse à cette lettre, mais pour ce motif seulement que je serai vivement intéressé par tout ce que vous écrirez sur ce sujet : car bien que je fusse au fond d'accord avec lui, ses objections à la philosophie Saint-Simonienne ne sont pas exactement celles sur lesquelles j'insisterais de préférence, et elles ne sont pas présentées dans les termes ou sous la forme où je les rédigerais. Je ne suis pas prêt à donnera ma lettre un caractère de controverse, car cette catastrophe a tellement bouleversé mes pensées, que, depuis, je n'ai pas été capable de m'attacher à un travail de réflexion continu. De plus, j'ai une grande répugnance pour la controverse, et je suis persuadé que la discussion, en tant que discussion, a rarement produit rien de bon. Ceci
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VOUS prouve combien complètement je guéri de ces habitudes critiques que vous su] sez être le seul obstacle à ce que j'adopte enti ment la doctrine de votre école. Cet esprit c que est à peu près le seul qui prévaille chci hommes les. meilleurs et les mieux cultivéi ce pays aussi bien qu'en France : et ce sera des objets de mes efforts philosophiques et tiques — comme c'eût été celui du pauvre E; s'il avait vécu — de contribuer à la forma d'une meilleure tendance d'esprit. C'est là acquisition que je dois en partie, bien que nor tièrement, à l'école Saint-Simonienne. J'étais bien changé de ce que j'avais été, avant de ses publications : mais ce sont elles qui ont c donné et comme systématisé les idées don m'élais déjà pénétré au contact d'autres esp ou que j'avais tirées de mes propres réflexi Les objections que je fais à la controverse v nent en partie de ce qu'elle conserve Yei^ critique. Je suis l'ennemi de tout mode de truire l'erreur qui ne consiste pas à établir inculquer (quand cela est possible) la v( opposée — une vérité inconciliable avec 1 intellectuel et moral d'où provenait l'err Ainsi seulement nous pouvons maintenir le 1
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qui existe déjà et produire le mieux. Je refuse de me placer dans la situation d'un avocat, pour ou contre une cause. Je veux lire les livres de ceux dont je diffère; je veux examiner patiemment et mûrir dans mon esprit les idées qu'ils suggèrent ; je veux former ma propre opinion et la produire avec ses motifs. Si je vois qu'une personne se trompe, j'essaierai de découvrir le fragment de vérité qui l'a fait dévier, je l'analyserai et l'expliquerai ; je suggérerai à son esprit, sans la lui inculquer comme venant de moi, l'idée qui, à mon avis, doit la remettre dans le bon chemin : et cela fait, ou si du moins tout le monde faisait ainsi, personne ne pourrait par amour-propre blessé se cramponner à ses erreurs ; personne n'attacherait la pensée d'une défaite à l'adoption de la vérité ; personne ne serait entraîné par l'ardeur du débat et le désir du triomphe, à rejeter, comme on le fait presque universellement, ce qu'il y a de réelle vérité dans les opinions de ceux dont les conclusions finales diffèrent des nôtres. Bref, je ne cherche pas à faire abandonner aux autres leur point de vue, ni à leur faire adopter le mien; mais je m'efforce d'unir ce qui dans l'un comme dans l'autre n'est pas une illusion d'optique.
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Quand, par ce moyen, j'aurai clairement embrassé du regard la vérité entière, et que je serai à même de présenter aux autres comme un tout ce dont ils n'avaient aperçu qu'"Ti frao-ment, j'ai grande confiance que finale s'y rangeront. La vérité alors n'aura pa ennemi que Vesprit critique, qui i hommes la volonté de rechercher la a milieu de l'erreur ; et je désire ne pas cette tendance d'esprit en défendant i nions sous la forme d'argumentation et troverse. Tel étant le système que je su miné à suivre, je l'appliquerai natur dans mes relations avec vous. Je lirai que vous aurez l'amabilité de m' venant de vous ou des efforts réunis d< bres de votre école. Ce que j'ai lu publications me fait désirer de connaîtn do leurs spéculations. Si le résultat de tures est ma conversion totale, ce que dère comme extrêmement improbable, le déclarerai nettement ; si je d< plus amples explications, je les s( de votre obligeance, et je vous expos motifs de divergence quand il y aura 1 çn aucun cas je ne veux discuter avec
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par suite, je ne pense pas devoir vous encourager dans le projet auquel vous faites allusion de venir en Angleterre avec le dessein de m'inilier complètement à la doctrine Saint- Simonienne. Comme ami que j'apprécie extrêmement, et qui partageait avec moi l'amitié de celui que nous avons perdu, j'aurais le plus grand plaisir à vous voir et à causer avec vous ; et je suis à la fois touché et flatté de ce que vous attachiez, soit pour vous-même, soit pour votre école, assez de prix à mon adhésion pour songer à entreprendre le voyage de Londres uniquement en vue de m'amener à partager exactement vos opinions. Mais je suis convaincu que si cela doit jamais arriver, cela ne sera pas le résultat d'une conviction soudaine et rapide, produite par quelques jours ou quelques semaines de discussion orale, mais bien le fruit du temps et de mes propres réflexions, avec Taide des ouvrages et des explications, que, je l'espère, vous continuerez à m'adresser de temps en temps. x\ussijesuis enclin à refuser toute controverse orale avec vous, même si vous étiez ici. Nous risquerions seulement d'y voir s'altérer ou s'aflaiblir nos sentiments actuels réciproques, car nous nous trouverions probablement respec-
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tivement plus intraitables que nous ne pensons, tout homme se montrant dans la discussion pire qu'il n'est en réalité ; appelé à (^^^-~'^~subitement ses opinions, il y semble infé< que de raison, et il est enclin à prodi arguments autres que ceux qui ont rée agi sur son propre esprit.
Je renonce aux objections que j'ai formulées contre l'école Saint-Simc parce qu'un long contact avec le Prc (dont j'ai lu chaque mot avec autant de d'attention qu'aucun livre que j'aie rei m'a fait apparaître que plusieurs des poi soulevaient mes objections, n'y sont pas tés dans le sens qui me paraissait de\ réfuté. De plus, vous me dites dan réponse à mes deux lettres, que plusieur points ont été abandonnés ; d'où j« conc plaisir que si vous êtes une secte \ vous ( secte progressive, et que vos croyances pas telles qu'elles ne puissent se modifia les perfectionnements de votre doctrine
1. « La Vie de Turfjot par Condorcct, écrit S. VAulobiographyy me guérit de toutes mes idées d( La page qui commence par ces mots : « 11 regardait t comme nuisible », entra très avant dans mou esprit.. .
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que votre lettre, je les approuve : je maintiens cependant mes objections à vos vues pratiques, à votre organisation qui me paraît impraticable, et non désirable, si elle était praticable, comme celle de M. Owen. Je n'ai pas lu pourtant, vous le savez, ni entendu les motifs que vous pouvez produire a l'appui, et, par conséquent, mon esprit reste ouvert à la démonstration. Mais la proposition que vous me faites de correspondre et de collaborer avec votre société le jour où je serai convaincu de la justesse de vos vues, m'amène à vous exposer les raisons qui me détourneraient de ce rôle, même si j'étais persuadé de la vérité de tout votre corps de doctrines. Il me paraît absolument chimérique et utopique de supposer que la régénération de l'humanité pourra jamais s'accomplir simplement en agissant sur l'opinion des hommes. Je pense que les membres de l'humanité en général, et en tous cas je suis sûr que mes compatriotes, sont dans un état d'esprit qui les rend incapables d'accueillir une véritable doctrine générale, ou de la comprendre réellement s'ils l'accueillaient. En France il en est peut-être autrement, mais là même on ne la comprendrait pas dans son vrai sens, et en tous cas, môme admise comme vraie, elle ne produi-
rait pas les bons eftets que vous en attendez. Je conçois très bien un peuple entier professant le Saint-Simonisme et agissant cependant exaclement comme il agit actuellement : c'est ainsi qu'il y a et qu'il y a eu beaucoup de nations professant le Christianisme, et dont la conduite est absolument égoïste et mondaine et comme un défi h tout l'édifice de la morale chrétienne. D'autre part, en Angleterre, l'idée de commencer une réforme dans les esprits, en leur prêchant une doctrine d'ensemble, est une notion qui n'entrerait jamais dans la tête de personne qui y aurait vécu assez longtemps pour bien connaître notre peuple. Les Anglais se méfient habituellement des vérités les plus évidentes, si celui qui les produit peut être soupçonné d'avoir des vues générales. Pour agir ici sur les esprits, il faut tout d'abord cacher soigneusement qu'on possède un système ou un corps d'opinions ; il faut enseigner des faits isolés, et tâcher d'instruire à penser en traitant des questions simples et pratiques. Une fois connu et réputé comme bon connaisseur des faits et appréciateur fin et avisé du détail, vous pouvez aventurer des vues étendues ; mais là même, il faut être très prudent et circonspect.
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Un journal qui débuterait par l'exposé d'idées générales et de principes à longue portée, ne trouverait pas vingt abonnés. Aussi, à mes yeux, en se déclarant les apôtres d'une nouvelle doctrine, en voulant inculquer tout d'abord cette doctrine, el obtenir ensuite des résultats heureux de tout genre comme conséquence directe de cette doctrine, les membres de votre école violent la première et la principale règle de leur philosophie, à savoir que le premier devoir est de considérer quelle est la première étape que notre pays doit traverser dans la voie du progrès de la civilisation, et de réunir tous ses efforts pour faciliter la transition et la faire réussir. Je suis convaincu que mon propre pays (et je soupçonne qu'il en est de même de la France) doit passer par plusieurs états avant d'arriver au Saint- Simonisme, même si cette doctrine est vraie ; je suis convaincu également que tout en devant nous efforcer d'aboutir, si nous pouvons, à un système général de philosophie sociale, que nous aurons toujours présent à la pensée, nous ne devons pas l'exposer au public qui n'est nullement mûr pour le recueillir, mais nous servir de ce qu'il y a déjà de bon dans ce public pour l'éclairer, en l'habituant à penser juste sur
les sujets qui lui sont déjà familiers, pour lui transmettre toutes les vérités qu'il est déjà préparé à recevoir. Spécialement en Angleterre (où \di philosophie critique n*a pu encore triompher de la doctrine théologique et féodale) tous nos efforts doivent tendre à modifier cette portion de nos institutions sociales et de notre politique qui actuellement entravent tout progrès, dégradent, abrutissent Tintelligence et la moralité du peuple, qui en attribuant tout Tascendant social à la seule fortune — qui provient elle-même du privilège des droits politiques — , empêche la formation d'un pouvoir spirituel capable d'imposer confiance à la majorité, laquelle doit croire et croit à Tautorité. Vous vous trompez également, j'en suis convaincu, en supposant que les sentiments religieux qui prévalent ici, tourneraient au profit du Saint-Simonisme. Excusez cet exposé très imparfait de mes impressions. J'entends dire que M. Tooke s'est un peu relevé de ce terrible choc. M""** Tooke est encore très malade. Je n'ai vu ni l'un ni Tautre depuis notre malheur.
Votre affectionné
J. S. MiLL.
En relisant cette lettre (10 février), je crois
pouvoir exprimer mieux ma pensée en disant que votre erreur me paraît être celle-ci : Vous vous imaginez que vous pouvez réaliser l'état parfait de l'humanité en lui enseignant le Saint- Simonisme ; moi, je pense, au contraire, que si celte doctrine est vraie, Thumanité ne Tadoptera que comme le fruit naturel d'un haut développement moral et d'une haute culture intellectuelle préalablement généralisés ; qu'il ne faut pas par suite présenter la doctrine à des esprits qui n'ont pas atteint un haut degré de perfectionnement: hors de cette condition, ou elle sera rejetée, ou elle sera accueillie comme le Christianisme l'est actuellement par la majorité des hommes, c'està-dire de façon à demeurer parfaitement ineflScace.
G. D'EICIITIÏAL A S. MILL 131
30 avril 1830.
Mon cher Mill,
Je profite du départ d'Adolphe* pour adresser une lettre qui s'est peut-être attendre longtemps ; mais j'espère que Tinte qui s'est écoulé depuis que j'ai reçu la ^ vous aura permis de lire et de mettre à pro livres et les journaux que je vous ai env et que vous serez par conséquent mieux di pour recevoir ma réponse.
Vous vous faites une fausse idée, mon Mill, de la nature de l'entrepi'ise où sommes engagés ; vous ne concevez pas q soit autre chose que la propagation d'une tl philosophique; et dans cette hypothèse, nous recommandez avec raison de procédei beaucoup de réserve et de ménagement prendre bien garde à ne point choquer les ] gés, à ne point heurter les amours-propres,