‹ Correspondance inédite avec M. et Mme Juste OlivierChapitre 9 sur 14 · I 0RR28P0NDANCB DE SAINT · texte numérisé non relu

I 0RR28P0NDANCB DE SAINT

le répéter dans ses colonnes. Si vos Parisiens le savaient ! Où Sainte-Beuve va-t-il se nicher"/ s'écrieraient-ils. Du m'oins chez «les amis.

« Adieu.

« Aigle, 26 septembre 1S07.

« Nous n'aimez pas les longues lettres, mais j'ai beaucoup de choses à vous dire aujourd'hui, car vous nous venez, cher ami; du moins cela ne dépend plus maintenant que d'un oui officiel de votre part.

« Le conseil d'Etat a adopté en plein la proposition de celui de l'instruction publique, qui était : que ce dernier fût autorisé à faire des propositions à M. Sainte- Beuve et à lui offrir une somme de 3ooo francs de France, — un peu plus de 2000 francs de Suisse, — avec une salle dans te bâtiment de l'Académie. Le conseil d'Etat ne prescrit point le sujet du cours. Ce sera un point à régler avec vous, ici, ou par correspondance: ce que je vais demander que l'on fasse au plus tôt, n'est-ce pas ? Mais n'ayez aucune inquiétude là-dessus. M. Espérandieu est convaincu que ce point se réglera suivant vos désirs. Je le suis aussi. Pour vous citer mon propre exemple, on m'a toujours laissé parfaitement libre de choisir moi-même la matière de mes cours ; et la marche toujours suivie est de demander au professeur son choix, bien loin de lui rien indiquer.

« L'affaire importante pour le conseil d'Etat ne pouvait être que l'affaire d'argent. Au surplus, Porl-Jioyal lui a été indiqué dans le rapport ; mais on ne l'avait pas mis sur le premier plan, afin de ne pas éparpiller inutilement

avec m. et rame juste olivier 4^7

la négociation. Le conseil d'instruction publique est, au dire d'Espérandieu, tout bien disposé pour ce sujet. Son président, homme qui a 'fait lui-même un pèlerinage à Port-Royal, et en a rapporté une pierre à Lausanne, m'avait aussi parlé dans ce sens. Tous nos amis de même. D'ailleurs on vous veut, et on sera trop heureux d'accepter ce que vous voudrez nous donner. Et, à voir la chose par son côté le plus sérieux et le plus important, Port-Royal est peut-être de toute la littérature française le sujet qui nous convient le mieux. Nous aimons donc à vous regarder comme engagé, puisque à nos yeux Port-Royal, je vous le répète, est comme accepté.

« La seule condition qui vous soit imposée est la libre entrée à votre cours pour les étudiants, pour les membres des corps chargés de l 'enseignement académique , et pour les membres des diverses autorités supérieures. De plus, on espère beaucoup dans le public que le cours sera rendu accessible aux dames : il faudra, m'écrit M. Espérandieu, que M. Sainte-Reuve en passe par là. Qu'en dites-vous? Se mettre mal avec les dames est chose redoutable en tout pays.

« Le conseil de l'instruction publique va s'occuper immédiatement de vous adresser sa proposition. Je dois vous dire, pour l'honneur de ma patrie, qu'il y a eu empressement unanime de la part des divers corps qui ont été appelés à délibérer en cette occasion. L'affaire a marché de séance en séance sans aucune interruption, et le conseil d'Etat a décidé beaucoup plus prestement que nous n'osions l'attendre.

« Il n'y a eu que les lenteurs strictement inséparables de notre organisation administrative. Pour nous qui savons comment vont les choses en pareille occurrence, nous voyons dans cette promptitude inaccoutumée le plus sincère hommage qu'on ait jamais décerné dans notre heureux pays de nonchaloir. Ayez aussi un peu de plai-

I MRB8P0NDANCB l'1- BAIHTK-BBUVH

sir à penser que vous ne passerez point parmi nous sans y laisser de trace : les hommes sérieux regardant votre séjour à Lausanne comme du plus heureux augure pour notre académie au moment où elle va tâcher de se rajeunir. Nous ne sommes pas grands, il est vrai ; mais nous ne sommes pas pires. »

DE Mma OLIVIER

Aigle, ce samedi, a3 septembre 1837.

«Vous nous venez donc! une main moins tremblante (1), une joie, non plus vraie, mais plus hardie de cet exaucement de nos désirs seraient nécessaires pour en parler comme je le voudrais et comme nous le sentons.

« Aujourd'hui, je ne puis vous dire qu'un mot; et vous y reconnaîtrez une défiance qu'il me plairait de vous voir trouver exagérée. Est-ce encore notre toit que vous préférezi sa chambrette de travail, et sa modeste vie, où la liberté et l'amitié se proposent seules, comme dédommagement des habitudes du luxe? Il me semble qu'après tant d'assurances de votre part, de causeries sur ce sujet, et une certaine connaissance que j'ai dû acquérir de votre caractère, vous avez le devoir de regarder cette demande dernière au moins comme inutile, et peutêtre pis. Pardonnez-la moi : répondez-y et surtout n'y voyez que les craintes exagérées, mais affectueuses d'une malade. Surtout, ne doutez jamais, à votre tour, de l'extrême plaisir que nous trouvons dans la perspective de vivre avec vous. En mon particulier, je serai tout heureuse d'essayer de remplacer pour vous, matérielle-

(1, Muie Olivier sortait d'une grave maladie,

ment du moins, votre mère et ceux à l'attachement desquels vous confiez quelque chose de l'arrang-ement extérieur de votre existence. Si donc il arrivait (ce que je ne crois point, je vous assure) que vous ne voulussiez plus rien de notre république domestique, il est bien entendu que ce serait pour vous et non pour nous; mais votre ministre de l'intérieur, tout déchu et triste qu'il se sentirait, n'en continuerait pas moins à faire pour votre bonheur à Lausanne des vœux, sinon des projets. Ceux-ci m'aident à passer le temps de maladie et d'inaction qui amèneront bientôt, Dieu aidant, le moment où nous aurons la vive jouissance d'aller vous recevoir et vous répéter : « Soyez le bienvenu sous notre ciel et chez vos amis ! »

« Aigle, lundi 2 octobre 1837 (1).

« Sans la lettre ci-incluse qu'on me demande d'adresser, j'aurais attendu quelques jours encore pourvous écrire afin d'avoir une réponse complète et définitive. J'ai fait moimême, en votre nom, la proposition du sujet de Port- Royal au conseil d'instruction publique, afin d'éviter do nouvelles longueurs. Ma phrase officielle était à peu près celle-ci : « La nature à la fois littéraire, historique « et philosophique de ce sujet, le caractère intime du « talent de M. Sainte-Beuve, qui est en mesure et qui a « l'intention de chercher dans les détails un intérêt plus « à portée de tous, enfin les relations de cette illustre « école avec ce que le grand siècle a eu de plus grand, « font; ce me semble, de l'histoire de Port-Royal une

(1) Réponse à la lettre de Sainte-Beuve du 2G septembre.

C0RRESP0NDANC1 DE BAINTE-BEIW

(< spécialité variée, heureusement unie au cercle habituel

de nos études, quoique nouvelle pour lui. » J'espère

n'avoir pas dépassé la latitude que vous m'aviez donnée.

An surplus, comme on vous offrira et que vous accepterez, c'est votre lettre et non la mienne qui comptera. .Mais tout ceci est pure affaire de forme. Chacun i\e nous donne son cours comme il sait et comme il peut. Vous, vous le donnerez très bien, et tout ira bien. La perspective de votre arrivée parmi nous y fait un grand remuement. On demande, on questionne; le Nouvelliste vnudois, qui ne sait pas grand'chose, répond. Et l'on vous attend, pour décider la grande affaire où le beau sexe est mêlé.

a M. Cousin serait en effet arrivé trop tard. Je ne sais ce qu'il a dit. Mais, ayant eu le même soupçon que vous, j'avais d'avance soufflé un mot à l'ami Espérandieu, le priant d'avoir l'œil de ce côté. Mon beau-frère en avait fait autant sur un autre point. Au surplus, M. Cousin ne fait plus grand bruit philosophique et littéraire nulle part, pas même chez nous. Son chef-d'œuvre est la traduction de Platon. Mais on prétend que ce n'est pas lui qui l'a faite. Chi lo sa ? comme disent les Italiens. Mais, enfin, il est une des Puissances intellectuelles de noire âge et il pourrait faire du mal s'il en avait le pouvoir. L'académie a déjà, depuis quelques jours, reçu communication de votre choix ; en sorte que je pense qu'on vous écrira bientôt, et que vous recevrez la lettre avant votre départ de Paris. Si vous arrivez à Lausanne vers le io, comme vous me le marquez, nous ne serons pas tous là pour vous recevoir. J'espère que cette difficulté ne vous paraîtra pas de mauvaise augure et que notre toît encore solitaire ne vous fera pas peur. Mme Olivier ne pourra être à Lausanne que pour la lin du mois, si tout va bien (i). Elle vient d'avoir

(i' Mm« olivier venait de mettre au monde son second fils,

une crise terrible, tout à fait imprévue, qui, un moment, nous a fait tout craindre. Elle était très bien lorsqu'elle est soudainement retombée. Sans l'Ami que nous avons au ciel, nous étions tous deux perdus. Il me donna la force et à elle le soulagement. Elle est mieux depuis quelques jours et d'un mieux soutenu. Toutefois, il lui faut bien des ménagements encore. Si vous pouvez me marquer au juste le jour de votre arrivée à Lausanne, j'espère ne pas vous y laisser arriver seul. Du reste, je vous récrirai bientôt sur tout ceci (nous arrangerons facilement la chose, si vous ne craignez pas un peu trop de solitude dans notre appartement de Lausanne, une dizaine de jours avant que le gros de la bande puisse arriver) dès que j'aurai pu en parler à Mme Olivier et que nous aurons reçu votre réponse.

«... Vos vers m'ont fait un plaisir que je ne pourrai vous exprimer qu'ici, un soir, en vous les récitant (i). Le passage surtout :

La nue un peu brisée, etc.

Et le lac infini fuyait dans sa longueur

est un trait de paysage d'une vérité parfaite.

Cette tranquillité me distillait au cœur

Un charme qui d'abord aux larmes nous convie.

« Je ne saurais vous dire combien j'aime ces deux-là. Votre article m'est aussi arrivé, dans le numéro de la Revue même, que j'ai pu héler jusqu'ici. (Notre journal ordinaire n'avait pu donner qu'un extrait.) Du coin où je suis retiré, je ne puis vous dire ce que le public a

(i) 11 s'agit de la pièce A J.-J. Ampère, où Sainte-Beuve exprime les émoi ions ressenties en Suisse, et plus particulièrement chez ses amis Olivier. Elle est imprimée dans les Pensées d'août, qui parurent à peu près à ce moment.

pensé de ce morceau. Mais j'espère qu'on en sera fier, comme nous le devons. J'ai lu par la môme occasion L'article de M. Ampère surAusoneet avec un vif intérêt. 11 m a rendu et complété i|uelques-unes des impressions que j'avais reçues aussi en feuilletant, dans mon petit cadre, les écrivains de cet âg-e. Le luxe d'érudition que vous reprochiez à votre ami me semble là si bien ménagé, si bien approprié, que vous le lui passerez sans peine.

« Il n'est point nécessaire que votre cours commence absolument au r r novembre. Toutefois, vous ferez bien de venir un peu avant et de l'ouvrir, passé ce terme, le plus tôt possible. Si vous faites un disco u rs d'ouverture, comme on dit en style du g-enre, vous remplirez probablement l'attente générale ; j'ai cru bon de vous en avertir.

« Notre bibliothèque vous fournira autant de volumes que vous voudrez de tous ceux qu'elle possède sur la matière que vous traiterez ; c'est votre droit. Ainsi, n'apportez pas ce que l'on trouve partout, nous l'aurons aussi.

« Adieu. Je vous écris rassuré, mais encore tout tremblant. Veuillez donc, cher ami, excuser le trouble de cette lettre. Votre bien dévoué. « 0. »

« Aigle, ce jeudi 5 octobre (1837).

« Cher ami, n'ayant pu faire partir ceci tout de suite après l'avoir écrit, l'incluse (de M. Vinet) dont je vous parlais vous a été expédiée directement. Et vous l'aurez demain ou après demain, je pense.

« Mme Olivier est toujours à peu près dans le même état. Depuis qu'elle est mieux, elle en est restée là. Avec assez de fièvre encore. Sans cette fièvre il est probable

qu'elle serait bien et qu'elle pourrait avant peu songer à sortir. Après avoir eu tout à craindre d'un grand et subit affaiblissement, nous sommes un peu inquiets maintenant de quelque inflammation. Toutefois, grâce à Dieu, aujourd'hui moins que hier. M'»e Olivier a pu recommencer à nourrir son enfant, qu'elle avait dû laisser pendant la crise, qui a duré environ deux jours.— Je vous sais assez notre ami pour ne pas douter que ces détails, quoique allongeant mes longues lettres, ne vous soient précieux. Si "vous n'êtes pas effrayé, cher ami, de ces tristes commencements, voici comment nous arrangerons votre arrivée à Lausanne. M. Bezencenet, le docteur, croit encore pouvoir espérer que le retour de Mme Olivier dans sa maison aura lieu à l'époque ordinaire ; c'est-àdire dans la dernière semaine d'octobre. Si vous pouviez retarder votre arrivée jusqu'au 20, vous ne nous précéderiez ainsi que de peu de jours, s'il plaît à Dieu. Sinon (et nous comprenons parfaitement cela) ce serait quelques jours de plus, pour vous et pour nous, pendant lesquels il faudrait prendre patience. La chambre que nous vous destinions ayant dû être démeublée pour des réparations à faire pendant l'été, nous vous demanderions d'avoir la bonté de vous contenter, pendant ces quelques jours, d'une autre de nos petites chambres, moins jolie, mais toute prête depuis le printemps (en cas de séjour de l'un de nous pendant l'été). Aussitôt de retour, nous vous installerions dans votre chambre de tout l'hiver. Voilà pour le couvert. Quant au vivre, il y aurait aussi moyen de tout arranger. Moi, si je pouvais aller, ou nos amis, vous expliqueraient votre ménage impromptu dès votre arrivée à Lausanne.

« Je n'ai pas encore la réponse définitive relativement au sujet du cours. Mais comme j'ai demandé, pour éviter de nouvelles longueurs, qu'on vous la transmît directement, il serait possible qu'elle fût déjà donnée

/|'|/i ' 0RRB8F0NDAKCE DE smm i , , • \

sans que je fusse averti. A moins d'un complet mauvais vouloir de [académie, qui reviendrait ainsi en arrière de son premier empressement, le sujet ne peut manquer a être ayréé. I., chose dépend uniquemenl d'elle, et elle ne voudrai! pas. pour un point qui passe ordinairement sans difficulté, assumer la responsabilité d'avoir fait manquer une affaire où le conseil suprême a donné son assentimem à ['unanimité, j'avais oubliéde vous ledire El «en nesl si rare que l'unanimité dans les décisions de notre conseil d'Etat.Une petite chose encore qui doit vous attirer à Lausanne. Il se trouve que le rédacteur gérant du Nouvelliste vaudois, qui, à bonnes intentions, a fait d'assez mauvais articles à votre sujet ces derniers temps, a hérité la bibliothèque et divers papiers de M- de Charrière, et qu'il a l'intention de réimprimer ses lettres, avec des adjonctions, une biographie, etc.(i i. ©r»

« Adieu, cher ami. Nous sommes si bien faits déiâ à vous aimer et à l'idée de vous voir des nôtres, que ce serait un bien oTand chagrin pour nous s'il fallait y renoncer. M".c Olivier est censée ignorer que je vous écris • mais je suis parfaitement certain qu'elle vous envoie ses meilleures amitiés. Nous nous réjouissons extrêmement d avoir vos Pensées d'août et de les avoir de vous.

« A bientôt ! »

« Mars i84o (2}.

« Le comte de Saint-Julien avait épousé, par amour une charmante femme qui n'était ni riche ni noble, il

(1) lîtisèbe Gaullieiir, dont la mère Hr>nripti» l'H.,^,. ■nUme de j,« de Cfaarriere, aval, £rig S^ti^J^ '■'■) Réponse à la lettre de Sainte-Beuve do t3 mars 1840

AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER 4/J5

vint s'enfermer avec elle, il y a quelque vingt ans, dans une campagne qu'il acheta et où il réalisa^jusqu'aux sabots inclusivement, l'idylle qui se résume ainsi : une chaumière et ton cœur ! M. Monnard, qui lavait connu à Paris, allant le voir avec madame, le trouva dans sa cour, vêtu en paysan et chargeant une voiture de fumier (je crois bien, pardon ! ). M, Monnard fut reçu dans une chambre meublée et tenue avec une rusticité tout à fait digne du reste. Il n'était question ni de salon, ni de visiteurs ni de rien qui ne fût pas vie des champs toute crue. Cela dura pourtant dix ans ! Alors M. de Saint-Julien voyageant, il survint un incendie, où les voisins se montrèrent si empressés, si obligeants pour madame que le couple crut devoir se départir de son austère résolution. On fit des visites de remercîment et, peu à peu on rentra dans le monde, même dans un monde très mondain. M. de Saint-Julien passe pour un homme aimable ; il a une réputation de beau liseur, dont on profite. Il fait, de plus, la cour depuis longtemps et très serré à une dame fort coquette, ce qui le brouille un peu avec certaines de ses anciennes relations. Sa femme vit à Paris avec son fils, et lui-même fait de fréquents voyages. Leur fortune paraît assez considérable. Je vous en dirai davantage quand j'aurai pu questionner plus de gens sans en avoir l'air.

« Si vous saviez combien votre promptitude à répondre nous réjouit, cela vous dédommagerait, môme de ce que vous appelez des intimations. Une lettre de vous est une joie de cœur et d'esprit qui nous fait, au moins, une bonne journée, sans compter celles où on relit, celles où l'on repasse sur un mot ou sur une page. Vos informations morales sur la position de M. Mickiewicz et de sa chaire là-bas étaient de si grand bon sens qu'il y a accommodé d'avance ses résolutions. Il avait ici des amis qui lui ont fait comprendre les choses exactement comme

/j/,0 CORRESPONDANCE DE SAIN i ic-iu.i \ i

vous les dites. En conséquence, il a accepté la chaire de Lausanne, el ii prétend que ce n'est pas en attendant mieux. Une famille polonaise, naturalisée dans ce pays, riche et considérée, et raisonnable, ce qui est un point à noter, qui l'aime beaucoup, et qui vit sous le môme toit, va acheter une grande maison où elle le logera aussi. Il semble vraiment que tout s'arrange tant soit peu définitivement.

« Je n'aime pas trop à comprendre votre réponse sur les campagnes à vendre ici, et sur vos projets pour l'été. Sur le second point, au moins, comme le plus prochain et le plus facile, n'y a-t-il pas moyen de réclamer? Avezvous besoin du voisinage de Paris durant tout l'été ? Ne prononcez pas encore, si c'est contre nous.

« Hier a dû partir, dans un ballot pour Risler, le petit volume de Poésies, accompagné de la biographie de M. Manuel. Je souhaite que vous ne trouviez pas le miroir trop effacé, ni surtout la facette que vous en avez fournie trop gâtée. Soyez indulgent et ami, comme toujours. Aujourd'hui, grande apparition sur la terre vaudoise d'un nouveau journal politique-conservateur-libéral-antiradical -progressiste -philosophique-raisonnable, amusant et religieux! 11 s'appelle le Courrier suisse. Il est né dans les bras d'une société d'actionnaires, lesquels fourniront de la pâtée à cet enfant de Mess. Jaquet, Forel, Monnard, Berger, etc. Une immense quantité de cancans se sont élevés déjà, bourdonnant comme mouches affamées autour du berceau où dort encore le phénomène; quand il aura parlé, que sera-ce? M. Monnard, toujours intrépide, fait la partie suisse. Pour la rédaction des nouvelles étrangères,onaun jeune homme, Genevois d'origine, actif, sceptique et radical, poète (mauvais) par là-dessus et qui fait imprimer en secret chez Ducloux un volume passablement erotique qui éclatera comme une fusée sous le nez du comité moral et

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régénérateur qui dirige le journal. En attendant, et malgré mes : prenez garde ! Mme Forel s'en va colportant la louange des petits vers du monsieur. Pour nous, nous sommes et restons dans la coulisse, avec grand soin de n'avoir l'air ni informés, ni amusés. Tout cela est si sérieux pour ces braves gens! A propos de sérieux, vous ne mériteriez pas celui que nous mettons à lire votre poésie, si votre incrédulité ne se montrait d'une manière tout aimable et tout affectueuse qui désarme. Je crois bien que quand vous viendrez (bientôt?) lire avec nous un fragment du Seigneur Thaddée, qu'on vient de traduire dans la Revue suisse, ce sera le piano du fond; mais je vous nie le droit de penser que vous, ou quelquecho.se de vous, puisse jamais être chez nous à cette place. — On m'apporte le Courrier suisse, assez bien fait vraiment et où, en première ligne de nos affaires, gît une fanfare de victoire à propos de Mickiewicz. Nous la sonnons sur toutes nos trompettes. J'espère que nous n'en serons pas pour nos frais d'enthousiasme. Mais après avoir été, Olivier et moi, cela peut se dire à vous, le plus actif des rouages qui ont amené ce triomphe, nous sommes maintenant de beaucoup ceux qu'il tire le moins de leur calme et même de leur doute. Cependant, entre les Mickiewicz et nous, tout est au même point de cordialité et de bonnes relations. Nous allons en soirée aujourd'hui avec eux chez les Vinet. Monsieur n'est pas bien. Il a beaucoup de tristesses qui viennent de sa santé.

« Mme Sand a écrit en effet, et de façon à faire grand plaisir. Remerciez-la, je vous prie. Mais ne trouvez pas que ce remerciement indirect, que vous ferez à merveille, est plus à propos que de la prose reconnaissante qui aurait l'air de faire une queue à ce qui n'en doit point avoir pour rester dans le sentiment vrai de tout le monde. Mme Sand, dans sa lettre, n'a point l'air d'attendre ni

même de provoquer en rien une réponse, l>ien qu'elle soil très aimable el môme cordiale. Dites ce que vous en pensez. En passanl par votre bouche et au travers de votre amitié, nous sommes charmants peut-être; il ne faut pas sortir de là pour rester avec un hou souvenir!

a Qui me dit méchante? Tout Le monde excepté vous, même Olivier. Et comme sans s'en apercevoir on reçoit L'empreinte d'une »outte d'eau qui tombe tous les jours, j'allais commencer à les croire si vous ne veniez bien doucement me rassurer. Le plus hardi pour affirmer ma méchanceté profonde, c'est pourtant Mickiewicz. 11 pousse la clairvoyance ou la prévention à cet égard jusque dans un avenir si reculé qu'il veut, dit-il, se brouiller avec moi si je passe six mois à Paris; parce que mes aptitudes sont telles qu'il n'y aura plus moyen de vivre en sûreté dans mon cercle dés que je serai sortie de la candide atmosphère de Lausanne. Mais j'en appelle à mon innocence et à vous.

a Urbain nous a fait une jolie visite d'un jour. Il a été heureux d'emporter de vos bonnes nouvelles, et votre bon souvenir. Vous savez que vous êtes un ami bien cher aux trois coins du lac et même aux quatre, en comptant M. Diodati et Isabelle. Eynard est aussi à Genève cet hiver, s'occupant beaucoup de ces biographies de Mme de Krudener et de Dutoit-Membrim ; mais il a bien mal aux yeux. Voilà une page qui m'avertit de mettre un terme à la causerie. Quand en aurons-nous de meilleures ? En attendant, faites-en toujours dans le cœur beaucoup et de bien tendres avec vos amis.

« J. et G. »

DE Mme OLIVIER

« Jeudi au soir, i5juin [i84o] (i).

« Sans l'arrivée de ma sœur, je vous aurais écrit le jour même où j'ai reçu votre lettre. Hier j'ai été accablée de visites et aujourd'hui vous avez mon premier moment de liberté. Cette histoire n'a pour but que de vous faire savoir pourquoi, trop fatiguée pour vous écrire une lettre raisonnable, je ne peux cependant pas renvoyer à demain.

« Olivier dit qu'en 1793 on était en effet, même aux Ormonts, sous les baillis bernois, bien que ce coin-là de pays jouît de privilèges particuliers, fût régi d'après une jurisprudence tout à fait locale (code des Quatre-Mandements) et, avec la plaine du Rhône, fût passablement séparé du reste du Pays de Vaud et considéré comme un pays perdu. Ce n'était point la mode alors, vous savez, des voyag-es pittoresques; mais, dans la position très exceptionnelle de vos personnages, vous pouvez trouver d'amples raisons pour motiver une course aux Ormonts. Ce serait comme qui dirait maintenant une tournée en Chine. La Gruvère était à Fribour»-. La dame pourrait être catholique, ou rester protestante et se marier également, puisque c'est en secret, à Paris et en dehors des formes légales de ce pays. J'insistais pour une catastrophe simple qui ouvrît les yeux de la jeune fille ; l'histoire même vous la fournit : c'est une grossesse qui mit la chaste demoiselle dans un embarras qui ne se pouvait dénouer que par un aveu à sa nièce. Vous changerez les noms, cela vasans dire, car cet enfantsiintempes-

(1) Réponse à la lettre de Sainte-Beuve du g juin.

'l'i p i:OI\RESPONDAN<:i<: Dl BAINTB BEUVE

tivement arrivé étail un fils, marié depuis deux ou trois ans à X..., très connu, très reconnaissable. Vous feriez Mis bien de changer aussi les lieux et de placer votre campagne près de V..., par exemple, un peu dans le Jorat ou ailleurs, à la Côte même, dont vous connaissez si bien le caractère, parEysins. Si vous étiez venu faire votre nouvelle ici, je vous aurais fourni les plus précieux renseignements sur la dame. Mes grands étonnements sont que vous viviez en mondanité déterminée quand je vous croyais travaillant laborieusement à la campagne, loin du commerce, etc., du moins pour essayer.

« Je lirai les romans que vous me conseillez dès que je pourrai les avoir, sans en craindre l'émotion, car sur tout ce qui est littéraire je suis plus dure et plus blasée que vous, tout critique que vous êtes, mais la vie, c'est autre chose, et j'y garde déplus que vous mes privilèges de recluse et de provinciale qui me la font toujours sensible et vibrante. Vous qui ne reniez point non plus votre nature et savez au besoin radoter avec nous, vous auriez dû être là, hier au soir, en quatrième avec le petit Edouard et nous, afin d'entendre, de sa voix argentine, des mots que je vous gâterai et qui n'étaient nullement provoqués. « La nuit, se disait-il à lui-même, a une robe bleue ; « — et les feuillages sont tout jaunes, tout dorés ; — et « le lac Léman les regarde, mais il ne les trouve pas « beaux, parce qu'il est beau. » — Vous voulez de nos] niaiseries, en voilà.

« Depuis ma dernière, mon frère (i) a manqué être nommé au conseil d'Etat, honneur qui le désolait en luij faisant quitter son Aigle et sa tranquille existence, mais] que sa conscience l'eût contraint d'accepter pour des raisons politiques et religieuses imperceptibles de loin, ici]

(i) M. Ruchet, d'aigle.

AVEC M. ET M"1C JUSTE OLIVIER f\5l

toutes puissantes et graves. Pour le moment il a échappé. En revanche il a été fait vice-président du grand conseil et second député à la Diète. Il part donc pour Zurich le ier juillet.

« Lèbre, en vous réitérant amitiés, souvenirs et mille choses que j'ai le très grand tort de supprimer toujours, vous fait dire que son départ pour Paris aura vraisemblablement lieu en septembre. D'ici là, il ira à la montagne, partira dans trois semaines. Mine Clara, à ma grande joie, a repris sa belle et idéale figure, en sorte qu'il n'y a plus qu'à oublier le gras fantôme de sa grossesse. Son mari est nommé suffragant à Perroy, au-dessus de Rolle. Pouvez-vous avoir la Bibliothèque Universelle de Genève ? Vous y liriez un grand article de M. Diodati sur Port-Royal. Tâchez de lui faire ce plaisir, et à moi aussi. M. Frossard, à peu près guéri, s'en va pasteur à Chardonne, charmant village au-dessus de Vevey. L'installation de M. Mickiewicz, quoi qu'il arrive chez vous, est fixée au vendredi 24 ou a5. Je lui donne vos nouvelles avec précaution, car nous sommes en délicatesse sur le sujet de Paris ; mais cela nous intéresse toujours également et nos réserves tiennent plus aux façons d'agir ou de souhaiter de madame qu'à ce qu'il pense lui-même. Nos relations sont toujours les mêmes. Plus de courage a perdu M. X , qui nous est revenu.

« L'Académie va bien ; mais les professeurs, surtout votre ami, ont trop à travailler vraiment par la chaleur qu'il fait. Impossible de rien mener d'autre à côte. Vous voyez que je m'efforce de répondre à tout. Mme Forel est partie pour la campagne, après avoir donné une belle soirée, où je me suis fait représenter par Olivier, parce que je ne sors plus en cérémonie ; on y a lu le Centaure à son intention et à celle de M. Mickiewicz ; fatigués comme des manœuvres, ils n'ont pas eu la force d'admirer. M. de Brenles passe des heures fort douces avec

V~>" CORRESPONDANCE m SAINTE-BEUVE

.M. et Mœe Vinet (qui sont bien). Un certain livre de philosophie, par l'abbé Bautain, a réveillé quelque peu sa conscience intellectuelle et a jeté le douleur dans le doute du bon sens de son scepticisme : de là ce goût pour la société de nos très aimables saints.

« Adieu, cher ami ; les enfants vous embrassent avec un souvenir extraordinaire à leur Age, mais que votre sympathie leur inspire sans doute, sans le chercher. Ma sœur vous envoie toujours la même chose et vous savez ce que c'était. Je me tiens aussi à cette phrase.

« Adieu. >i

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