ADJONCTION DR JUSTE OLIVIER
■ Je n'ai que le temps, cher ami, de rectifier un mot de M"" Olivier. Rien de plus à la mode, au contraire, en ce temps-là, que les voyages de montagnes. A cet égard aussi nous sommes en décadence. C'est alors qu'on a découvert le Mont-Blanc ou du moins Chamonix. Peut-être bien n'y avait -il pas alors de Mme d'Angeville, la femme n'étant pas encore émancipée. A Aigle, le bailli s'appelait gouverneur. Je ne mérite pas le sort d'André Ché-r nier. Aussi n'aurai-je que le professorat pour guillotine. Mais c'est bien assez. Adieu. »
DE Mme OLIVIER
« Ce mardi (mars 1841).
« Votre lettre aimable, cher ami, est arrivée bien à point pour me consoler d'une mésaventure piquante qui met à néant, pour l'heure du moins, mon travail de cet hiver. Mon éditeur anglais est mort; mort juste au moment où. mes deux notices sur Lamartine et de Vigny,
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dont j'étais contente, allaient lui parvenir. Il n'est plus question maintenant pour moi de publier en Angleterre ; à moins d'y faire un voyage auquel je ne saurais penser à présent. Je garde mon ouvrage, non achevé, mais bien entamé, j'espère, pour des temps meilleurs. Tout cela est contrariant jusqu'à impatienter parfois : mais je me dis que ces duretés de la lime doivent assouplir l'acier et qu'elles ont un but.
« On se console de tout avec le bonheur, finalement ; quelquefois môme il nous arrive d'être effrayés de la plénitude de cette félicité qui déborde sur toutes les heures, môme les plus chargées, grâce à la paix des affections et à un amour qui embrasse tout, môme la nature. Je n'ose en parler, nous osons à peine nous l'avouer. Une telle chose est presque comme ces enfants dont on admire la surnaturelle beauté. A vous quelquefois de voiler d'un nuage cet azur transparent, car nous vous aimons tant et nous pouvons si peu pour vous! Le mal est que, tout en vous souvenant de la douceur égale et passée de vos jours de Lausanne, vous n'en voulez cependant plus. Paris est une de ces beautés d'autant plus chères qu'elles font mieux enrager. On ne conçoit pas la vie sans elle. Et, n'était votre expérience, qui pourtant élève au-dessus du tourbillon quelque furtif souvenir bien authentiquement heureux, vous plaindriez volontiers le bonheur de province, môme celui du pied des Alpes. 0 ingrat! Avezvous oublié le sonnet parfumé que vous récitâtes avec transport aux immuables sapins et aux fleurs de la prairie, en arrivant aux Agites? — Je ne parle pas de moi, qui vous écoutais aussi silencieuse que les ombrages et les gazons. — Je ne parle pas non plus de Rovéréa, maintenant sévère et défeuillé sous la neige; ni de Chamblande,où rien ne chante que l'hiver faisant craquer les glaçons. Tâchons pourtant de conserver dans le cœur de quoi vivre, sinon du présent qui sépare, au moins du
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passé. Il n'y a de vrai, de réel, que les choses du onir. Sans doute, avant de nous revenir tout de bon avec l'envie d'être heureux de nouveau du simple bonheur que nous pouvons vous offrir, vous pourrez tomber en route, mais cola dépendra du chemin que vous prendrez. Allez, si vous voulez, à l'Académie comme La Fontaine, par le plus long; mais non pas ainsi quand vous vous tournerez vers nous.
a .M. Vinet, lentement convalescent, est maintenant visible. — Toutes vos relatious d'ici vont bien. On s'informe constamment de vous, et j'ai entendu, hier, dans une soirée qui a mis sens dessus dessous l'appartement de Mme Régnier et sa tête rhumatisée, j'ai entendu, disje, Mllc Herminie se récrier, avec une vivacité singulière, sur le retard de votre second volume de Port -Royal. Vous avez, sur ces bords discrets, des lecteurs nombreux et fanatiques. Mon pauvre volume en est presque usé. Vous vous implantez jusque dans la moelle de l'admiration vaudoise, et rougissez, si vous pouvez, on vous aime ici autant qu'on vous admire. On vous aime, vous dis-je, avec une candeur primitive et digne, non pas d'un autre objet assurément (il nous prendrait peu fantaisie d'y songer, nous qui vous aimons mieux que tous les autres ensemble), mais d'un meilleur sort.
« Nous avons eu aujourd'hui un procès de presse contre notre Charivari, qui a mis Lausanne en rumeur (i). Tout ce qui est susceptible de littérature et de malice était aux débats. Je n'y ai point manqué, malgré mon nourrisson. Deux conseillers d'Etat, Druey etBlanchenay, étaient au banc des témoins. Les avocats, fort éloquents,
(i) Il s'agissait d'un procès en diffamation intenté, sur la plainle de l'avocal Mandrot, à M. Cottier, gérant du Charivari, défendu par l'avocat Guiçnard, de Nvon. Le gérant fut condamné à ioo fr. d'amende et Go fr. de dommages-intérêts. Une foule nombreuse suivit les débats, qui durèrent deux jours.
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qui étaient eux-mêmes parties, ne nous ont point, fait Faute de méchancetés et de scandale. Il y a eu môme des choses inouïes dans les fastes du barreau, quoique toujours convenables. La torpeur vaudoise a été agacée par un grésil continuel de paroles acérées, piquantes, dignes enfin d'un autre public, mais que celui-ci a d'autant mieux senti qu'il n'en avait pas l'habitude. Nous voilà presque aussi méchants que vous.
« Lèbre, en effet, me parle de vos hommes et de vos livres; sans grand enthousiasme et fort sainement, me semble-t-il. — Olivier est en soirée. S'il a quelque chose à vous dire sur les vieux romans dont il s'occupe durant ses courts loisirs, il le fera demain.
« Vous êtes donc si mondain? eh bien, mieux vaut cela que la tristesse précédente; seulement prenez garde, je vous en conjure, que, par un cercle vicieux, elle ne vous y ramène pas. Gardez-vous.
« foute proportion gardée, nous sommes et je suis aussi mondaine que vous cet hiver. Cela me lasse maintenant. Viennent les beaux jours, on s'esquivera du côté du lac ou du chemin tortueux et ami de Rovéréa ; on laissera là les visites, les thés, les samedis et tout ce qui y tient.
« Adieu, voilà une lettre éternelle, et qui ne vous rend pas, comme je voudrais, la douce impression de la vôtre. Croyez, à votre tour, à toutes les choses de nous qui peuvent vous faire plaisir et donner un peu de charme à votre vie par la puissance que doivent avoir pour cela tous les sentiments vrais ; ainsi et surtout ceux si vifs de
« vos amis O. »
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