I.FTTnES OK S. MILL
XV'e LETTRE
India-lfousc, 17 juin 1840.
Mon cher d'Eicuthal,
... J'ai dinc samedi dernier avec M. Guizol, dont la conversation est tout à fait à la hauteur de ridée que je m'étais formée de lui d'après ses écrits. Il a été très aimable et m'a demandé de renouveler ma visite. Sa venue ici comme ambassadeur est un vrai événement, car elle a pour effet de faire lire ses livres à notre public qui pousse le manque de curiosité jusqu'à la stupidité. Vous seriez surpris de voir combien ici, même aujourd'hui, il y a peu de gens qui sachent qu'il existe en France une philosophie du XIX" siècle différente de celle du x\n\\ Et cependant, nous faisons des progrès; les meilleures idées du siècle s'insinuent peu à peu dans nos esprits, bien qu'en général, nous soyons
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pou conscients de leur source, ou de la 1 dont elles nous viennent.
3US pouvez mesurer la distance de la France Lngleterre par celle de Guizot à Peel, tous : chefs du parti conservateur de leur pays, reusement, bien que lents, nous marchons
pas sûr. Nous sommes le lest de TEurope
France ses voiles.
3tre affectionné
J. S. MiLL.
XVr LETTRE
Kensinorion, 25 déccrabre 18i0,
Mon cher d'Eïchthal,
je ne vous ai pas écrit lorsque j'ai reçu la '^elle douloureuse et pour moi tout à fait endue de la mort de votre père, ce n'est jue je n'aie ressenti celte perte avec vous et ' vous, — mais je sais de combien peu de
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LETTRES Î)K S. MILf. , 183
soulagement sont les mots dans de telles circonstances : — et je sais aussi que si les paroles pouvaient consoler, vous avez des amis plus près de vous et qui pourraient mieux que moi vous les dire. Il y a certainement dans la mort d'un père — (en dehors même de Taffection personnelle) — quelque chose de plus solennel et de plus impressionnant que dans toute autre perte. Elle clôt le passé, et coupe le lien qui existait entre notre jeunesse et nous. Le seul coup plus cruel est celui qui ferme Tavenir, comme la perte d'une femme bien-aimée ou d'un enfant, parce que là, aux regrets s'ajoutent les espérances déçues. C'est une douleur de ce genre que j'ai eu à subir, lorsque, il y a moins d'un an, j'ai perdu, dans sa vingtième année, un frère qui, s'il avait vécu, aurait probablement été l'un des hommes les plus remarquables de notre temps, comme il en était déjà Tun des plus dignes d'être aimés. Mais Allah akhharl comme disent vos amis les Musulmans.
J'ai bien reçu votre lettre à Buxton, et je la lui ai fait parvenir. Depuis j'ai reçu votre brochure, dont je vous remercie beaucoup. Quels sont vos projets pour la publication de l'ouvrage lui-même? L'un de nos principaux journaux, le
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18i LETTRES DE S. MILL
Times, je crois, a reproduit le compte-rendu qui avait paru dans le Moniteur. Il me semble bien que vous avez démontré votre thèse, et si c'est le cas, il est très important que vous Tayez fait. L'islamisme est une chose heureuse pour les populations Africaines, et je pense quelquefois qu'il est très malheureux pour les Indiens d'Amérique que ce ne soit pas des Musulmans qui aient débarqué dans le Nouveau-Monde, au lieu de Chrétiens ; ils auraient pu bien mieux s'adapter à ce type de religion et de constitution qu'au nôtre.
Vous rendez grand service en vous consacrant à éclaircir ces obscurs sujets. Toute la question des races humaines, de leurs traits caractéristiques, des lois de leur mélange, est plus importante qu'on ne l'avait pensé jusqu'à un temps récent et elle est maintenant tout à fait à fordre du jour; les efforts qu'on y emploie ne seront pas perdus, même en vue de buts praliques et prochains.
Je suis découragé au sujet des aflTaires publiques, autant que je me permets à moi-même d'être découragé. Je n'ai jamais cru que de nos jours un seul homme pouvait faire autant de mal qu'en a fait cet inintelligent et déraisonnable
fat^ dePalmerston. La moitié du parti libéral, et môme beaucoup des anciens Whigs sont contre lui. Il est vraiment mortifiant de penser, si les Tories avaient été au pouvoir et avaient agi comme lui — (ce qu'ils n'auraient jamais osé) — comme nous les amûons glorieusement renversés et par là cimenté Tamitié de la France et de TAngleterre pour des siècles. Mais les dix années du ministère Whig ont entièrement démoralisé notre parti libéral. Lord HoUand en est certainement mort ; c'est ce que dit le vieux Rogers^ qui, vous le savez, est le familier des maisons Whig, et il ajoute que lui-même en mourra ! Le pis est qu'avec toute la bonne volonté du monde, je puis seulement trouver des atténuations, mais non des excusera la conduite de la France, et à la passion manifestée par la presse et par une bonne partie de l'opinion chez vous. Cette passion, vous pouvez m'en croire si je vous l'affirme, a eu pour résultat d'amener beaucoup de nos esprits les plus sensés et les plus modérés à donner raison à Palmerston, qui sans cela auraient été. profondément irrités contre lui. C'est là ce qui a produit le mal ici.
l. En anglais : that shallow and senseless coxcomb Palmerston.
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J'ai peur que la génération actuelle en Angleterre ne reprenne plus jamais sa confiance dans le peuple Français. On est actuellement convaincu que Tesprit d'agression bonapartiste et Tamertume du ressentiment contre l'Angleterre sont encore vivants chez vous, que la France ne peut pas se réconcilier avec l'Angleterre, et que la seule chance de conserver la paix en Europe réside dans un fort gouvernement conservateur, qui pour se maintenir refoulera la démocratie et l'opinion publique. Je vous assure que jusqu'au moment où les journalistes et les orateurs français ont irrité et alarmé notre public, il n'existait pas ici un atome de malveillance contre la France, ou de parti pris dans la question égyptienne. Le tout était une simple frasque de Palmerston: et c'est nous qui payons pour lui:
« quidquid délirant Whigges plectuntur Achœi ». Il est impossible de ne pas aimer les Français, et en même temps on est obligé de les considérer comme des enfants, tandis que chez nous, même les enfants sont des hommes trempés, de cinquante ans. C'est là, comme je l'ai souvent pensé, un vrai cas pour le croisement des races^.