‹ Correspondance inédite avec M. et Mme Juste OlivierChapitre 4 sur 14 · C0RR1 SIMM. \N< I M SAIN | | -III I \ I · texte numérisé non relu

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devient essentiel de noter dans le signalement quand il s'agit de littérateurs de Paris.

« Je suis i'ort Irisle el fort ennuyé, quoique je me sois remis au travail. J'en suis à recopier Port* Royal, ce qui ira lentement ; l'impression commencera dans une quinzaine. Il s'est trouvé que, dans mes livres arrivés de Lausanne, il manque un volume in-V de la collection des Nouvelles ecclésias^ tiques (i); il est impossible qu'il ait été soustrait en route, la caisse n'ayant été ouverte qu'ici. Il est difficile qu'on ail oublié là-bas de l'emballer, le volume étant si gros et dans la compagnie d'une vingtaine pareils. Pourtant, pourriez-vous demander à l'hôtel si l'on n'aurait pas retrouvé le volume quelque part dans mes chambres ou dans l'écurie où s'est fait l'emballage? Je penche à croire qu'il s'est trouvé mêlé par mégarde aux in-4° que j'ai renvoyés à la bibliothèque de Lausanne, et que c'est là parmi les Arnauld, les Bossuet ou les Da

(i) Les Nouvelles ecclésiastiques, qui commencèrent de paraître en 1 7 1 3 pendant le Concile d'Embrun, sont le document le plus précieux que l'on puisse consulter pour l'Histoire du Jansénisme a xvme siècle. La collection des Nouvelles, qui est conservée à la Bibliothèque nationale, forme 71 vol. in-4°, reliés en 26 vol. Elle s'étend de 1728 à 1798, indépendamment d'un premier volume paru en 1713 sous le titre que voici : Nouvelles ecclésiastiques. — Depuis l'arrivée de la Constitution eu France jusqu'au s3 février 1728, que les dites nouvelles ont commencé d'être imprimées. — Ce volume a 248 pa^es. A la première paçe, on lit ce qui suit au-dessous du titre: année 1713. Extrait d'une lettre de Paris, insérée dans le IIe tome du Journal littéraire de Hollande, qui contient les mois de septembre et octobre 17 13.

guesseau in-4° qu'on aurait le plus de chance de le retrouver; pourriez-vous en parler à M. Dumont? C'est le tome XIII du journal les Nouvelles ecclésiastiques, aussi intitulé Histoire ecclésiastique

in -4°.

a J'avais parlé à Buloz pour le Davel, et il était à merveille disposé, mais on perd tant de paroles ici qu'il ne s'apercevra de rien si vous ne faites pas, et que je pourrais même lui en reparler encore sans que cela vous oblige.

« Je suis assez engagé avec Buloz pour du travail et des articles ; c'est ma seule ressource ou du moins ma plus claire. On est d'ailleurs très bien disposé pour moi chez MM. Mole et Salvandy (i),

fi) C'est M. de Salvandy qui avait voulu décorer Sainte-Beuve, en 1837, mais Sainte-Beuve avait refusé cette distinction, ce qui avait fait dire à Antoine de Lalour, dans une lettre inédite à Guttinguer me j'ai sous les yeux: « Il a fait preuve d'une belle âme et d'un îoble caractère, mais je regrette cette détermination. »

La vérité, c'est qu'alors il ne voulait rien devoir à la famille l'Orléans qu'il appelait la « race pourrie » dans une lettre à V. ^avie datée du mois d'août 1 83 1 et qu'il lui déplaisait d'être couché lans les colonnes du Moniteur à côté de gens comme Libri, Ballanihe, Paulin Paris, Charles Texier, Gustave de Beaumont, Alexis de Tocqueville, qu'il mei tait bien au-dessous de lui! Plus tard, en i844, l écrivait à Villemain toujours à propos de la décoration qu'il venait mcore de refuser: « J'ai vécu avec des hommes qui ont tout sacriîé pour ne pas signer je ne sais quel formulaire : cela paraissait iXne puérilité, mais ils y mettaient une idée. Je comprends très bien 3es hommes. » 11 n'eut pas cette révolte d'amour- propre ni ce désintéressement en i853, quand il fut nommé officier de la Légion d'honneur sur la proposition de M. Fortoul. Les mauvaises langues racontent même que, bien loin de rejeter la rosette, il fit toutes les démarches nécessaires pour l'obtenir. Mais je n'en crois rien, l'Empire était bien trop heureux de le payer de son article des Regrets.

88 I OB.RJ «POND v m i Dl 8 un 1 1 -mi \ I

mais je ne puis profiter de leur hou vouloir. J'en suis venu à ne désirer rien, sans être pins content du présent : belle sagesse ! Si, par suite de ce concours manqué, vous vous trouviez libre, où iriez* vdus?... est-ce en Allemagne? Oli! un coin où l'on puisse vivre, non sans affection, enjoignant toutes les ressources de l'étude et de l'intelligence avec les privilèges de la solitude ; mais ce pis-aller-là, que je rêve, ce n'est pas inoins qu'un Paradis, et c'est trop pour qui doit mourir.

« Et comment ètes-vous, chère Madame et amie; vous me parlez de vos inquiétudes, et Olivier me parle des secousses sensibles que cela vous a données ; il faut tâcher d'être plus forte. Parlez-moi: un peu vous-même de la situation et de ce que vous en augurez. J'ai besoin d'un peu plus long de votre écriture pour reprendre goût à toutes choses. Je vous écris ces maussaderies le dimanche matin, de mon réduit sous les toits d'où je vois d'autres toits et des derrières de maisons; la pluie tombe et refroidit le temps ; comme je n'ai plus mes babouches, j'ai fourré mes pieds dans une couverture, ce qui prouve moins le froid du temps que mon peu de chaleur de sang. Telle est ma perspective en mon lac d'ici ; vous voyez les misères.

« Adieu mille baisers aux deux BU Ion Billou ( i ) ; si vous êtes encore à Eysins, offrez mes amitiés à

•i) Petits noms des enfants Olivier. Billou\ était peut-être la corruption du mot bijou.

AVEC M ET Mme JUSTE OLIVIEIV 89

M. Urbain et mes respects à tous. Tendresses à M. Lèbre, félicitations à M. Espérandieu. Il me coûte de supprimer tant de noms qui me reviennent, et., au risque de commencer au bas d'une page un catalogue, je mets presque au hasard (et en prenant à même du cœur) Mme Hare, Mme Forel, M. de Brenles, les Vinet, M. Scholl, M. Diodati, M. Manuel (si impertinemment traité par M. Cousin ; avez-vous lu le Semeur du 18 juillet ?), M. Ducloux, Péclard, Monnard, Vulliemin, les Secretan, Durand, M. et Mme Régnier, etc., la suite au prochain numéro ; ces demoiselles. Je vous embrasse, mes chers amis.

« Voulez-vous jeter à la poste ce mot de réponse à M. Mayor. J'ai parlé à Du Bochet de la digne Mme Murât. »

oc Ce i5 août i838.

« Vos communications deviennent plus rares et plus lointaines, ce me semble, à mesure que vous vous retirez de la colline à vos vallées, et que de vos vallées vous montez à vos chalets. Il faut bien des jours à ces petites feuilles volantes pour vous atteindre ; cela décourage un peu. J'attendais avec bien de l'impatience et un commencement de murmure les vôtres, Madame et chère amie ; vous les faites plus courtes cette fois qu'à l'ordinaire, et vous en cherchez ensuite une raison. J'y coupe net, et vous dis seulement que, si j'ai eu peut-être mes lettres à

moi courtes, assurément je désire les vôtres longues et Iiit'n longues. Depuis ma dernière, je chew che à rallier mes souvenirs, peu importans. Kien ici de bien neuf. J'imprime tout doucement PortA Royal. J'ai déjà deux épreuves. J'ai revu M. de Chateaubriand de retour de son voyage rapide dana le Midi ; le caractère de sa conversation est le bon sens : mais quand il écrit, je ne sais quel diable s'en mêle, et il se lâche en lui une détente; je lui ai, à lui-même, entendu dire cela. 11 faut un peu le' prendre comme il est, ainsi que les compliment d'Emile Deschamps, qui sont chez celui-ci une habitude très sincère, comme, l'autre jour à l'Académie, je prenais la pompe de M. de Saivandy distribuant les prix de vertu comme la plus sincère dans sa bouche. Voyez-vous, je suis assez janséniste et même calviniste, surtout en ce que je ne crois pas beaucoup à la liberté. On est (bien souvent) ce qu'on est. Voilà le fin mot d'un chacun.

« Je suis ces jours-ci tout irrité, et devinez pourquoi ? Je le suis à cause de la question suisse, de cette demande avec menaces au sujet de M. Louis Bonaparte ; on a ici débité de telles insultes à des noms que je connais et honore ! Hier en lisant les Débats sur M. Monnard, je n'ai pu me retenir et j'ai écrit une lettre, pour relever un peu le faquin qui l'insultait : la lettre a paru ce matin dans le Siècle (i) ; car la Revue est trop compromise pour

(il Cette lettre de Sainte-Heuve a été recueillie au t. III de sa

AVEC M. ET M m <*' JUSTE OLIVIER f)I

e brouiller avec les puissances. Ainsi, Madame, mis voyez que j'ai un peu de sang suisse dans les eines et que je ne cesse à aucun moment d'être les vôtres par le cœur.

« 11 y a, à ce petit hôtel où je suis, un domestiue de Savoie, proche Thonon ; c'est un digne garon, il me parle toujours de la vallée de Chamouny t m'apporte tout fièrement les lettres timbrées .'Aigle. Il a servi, il s'est battu ici à la révolution e Juillet pour que la Savoie revint à la France. 1 a reçu une balle dans le poignet; pieux d'ailîurs, lisant la Bible, et ayant une petite terre e io.ooo francs, pour laquelle sa famille s'est enettée ; il travaille ici avec son frère et, dans peu 'années, sera de retour chez lui et propriétaire ;

m'a promis de me loger chez lui, — car il va faire âtir, — lorsque je passerai par là. Bien entendu u'il me logera en gentleman, c'est-à-dire gratis, t tout joyeux d'avance de cette idée de loger u passage quelques Allemands ou Français qu'il

connus.

« L'autre jour, le 29 juillet, il m'arrive à neuf eures, m'apportant le déjeuner, en tablier blanc

orrespondance.LdL rapprocher de celle que l'illustre écrivain adressa j colonel Lecomte en 1869, et que nous publions plus loin. C'est preuve que Sainte-Beuve n'avait pas changé d'opinion sur M.Monard et je suis sûr que Chateaubriand lui aurait donné raison, car li aussi avait beaucoup d'estime pour M. Monnard, qui lui avait ;rvi de. guide à Lausanne, en 182G. (Cf. à ce sujet la brochure, de [. l'abbé Faillies publiée en ioo3 à Fribourg sous le litre : Cha~ euubriand, ili,ue de Duras et Mn° de Constant.)

g • CORRESPONDANCE DE SAINTE-BEUVE

et Linge de même : « Vous voilà en vainqueur, lui

dis-je ; VOUS devriez, avoir la croix de Juillet, sur votre tablier. » — « Ah ! Monsieur se moque, ditil, mais voyez-vous, Monsieur, quand j'y repense! c'est comme un rêve ; je ne puis pas m'imagine! comment cet enthousiasme alors m'est venu. Dans mon idée, voyez-vous, c'est comme la Providence. On peut dire de cette révolution-là comme du roi Salomon, qu'il ne s'en est jamais fait de plus sagl avant et qu'il n'y en aura pas de si sage après. » — Je l'ai laissé sortir sur ces paroles, et suis resté édifié, plus pénétré de sa philosophie de l'histoire que de tputes les phrases de nos Platon. Vous voyez que c'est de la Suisse encore.

« Quant à Paris, c'est si grave et si intéressant pour tous que je n'ai pas répondu. Si Olivier srul venait ici d'abord, s'il voyait, s'il sentait la chose possible, ce serait la seule réponse. La situation ne se ferait que par lui et au fur et à mesure; on ne la trouverait pas toute faite ; oui, il y a lieu ; mais le caractère d'Olivier sera-t-il assez flexible, sa plume assez courante sur des matières nécessairement inégales, son horizon de là-bas le laisserat-il assez paisible, celui d'ici lui laissera-t-il assez de sang-froid pour qu'il se fasse à cette vie nouvelle, et ne regrette pas trop vivement? Voilà des questions sur lesquelles le sentiment actuel et personnel a seul la voix. Tout ce que je dis de lui, je le dis de vous, Madame, et pourtant, malgré ses

désirs secrets avoués, je persiste à voir la plus grande difficulté de son côté .

« Je ne comprends pas bien si, au cas où il soit appelé à la chaire, il le serait définitivement et comme titulaire, ou seulement provisoirement. Vous ne m'avez pas défini ce point.

« Ma tristesse pour parler d'un point que vousmême m'indiquez du doigt et m'invitez à définir, n'est pas du tout telle que l'amitié n'y puisse beaucoup. Elle tient d'abord à la grande absence de Dieu, comme vous dites, puis à beaucoup de petits points ou de petites pointes, si vous voulez, qui impatientent, tracassent, empêchent de s'asseoir 3t gênent en marchant. Le manque d'argent surtout (i). Ainsi confessée, cette tristesse est comme :na santé, assez tranquillisante pour les amis.

« La boutade du major (2) n'a pas passé jusju'ici : Ampère seul l'a lue parce qu'il en connaît 'auteur; il paraît n'y avoir rien compris; son bon ^oût a fait ia moue comme là-bas la pruderie de Genève; ce qui ne prouve pas plus, il est vrai, car l aura lu vite et sans être soutenu par le jugenent du dehors, comme les meilleurs esprits en ont besoin. Je lui demanderai le volume, s'il l'a,

(i)~A cette époque, Sainte-Beuve gagnait peu d'argent avec sa Diurne, et le plus clair de son revenu était une petite pension de cent rancs par mois que lui faisait sa mère.

(a) 11 s'agit d'un opuscule d'Adolphe Pictet : Une course à C/iamouny, conte fantastique. Paris, i838, 8». Voir dans la Bibl. univ. ie Genève, août i856, p. 44 1 , un article d'Araiel à ce sujet.

()'l CORRESPONDANCE DE sain ii'-m.rvi.

el le lirai à L'intention de M. Diodati et à la vôtrA Mais de quelle légèreté on est ici et de quelle indifférence pour tout ce qui n'est pas naluralisél

« Dites mille respects et tendresses à M. Diodati; j'ai causé l'autre jour de lui et de plusieurs autres avec M. Rossi que je rencontre quelquefois. Amitiés à M. Vinet, à M. Espérandieu, à M. Vulliemin, à M. Ducloux... mais je recommence les litanies. M. Lèbre donc, pour ne pas sortir des pénates, M. et Mme Ruchet, Mllft Sylvie, voilà ce qu'il faut bien que vous me permettiez; les baisers pêlemêle aux Billon Biltou, les complimens à ces demoiselles. J'embrasse Olivier, et ne le dispense pas des deux mots à la suite des vôtres; n'appelez plus pied de mouche ce qui dans vos hautes et riches vallées doit courir comme les papillons des Alpes sur les mille fleurs.

« Adieu, chère Madame et amie, recevez toutes mes amitiés et les hommages du cœur. »

«Ce 17 août i838.

« Je suis bien irrité de cette conclusion, mes chers amis, et bien touché de la manière si religieuse dont vous la prenez. J'ai beau faire, il m'est impossible d'entrer dans cette acceptation. Je vois la ficelle, je m'explique à merveille cette contradiction apparente dans les juges, de ne dire que du bien d'Olivier et de ne pas le nommer. C'est

AVEC M. ET M'He JUSTE OLIVIER Ç)5

qu'au fond on n'est jamais poète dans son pays(i); vieux proverbe. C'est qu'il est noté dès longtemps de ce signe de novateur qu'on ne pardonne jamais. On peut aimer la personne, apprécier le mérite, on ne l'emploiera pas si l'on peut s'en passer. Il y a toujours là un ressort inconnu qui échappe à la routine et dont elle craint la détente qui lui casserait le nez. Voilà l'histoire, cisjurane et transjurane,

« Iliacos extra muros... etintra.

« Olivier, Madame, vous traduira cela.

« Je ne vais pas mal, bien que la tête fendue et tiraillée; j'ai trop à faire, et, un beau matin, je m'en tirerai en faisant faillite à deux ou trois engagements.

« La grande nouvelle ici est l'assassinat de Mme Flora Tristan par son mari : la voilà plus célèbre en une heure qu'après dix années de vie littéraire. George Sand a eu cette semaine deux échecs en célébrité féminine : Mme Flora Tristan, assassinée, et Mlle Dangeville, qui lui fait nargue du haut du Mont-Blanc. A propos de celle-ci, je viens de voir aux mains de Mme de Fontanes, son amie intime, un petit billet triomphal au crayon que l'héroïne lui a écrit au haut même du Mont- Blanc et qu'elle a remis à un guide qui descendait. Voilà un autographe curieux. Vous voyez que je n'ai pas cessé d'être en relation directe

(i)Et,en effet.les adversaires d'Olivier lui reprochaient d'être trop poète pour un professeur d'hisloire, comme si on l'était jamais trop !

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de toute Façon avec les choses de Suisse (i).

« J'ai reçu une lettre de M. Monnard en réponse à une demande que je lui faisais sur la '///es/ion suisse (2). Je désirais savoir au juste les griefs poul avoir de quoi plaider ici. J'ai remis La lettre à Buloz qui (je le crois bien) l'a fait lire à M. Mole, et bien qu'il y eût deux ou trois mots que j'aurais voulu effacer parce qu'ici on ne croit plus aux paroles ardentes et qu'on prend pour déclamation tout ce qui passe le ton, je crois qu'elle n'aura pas produit mauvais effet. Au reste toute cette fermeté est jouée ici, et si vous teniez bon, on n'irait jamais des loin, je le crois bien. — Voudrez-vous remercier M. Monnard pour moi et lui faire, ainsi qu'à sa famille, mille amitiés.

« Il faudra que vous ayez la bonté de savoir de M. Ducloux ce que je dois pour le port, et si je puis le payer à Risler.

« Ou'allez-vous l'aire cet hyver ? Un cours libre; mais après ? Pour la Revue des Deux Mondes je vous dirais (entre nous) que je ne suis pas très sûr de son long avenir, au moins dans les mêmes mains. Bidoz veut être nommé commissaire royal à l'Opéra, ce qui lui donnerait 6.000 francs et lui permettrait

1 A cette place, Olivier avait piqué cette note : o Sainte-Beuve croyait, lui aussi, que le Mont Blanc était en Suisse! »

(2) Il s'agit des représentations faites par la France à la Suisse, au sujet du Prince Louis-Napoléon qui y avait élu domicile après son évasion et s'y trouvait « comme chez lui ».

AVEC M. ET M»"î JUSTE OLIVIER 97

le repos ; il perd un œil en effet et estsur les dents. Quand il aura cette place (s'il l'a), il se retirera au moins ostensiblement de la Revue et je ne sais trop qui sera le chef actif; car Bonnaire, son collègue, ne pourrait tenir longtemps à cette rude manœuvre. Si on la vendait, ce serait un vaisseau qui coulerait sous nous, très probablement.

<i Je me dis cela; et mon avenir, si isolé, s'en trouble par moment. On vient de fonder des chaires en province. Ouinet est professeur de littérature comparée à Lyon ; on en garde une à Marinier, je l'espère. On m'a fait offrir le choix : aller en province! et la voix! Pourtant, en refusant ainsi toutes choses, je ne me dissimule pas que, d'autre part, ma position à tous vents devient intenable. — Enfin l'imprévoyance est le dieu des mortels, qui n'y peuvent rien comme moi.

« Écrivez-moi, mes chers amis, le lendemain de votre première impression; vous, Madame et chère amie, dites-moi toujours de ces bonnes paroles de foi qu'on aime à trouver comme consolation au cœur des amis, même quand on n'en a pour soi que le désir et le regret. Je me figure qu'un jour, dans quelque bonne ville de Souabe, Olivier professeur, Aloys (i) déjà un peu grand, Ziquety (2) qu'on ne porte plus, moi qui suis là depuis des mois et qui balbutie déjà pas mal d'allemand, nous nous

(1-2) Nom et surnom des enfants d'Olivier.

go CORRESPONDANCE DÉ saivi i -nr.i si

promenons tous, entre des haies de sureau? et nous répétant d'un air doucement rAveur : qui l'aurait

dii (i)?

u .le vous embrasse, et les enfans, <vt M. Lèbre, et M. lluchet, et j'allais dire M" Sylvie, .le présente mes hommages à Mmc Ruchet.

<( Adieu â vous.

« Amitiés à M. Péclard que je me reproche toujours d'oublier.

« Je n'ai encore rien reçu de M. Melegari. »

« i838... Dimanche matin.

« J'attendais avec impatience votre seconde lettre, Madame et chère amie, pour répondre à la première; j'espérais un résultat, une nomination par le Conseil d'Etat. Enfin tout est au mieux la situation étant donnée, et le talent, l'influence et tout le mérite d'Olivier n'en va que plus ressortir. — Vous ne sauriez comprendre combien vous m'étonnez avec ces détails de guerre, lorsqu'ici personne ne s'en doute et croit l'affaire close (2) : quel pitoyable machiavélisme que de continuer ainsi à démontrer quand on sait qu'il n'y a plus rien sous le tapis et qu'on sait encore mieux que, dans au cun cas, on n'aurait été au delà de la démonstration ! Voyez-vous, il y a en celte politique de nos

(1) Olivier avait eu un moment l'idée' d'aller s'établir en Allemagne.

(2) Toujours l'incident Bonaparte.

gens d'État quelque chose d'absolument pareil à ce qu'il y a dans la phrase de nos grands littérateurs ; je compare ces mouvemens de troupes de Lyon vers Genève à une phrase des Impressions de voyage de Dumas. En prenant pourtant si au sérieux notre mensonge politique, vous faites notre gouvernement dupe plus que vous ne l'êtes ; et ce qui restera de tout cela, ce sera un allié de moins pour lui. Comme après les phrases de nos illustres, ce sont quelques admirateurs et croyants de moins qu'ils se font. Après cela, il y aurait erreur à croire qu'on en veut systématiquement à votre démocratie; eh! mon Dieu, c'est bien plus simple et plus sot, ils ne tiennent qu'à pousser à bout le jeu du point d'honneur et de l'air crâne. — A propos de grandes affaires, je crois que celle de Buloz est faite et qu'il est nommé commissaire royal du Théâtre- Français : du moins hier c'était arrangé, et si cela tient aujourd'hui, le voilà dans une nouvelle voie et occupé à régénérer le théâtre comme il a fait la Revue, il y a sept ans. Musset deviendra un auteur dramatique, et nous pourrons finir tous par hasarder notre bout de tragédie. Quant à la Revue, rien n'y changera d'abord en apparence; elle n'a pas du tout l'air expirante, je vous assure; mais c'est d'ici à six mois qu'on verra l'effet. Quant à la prendre, noble dame, j'admire la vaillance; mais oubliezvous ma faiblesse à moi, oubliez-vous ce flot de littérature de Paris aussitôt conjuré et vomissant

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tous les |)liiii|iics el requins ; oubliez-vous enfin les loo ou 200.000 IV. qu'il faudrait toul d'abord pour l'acheter ? — Car on ne fait rien ici sans rire propriétaire.

« Je n'ai toujours rien parla diligence : aurait-ce été perdu ? Vous ne m'avez pas dit si, pour l'envoi dernier, je puis payer à Risler pour M. Ducloux ; dans ce cas il voudrait bien faire dire à Risler combien j'ai à remet lie.

« On est toujours absent de Paris, bien qu'on aille commencer à y revenir. Ampère est en Italie. Je vois assez souvent Mme Récamier et M. de Chateaubriand à qui je lis mardi une longue notice sur Fontanes. M'"e Valmore, après un désastreuxvoyage de Milan, où le directeur de théâtre les a dupés, s'en revient avec toute sa pauvre couvée, une aile blessée, et chantant toujours. On va avoir dans trois semaines une pièce de Hugo sur l'Espagne du temps de Charles II, je crois : on dit l'intérêt très très grand, les vers beaux et l'on compte sur un succès ; cela renouerait à Ifernani.

« J'imprime au rebours P. -R.(Port-lioijal), c'està-dire que me voilà arrêté à la 6e ou 7e feuille, et pour je ne sais combien de temps ! Enfin, si je vis, je terminerai, mais j'ai repris par nécessité mon horizon de vingt-quatre heures ou pour mieux dire de douze heures que j'ai soin encore de couper en deux dans mon idée. Quand les nuages se pressent un peu trop, je ferme les yeux en marchant et je

AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER 10 1

crie comme chez vous : A la garde (i)! Ce qui m'est bien certain au milieu de cela, chers amis, c'est votre affection sur laquelle je compte, c'est la mienne qui y répond à jamais.

« Respectueux hommages àMr"eRuchet, Mlle Sylvie, et amitiés à M. Ruchet, à Lèbre, à tous. »

« 29 août i838.

« Mes chers amis,

« Je vais être pris ces deux jours-ci d'un article sur Fortoul (2) pour le 1e1*. tellement que je n'aurai pas une minute ; et je crains, si je ne vous écris ce mot à la hâte, de vous paraître encore une fois négligent, peut-être même de vous inquiéter.

« J'ai été très heureux de ce que me dit Olivier et de son bravo patriotique. On ne sait pas ici de nouvelles plus décisives de Lucerne, et on ne doute pas que cela ne s'arrange au gré de l'ambassadeur.

« J'ai reçu un mot de M. Monnard, affectueux et non politique ; il m'annonçait le mariage de sa fille.

« On est ici très inquiet de la santé de Cousin, dont les entrailles sont prises d'un mal plus aigu que celui du bon M. Manuel ; il laisserait moins de regrets. lien laisserait pourtant à cause de la

(1) Expression de la Suisse française, sous-entendu: « à la garde de Dieu ! »

(2) L'article ne parut que le i5 septembre i838, la Revue ayant publié, le Ier, les vers d'Alfred de Musset Sur la naissance du Comte de Paris. 11 figure au tome II des Premiers Lundis.

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beauté de sa plume et de l'incomparable verve de

s. m esprit .

«i II ne faut pas s'inquiéter de mon in 8°, s'il n'est ni à la bibliothèque ni à l'écurie de l'hôtel, il

n'est nulle part.

« Charton, que j'ai vu et que j'ai tâché de rallier à la Revue Suisse, pour laquelle (trop pressé par Secretan) il avait donné sa démission, a été liés content de l'Honneur de Famille\ \ l, et on va l'imprimer ici dans un journal. J'ai pris sur moi dédire à Charton que je ne voyais pas d'inconvénient à celte reproduction; voici un argument pour M. Ducloux contre mes doctrines sur les contre-façons.

<( Et le Chant de VEpèè !

« Olivier pourrait-il me dire la date exacte de la représentation du Sacrifiée (VAbraham en latin par les étudiants de Lausanne (2) ?

(i) Nouvelle de .M1"1' Olivier.

(2) Le Sacrifice d'Abraham fut composé par Théodore de Bèze, à Lausanne, en i55o,et représenté la même année devant une nombreuse assistance, sur la place de la Palud de celte ville, selon l'habitude, ou peut-être celle l'ois dans la cathédrale. Voici le tilre de l'édition originale: Abraham sacrifiant. Tragédie française. Auteur Thoodorc de Beize, natif de Vezelay eu Bourgogne (Genève. Conrad Badins), i55o, in-8° de 55 pages. Celle tragédie, une' des meilleures un. les que Théodore de Bèze ait écrites en français, n'est en somme qu'un mystère ramené aux proportions du drame antique: elle eut un grand succès à son apparition. Jouée dans beaucoup de villes prolestantes, réimprimée souvent, elle fut mise à la portée des nations étrangères, dit M. Aaçuste Bernus dans s, in intéressante notice de Th. de Bc:e à Lausanne, par des versificateurs contemporains qui

AVEC M. ET Mmc JUSTE OLIVIER

io3

« Mais c'esl très mal à lui de dire que je lui donne pour rôle les post-scriptum des lettres et la résistance à Paris : voilà son sourire narquois (comme si souvent à diner), sous son grand front mélancolique !

« Michelet a vu M. Monnard à Lucerne, mais il vous aura manques et probablement M. Vulliemin.

« On est ici dans le Te Deum pour le Comte de Paris, et la grande nouvelle est le discours aigredoux de l'archevêque à Notre-Dame. Vous voyez à quel point la France est calme et repue; elle cancane comme un rentier après dîner.

« J'ai vu l'autre jour l'atelier de David, le statuaire; je lui ai parlé de Davel, je lui ferai lire le morceau d'Olivier. Oh ! que cet atelier vous irait à voir, mes chers amis ! quel temple ! Gutenberg, le dernier né, est debout (pour Strasbourg), laissant échapper sa première feuille imprimée de la Bible, où l'on lit : Et la lumière fut. Grande idée, n'estce pas ?

« Mme de Tascher est toujours à la campagne et je n'en ai pas de nouvelles, Mme de Castries à Dieppe (i). Mme Récamier est ici et j'y ai entendu

la traduisirent en italien, en allemand, en anglais et deux fois en latin.

(i) Sainte-Beuve lui a consacré les lignes suivantes dans l'appendice de son roman de Volupté :

a ... Cette ravissante personne, née de Maillé, mariée au marquis de Castries, ironique et froid, avait eu de grands succès de monde ; et sans être très jolie de figure, ornée de ses cheveux d'un blond ardent, souple de taille, et surtout d'une vivacité, d'une grâce de

li)'| CORRESPONDANCE DE BAINTE-BEUV]

l'autre jour de belles pages de M. de Chateaubriand sur Fontanes pour notre édition : il y ;i sur moi deux lignes qui me lient désormais à l'adroit! Chateaubriand «l'un nœud de soie et d'un carcan d'or (i). — Mais je suis habitué, Madame, à vivre el à me mouvoir connue je puis dans les fers.

« Port-Royal s'imprime, comme vos examens vont, à pas de tortue. Je tombe à l'aspect du bon à tirer dans des scrupules infinis. Je veux tout vérifier, tout reconsulter, tout annoter. Je pratique (en littérature) la morale de nos gens.

« Adieu, mes bons amis, baisers à Rillon et Billou. Simples complimens à ces demoiselles.

« Respects et hommages autour de vous, à Mme Ruchet, à M"1' Sylvie. Je voudrais bien entendre M. Ruchet sur la question suisse pour avoir quelque chose à répondre à nos diplomates de la

mouvemens incomparable, rien n'égalait sou effel, disait-on, lorsqu'elle faisait son entrée un peu tard, sur l'heure de minuit, dans un bal de la cour. Elle s'attacha bientôt d'une passion sérieuse à M. de Metternich, fils du prince-ministre (d'un premier lit)- elle l'accompagna en Italie, et lorsqu'il mourut de la poitrine, elle le soigna jusque dans l'agonie avec un dévouement sans bornes. .le possède la croix d'argent qu'il avait baisée de ses lèvres mourantes et qu'elle voulut bien me confier dans un jour d'ell'usion, au moment d'un départ pour un voyage. Revenue d'Italie en France à demi paralysée des membres inférieurs, mais ayant conservé la grâce des gestes, et avec un goût très vif de l'esprit, elle se lia avec Balzac (qui l'a mise dans ses romans sous le nom de duchesse de Langeais) avec Janin. Puis le roman de Volupté, qui lui avait plu, commença . d'elle à moi une liaison qui devint vite une tendre amitié : mes Poésies de ce temps-là en offrent plus d'un témoignage... »

(i) Retenir cette phrase : le nœud de soie et le carcan d'or ne devaient pas résister à la mort de Chateaubriand.

AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER 1 00

Revue : offrez-lui mes amitiés et au bon M. Lèbre. « Adieu, Madame et amie, ne soyez donc pas triste et laissez ces pressentimens sur des incendies qui s'éteignent toujours. »

« 23 octobre 1 838.

« Je vous réponds tout de suite, cher Olivier; mais j'envoie pour plus de sûreté ma lettre à Lausanne. Enfin la phrase est faite, comme vous le dites; mais pourquoi Mme Olivier ne m'a-t-elle pas écrit, ne fût-ce que deux mots, et pourquoi ne me dites-vous rien d'elle? Ce n'est pas bien à elle de me traiter presque comme un ennemi. Je prends une bien vive part à cette mort du bon M. Manuel (i) ; nous avons eu ici celle de Mme de M..., qui n'a pas été moins triste humainement et moins sainte. Comment est M. Vinet lui-même? Il ne manquerait plus que lui à ce grand coup d'aile de la mort. Au reste qu'est-ce que cela ? Six mois ou six ans... nous les suivrons tous tout à l'heure.

« Vous aurez vu, si vous lisez les journaux, le tapage de tous ces honneurs redoublés infligés à la Revue des Deux Mondes, et la lettre solennelle de Lerminier à Buloz qui a défrayé l'opposition pendant huit jours. Buloz paraît bien décidé à garder la Revue et à nous tenir tous à bord : tant mieux.

(i) Voir au tome IX des Nouveaux Lundis, pp. 66 et suivantes, et dans l'article sur M. Emile Deschanel, un très intéressant passage consacré à M. Manuel.

10Ô CORRECPONDANCJ D] BAINT] BEUV1

11 y aura toujours place pour Davel : faites donc cela une bonne fois en vue de Paris, en vue «le la question historique, animé d'un sentiment patriotique cl surtout moral ; écrivez cette Vie «le Plutarque pour nous tous; je réponds que l'intérêt sciait général, et le succès d'ici retournerait aider le patriotisme de là-bas.

« Il faudrait me donner toute votre chanson ; j'avais demandé à .M""' Olivier un Chant de l'Ëpéê qu'elle ne m'a jamais envoyé, à moins qu'il ne soit chez Risler, où je n'irai prendre le paquet que demain.

« On est ici fort dans la stagnation ; le prochain événement littéraire, mais qu'on attend assez patiemment, est le drame de Hugo à ce nouveau théâtre, cesera d'ici à quinze jours environ. Lamartine est toujours à Saint-Point, d'où il a envoyé à Gosselin trois à quatre mille variantes pour son Ange déchu, lesquelles variantes le susdit Gosselin distribuera au basard et le livre sera corrigé. Lamennais est toujours à Paris, vivant dans une chambre de garçon, rue de Rivoli, et pouvant méditer tout à son aise sur la ruine des renommées ou du moins des influences. On me citait de lui l'autre jour un trait qui le peint, lorsqu'il était encore à La Chesnaie. 11 voulait se faire un cachet : Un chêne en éclats brisé par la foudre avec cette devise : Je romps et ne plie pas. Mme Oudevant vient de partir pour Jes îles Baléares, emmenant

son fils qu'on dit délicat de poitrine, mais conduite par l'ex-ministre espagnol Mendizabal?

« La plus grande nouvelle du jour est l'apparition d'une nouvelle actrice tragique au Théâtre- Français, Mlle Rachel, juive : on y court avec fureur, et Racine est plus que jamais applaudi.

« Je voudrais vous dire d'ici quelques nouvelles récréantes, sans trop vous parler de moi qui suis dans l'insipidité, et dans les brouillards d'une vie sans horizon : mais il faudrait inventer pour cela . Marmier nous arrive de Laponie, par malheur nous le garderons peu, car il est nommé professeur de littérature étrangère à la faculté de Rennes. Je vous ennuierais si je vous faisais la liste de toutes les personnes de Lausanne ou d'Aigle dont le nom me revient et auxquelles je voudrais distribuer un bonjour : il est bien triste d'éprouver que le temps et l'éloignement font pour les groupes amis ce qui a lieu également pour la perspective à mesure qu'on laisse le rivage : on discerne toujours par la pensée, mais l'expression confond et abrège. Du moins, vous qui êtes mon seul point essentiel etde repère, distribuez autour de vous immédiatement mes plus tendres souvenirs et amitiés à votre frère Urbain, à M. Ruchet," et à sa femme, à Mlle Sylvie, à Lèbre; des baisers aux enfans que ce bruit de guerre a cessé de faire sourire, je ne sais pourquoi, dans vos lettres; je n'ose plus dire à ces demoiselles, puisqu'il n'y en a plus qu'une. Mes homma-

108 CORRESPONDANCl DE s UNT1 BRU1 E

-.'s à la bonne M""' Régnier puisque vous l'avez nommée.

« Je baise les mains de Mme Olivier, et je vous

les serre, cher ami. »

« i838 (novembre). Dimanche matin.

<i Madame et amie,

« Je vous réponds vite pour vous dire que j'ai vu hier M. Mickiewicz. Je suis arrivé à sa maison rue du Val-de-Grâce, n° i, au moment où il allait quitter pour conduire sa femme dans un autre lods : la Grande affaire était de la décidera s'hahiller,à se chausser. II était dans les transes; mais dans le peu que j'ai pu lui dire, il a tout à fait adhéré; il accepte si on le nomme (i). Son programme n'est pas encore achevé, et je ne sais s'il pourra l'envoyer à temps : la situation extraordinaire où il se trouve pourrait bien, ce me semble, faire passer là-dessus. Au reste, je lui ai fait promettre d'écrire au premier instant libre un mot à M. Jacquet, ou à M. Monnard, parlequel il déclare persister toujours dans sa candidature. Vous pouvez en attendant l'assurer.

« Mickiewicz me fait l'effet d'être un de ces seconds de Byron, le pendant de Manzoni en Italie;

(i) Il était alors question d'appeler Mickiewicz à la chaire de littérature latine, à Lausanne. Cf. à cet égard la lettre que Sainte-Beuve écrivait à M. Monnard le 7 novembre i838 pour lui recommander le poète polonais. [Nouvelle Correspondance, p. 5i.)

AVEC M. ET Mine JUSTE OLIVIER IOg

ce qu'aurait pu être Lamartine enFrance. Enlisant une traduction de son Konrad Wallenrod, j'avais noté de bien belles pensées, de celles dont deux ou trois suffisent à marquer la région du poète.

« Je vois avec effroi cette seconde invasion des Bargondes dans votre pays resté jusque-là romand; vos hégéliens au bord du lac sont le sanglier dans la claire fontaine : malheureuse loi d'organisation qui a ainsi tout troublé ! Que Lèbre donc tue ce sanglier. J'ai appris avec plaisir que son Baader n'était pas mort. Vous ne me dites plus à travers cela où en sont au juste les affaires d'Olivier.

« J'ai plaisir à apprendre ce que vous me dites de Mme Forel : mais alors il y a cas de divorce entre elle et son mari ; et, malgré ses petites lunettes, elle est encore bien assez jolie (du côté de la taille) pour y faire songer. Mais que vais-je vous dire là ? Voilà ce que c'est que d'être revenu à Paris et de revoir Marinier. Je gage que vous n'oserez pas le dire à Mme Forel, pas plus que je n'ai osé tout dire à Mmede Vallière. Quand je vois tous vos heureux et romanesques mariages du canton de Vaud, il me prend vraiment regret (par moment) de ne pas m'ètre laissé marier aussi pour vivre là parmi vous à demi-quart d'heure de Lausanne, sans jamais remettre les pieds à Paris : mais on ne m'aurait épousé que pour venir à Paris, et pas si bète (i).

(i) Pendant qu'il faisait son coursa Lausanne, on l'avait marié avec une millionnaire de Genève, mais ce n'était là qu'un bruit, h J'ai

i 1 1) C0RB1 SPOND vm:i ni' s \i\ i r-i:u\ i

« Paris se remplit : la politique s'aiguise ; < luizot, Thiers, Du pin en présence assistaient l'autre jour à l'Académie française. L'entrée de la session scia vive. Lamartine revient bientôt avec «les volumes lyriques celle fois ; il :i fait <l' beaux vers, dii on, sur sa Bile toujours, sur M11"' de Broglie, (|ui n'échappera pas à cette musique mi-partie d'église et d'opéra. M. Xavier de Maistre es1 à Paris : je ne l'ai pas vu encore. M. Diodati serait bien aimable s'il m'envoyait deux lignes d'introduction près de lui. En attendant, on se presse à Ruy Blas en s'en moquant, en trouvant que c'est la farce la plus grosse, une omelette battue par Polyphème. On se presse encore plus tort à MUe Rachel ; Racine a plus de vogue que du temps de M"10 de Sévigné, et l'on dîne une heure plus tôt pour aller à Bazajet.

« Voilà comme nous sommes faits : tout en engouements et en reprises. Tous les dimanches à deux heures et demie nous allons entendre chez Mme Récamier ce que M. de Chateaubriand a écrit de ses Mémoires dans la semaine; — avec 6.000 livres de rente de patrimoine, la vie se passerait bien ainsi, à très peu faire : mais avec l'aiguillon là-dessous et la nécessité, on n'est pas heureux : on oublie, on glisse, on tombe parfois: on voudrait s'asseoir.

« Les cours s'ouvrent la semaine prochaine ;

toujours dételles idées de mariage, écrivait-il le 3o mai 1 838, que je regarde au moins comme une mauvaise plaisanterie qu'on m'en prête le projet, surtout avec le calcul d'argent. » (Lettre inédite.)

AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER (II

lundi on craint une petite émeute au cours de Lerminier : j'en aurais regret, car son ministérialisme l'a rendu tout à fait bon garçon, et il vaut mieux que les trois quarts de ceux qui crient contre lui. Ampère, fatigué de la poitrine, passe l'hiver en

Italie.

« Port-Royal est un peu désert à travers tout ce profane : les solitaires sont encore une fois dispersés; mais vous les savez opiniâtres, ils reviendront. En attendant, je réimprime deux nouveaux volumes de portraits; M. Vinet y entre. Je désirerais bien que vous puissiez ou m'envoyer ou m'indiquer (si Risler l'a) cette belle brochure dont l'un des Secretan nous parlait un soir, intitulée, je crois : De la Conscience, et qui était une réponse dans son procès ; il paraît que c'est d'une éloquence plus libre que le reste de ses écrits. Soyez assez bonne pour m'éclairer sur ce point, et, si vous l'aviez par lui, cette brochure, vous me l'adresseriez sans trop tarder. Et puis ne publie-t-on pas Monneron(i), et ne pourrais-je pas citer, en son lieu, quelque chose de plus que j'ai et qui serait dans le volume projeté par Olivier : vous voyez que j'entends ces vers à Marie.

«Mmede Castries vient de perdre son oncle,

(i) Frédéric Monneron, jeune poète vaudois qui promettait de prendre un essor élevé, mort à la fleur de l'âge, dans l'égarement de l'esprit, en 1637. (Note de Sainte-Beuve au bas d'une pièce de vers du t. II, p. 290, de ses Poésies complètes, édition Calmann- Lévy.)

112 C0RRB8P0NDAHC] D1 BAINTB-BBUVB

M. de Fitz-James, ce qui est un isolement de plus. Son dernier chêne protecteur est tombé : elle est

pleine de courage.

« Comprenez-vous S 'piridion? On dit que le P. Alexis est M. de Lamennais et cpue le fameux livre de l'Esprit est l'Encyclopédie de Leroux. Je parle au hasard sans avoir lu ni en avoir envie (i).

« Mille souvenirs autour de vous aux Monnard,

à M Régnier, à M1" Haie, à M. Scholl, Vinet, à

MM. Espérandieu, Vulliemin, Durand, Ducloux : à la famille d'Aigle, s'il vous plaît, et à ceux d'Eysins qui me connaissent.

« Baisers aux enfants et réponse toute singulière à Alovs. J'embrasse Olivier et vous serre les mains, Madame, avec une respectueuse tendresse.

« Je ne vous dis jamais rien de ma mère, qui est pourtant bien sensible à vos souvenirs et qui vous envoie les siens plus exactement que je ne fais ; elle va à merveille et devient de plus en plus spirituelle et maligne en vieillissant. »

(( i5 novembre i838.

« Madame et amie, « J'avais besoin de votre mot pour me dire que je ne vous avais offensée en rien sans le savoir; merci de votre bonne assurance. J'étais vraiment inquiet

(i) Sainte-Beuve, en cela comme en tout ce qui touchait à Lamennais et à Leroux, était bien informé.

AVEC M. ET Mil" JUSTE OLIVIER Il3

et je retournais ma conscience en tous sens. Seulement pourquoi, si occupée que vous soyez, ne pas écrire un de ces mots si courts, si négligés comme je vous écris maintes fois, et qui suffisent à l'amitié ? Voilà ce que je \ous reproche. Vous aurez vu que j'ai écrit à M. Monnard pour Mickiewicz ; mais vous aurez su aussi le malheur arrivé, qui l'aura sans doute forcé à revenir aussitôt ici.

« J'ai reçu enfin l'Honneur de Famille; je ne vous remercie pas de tout ce que vous y avez joint sur Mme de Charrière et le reste que je vous avais demandé. J'ai lu cette nouvelle si riche de fond et de verve ; je l'ai fait lire- à quelques amis. La seule critique porterait sur le style, par momens subtil et trop sauvage. Je ne voudrais rien ôter à la poésie, à la hardiesse, mais ajouter par endroits à la netteté. Ainsi, page 36, pour dire que le peuple vaudois unit à une finesse souvent impénétrable quand on le questionne, une fréquente indifférence sur l'effet de sa parole {ce qui est un peu subtil) pourquoi ce tour : à côté de... se manifeste au grand jour, non moins également... pour dire tout simplement outre cela, il a aussi... Un peu de Voltaire, s'il vous plaît, pour apprendre à débrouiller ces écheveaux. Les analyses des caractères, en s'approfondissant trop, s'exagèrent un peu, ou du moins nous en font l'effet, ce qui revient au même : plus de modération dans l'expression, une simplicité (qu'on obtiendrait par plus de travail peut-être)

Il4 CORRESPONDANCE DU s \l\ i l.-iu r vi

sauverait cet effet, [lyadè plus quelques obscurités ducs à l'habitude de théologie calviniste sur la chute* la grâce ; mais c'est notre Faute, à nous qui ne savons pas. Pourtant l'expression, encore mieux trouvée, nous la ferait, je crois, comprendre. D'ailleurs profondeur, intérêt dramatique, puissance. Voilà en gros, chère Madame, tout le pédantesque de ma sentence.

« Savez-vous que dans un keepsake anglais; The literary souvenir, London, i83o, se trouve la même histoire sous le titre The maison de force. C'est d'un Anglais qui aura su cela sur les lieux. Le nom de la famille est Gavin. Je ne sais si c'est le vrai : au lieu d'un cheval tué, c'est un vrai meurtre. La nouvelle qu'un de mes amis a lue n'est pas mal.

« Marinier est arrivé, et cela me débauche beaucoup ; je passe ma vie à dîner au restaurant. J'ai toujours mon mal de voix, qui n'empire pas, mais qui ne guérit pas. Marmier vous dit mille amitiés, il est revenu le même, jeune, frais, non marié.

« On a donné Ray Blas, je ne l'ai pas vu, ni peut-être ne le verrai, étant à cet égard des moins curieux. C'est le genre Hugo au complet, du fort et du sublime selon certains, plus de grossier et de violent que jamais : un certificat d'incurable, magnifiquement historié, et avec de grosses majuscules rouges.

« Je m'amuse assez de toute la politique, étant,

AVEC M. ET MTie JUSTE OLIVIER Il5

grâce à la Revue, au centre. Quelle lanterne magique ! L'article de Lerminier (i) a soulevé des tempêtes : cela a remué dans son fond toute cette mare infecte de la presse, et il en est résulté pour lui mainte éclaboussure. Pourtant l'infection est bien dans la presse même et ceux qui l'ont fort attaqué valent moins. On craint du bruit pour son cours.

« Chateaubriand continue ses Mémoires avec une persistante jeunesse : j'en entends tous les dimanches deux ou trois chapitres en compagnie chez MmeRécamier;rautredimanehe,ç'aétépluscourt;il avait brûlé le travail de la semaine, en étant peu content : bel exemple et leçon à nous tous (2).

« Ampère est en Italie et y reste ; si j'avais de la voix, je le suppléerais.

« Mme de Tascher, de retour ici, s'informe de vous : elle aime fort Mickiewicz et m'a elle-même raconté le malheur de sa femme et le sien. Mme de Castries revient enfin de Dieppe. Si j'avais de la voix (éternel refrain) et un cabriolet, je ferais six lieues par jour dans Paris et ne serais quitte encore que de l'indispensable en fait de visites.

« Cousin, qui a manqué mourir du même mal exactement que M. Manuel, semble revenu à bien. Je lui ai donné l'autre jour le bras à sa première

(1) La Presse politique, dans la Revue du i5 octobre i838.

(2) Cette partie des Mémoires de Chateaubriand comprend le récit de sa carrière littéraire, de ;8ooà i8i4,et d'une partie de sa carrière politique, de 1814 à 1828. Elle fut composée de i836à i83o. et remplit les quatre derniers volumes.

1 I G CORRESPONDANCE DE 8AINTB-BEUV1

sortie pour aller à l'Académie. A Paris, toutesi une épigramme.

« Mon Fontanes va paraître dans la Revue le Ier el le i5 décembre; lisez-le, ce sera mon chefd'œuvre classique (i). Je me suis piqué de coquetterie,etj'ai dit en relisant La Harpe : Et moi aussi I ou comme Dumas : Pourquoi pas '

« Où en est la Revue Suisse ? Passera-t-elle nouveau bail? Je ne suis pas en mesure de donner Mme de Charrière : aussi n'en dites mot, s'il vous plaît.

« Voilà un an passé de quelques jours que j'arrivais parmi vous ; j'ai songé à cet anniversaire, non sans tristesse. Nos fêles étaient ces jours-là même (2) ; mais je ne m'en suis aperçu qu'après coup et par hasard. Nous n'avons pas besoin de cela.

« Tranquillisez-moi, Madame et chère amie, sur votre santé, sur celle du petit; un baiser à Aloys. Tendresses à Olivier, à Lèbre; respects et souvenirs à tous, Mme Hare, Mme8 Ruchet, Sylvie, Herminie, je ne veux pas vous faire sourire avec mon catalogue.

« Bonjour, et à vous du cœur. »

(1) Sairrte-Beuve avait raison d'appeler son Fontanes classique. C'est vraiment là qu'il rompit délibérément et définitivement avec les romantiques. Le « charme • avait cessé.

(u) Le 4 novembre, fêle de Saint-Charles. Mme Olivier s'appelait Caroline.

AVEC M. ET Mm" JUSTE OLIVIER II7

« Paris, le 5 décembre i838,

« Madame et amie,

« J'ai eu assez de peine à atteindre Mickiewicz qui avait déménagé ; ma bonne l'a enfin trouvé au bout des Champs-Elysées et lui a remis de moi une lettre pressante à laquelle il aura répondu à Lausanne, je l'espère ; vous avez sans doute en ce moment sa décision, et vous me la direz, car je ne la sais pas encore de lui : il y a tout Paris entre nous.

« Je suis un peu souffrant depuis quelques jours et cela suffit très vite à rabattre ma joie et mon ton alerte. Je me remets en même temps à Port-Royal, d'aujourd'hui seulement, mais enfin je m'y remets et vais faire encore une pointe de ce côté, un bon coup de collier. Vous voyez que d'être un peu malade me va bien littérairement et moralement : je me refais ermite.

« Je ne vous ai pas assez parlé de votre nouvelle l'Honneur de Famille : d'autres personnes qui l'ont lue depuis ontappuyé mes éloges, et comme l'homme est plus sûr de lui quand il a l'affirmation d'un autre homme (selon Pascal), je m'enhardis à vous les redoubler. Ce caractère de Marie est admirable ; la fin est bien belle de pathétique. Comme addition à mes critiques de style et pour mieux vous les préciser, je vous rappellerai cette phrase vers la fin où, à propos des luttes intérieures du

!lS CORRESPONDANCE DE 8AINTE-BEUV]

vieux Mesnard, vous dites du I loi du A/a/ qui oublie souvent à quel rang il est tombé de mendiant dont tout Savoir est une grâce : on ne sait pas si c'est de mendiant qu'il était, qu'il est tombé, ou s'il est tombé au rang de mendiant; et pour qui n'est pas calviniste, cela d'ailleurs ne peut s'entendre. Cette phrase résume tous les défauts que je critique, tout à l'cntour il n'y a que des éloges et des pleurs.

«Les nouvelles politiques et littéraires continuent ici à se presser. Avez-vous lu Ruy-Blas ? J'ai vu hier au Français la Popularité de M. Casimir Delavigne ; cela ne m'a pas trop ennuyé : il y a de beaux vers et même de spirituels, mais comme il y a peu d'esprit dans la manière de comprendre la vie et le fond des choses ! Comme c'est toujours l'honnête garçon qui ne sort pas de sa ligne, même pour voir ! Au fait c'est la plus belle comédie justemilieu qu'on pût faire ; le public applaudit toutes ces tirades contre la mauvaise presse et la fausse popularité, comme s'il était un converti.

« Lerminier pourtant assistait l'autre soir dans la loge de Buloz à la pièce : il était en vue, et à la manière dont le regardait le parterre, il a pu s'assurer que la leçon qu'on applaudissait ne corrigeait pas.

« On n'est jamais plus volé que quand on assiste dans les foules à l'exposition publique des voleurs.

« Je n'ai jamais su la décision positive du Conseil d'État sur Olivier : est-il appelé provisoirement

AVEC M. ET Mm» JUSTE OLIVIER I 10,

ou définitivement ? Je devine par votre dernière lettre que ce dernier cas n'a pas lieu. Quel a donc été l'effet de toutes ces pétitions ? L'hiver passé, y a-t-il chance que le Conseil d'Etat le nomme définitivement? Tout cela, chère Madame, est resté dans l'intervalle de vos lettres.

« Lamartine est revenu d'hier à Paris ; je ne l'ai pas vu encore, mais malgré nos dissidences (un peu trop exprimées par moi (r), je le crains) nous nous rencontrerons et ce sera au mieux : il est la générosité même. — M,lie Sand est à Palma, dans les Baléares : j'ai vu d'elle l'autre jour la plus jolie et la plus folle lettre qu'on puisse imaginer, écrite par elle à Mme Buloz du milieu des orangers : cela donne regret vraiment de ne plus l'aimer. Elle est avec le pianiste -polonais Chopin qui règne : avec Mickiewicz, prenez garde à ce point-là. Noble poète, il en est encore sur son compte à la foi, à l'amour : je n'en suis plus qu'à l'admiration, mais il ne faut jamais blesser l'amour.

« Au reste, vous l'aimez tous un peu, surtout Olivier, et moi un petit peu encore, cela pourrait bien être.

« Je dînais l'autre jour chez Mme de Jussieu avec M. Hollard, et à propos de la décision de la commission de Lausanne concernant Olivier, je suis entré dans une grande colère qui revenait à M. de

(i) Dans son article sur la Chute d'an ange.

120 OORRESPONtiANCR Dl sain m -i;m \ i

Felice, el à toutes les étroites cervelles. Je n'ai pas

en I air de savoir à qui cela allait el j'en ai dit d'autant plus.

« J'apprends de Mn,e de Tasc.her tout à l'heure que Mickiewicz a dû accepter; elle lui avait déjà l'ail dire (d'elle seide) le nom de M'110 Olivier, et que c'était une personne aussi bonne (pie spirituelle et que charmante en tout : je ne fais que répéter les paroles. Vous voyez qu'elle a bien réellement passé à Lausanne et qu'elle s'en souvient. II paraît que M'"e Mickiewicz va mieux et qu'elle a pu se promener avec son mari aux Champs-Elysées.

« Mille tendresses à Olivier et à la maison, aux deux petits, à Lèbre, à M. Ruchet, à sa femme, à M"' Sylvie entre toutes, à M11'' Frossard que je n'oubliais pas non plus que son frère, mais que je croyais hors de portée, à M. Urbain, enfin à MM. Vulliemin, Scholl, Vinet, Monnard, Péclard, Ducloux, les Espérandieu, Régnier, Durand, lîindroz, pas de dames en détail pour aujourd'hui.

« A vous de cœur et de respect, chère Madame. »

« Paris, le 19 décembre i838.

« Madame et amie, « Rien d'ennuyeux comme les lettres qui se croisent, aussi j'aurais bien voulu en recevoir une de vous avant que celle-ci n'allât croiser sa correspondante qui est sans doute en chemin dans ce moment. Pourtant il me semble que c'est trop

AVEC M. ET M'ne JUSTE OLIVIER 121

attendre comme cela. — J'ai vu depuis ma dernière M. de la Harpe; j'ai reçu par lui le mot d'Olivier et tous vos obligeants messages. Je dîne ce soir avec lui chez Pinson en tête à tête, pour causer un peu à fond des indications qu'il désire et dont en effet on a fort besoin ici.

c Votre dernière lettre, Madame, s'il m'en souvient bien, est assez triste et légèrement grondeuse. Il ne faut pas trop accuser mon ami Marmier d'abord : il y a plus de plaisanterie que de vérité dans ce dont je l'ai chargé devant vous. Je le vois même à peine maintenant qu'il paraît installé ici pour l'hiver, et que tout est rentré dans l'ordre accoutumé. .

« Je n'ai pas eu de nouvelles plus précises de Mickiewicz. Hier, j'ai rencontré son compatriote le prince Czartoryski qui ne m'a pas assuré qu'il eût accepté encore : il en serait temps toutefois; ma lettre, à lui, était positive et pressante. — La lettre de M. Vinet à M. Manuel m'a bien touché : quel excellent pays, quel regrettable asile que celui où les gens de talent sentent et vivent ainsi !

c J'entrevois que ma demande sur les vers de Monneron a paru un peu indiscrète, et je sens le besoin de la répéter pour vous montrer qu'elle ne l'est pas. En réimprimant, je ne sais plus quand, au reste, cet article sur M. Vinet, j'y rencontre le nom de Monneron; il m'est impossible de n'y pas ajouter un mot sur sa mort ; les

I'.'' CORRESPONDANCE DB svimi BEUVE

vers que je cite de lui dans l'article sont inférieurs à son mérite; quoi de plus naturel que je désire y joindre une pièce admirable, un petit chef-d'œuvre de sentiment et d'imagination, A vous, rien autre chose? Si la pièce doit paraître dans ses œuvres, je ne fais que la mettre d'avance; si le recueil ne paraît pas, je la sauve. Voilà mon excuse, si j'en ai besoin, pour avoir parlé de cela.

« Ce 20. — Un retard de ma lettre fait que je reçois la votre du i5. Je me hàle d'écrire à Mickiewicz. Je le presse, mais il n'aura peut-»' lie pas le temps décrire le programme.

«Je vais m 'informer sur M. Hollard : mais je n'en saurai guère plus que je n'en sais; c'est un homme instruit dans certaines branches spéciales de l'histoire naturelle. Son plus grand inconvénient, à mon sens, est de voir partout les causes finales, et d'étudier les insectes ou autres animaux en vue continuelle de Dieu et du christianisme. Le microscope solaire et ses merveilles lui paraissent comme à M. Hentsch de Genève une démonstration directe de la Providence et une pièce à l'appui de la Bible : est-ce un inconvénient là-bas? Il est excellent homme, instruit (médiocrement d'esprit, je le crois), mais du sens; je m'informerai pour savoir quel est son débit et sa faconde comme professeur. — Dites de tout ceci ce que vous jurerez bon, en vous souvenant que j'ai un vrai respect pour M. Hollard, qui a toujours été très aimable

AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER 123

pour moi. Je répondrai du reste à M. Monnard, par un petit mot dans une prochaine.

« Je sens un grand besoin de revenir à Port- Royal, d'autantplus que je suis devancé : un Allemand, le docteur Hermann Reuchlin, fait une histoire de Port-Royal et du jansénisme, un premier gros volume va paraître en février à Hambourg- : il est à Paris, lui, en ce moment, et je le vois. Je profiterai de sa théologie savante, et tâcherai qu'il profite à son tour pour ses deux derniers volumes des miens parus dans l'intervalle.

« Je suis toujours souffrant, avec des palpitations, mais je vais, je suis en proie à ma vie d'obligations et de devoirs du monde, de dîners en ville, de soirées, à laquelle je cède, me disant que je cesserai demain, et en vérité je m'y soustrairai au premier jour.

« M. Delécluse (l'auteur de Mademoiselle Liron et de la Vie du peintre Robert) a écrit une histoire du peintre David et de sou école, dont il a été. Il a connu M. Naef (i), lequel ne s'est pas souvenu de son nom quand je lui en ai parlé une fois. Mais enfin, si vous pouviez faire raconter à M. Naef quelques détails sur la fuite de David en Suisse, et cette belle scène où il le voit assis désolé sur

(i) Jean-Pierre-Samuel Naef, peintre, né à Genève en 1778. Il fit ses études dans l'atelier du peintre David, enseigna ensuite le dessin dans l'Institut Pesta'ozzi, à Yverdon, s'établit vers 1808 à Lausanne où il fut professeur estimé, et mourut dans cette ville au mois de juillet i856.

i '. CORRESPONDANCE DE s uni K-hkuve

une borne du chemin proche de Vevey, en un mot ce coin du proscrit à Minturnes, et; serait rendre service à M. Delécluse et à l'histoire de David que de l'écrire et me l'envoyer.

« Mille tendresses pour cette année finissante ; baisers aux enfans, amitiés à Lèbre, à M. Ruchet. J'embrasse Olivier et j'allais presque dire vousmême, Madame. Au jour de l'An donc.

« Et à vous de cœur, chers amis.

« Vous lisez tout à Mme Forel, me dites-vous ; je le crois bien, mais en sautant les parenthèses, ce qui rend la bravoure facile. Dites-lui pourtant encore, ce que je me reproche d'avoir toujours omis, de vouloir bien présenter mes souvenirs respectueux et reconnaissants à M. deBrenles. »

« 23 décembre i838.

« Gomment vous dire assez vivement combien je suis touché de ces attentions nouvelles et si imprévues, quoique je m'attende à tout ce qui est amical et bonde vous, Madame ; me voilà tout en fleurs sans que je sache pourquoi, sinon que vous l'avez voulu. Est-ce que c'est à cause de la veille de Noël ? Est-ce que vous avez deviné que c'est aujourd'hui même mon jour de naissance, le 23 ? Si vous ne le savez pas, voyez quelle rencontre singulière, et où vous avez été planter le bouquet. Ma vie, bien que si peu heureuse en général, en est bien heureuse aujourd'hui, elle le sera toujours

AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER

toutes les fois qu'elle s'approchera de votre foyer si ami, toutes les fois qu'elle regardera de ce côté si uni, si profond, si sûr, et qu'elle en recevra de tels parfums ou qu'elle en entendra les deux voix(i) n'en faisant qu'une, ou que simplement, comme il nous arrive quelquefois le soir, elle restera là immobile et silencieuse à côté de votre silence qui rêve et de votre âme qui s'oublie. »

« Mercredi, 26 décembre i838.

« Mes chers amis, « Je voudrais avoir grande joie au cœur pour vous offrir quelque bouquet de jour de l'an ; si j'étais près de vous, comme l'an dernier, je ne serais pas embarrassé, votrejoie seraitlamienne, et je vous porterais le bouquet cueilli chez vous. Mais ici, dans cette vie de fatigue et de dispersion, ou de retraite hargneuse, dans cette vie sans solennité domestique, surtout pour les gens qui errent comme moi, où sont les fleurs? où sont les sourires, sinon ceux que vous donnent les amis heureux ? et pour cela, il faudrait les voir, et être à portée de leur journée radieuse. Ainsi donc, placez-moi auprès de vous dans cette journée de l'an et au milieu des Billon et Billou joyeux et de moins en moins béa-avants, placez-moi là dans un coin du cercle comme une légère ombre, attentive à tout et silencieuse, qui

(1) Allusion au volume de poésies publié par M. et Mme Juste Olivier sous le titre: les Deux Voix.

I 20 ( ORI\ESPOND im:i m BAINT1 -B1

n'attriste ni n'obscurcit, mais qui voile an peu : léger nuage que Billon et Billou traversent dans leurs jeux sans s'en apercevoir, mais qui se retourne après et que n'a cessé de voir l'œil des parens. Vous me raconterez comment tout cela s'est passé, et l'effet sur vous de Yombre.

« Je crains bien que toutes les négociations et lettres près de Mickiewicz n'aient échoué. Sa douleur est telle qu'on n'en peut rien tirer; le pauvre homme, il dit toujours demain, espérant que demain elle sera guérie. On ne peut même savoir l'état au juste de sa femme, et il y a toujours un double bulletin contradictoire : je penche pour le plus fâcheux.

« Je me suis bien informé sur le compte de M. Hollard. Il paraît qu'il professe très suffisamment pour l'élocution, et qu'il a des doctrines anatomiques et organiques élevées et, m'a-t-on dit, plus larges que ses croyances. C'est un médecin humanitaire qui m'a donné ces renseignemens. C'est Yanatomie comparée qu'il professe, ce qui est d'un intérêt, plus général que quelque branche de la zoologie.

« J'ai revu Lamartine, que j'ai trouvé avec bonheur très peu optimiste, contre son habitude, et jugeant la politique dont il est témoin, et cette misérable intrigue qu'on appelle la coalition avec un dégoût profond qui lui va et qui promet un retour aux beaux vers.

AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER. 127

« Mais que vais-je vous parler de coalition et de ces turpitudes chétives ? En attendant, le ministère tombe, et comme ce système, en ce qu'il a de mauvais, ne changera pas, il est permis de regretter d'honnêtes gens et personnellement pleins de facilités obligeantes, même charitables. Oh! mes amis, dans quel triste état politique nous sommes, comme peuple ! et combien, à part les coups d'éclat, nous avons peu de ce qui remplit honorablement le tous les jours d'une nation !

« En attendant, Marmier nous donne ce soir dans sa chambretle une petite soirée où l'on dira des vers. Il y aura Brizeux, Turquety, de Latour, et deux dames que ce dernier doit amener, on ne sait trop encore lesquelles, mais de belles dames, peut-être la comtesse Dash, qui fait des romans quelque peu Bal sac.

« Mme Valmore a fait paraître ses Pauvres Fleurs. Il y en a de charmantes, et je n'y veux voir que celles-là.

« A chaque lettre il y aune commission ennuyeuse, autant que rien peut ennuyer de bons amis si empressés. Cette fois, je reviens à demander à Olivier, qui est dans ses livres, s'il pourrait me donner la note précise sur le Sacrifice d'Abraham représenté en latin par les étudians de Lausanne, en i5... ?

« Je me suis remis à Port-Royal ; j'y ai bien peu avancé, mais mon ardeur redouble et n'a

lafl Q0RBE8P0NDANC1 DE 8AINTE-BEUVT

jamais été plus jeune. Je vais durant des mois me caserner, censé à la campagne, dînant dans ma chambre, et ne sortant que le soir, en voleur, le nez dans mon manteau. Je pousserais ainsi une bonne pointe, jusqu'à nouvelle débâcle qui, à son tour, se réparera encore. La vie se compose ainsi de débandades et d'assauts, jusqu'à la grande débandade finale, d'où l'on ne se relève pas.

« Mais que vais-jc dire, apporter ainsi une image funèbre dans votre joie fervente, mon squelette desséché dans un festin qui n'est pas celui de Trimalcion, mais celui de la famille, du foyer, des modestes et des immortelles espérances ? Adieu donc, chers amis, aimez-moi, embrassez les enfans chéris, Lèbre, Mlle Sylvie, si elle y est (c'est jour d'exception), tous enfin.

« A vous de cœur, à vous, Madame et chère amie.

« Marmier va à merveille et vous salue. »

« Ce 6 janvier i83q.

« J'ai reçu avec bien du bonheur la chère lettre du jour de l'an : je me suis revu parmi vous ; ma journée d'ici en a été plus embellie qu'elle n'avait coutume, et dans l'air de fête que j'ai porté à quelques amis de Paris, vous entriez pour beaucoup. J'avais dès le matin le gracieux bonjour dans le cœur.

« Vous aurez reçu enfin des lettres de Mickiewicz, trop tardives je le crains. Je joins ici le seul mot que j'aie de lui depuis toutes nos lettres : sa douleur si vraie, si respectable et belle, le rendait incapable de toute autre pensée.

« Mme de Tascher est bien souffrante depuis quelques jours; en général, tout le monde ici a quelque chose : Mme de Castries et son fils ont été atteints aussi. C'est inconcevable comme , cet hiver, on meurt aisément. Cela fait trembler; et puis les chagrins,... tous mes amis d'ici en ont plus ou moins, et plutôt plus. Guttinguer en a

l3o CORRBSPOrtDANCl Dl SÀINTE-BBUVb

eu un affreux par un cendre en fuite et déshouoré 1 1 ). Si j'énumérais d'autres noms, je ne ferais que changer d'accidents. Buloz lui-même est au lit

depuis quinze jours, pris dans tous les membres] et incapable de tout soin : on craint qu'il n'en ait pour des mois. En attendant, le gouvernail Hotte un peu : c'est fâcheux en cette crise politique. Pour la littérature, nous y subvenons à qui mieux mieux. « C'est en partie cette disette qui m'a fait donner avant-hier pour la iievue de Paris d'aujourd'hui quelques imitations en vers et sonnets de Lausanne, ces petites pièces d'Uhland, vues à travers Lèbre, les vers à la Société de Zofingue, les sonnets sur le lac et la bise, et celui à Madame (2)...

Il est doux, vers le soir au printemps qui commence...

en un mot, tout un petit bouquet de Lausanne que vous pourrez respirer cette semaine dès qu'il y sera revenu. S'il y a parfum, ce sera votre pensée. En quelle année donc le major Davela-t-il été exécuté? Question à Olivier l'historien.

(1) Au mois de juin suivant, M"1'- Victor Hugo écrivait à ce sujet à Ulric Guttinguer : « Mon cher Monsieur, je suis beaucoup mieux de santé depuis quelques jours. J'emploie ce mieux à répondre à votre lettre si furieuse contre vos gendres ; ceci nous prouve la vérité du proverbe : il ne faut pas désunir ce que Dieu a uni. Entre l'arbre et l'écorce il ne faut pas mettre le doigt, surtout quand l'arbre est tant soit peu véreux, ajouterais-je... » (Lettre Inédite communiquée par M . Gabriel Guttinguer.)

(2) Toutes ces pièces figurent au tome II de ses Poésies complètes..

AVEC M. ET MUlû JUSTE OLIVIER

« Chez Marinier, l'autre jour, nous avons eu le petit punch. Les dames ont manqué; décidément, dans sa mansarde c'eût été trop compromettant. Nous nous en sommes passés. Nous avons dit des vers, petits, courts, vifs, comme le punch qu'à petits coups nous buvions. Brizeux en a dit de jolis, pareils à des fleurettes franches et sauvages qu'une chèvre d'Arcadie irait mordre aux fentes des rochers. En qualité de Grec par le goût, il est, à un certain moment, entré dans une violente colère contre le Nord et contre les sapins. Un Russe qui était là, M. de TourguenefF, a répondu ; nous avons plaidé pour le Nord, et tout d'un coup Marinier allant à un rayon de sa bibliothèque y prit le livre des Deux Voix; alors j'ai lu le Sapin à Brizeux, qui s'est déclaré désarmé ; il a aimé surtout le sang rose (i).

(i) Voici cette pièce du Sapin, qui dans son temps fut très populaire.

Ainsi qu'une grande pensée

Qui féconde un cœur désolé,

Sur la cime étroite, élancée,

Se dresse un sapin exilé.

Jouant avec leur chevelure,

Le vent seul arrache un murmure

A ses rameaux, fléchis en vain,

Car nul oiseau ne les caresse,

Et la voix des forêts sans cesse

Roule autour d'eux son chant lointain.

L'arbre a grandi, fier et sublime, Sur son piédestal glorieux,

l3a ' nlUll.SI'iiMi \M ' M -\IM1-I.MM

« Voilà n«»s fêtes; elles ressemblent aux vôtres, poésie, amitié, souvenir des absents.

N'aimant que l'aigle de l'abîme, Le soleil, la neige et les cieux.

11 buvait la tiède rosée, Les parfums qu'à l'herbe embrasée Enlève un souffle humide et Irais; Et d'air pur baignant ses feuillages, Il s'enveloppait de nuages Afin de s'endormir en paix.

Parfois, sur la couche glacée

Où tombent ses fruits résineux,

Une empreinte rouge est tracée;

Des ours la laissent après eux.

Ce sang vermeil comme la rose

Sous les vents de la nuit éclose,

Est la seule fleur du rocher :

Mais lorsqu'il parait, sous ses branches,

L'arbre y jette ses barbes blanches,

Et semble vouloir le cacher.

11 hait aussi l'épervier sombre,

Quand il vient, d'un vol tournoyant,

Enlacer sa tige dans l'ombre,

Ou mesurer son front géant.

Au battement confus des ailes

11 mêle des plaintes nouvelles,

Et, froissant ses dards à grand bruit,

Il dresse ses bras, les balance,

Frissonne, et mugit, et s'élance...

Epouvanté, l'oiseau s'enfuit.

Pourquoi souffrirait-il l'approche De quelque habitant du vallon '?

11 doit vivre seul sur sa roche, Que le temps lui soit court ou long : Il doit tout ignorer du monde ; Et sans une voix qui réponde A ses vagues appels d'amour Il faut qu'il vieillisse et supporte

AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER l33

« Bien des grâces à Mlle Sylvie, que je crois bien avoir embrassée l'autre fois; amitiés à tous, à M. Ruchet, Urbain, Durand, Ducloux, etc. J'écris un mot à Lèbre.

« Adieu, cher Olivier, bon courage dans votre

Ce que chaque an nouveau rapporte, Et les tourments de chaque jour.

Ainsi, roidissant son courage, Il revoit toujours, au matin, Bondir l'avalanche sauvage Qu'éveille un murmure incertain.

Il entend le glacier sonore Longtemps après gronder encore.

Imitant la foudre en courroux ; .

Et sur la cascade troublée, Quand tombe une roche écroulée, 11 sait ce que font de tels coups.

Ne le plaignez pas, si la terre

A fui son abri soucieux.

Il est malheureux, solitaire,

Oui! mais sa têle est près des cieux.

Qui sait quelle haleine bénie,

Ou quelle enivrante harmonie

A parfois bercé son sommeil ?

Ah 1 pour lui les anges peut-être

N'ont pas dédaigné d'apparaître

Dans un blanc rayon du soleil.

Un jour, luttant avec l'orage Oui tourmentait ses longs rameaux, Il gémit, et d'un cri sauvage Salua des destins nouveaux, Car la nue, agitant ses ailes, Sur lui jetant des étincelles, Semblait un céleste envoyé.

Et l'embrassant avec furie, L'arbre au tonnerre se marie ; Puis il retombe foudroyé.

l34 C0ARBSP0NDA.NC1 M -aimi BBUVJ

pénible et studieux hiver, et à vous, Madame ei amie, bon courage aussi dans votre hiver mondain auquel vous prendrez peut-être plus de gjOÛt que que je ne voudrais vraiment. Je baise les enfans et remercie M11" Lucie, à qui je souhaite tout bonheur sous ce toit du ciel.

« Votre souvenir exprimé par vous-même m'a été bien doux, cher monsieur Lèbre ; j'y comptais, mais ofFert ainsi, il a un parfum pour moi qui n'appartient qu'aux fleurs de vos coteaux et à la pureté de vos cœurs; tendre salut évangélique qui m'arrive à travers Clarens. Vous avez pris maintenant vos quartiers d'hiver : vous en avez de Gryon pour quelque temps, mais je suis sur que le samedi soir le soleil vous tente encore avec les belles gelées, et que vous faites toujours le pèlerin. J'ai su vos luttes anti-hégéliennes, j'aurais bien voulu me retrouver dans cette même salle comme auditeur et spectateur :

suave, mari mag no...

« Suivez-vous toujours votre pensée de grand ouvrage? Heureux celui qui est fidèle jusqu'aubout à la haute pensée de sa jeunesse I Gardez-moi toujours ce coin précieux de souvenir où je me reprends dans mes ennuis et mes dégoûts trop mérités; j'apprécie du moins ce que vaut l'asile de telles amitiés et ce qu'elles nous laissent d'espoir

AVEC M. ET M'iie JUSTE OLIVIER 1 35

à l'horizon; c'est un passé qui promet l'avenir (i). »

« Ce 19 janvier 18.H9.

« Mes chers amis,

« J'ai reçu vos deux lettres si pleines de bonnes choses, j'ai hâte d'y répondre. Votre leltre, cher Olivier, est allée à Delécluse, qui profitera des indications que vous m'y donnez et qui se mettra directement en rapport avec M. Naef. La vôtre, Madame, a été relue plusieurs fois depuis hier ainsi que le mot qu'y a joint Olivier. Vous êtes donc à Lausanne dans des troubles ecclésiastiques et académiques comme nous dans des intrigues politiques. J'y assiste en observateur très éveillé. J'ai, l'autre jour, dîné avec des doctrinaires : Rémusat, Piscatory; hier soir, j'ai rencontré Duvergier de Hauranne, qui sonna la charge et qui sonne déjà la victoire, Je vais chez M. Mole entre deux, et Mme de Tascherm'a fait l'autre hier dîner avec le girondin ultra-gouvernemental, son frère. Je puis vous assurer que si jamais je fais ce roman politique qui sera le pendant de Volupté, et dont l'objet, sinon le titre, sera Ambition^ c'est en ce

(1) On voit par cette lettre et celles qui la précèdent la place qu'Ad. Lèbre s'était faite dans le cœur et l'esprit de Sainte-Beuve. Nous lui consacrerons plus loin une petite notice à l'occasion de son arrivée à Paris.

r36 CORRESPONDANCE i > ■ SAINTE-BEUV1

moment ou jamais que je le fais, que je le pense : j'approfondis tons les jours mon cardinal de Retz sans avoir besoin de le relire. Mais pour écrire ce livre, mes chers amis, oh ! qu'il me faudrait du repos!

du loisir! un nid! Car, à part ces distractions du Balcon, ma vie actuelle n'est pas tcnablc. Pardonnez-moi de vous en parler. Avant tout, j'ai Port-Royal à finir, mes embarras d'argent étant extrêmes et tels que je ne pouvais plus aller comme cela, j'ai dû prendre un parti. Je me suis arrangé avec Renduel pour me donner le droit de mettre dans la Revue douze morceaux, tirés de P.-li., douze portraits; la Revue me les payera; mon double travail de livre et de revue ne fera plus qu'un, et je vivrai dessus. A partir de mardi, je ne vais plus sortir qu'au soir, je refuserai tout et tiendrai bon dans ma forteresse jusqu'à terme. S'il ne me fallait absolument Paris pour des livres et tous les menus assortimens littéraires nécessaires au dernier apprêt et que j'avais négligés là-bas, j'irais chez quelque ami, dans un château vide, m'enterrer et finir l'œuvre : mais j'ai besoin, six fois par jour, de vérification à la bibliothèque, — ainsi à partir de mardi (je le répète devant vous comme un serment pour me garantir moi-même), je prends un parti moindre que celui de fairelà-bas le cours, mais un parti analogue, et que je tâcherai de tenir également. Après quoi, œuvre faite, Port-Royal jeté au monde, je regarderai dans la vie et me

AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER 187

remettrai à lutter au hasard avec le tous les jours.

« Je vous avoue que l'avenir commence à m'inquiéter; car les désirs se font plus vastes en des cœurs vieillissans, quand ils n'ont pas été apaisés à temps, ni réglés jamais. Il me prend des regrets amers de voir, dans la misère de notre nation et de notre gouvernement, qu'il n'y a là aucune place pour des intelligences mûres et fermes qui s'y voudraient longuement employer (i). Je me rejette alors au roman, à cette vie privée pour laquelle j'ai eu tant de penchant, mais que je commence à ne plus considérer en mes meilleurs jours que comme un pis-aller. J'essaie en idée toutes les perspectives, je change d'allée dix fois en une heure pour me demander : Est-ce que celle-là n'est pas le chemin ? Je me retrouve, après tout ce pirouettement sur moi-même, plus désorienté que jamais, plus perdu dans le carrefour de cette forêt dont Dante a parlé.

« Vous allez me rappeler à demi voix : aile stelle ! mais non, avant tout, la terre où me poser, l'ombre où m'asseoir, la source et l'oubli s'il se peut : les étoiles, si elles sont durables et vraies, me luiront alors.

a Vous prendrez idée de tout ce que j'agite

(1) C'est la première fois peut-être que Sainte-Beuve regrettait de ne jouer aucun rôle politique, mais ce regret n'était pas très sérieux au fond ; l'ambition, pour me servir du titre de son roman projeté, ne le prit que sur le tard, et encore, quand il brigua le poste de sénateur sous l'Empire, était-ce moins par ambition que par intérêt, pour se mettre à l'abri des soucis d'argent qui le poursuivaient.

d'extrême en ma détresse quand je vous dirai que le mariage I lui-même s'est présenté à mon esprit avec ses chances et n'a pas été tout d'abord anéanti et que je me suis demandé s'il n'y avait pas de ce coté un port, un gazon où l'on échoue.

« M. de Maistre, que je voyais l'autre jour ingénu, sensible, à soixante-seize ans, venant à Paris pour la première fois, étonné, doucement malin et souriant, m'offrait l'image d'une vie, ainsi passée sous des cicux bien divers et gardant sans mélange son grain atlique parce qu'elle l'avait reçu en naissant. — Et je comprenais qu'avoir vécu ainsi serait un soir plus doux après une aprèsmidi promeneuse, que toutes nos existences rongées, dévorées, amaigries, d'académie ou de chambre. — Et, tâchant d'oublier le bon Fortoul et de n'être point plagiaire, je me voyais à un quart d'heure de chez vous, aux pentes du lac, non loindeMme Hare, et sachant, aux jours du plus grand émoi, entrer dans les récits de M. Frossard sur les impositionnaires, même y ajouter mon grain en narquois rustique du terroir. Car j'en serais, j'aurais quelques arbres à moi, un petit trône de verdure comme celui de derrière Mon repos, la vie privée enfin dans sa douceur sinon dans sa grandeur.

« Voilà les rêves que je refais à certaines minu- I tes comme il y a quinze ans, oubliant ces années venues, l'âme ternie, l'ennui facile et la dérision de la vie.

AVEC M ET Mine JUSTE OLIVIEn 1 3q

Romœ Tibur amem ventosus, Tibur Romain,

(pour Olivier) oubliant que vous-mêmes n'êtes plus sûrement à ce nid où vous êtes nés, que le nid flotte, et que vous sortirez peut-être de votre lac pour notre mer aux prochaines crues.

« Vous m'avez quelquefois accusé, mes chers amis, de ne pas vous parler de moi et du fond; je me suis assez échappé cette fois pour vous montrer que je ne rougis de rien avec vous, et que si je me tais souvent, c'est habitude plutôt prise envers moi-même.

« A vous de cœur.

« Amitiés à Lèbre, M. Vulliemin, Ducloux, Vinet, etc.

« Et toutes vos dames à commencer par M"e Sylvie, qui me fait bien attendre...

«N.B. — De Mickiewicz, si vous n'avez rien, il n'y faut plus compter. Sa femme ne guérit pas. S'il n'a pas pris un parti, il n'y a aucune raison pour qu'il en prenne un dorénavant. Il est comme la pauvre Nina, il attend. »

« Ce dimanche, 10 février ) 83g.

« Mes chers amis,

« J'espère que ces maladies auront un peu cessé

et que peut-être votre hiver est comme le nôtre,

finissant. Il me larderait de le savoir. Sans être

malade, je suis aussi empêché que possible par la

[4o CORRESPONDANCI i>i BAINTE-BEOVl

quantité d'occupations et <1<* pensées qui font siège alentour. Notre situation ici est plus embrouillée

que jamais, et il m'est impossible de n'y pas songer beaucoup. Je n'ai jamais été si désintéressé ni si complètement éteint sur la passion politique, mais je n'en vois qu'avec plus d'intérêt, de curiosité et de dégoût tout ce qui se passe, tout ce qui remonte : le fond du vase est en jeu. Je travaille à travers cela à Port-Royal, avec lenteur toutefois, bien que je tienne mon serment.

« La publication que médite M. Eynard pourrait avoir de l'intérêt : Madame de Genlis est usée ici, elle a tant publié 1 M. de Montesquieu n'a jamais été usé, ni même connu autre part que dans un certain monde dont il était l'oracle. Mais indépendamment des deux principaux personnages, il doit y avoir un trésor intéressant dans cette correspondance; si, lorsqu'elle paraîtra, je suis ici, j'y aiderai de grand cœur par quelque article un peu développé.

« Il n'y a aucun moyen d'avoir le Joubert qui n'avait été tiré qu'à i5o exemplaires : il faut attendre, on prépare une seconde édition plus complète, qui paraîtra d'ici un an. Nous ne la manquerons pas. Je n'ai pu encore avoir avec précision la liste des publications de Saint-Simon et de Fourrier, ce qui n'est pas peu de chose : il faut que je me fasse donner cela par quelqu'un de compétent. Encore ce qu'il y a de plus curieux en fait

AVEC M. ET MmC JUSTE OLIVIER l4l

d'ouvrages primitifs de l'un et de l'autre ne se pourra procurer, je le crains. Leurs écoles ont reproduit les ouvrages plus dogmatiques et qui servaient leurs vues de prédication; mais les ouvrages les plus propres à faire connaître les génies dans leur jet original, tels que la Théorie des quatre mouvements de Fourrier, et l'Introduction à la philophie du XIXe siècle de Saint-Simon, sont devenus introuvables.

« Muston m'a fait remettre l'autre jour un petit volume de vers où, parmi force hiatus et des fautes de français assez nombreuses, je trouve un parfum franc. Ce petit quatrain m'a transporté :

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