LE PÈLERIN
Regardant une étoile au ciel épanouie
Un jeune homme marchait : son léger manteau bleu
Diminuait toujours. Ce manteau c'est la vie.
Le jeune homme c'est l'âme, et l'étoile c'est Dieu !
« Avec des petites pièces comme celles-là, comme les quatre vers d'Olivier en tête des poésies recueillies par des sentiers fleuris, etc., on ferait une charmante anthologie après le christianisme.
« J'aurais bien besoin, pour me faire une exacte idée de la victoire de M. Druey (i), des explications de M. Frossard : je suis un peu tenté de croire, comme Berryer, à la coalition des philo-
(i) M. Druey fut plus tard le principal auteur de la révolutiou qui bouleversa le canton de Vaud, en i845.
l42 CORRESPONDANCE ne SAINTE-BKUVE
sophes hégéliens ou voltairiens avec les radicaux chrétiens dans cette abolition de la confession d'Augsbourg : est-ce donc une bêtise que je dis là? J'en ai parlé l'autre jour à la rencontre avec M. Rossi, mais c'était moi qui étais le mieux informé.
« Je vois souvent. M,nc de Tascher, qui a passé assez bien cet hiver : je ris avec elle de tout cela, et de notre coalition ici et de toutes choses, et très innocemment; car elle a la foi au fond, et le rire avec elle n'a rien d'amer. Elle s'informe toujours de Mme Olivier; mais nous allons même jusqu'à rire de ma belle fiancée, comme elle dit, que je lui montrai au haut du grand escalier, beau papillon d'argent aux grandes ailes bleues. — Les ailes ne sontelles pas déjà un peu tombées?
« Rappelez moi au souvenir de tous : j'ai dîné une fois avec M. Verny, le pasteur protestant, ami de M. Vinet.
<( Comment sont-ils?
« Amitiés à M. Espérandieu, Ducloux, Vulliemin, Péclard, Durand, Scholl,elc, à M,ne Régnier; j'espère que M1!e Sylvie est mieux : j'offre mes hommages à Mrae Ruchet. Je serre la main à M. Ruchet, à Lèbre, à M. Urbain si vous êtes à poilée; j'embrasse les petits sur les quatre joues.
« J'embrasse même Mnie Olivier et vous, cher ami.
« Par Mrae Forel, que je salue bien respectueuse-
AVEC M. ET M'ilfl JUSTE OLIVIER l/j3
ment, je vous prie de me rappeler au souvenir de M. deBrenles; et puisque je suis dans les octogénaires, je n'oublierai pas Mme Murât.
« Et puis si le vieux M. Cassât a encore un souffle sur André Chénier, faites-lui rendre l'oracle. Qu'en sait-il ? Quel jugement en ferait-il? Nous en sommes à écouter les moindres échos. »
« Le 6 mars 1839.
« Mes chers amis,
« Nos lettres se croiseront encore une fois, mais, malgré l'impatience que cela donne, je ne veux pas plus tarder, et celle de vous écrire l'emporte. Il paraît qu'il se passe de véritables révolutions dans le canton de Vaud, que la réaction anti-méthodiste est en pleine veine, qu'on attaque au Grand Conseil les tendances de l'enseignement religieux, et que les pétitions vont même contre un candidat méthodiste à la place de pasteur à Lausanne. Quoique je ne cesse pas d'être au milieu de vous, vous le voyez, tout cela m'est bien égal si les désirs d'Olivier et les vôtres, Madame et chère amie, n'en sont pas contrariés : mais il m'est impossible de croire que votre vie très anti-méthodiste de cet hiver, Madame, n'ait pas levé tous les obstacles. Quand donc toute cette incertitude sera-t-elie terminée ?
« Nous sommes plus que jamais ici dans le gâchis politique par le résultat des élections qui rend à peu près la même Chambre, empêchant le ministère de
l/,/| CORRESPONDANCE m. B UH m Kl I » I
continuer et ne désignant pas nettement ses successeurs. Je n'en suis au reste qu'aux nouvelles d'hier, et peut-être le télégraphe qui achève d'apprendre les nominations a-t-il déjà tout changé.
« Je vis toujours très retiré, travaillant. Je vais avoir deux gros volumes et portraits imprimés dans un mois : Port-Royal retarde de plus en plus ; ces deux volumes m'absorbent par les détails d'épreuves et d'additions. A propos, quoique la Revue Suisse vive, je ne puis m'empêcher de faire ce portrait de M""1 de Charrière et de le donner ici : est-ce bien mal ? Il sera dans la Revue du i5. J'en avais besoin pour compléter mon dernier volume de poitrails ; je m'v suis donc mis et je l'achève en ce moment, à la veille de l'impression, selon mon usage. Apaisez Secretan (i) s'il est toujours directeur de ladite Revue Suisse, et s'il s'aperçoit que l'article passe ici. S'il gronde trop, faites ma rançon, promettez autre chose, et sur les lieux (si j'existe), je paierai.
« Je relis votre dernière lettre, chère Madame, elle est bien jolie, à l'endroit des bas bleus et du vaudeville de M. Porchat (lequel se trouve ainsi donner le doigt au panthéiste M. Druey), et de tout. Mais, vers la fin, il y a des reproches voilés, et je vous jure qu'en lisant et relisant il m'est impossible d'y rien voir sinon quej'ai eu quelque gros tort dont je ne mesuispas aperçu. Expliquez-vous,
(i) Le philosophe Charles Secretan, qui avait fondé en 183; la Revue Suisse, dont il ne devait abandonner la direction qu'en i843.
AVEC M. ET M'ne JUSTE OLIVIER 1^5
je vous prie, dites quoi. Et entre nous, pas de ces nuages.
« Je suis bien stérile de nouvelles et d'idées, n'étant depuis des jours que dans l'œuvre de mes épreuves ; je hâte, voyez-vous, ces volumes qui me donneront de l'argent, nerf de tout et clé de l'avenir. Cet avenir, c'est le printemps dans deux mois, et je ne sais quoi, que je n'ose préciser encore. En attendant, je pousse à mes volumes, qui me laisseront, en paraissant, le moyen d'aller, si rien d'absolu ne me retient.
« Adieu, que j'aille ou que je tarde, aimez-moi toujours autant et, en distribuant des amitiés à M. Vulliemin, Ducloux, gardez les meilleures pour le logis, pour Lèbre, pour M. Ruchet, M. Urbain, embrassez les petits, et Olivier, Madame, comme je vous embrasse tous. Gomment est Mlle Sylvie ?
« Ci-joint un mot pour jeter à M. Châtelain à Rolle. »
oc Ce i5 mars i83g.
« Madame et chère amie, «Je reçois votre lettre et j'y veux répondre aussitôt, sûr cette fois d'avoir exorcisé ceguignon des lettres croisées. Voici bien au net mes projets, mes désirs, mon idylle, à moins d'accidents. J'irai vous voir de très bonne heure, je partirais dans cinq ou six semaines, je suppose, ou deux mois. Après quelque temps de séjour (et non limité) j'irais près d'Avi-
l4C CORRESPONDANCE "i SAINTE BEUVB
gnon voir la sœur de M'"e Buloz, chez laquelle ils seraient tous, et je m'en reviendrais à travers la France, par le midi ou par le milieu jusqu'à Pouliray, terre de Mme de Tasclier (dans le Perche), où je passerais un mois. A Lausanne, je ne voudrais voir quasi personne, c'est-à-dire les amis seuls, et non le monde ; d'ailleurs je suis toujours hors d'état de causer plus d'une ou deux fois par jour. Je ne voudrais arriver vers vous qu'après la décision du sort d'Olivier : quand sera-ce fait ? Votre hospitalité entière serait tout acceptée, croyez-le, sinon pour deux ou trois petites raisons de santé vraiment : j'ai besoin de me coucher deux ou trois fois le jour, de dormir sitôt que l'envie m'en prend, etc. (je ne parle pas du reste). Pour tout cela, j'ai un peu besoin de chambre à l'hôtel ; je tiendrais bien à mon bon M. Backoser, à qui j'ai promis de revenir : ils me donneraient une jolie chambre à leur bel hôtel avec vue sur le lac ; l'argent, l'argent, j'en aurai un peu : qu'est-ce que cela fait ? Avec mon double logement, j'échapperai aux ennuyeux et J'irai choisir les amis. Je ne sais vos projets d'été, mais vous quitterez peut-être Lausanne ; j'aimerais assez y rester très peu et aller ou à Aigle, ou à Eysins, ou par les montagnes dès les neiges fondues (et elles doivent fondre de bonne heure cette année). Je règle tout cela à ma guise. Ne dites pas aux gens que je viens ; laissez la chose en l'air : ce sera toujours quelques jours de gagnés en arrivant.
« J'ai toujours dans mon cœur des désirs de séjour chaque année dans le canton de Vaud : cette fois je serai libre et je pourrai voir clair à tout cela surtout avec vos qiiatre-s-yeux.
« Votre exposé de la situation morale des chrétiens en tous lieux est à merveille, et d'une vue tout à fait haute et mâle : je sens le vrai de tout cela. Nous sommes ici dans le détail des personnes plus que jamais; Thiers gagne la partie de plus en plus, il finira ^arfourber tout le monde : il n'y a de garantie qu'en son esprit; en aura-t-il assez pour comprendre qu'il n'en faut pas avoir trop?
« Une question encore par l'obligeante Mme Forel, votre amie, à M. de Brenles sur Mme de Charrière (qui a paru aujourd'hui), mais c'est pour la réimpression. Le nom de son mari, quel est-il au long : ce nom de St-Hyacinthe de Charnière, qu'on lui donne, est-il à son mari? Qu'est-ce que la St-Hyacinthe"? est-ce comme le Clavel de Brenles ? Y faut-il le de, de St-Hyacinthe. Est-ce St ou S te? toutes questions graves comme vous voulez. Offrez pour toute cette sotte peine à MmeForel mes excuses entourées de mes plus respectueux souvenirs; ainsi que pour M. de Brenles (et réponse par la prochaine, s'il vous plaît).
« Quoi? je ne verrai pas M. Lèbre à cause de ses vers à soie que j'avais fini par croire des êtres fabuleux! mais il ne sera pas encore si tôt parti ?
« Vous ne me dites pas assez de nouvelles d'Oli-
l48 CORRESPONDANCE DE SAINTE-BEUVE
vier et de ses cours : son Histoire du Canton a-telle continué de s'imprimer ( i ), ne fut-ce que lentement? Il importe qu'il l'achève; et il y compte, n'est-ce pas?
« Vous n'irez pas à Genève sans offrir tous mes souvenirs à Mme Hare : vous ne souillez plus mot du mariage Espérandicu : ne voyez-vous pas sa femme ? Pauvre Mine Clara, je la vois encore montant, avec ses grandes ailes bleues flottantes, Martheray(a),et moi derrière, tout poussif que j'étais alors, forcé de ralentir mon pas très lent pour ne pas devancer le sien et pour jouir à mon aise de celte démarche gracieusement languissante. Estelle donc sérieusement malade ?
« Ampère est arrivé avant-hier de Rome : grand événement parmi les amis auxquels son entrain si spirituel et si affectueux manquait beaucoup.
« Adieu, chère Madame et amie, baisez pour moi Billon etBillou; embrassez Olivier et dites à Lèbre toutes mes grâces.
« Bonjour et de tous mes respects et du cœur. »
« Samedi.
« Il faut que ceci parte afin d'éviter de nouveau l'imbroglio des lettres croisées. — Qui, moi? jeter des pierres dans votre lac? attaquer qui ou quoi que ce soit du côté de Lausanne ? Mais comment
(t) Juste Olivier n'acheva cet ouvrage qu'eu 1842.
(a) Rue très montante de Lausanne ou habitait Juste Olivier.
AVEC M. ET Mmfi JUSTE OLIVIER i/tQ
m'avez-vous cru capable d'un tel méfait? Je n'ai jeté quelques petits cailloux que du côté de Neuchâtel, ce qui est bien différent; j'ai fait ma petite moue à Genève encore; — mais à Lausanne! Je suis vaudois et très vaudois; je croyais faire plaisir à Lausanne même par ces petites pointes contre les antipathies d'à côté. Voilà comme on est injuste. Vous êtes bien sévère Madame, pour mon français; mais savez-vous que, sans m'en être douté, j'ai pour moi l'Académie : oui, ouvrez le gros dictionnaire de i835, tome II, page 91, etmon que triomphe : il restera donc comme une Dent de Mordes sur Aigle. Vous voilà prise, chère prêcheuse. Allons, allons, la grammaire n'est pas notre fait à l'un ni à l'autre : aussi Mme Jacquet (1) a-t-elle plus raison : estre la colonelle? Vous voilà à Genève, près de votre amie et dans toutes les émotions d'un printemps de cœur : j'espère qu'aucune bise ne viendra à la traverse. Pourquoi Mme Hare n'est-elle plus à Vevey? Je l'aimerais mieux encore là ; c'est un cadre plus à part ; je suis du bout du lac décidément ; c'est vous qui m'en avez fait, et j'aurais peine à me réaccoutumer à Genève, à moins que Mme Hare n'y reste : cequisera fait aussi aisément dansce cas-làque toutes les choses impossibles
(1) Femme du conseiller d'Etat qui, le icr novembre 1837, présida la cérémonie de l'installation de Vinet et de Sainte-Beuve comme professeurs à l'Académie de Lausanne, car, chose remarquable, ils furent installés le même jour.
i.m) COURESPONDANCR DE RAI il Bl I \ I
qui se retournent en un clin d'œil au gré du cœur. — Je voudrais bien, quand je serai là-bas, rester le moins possible à Lausanne môme; je ne voudrais pas plus dîner en ville que la première fois, ne pas voir plus de monde que quelques visites d'amis le matin etle soir chez vous. Enfin je suis décidé à esquiver encore une foisles invitations. Aussi je vous réitère ceci : quand Olivier sera-t-il nommé? Quand serat-il un peu libre de ses cours? Mes gros volumes de portraits s'achèvent dans une dizaine de jours : mais Buloz devient insatiable d'articles, et m'en demande presque pour chaque numéro. Ce qui accommoderait bien mes finances, si je ne les perdais tout aussitôt par des achats de livres et par un tas de sottes complaisances (souscriptions, etc.) avec lesquelles on vous arrache ici vos écus. Aussi je partirais bien volontiers (pour les mille raisons, sans parler de l'unique) dès que je saurais Olivier près d'être installé : car je ne puis douter qu'il le soit.
« Mme de Tascher, que j'ai vue hier, vous dit mille choses : elle ne va pas plus mal et sa gaîté est toujours charmante; ce sont des quarts d'heure de bonheur que ceux où je la vois : n'en sovez pas jalouse, car vous y êtes souvent, et elle désire pour moi les mêmes choses sérieuses que vous.
« Adieu, chère Madame et amie, j'embrasse Olivier sans savoir si vous êtes à portée, je baise plus certainement la main à Mme Hare, et offre mes
AVEC M. ET MmO JUSTE OLIVIER l5l
complimens à son mari, et, là-bas, à Lèbre. J'embrasse le lac en un mot. »
a Ce vendredi.
« Avez-vous le printemps là-bas, chère Madame et amie, ou n'est-ce qu'un leurre pour rendre plus piquante la bise? Ici nous filons un assez doux mois; je m'inquiète un peu de ces variations d'air pour ma poitrine, qui n'est pas devenue des plus vaillantes et il me faut là-bas un vrai printemps. Tous les détailsque vous me donnez sont bien excellens ; je ne suis pas si effrayé que vous de la ruche de Mme Backoser et de la quantité de frelons que ne tue pas cette fumée. Il n'y aura plus de feu alors, partant plus de fumée (quoique je sache bien des fumées sans feu) ; j'échapperais aux Français et aux Genevois en fermant ma porte et mettant une clef en dedans : on se sauve souvent plus à l'aide du grand nombre. Enfin nous verrons ; mais j'ai presque avec Mme Backoser, les sommeliers et sommelières, des eng-agemens de cœur auxquels il me coûterait de manquer pour d'autres Backoser.
« Vous m'effrayez avec ces ajournemens perpétuels que vous me dites pour le sort futur d'Olivier: est-ce donc chez vous plus lent encore que chez nous, où, depuis trois semaines, depuis la chute du ministère Mole, à l'aide de trois conférences par jour, on n'a pu encore org-aniser le moindre ministère ? Cela devient ici la plus amère plaisanterie
lo2 COARKSPONDANCI i • i BAINTl BEI \ I
contre le gouvernement représentatif j et je crois que si ça continue et si l'on trouve sous sa main un bon despote, on le prendra : pitié, pitié que les théories ! Le fait est que, dans notre singulier bateau à vapeur, du moment que lesaccidens extérieurs ont cessé et que tout a paru dans l'ordre, tout d'un coup la machine n'a plus fonctionné, sans qu'on puisse absolument savoir à quoi cela tient.
« En attendant, je fais des articles à la Revue et j'achève de réimprimer les anciens en volume. Je viens de dire enfin mon mot (ô douleur) sur Lamartine à propos de ses Recueillements, qui sont des débordements (i). J'ai accepté la coupe et le glaive, j'ai bu l'une et j'ai frappé avec l'autre : il le fallait tôt ou tard, à moins d'abdiquer. Celapourtant n'a pas été sans des amertumes intérieures sur la nécessité de la condition et la dureté du métier : Paupertas impulit audax (demandez à Olivier).
« Marmier est revenu ici passer les vacances de Pâques ; il vient de Rennes où il a commencé son cours de littérature et donné douze leçons. Les dames en ont raffolé, ellesont fait invasion dans la salle, au grand scandale de l'Université; Cousin a tonné là contre dans le Conseil. On a fait à Rennes une complainte sur certaine dame trop assidue, et depuis le départ de Marmier. on chante cela à
(i) Voyez la Revue du ier avril i83<(.
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la beauté sous son balcon. Vous voyez que l'espèce est partout la même et qu'assez peu importe l'individu. Thésée ou Bacchus! Ariane toujours. — Marinier d'ailleurs paraît décidé, avec raison selon moi, à en rester là, à ne pas retourner après ce premier et vif succès : il y trouverait en effet des ennuis, ne fût-ce que de la part de notre très pédante et morale Université. II est toujours très gentil et aimable poète : vous lirez son livre sur la Littérature du Nord.
« Didier se marie, dites-le à M,le Frossard ; je vous envoie ci-joint les lignes de faire part. La demoiselle qu'il épouse, et qui est un peu femme libre, est jolie, dit-on, amie de Mme Sand, Belge, assez bien posée dans le monde et ayant quelque fortune et encore plus d'espérances.
« Amitiés à tous, chère Madame; si vous n'êtes pas encore à Genève, portez-y mes hommages à Mme Hare. Embrassez les Billou, Billon, le cher Olivier; et un tendre bonjour à Lèbre. J'abrège les litanies d'amis à cause de la vue prochaine.
« Adieu et mille hommages de cœur. »
« Lundi.
« Oui, je suis bien coupable et je me le suis dit tous les jours, mais j'ai été ballotté dans une telle incertitude et repris par une occupation si à jour fixe, que j'étais forcé de remettre. Buloz, me voyant toujours ici, m'a fait demander un article pour sa
i.V| CORRESPONDANCE DE SAINTE-ltl i \ i
prochaine, à cause de la pesanteur philosophique et delà longueur des Cordes de la ////r ; on avait besoin de menu, il m'a fallu écrire au plus vite le portrait du bon M. Xavier de Maistre, et ce n'est que d'hier que j'en suis quitte. De plus un coup de vent a soufflé dans les projets de voyage : je souffre toujours de la poitrine, j'en étouffe et ne suis pas notablement mieux que quand vous m'avez connu ; la gorge n'est presque rien, mais c'est plus bas : j'en suis, comme toujours, à compter une conversation de plus ou de moins, bref on m'a poussé au Midi avant la Suisse. Ce qui m'effrayerait à Lausanne en ce moment c'est moins le reste de bise (que nous avons aussi) que la nécessité d'être à tous et d'accepter quelques invitations : ici, en les refusant à peu près toutes et en vivant enloupgarou, je trouve moyen d'être essoufflé encore et d'avoir les plus pénibles lassitudes de nuit à la poitrine. Aussi voici ce que je fais : je ne puis plus attendre ici sans m'irriter horriblement ; si j'arrive à Lausanne dans huit jours, je suis au bout de trois jours sur les dents, ne pouvant échapper ni fuir comme si tout était décidé pour vous et les vacances commencées. Je fais donc un détour pour humer du soleil et accumuler du silence. Je pars vendredi pour Marseille, je m'embarque droit pour Naples, où je reste quinze jours au plus; je reviens par mer à Rome, où je reste huit jours; et je reprends la mer pour tendre droit à Lausanne par le plus
AVEC M. ET MlllO JUSTE OLIVIER
court, soit par Gênes, Turin et le Mont-Cenis, soit Livourne, Milan et le Simplon. Je compte être à Naples une douzaine de jours après mon départ d'ici; je n'ai à faire route en voiture que jusqu'à Chalon-sur-Saône : là on prend le bateau à vapeur qui, par la Saône et le Rhône, vous mène jusqu'à cet autre bateau de Marseille (i). Je ne resterai à Naples et à Rome que le temps strict que je vous dis, et, ces deux villes entrevues, l'été régnant, je vous arrive de par les monts en juin : le voyage de Ruloz près d'Avignon ne se fera très probablement pas à cause de ces changements de ministère. 11 y a, dans cette nouvelle distribution de mon été, une si grande contrariété à ne vous voir que plus tard, qu'il faut l'utilité bien sentie du soleil, de la solitude et le sentiment surtout qu'il est temps d'en finir avec ce mal opiniâtre, pour que je me décide à un retard qu'il y a quelques jours encore je ne prévoyais pas. Je le prévoyais si peu que, traduisant à ma guise un sonnet de Rowles, je m'amusais à me supposer à Lausanne, vous étant ici à ma place, et au lieu du Sombre bois dont parle l'Anglais, je mettais Rovéréa et disais, chère Madame :
Etrange est la musique aux derniers soirs d'automne Quand vers Rovéréa, solitaire j'entends
i) Sainte-Beuve écrivait un jour (29 juillet 1869) à M. Albert Collignon que Beyle lui avait donné un petit gu'.de-âne pour son voyage d'Italie en 1839. {Corresp., t. Il, p. 378.)
[56 CORRESPONDANCE DE sain ti.-ukuvi.
Craquer l'orme noueux et mugir les autans Dans le feuillage mort qui roule et tourbillonne.
Mais qu'est-ce, si surtout sous la môme couronne, De ces bois alors verts, et sur ces mômes bancs, On eut, soir et matin, la douceur des printemps Auprès d'un cœur ami de qui l'absence étonne ?
Reviens donc, ô printemps ! renais, feuillage aimé ! Mois des zéphyrs, accours ! chante chanson de mai ! Mais triste elle sera, mais presque désolée,
Si ne revient aussi, charme de ta saison, Printemps de ton printemps, rayon de ton rayon, Celle qui de ces bois bien loin s'en est allée (i) !
« Pour vous expliquer plus encore le choix extrême de Naples, je vous dirai que j'y ai un ami banquier qui m'aplanira avec le plus grand plaisir toutes les petites difficultés d'un frais débarqué, et me renseignera surtout sans m'obliger à plus que je ne voudrai. Pardon, chers amis, de tous ces détails'qui me touchent, mais queje vous devais par cette raison même. Mon ami Marinier part dans trois semaines pour un nouveau voyage du Nord, pour les îles Féroë et la Laponie encore. Que ces incertitudes de l'Académie sont pitoyables et quelles pétaudières vraiment sont les démocraties ! On ne sait à qui s'en prendre. J'ai appris avec grand plai-
(1) Ce sonnet a été publié par Sainte-Beuve au tome II de ses Poésies complètes, p. 3o5. avec ces variantes : vers 5, si déjà, au lieu de si surtout; vers n : mais triste tu seras, au lieu de : elle sera.
AVEC M. ET M'He JUSTE OLIVIER ï5j
sir la nouvelle du mémoire de M. Vinet sur l'Église et l'État (i) par le Semeur; mais n'est-ce pas le compte de M.Druey,qui ne voulait pas autre chose? J'ai passé une soirée chez M. Hollard, il y a eu un mois, avec M. Verny, M. Lutheroth, Mme de Pressensé.
« Me voilà d'aujourd'hui dans les préparatifs les plus hâtés : je recevrai votre prochaine à Naples, poste restante, si vous voulez bien; j'y répondrai aussitôt, et, lorsque je le ferai, je serai presque déjà en train de revenir vers vous.
« Je n'embrasse pas Lèbre, que je rencontrerai peut-être sur le bateau : ce serait une grande joie. J'embrasse Olivier, sérieux et noble dans son attente du sort, mais quelle petitesse encore une fois à tous ces gens ! Je baise les deux petits ; quant au reste des amis, je n'en nommerai aucun de peur d'en glisser un par mégarde qui soit pour quelqu'un des moyens termes et pour les faux-fuyants académiques.
« Adieu, chère Madame et amie, je compte sur bien des affectueuses indulgences, et vous donne à tous mes respects du cœur. »
(i) Vinet s'était de bonne heure prononcé pour la séparation de l'Eglise et de l'Etat, qu'il considérait comme la garantie de la liberté religieuse. 11 écrivait dès 1824: « La protection du gouvernement est un joug pour l'Eglise. Les relations qu'on a établies entre l'Etat et la religion, entre la société politique et le royaume des cieux me paraissent, je l'avoue, adultères et funestes. »
l58 CORRESPONDANCE DE BAINTE-BEUVE
« Ce 21 mai i83q, Naples.
« Je reçois, Madame et chère amie, votre bonne lettre au retour d'une petite expédition à Sorrenlc, Capri, Ischia, qui m'a pris trois jours; je suis étonné moi-même de citer ces noms d'original et pour les avoir vérifiés sur les lieux: j'y crois à peine, et pourtant j'en jouis. Le soleil de Naples est un idéal qui disparaît un peu de près; tout le monde ici se plaint du changement de saison, c'est comme à Paris, à peine plus de pesanteur; et j'attends encore le ciel bleu de nos rêves. Mais l'horizon est grand, les paysages sont agrestes et riches, la mer y joint des beautés divines : je ne suis donc pas désappointé. En demeurant, on trouverait d'autres beautés moins indiquées, et ce sont les plus douces, comme mon séjour en Suisse me l'a déjà appris. Je ne suis plus ici que pour peu de jours : je vais aller à Rome; avant d'oser attaquer cette grande cité dans Port-Royal, il m'est bon de la connaître, j'espère en revenir plus respectueux, au moins plus indulgent comme pour quelque chose qu'on a aimé (i). Au milieu des cérémonies et des superstitions de Naples, j'ai bien souvent songé à Lausanne. J'ai mieux compris les églises dépouillées de la Réforme devant les autels d'argent de
(i) Il devait y avoir pour guide l'abbé Gerbet. celui de tous les disciples de Lamennais auquel il est resté le plus fidèle. Se rappeler le beau portrait qu'il a tracé de lui au tome VI des Lundis.
saint Janvier. On y voit sur un devant d'autel les Sirènes qui sourient et dansent parce qu'on leur apporte le sang de saint Janvier martyr, et elles ont bien raison de sourire et de danser, car ce sang ne les gênera pas du tout. Je suis hier monté au Vésuve : auprès des excursions suisses, ce n'est rien du tout; mais au retour, j'ai bien joui de la vue du golfe et de nommer dans mon cœur toutes les côtes déjà par moi parcourues. Je vous parle de moi, chers amis, et ne vous ai pas encore dit ma joie de savoir votre position fixée enfin dans la patrie de votre amour et de vos amis, car j'en suis de cette patrie aussi. Vous voyez ce qu'est la France. Une poignée de fous et d'atroces qui viennent toujours à propos pour donner raison aux hypocrites, aux peureux et aux politiques. Les cœurs libres, fiers et purs n'ont rien à y faire : heureux ceux qui ont leur
Léman !
« Oh ! je suis si las : ne pourrais-je m'y reposer ? Je dis cela tout le long des chemins, à chaque vallée heureuse.
« Votre loyauté délicate, chère Madame, s'est trompée (comme elle fait quelquefois) sur le sens bien innocent d'une phrase sur mon ami le banquier : puis-je donc me plaindre d'un soin qui n'accuse que l'amitié même ? Non, je ne crains pas les chères obligations de là-bas. Qui sait ? je vous reviendrai peut-être si désarmé et si déplumé au retour d'Italie que je logerai sans trop de façon
IDO CORRS"PONDANC] DE s wnte- nEUVE
chez mes chers amis les Professeurs. Vous seriez bien étonnée, n'est-ce-pas ?
« Les excès de fatigue m'ont un peu rendu l'irritation de poitrine qui avait cessé, je vais tacher de la faire de nouveau disparaître. Une grande irritation de caractère s'y était mêlée dans ces derniers temps : elle n'échappait pas à mes amis de Paris, pas même à moi. J'ai cru nécessaire ce voyage solitaire pour mieux réfléchir sur moi-même 'et mieux réfléchir en moi l'horizon attristé au moment du passage de la jeunesse à l'âge qui la suit. Rome et Naples ne sont là que des bordures : le vrai paysage est celui des années arides et dépouillées qui s'avancent et que j'ai vu surgir !
« Amitiés à nos amis, Ducloux, Espérandieu, Vinet, Vulliemin, Durand, Lèbre. Celui-ci est-il revenu? Le long de mon chemin dans le midi de la France, je n'ai cessé de voir ses mûriers. J'embrasse les chers petits. Je salue respectueusement MIle Sylvie, amitiés à M. Ruchet, à M. Urbain, à toute la famille. J'embrasse de cœur Olivier. Je pourrai recevoir encore une lettre de vous, après quoi ce sera moi. Adieu. »
« Marseille, 22 juin, matin.
« Mes chers amis, « Me voici revenu d'Italie hier soir. J'ai quitté Rome dans la nuit du 18, après y avoir excédé de bien peu le temps quej'a vais marqué. Je vous reviens
AVEC M. ET Mlne JUSTE OLIVIER lOl
bien fatigué, mais d'un autre genre de fatigue que celui dont je souffrais auparavant; la poitrine m'a l'air d'être très bien autant que je la puis distinguer dans la fatigue générale. J'ai assez bien vu Rome et dans le sens où je la voulais voir : je comprends ce que c'est maintenant. On y devient aisément dévot, chacun à son saint, l'un à l'Apollon du Belvédère et au grec, l'autre à Raphaël, l'autre aux chapelets; j'ai vu des dévots de toutes les sortes et qui chacun ne voyaient que leur objet. Rome et son séjour prolongé sont le plus grand prétexte à la paresse de l'âme et à un parti pris : on y penche tout d'un côté et rien ne vous y contrarie dans ce grand silence. Au fond , tout cela est mort; Rome n'est qu'une grande ville de province, traversée d'étrangers. Ce qui y vit ou qui achève d'y mourir (et achèvera longtemps) a le petit pouls d'un vieillard : ce qu'était le ministère Fleury en France. C'est mon impression (i) ;
(i) Rapprocher de cette lettre sur Rome celle que Sainte-Beuve écrivait de Lausanne à Victor Pavie quelques jours après. Il y a Jà des nuances qui, pour être curieuses, s'expliquent par ce fait que Pavie était catholique et Juste Olivier protestant. Voici la lettre à Pavie :
« Lausanne, 5 juillet i83g.
« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage.
« Et mon petit Lire que le mont Palatin. Vous vous rappelez, cher Pavie, ce sonnet de votre du Bellay, à
son retour de Borne (i).
« Rome a égalé toute mon attente, bien qu'à d'autres endroits que (1) Ce n'est pas à son retour de Rome, mais à Rome même, que fut composé
le sonnet du Petit Lire.
I 62 COMUISPONDANCE DB saintk-BEUVE
gardez 4a pour vous, mes chers amis; n'en dites surtout rien à Mickiewicz, si, comme on me l'a assuré à Rome, il est enfin parmi vous; dans ce cas, faites-lui des amitiés de tout le petit couvent de Rome, de Jérôme Kaiziwicz, du comte César Plater, et d'un Russe même qui m'a prié de lui serrer fortement la main, M. Nicolas de Gogol. Je n'ai eu aucune nouvelle de France ni de personne depuis cinq semaines; je vais en attendre à Lyon de ma mère. Trois jours ici, autant à Lyon je suppose, et le temps des trajets; je vous arriverai donc un de ces matins du mois finissant. Me voudrez-vous bien loger, chère Madame et amie, à con-
ceux que j'aurais d'avance indiqués ; au reste, j'avais essayé de ne me rien figurer et je me suis laissé faire.
« C'est beau,c'est grand, mais à tout moment j'y mêlais des regrets. Urbain VIII a gâté bien des choses! Et cet Urbain VIII remonte quelquefois très près de Michel-Ange. Il faut oublier le gothique et tout ce qui tient à nos chères notions d'art religieux ; il faut consentir au Romain, au cintre, trop heureux quand on le trouve simple et antique, et quand le Saint-Sulpice ne masque pas tout cela. Pour vous exprimer plus vivement ma pensée, je vous dirai que je serais bien étonné que Hugo ne décolérerait pas ici. Franchement, Saint- Pierre (la place à part) est le sublime du mauvais goût, mais il y a un tel degré de richesse, de splendeur et de grandeur, qu'on s'oublie à la fin et qu'on avoue que c'est sublime. Je l'avoue donc, mais aucune âme d'artiste ne le croira. Quant au Vatican, c'est autre chose! Gracieuse et grande architecture de Bramante, et le Raphaël là dedans. J'ai vu Raphaël à toutes ses grandes pages. Quand Rome ne m'aurait appris que cela et ne m'aurait montré à l'autre bout que le Colisée, ce serait assez pour remplir la mémoire durant une vie : mais il y a mieux, l'oserais-je dire ? Il y a les petites églises et les couvents détournés, les boutiques où l'on n'entre qu'en sonnant, en passant par le cloître et où l'on respire dès l'abord l'odeur du christianisme primitif, parmi des colonnes de jaspe et de vert antique, des sacristies ouvertes sur ce grand ciel tout éclairé. »
AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER 1 63
dition de ne pas vous déranger? de ne pas déranger le travail d'Olivier ni de M. Lèbre? Si la disposition de la maison est la même, la petite chambre bleue, celle d'où vous me montriez du canapé la Dent de Mordes, ferait bien mon affaire. Je vous reviens plus épris du Léman que jamais; je suis bien content d'avoir vu l'Italie, Naples et son beau ciel, pour savoir que le beau ciel est le même quasi partout, que le rayon est le rayon, et le Léman un de ces beaux miroirs que nulle comparaison ne ternit. Il faut que j'y vive, que j'y passe régulièrement cinq mois d'été, à l'étude libre, à la pensée, à la poésie, à la solitude, à la tristesse, à l'amitié; je reviendrai passer l'hiver de sept mois à Paris et (y faire le condottiere, le pirate critique infatigable et autant que se pourra équitable. Mais j'aurai mes étés, et les aurai près de vous.
« Nous verrons à arranger tout cela (i). Aucun adieu donc, mais mille bonjours et à tous nos amis dont je n'énumère plus les noms, puisque je les vois déjà et les salue de la main. Des baisers aux petits.
« A bientôt et toujours . »
a Ce mardi (milieu d'août).
« Votre charmante lettre m'est arrivée hier; je
(i) Hélas! l'homme propose et Dieu dispose. Sainte-Beuve devenu de plus en plus Parisien, malgré ses prédilections marquées pour la petite patrie vaudoise, ne devait plus revoir le Léman qu'une seule fois, en 1839.
Hi'l CORIXESPONDANCI DE 3ATNTE-BEUVB
n'étais que depuis un jour à Paris. En oiïet, parti le mardi à une heure du matin, je suis arrivé à Besançon le soir et n'ai pu trouver une place de coupé que pour le surlendemain. J'ai dû passer là tout un jour et l'ai employé à visiter mon ami M. Weiss le bibliothécaire, l'ami de Nodier, le tome premier de Nodier déposé là dès l'enfance, moins doré à la tranche, mais moins tacheté au dedans : charmant et bonhomme, très savant (i). J'étais installé dans
(i) M. Weiss a laissé un manuscrit conservé à la Bibl. de Besançon d'où sont extraites les lignes suivantes qui se rapportent au séjour de Sainte-Beuve et que me communique fort aimablement M. Léonce Pingaud :
« 7 août 183g.
«Sainte-Beuve, qui vient de terminer son cours de littérature, est arrivé hier soir ici retournant à Paris. Il nous a trouvés, Viencin et moi, dînant très modestement et nous nous sommes misa jaser comme gens qui ne sesont pas vus depuis longtemps et qui, par conséquent, ont mille choses à se dire : et puis est venu tout d'abord sa brouillerie avec Hugo qu'il n'a pas très bien expliquée, et puis le théâtre, la littérature avec les menus propos et les jugements tranchants. La première curiosité satisfaite, Sainte-Beuve nous a parlé de son Histoire de Port-Royal prise au point de vue littéraire, qu'il compte publier dans cinq à six mois, nous contant des remarques curieuses sur Saint-Cyran, Arnauld, Pascal, Nicole, etc. Comme il était fatigué, nous l'avons reconduit à l'hôtel de France, nous ajournant au lendemain. 11 a passé l'après-midi sur les bancs de Granville et à la Bibliothèque et nous sommes allés dîner au Préaux-Clercs tous les trois. La conversation a roulé sur son édition de Fontanes qu'il ne lui a pas été permis de donner complète par les scrupules de Mra0 de Fontanes, sur Chateaubriand, Ballanche, le chevalier de Langeac, etc. A dix heures, il a témoigné le désir de s'en retourner. Ainsi s'est terminée cette douce apparition. Il sera samedi matin à Paris . »
« 8 août.
« M. de Gingins, arrivé hier des bains de Bade, dont il ne sait s'il doit se louer ou se plaindre. 11 est venu s'installer à la bibliothèque,
AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER 1 65
son cabinet à le questionner sur Nodier, quand arrive M. de Gingïns (i); je me sauve, non sans le voir; mais que dites-vous, Olivier, de l'âge de M. de Gingins? Il n'a au plus que trente-huit ans. Il venait lire des manuscrits bourguignons à Dijon. J'ai encoredû passer presque un jour : je suis donc arrivé à Paris dans la nuit du samedi au dimanche. Dès sept heures du matin, j'arrivais chez ma mère en toilette : j'ai été un peu frappé de sa pâleur et de son air plus défait avant sa toilette à elle. Sa chute l'avait affaiblie; elle va bien maintenant, mais j'ai senti avec tristesse qu'elle était moins verte qu'à mon départ. J'ai repris à l'instant mes habitudes de travail et rouvert mes brouillons de Port- Royal sur lesquels en ce moment même je vous écris. J'ai peu vu de monde encore. Pourtant Buloz tout d'abord. Je l'ai trouvé très fatigué de santé, très découragé au fond, et ayant quelque raison de l'être. On le fait menacer tous les matins de destitution; on veut l'effrayer pour éteindre son
où il va passer une quinzaine de jours à recueillir des matériaux pour une histoire du duc Charles le Hardi, à laquelle il se propose de consacrer le reste de sa vie. »
(i) Gingins La Sarraz (baron Frédéric de), président honoraire de la Société d'histoire de la Suisse romande, né à Eclepens (canton de Vaud) en 1790, mort à Lausanne en i863. — Parmi ses publications, il faut citer : i° les Dépêches des ambassadeurs milanais sur les campagnes de Charles le Hardi, duc de Bourgogne, de i474 à 1477. Gherbuliez, Genève, 1807 ; — 20 l'Histoire de la ville d'Orbe et de son château dans le moyen-âge. LausaDne, Martignier, i865 ; — 3° l'Histoire de la ville de Vevey et de son avoirie, depuis son origine jusqu'au XIX" siècle. Lausanne, 1863.
l6*j CORRESPONDANCE DE SAINTE-BEUVE
opposition ; il va avoir une audience du maréchal Soull avant de partir pour chercher sa femme. La littérature est dans la même crise que la librairie; il y a eu toutes sortes de faillites; tous les libraires avisés (Gosselin, Renduel) se retirent et ne font plus d'affaires. Enfin c'est une triste perspective, Buloz me l'a déroulée et je la crois peu exagérée. Après tout, les individus s'en pourront toujours tirer par exception, et il nous faut tâcher d'être de ceux-là. Je ferai en sorte qu'il ait lu le Davelavant son départ, quoique cela ne doive servir qu'à ouvrir les voies à la seconde partie qu'il ne pourra lire qu'à son retour; il part samedi. De mes amis d'ici, je n'ai encore rien à vous raconter, mes chers amis, car je n'en ai vu presque aucun, excepté la belle Mme Gaillard, que la maternité a tout à fait couronnée. Mlle Geli, la beauté de la (illisible) a eu ici grand succès quand elle y est venue avec son père : elle se marie chez vous avec un avocat nommé Jacquard. Savez-vous cela? J'ai mis en ordre les vers, et Bonnaire les insérera dans sa Revue de Paris de dimanche. Ainsi, chère Madame, vous n'aurez pas à en entendre parler aux demoiselles Herminie, ni au club Forel, puisque vous ne serez pas à Lausanne. Ici la pièce de L... me fera plus d'obligations que là-bas et pour d'autres causes ; ils ne trouvent plus la dame assez jolie. Et hier, j'entendais décider en pleine Reuue qu'elle était décidément trop maigre. C'est ainsi qu'une mon-
AVEC M. ET M'UO JUSTE OLIVIER lÔ?
tagne ou une rivière, ou seulement le pont de Saint-Maurice, renverse toute une moralité. Bien aimable êtes-vous, chère Madame, de penser à ces mœurs valaisannes, notez-moi tout cela ; notez pour vous aussi les indices de romans à faire, nous passerons un bon bout de notre vie à dévider (en Transjurane), entre Mont-Blanc et Dole, ces sujets vaudois, y compris Fabrice, qui s'achèvera, je le jure, par Davel : ce sera joli de travailler ainsi à qui mieux mieux tous les trois, dépeçant chacun et histo riant notre canton de Vaud. Travaillez donc, et aimez-moi toujours; j'embrasse Olivier, son père, sa mère, M. Urbain, j'offre mes hommages reconnaissans à Mme Urbain et à M,le... Quant à Doudou, c'est un petit railleur que je renvoie par-devant Aloys le grave, non sans les baiser tous les deux. Mille bonjours pour aujourd'hui et tendresses à tous.
« S'il vient des lettres, inutile de vous prier de me les renvoyer ici, lorsque vous passerez à Lausanne; de même pour la brochure de Monnard que vous pourriez mettre sous bande, ou bien attendre une occasion. On s'est présenté chez M.Risler pour remettre les ioo francsdusà M.Ducloux. M. Risler était à la campagne et pour quelque temps encore ; il y a donc eu retard jusqu'à son retour. Voudrezvous le dire à M. Ducloux. Bonjour. »
iG8
« 20 août.
« Mes chers amis, « Voici que nos lettres vont encore se croiser et j'en enrage. Je n'avais pas répondu tout aussitôt à la lettre d'Olivier, et de jour en jour j'attendais un mot de vous, Madame, pour riposter et voilà que le mot tarde, et que le mien va vous chercher sans trop savoir si c'est à Eysins encore, à Aigle déjà, ou dans l'entredeux qu'il vous faut saisir. J'ai recule manuscrit d'Olivier à merveille; Buloz partait le lendemain; il n'a pu lire, mais il sera ici de retour le 10 du mois prochain : ainsi le retard sera de peu. Je ferai les petites corrections qu'Olivier m'indique : il m'en coûte pourtant d'ôter pour annuler le roi. Je me suis remis tout à fait au travail et c'est d'un grand attrait, le seul qui me soit donné loin de toutes les douceurs auxquelles vous m'aviez si bien accoutumé. C'est sur Port-Royal que je me suis jeté : il faut me hâter, car chacun ici se jette sur le xvii6 siècle; on le dépèce en tous sens, c'est une exploitation à dégoûter ceux qui l'aiment avec culte et discrétion. Mais, à peine à Port-Royal, il faut mener de front la Revue, donner un article pour le prochain numéro : le cerveau se tiraille, l'enfer recommence. Oh! que je suis donc loin d'Eysins ! Mon cœur y revole pourtant.
« Ces vers n'ont pu paraître encore dans la Revue
AVEC M. ET M'ne JUSTE OLIVIER l6ç)
de Paris : ils font trente-six pages, c'est une difficulté de les faire entrer ; ils ne passeront, je pense, que dans huit jours. Je n'ai encore reçu que de très rares amis, Ampère est allé passer une quinzaine chez Tocqueville, avec qui il est très lié et il a grand'raison ; ce sont des âmes pures, un coin enviable dans ce tableau du temps si sali. J'ai revu un soirMme Valmore,j'ai retenu de son album ces vers :
l'horloge arrêtée
Horloge d'où s'élançait l'heure Vibrante en passant dans l'or pur, Comme l'oiseau qui chante ou pleure Dans un arbre où son nid est sûr 1 Ton haleine égale et sonore Sous le froid cadran ne bat plus :
Tout s'éteint-il comme l'aurore Des beaux jours qu'à ton front j'ai lus ?
« Je voisLabitte souvent et nous tenons de grands discours littéraires, des projets d'articles ; il m'est d'une amitié bien secourable dans tout ce travail d'érudition dont il s'agit d'assaisonner le bas des pages de Port-Royal.
« Vous savez, mes chers amis, à peu près tout de ma vie d'ici : des soirées sans emploi, que le beau temps et lapromenade diminuent encore, mais qui deviennent de plus en plus tristes avec les ombres. Hier, en me promenant par les larges quais
I^o CORRESPONDANCE Ht s MM l. ■ BRI \ i
devant les grands horizons de Paris et ses lignes de monumens je me figurais que je vous conduisais ; j'étais fier d'un Paris si vaste, je me croyais â Naplespour la clarté, je jouissais de songer que les Alpes mêmes ne vous empêcheraient pas de trouver celabeau;jeme figurais aussi M. Ducloux avec vous et son étonnement à lui qui s'imagine Paris comme un tas de pierres, sans air ni ciel. Enfin pardonnezmoi toute cette rêverie moins triste un moment, puisque c'est avec vous que je la parcourais, puisque c'est à vous que je la montrais. Retombé avec moimême, je suis bien insipide et ne me figure plus rien Écrivez-moi donc, chère Madame et amie, et ditesmoioù vous en êtes de votre roman et de vosrêves. Vous savez combien j'aime tout cela et comme j'y entre; j'ai toujours vécu chez les autres, j'ai cherché toujours mon nid dans leurs âmes, et ce n'est pas maintenant que je changerai.
« Adieu ou à bientôt, c'est le même ; si vous êtes à Eysins, mes amitiés et mes respects à tous ; si vous êtes à Aigle, un redoublement d'hommages à Mlle Sylvie, et partout baisers à toutes lesjoues des petits.
« J'embrasse Olivier.
« J'ai reçu une lettre renvoyée de Lausanne sans autre adresse que Paris ; elle avait toute chance pour ne pas m'arriver. Il faudrait avoir la complaisance ou de recevoir les lettres qui m'arriveraient
AYRi: M. ET M»1C JUSTE OLIVIER 1 7 I
ou d'y faire mettre à la poste une adresse complète. Cette lettre, qui a couru tout Paris, était de M. Reuchlin (i). Adieu. »
« Le 1er septembre.
« Madame et chère amie, « Je reçois votre seconde lettre avant d'avoir encore répondu àl'autreetPharmonie estrétablie.Vous m'écrivez des choses fort bonnes et très capables d'adoucir les ennuis très recommencés d'ici. Il n'y a que ma santé qui soit à merveille : elle a épouvanté mes amis à force de couleur et de fleuri, surtout de bravoure. J'ai donc repris le travail, Port-Royal court assez. J'ai enmême temps entamé la guerre depuis longtemps méditée envers et contre tous, par un article dans la Revue des Deux Mondes d'aujourd'hui sur la Littérature industrielle; j'y frappe à droite et à gauche et le plus de la pointe que je puis. Buloz n'est pas encore revenu ; il ne sera ici que dans huit jours. Moi-même je profite de l'intervalle des deux Revues, pour payer le devoir que vous savez à Mme de Tascher; je pars ce soir pour être revenu dimanche ou lundi prochain : c'est assez loin, il faut passer une nuit en voiture, mais elle m'a témoigné tant de plaisir à me voir que je dois retrancher au cloître et à la guerre ces huit jours encore. Après quoi, je ne sors plus du casque ni du froc. Travaillez bien vous-
(i) L'historien allemand de Port-Royal.
iya connesPONDANCE i>r. sainte beovb
même ; votre idée d'un recueil religieux poétique est très bonne (r), il va paraître ici un recueil un peu analogue fait en commun par Mme et M. Lenor» mant (nièce et neveu de Mme Récamier); mais il y aura bien assez de différence pour que cela ne vous serve que d'une indication de plus : je vous le fera1 tenir dès qu'il aura paru. Ils s'arrêtent à Voltaire et ne citent rien au delà, mais ils remontent ausM dans le xvie siècle; enfin vous verrez. Ce que vous voyez pour les voyageurs en Suisse est partout; le flot montant inonde et ravage; la démocratie, le vulgaire, le tout, le monde sera dans tout. Il n'y aura plus qu'à se cacher dans quelque pli de terrain, si l'on en trouve, à s'y tenir coi et surtout à ne pas se lever (comme ont fait ces guides maladroits de M. Emery, vous savez) avant que la troupe soit passée ; ainsi on échappe encore et on pourra rêver seul ou à deux dans son buisson. Mais quel triste état général de société ! Surtout pour ceux qui ont rêvé le choix, le roman, le mystère. Cela nous consolera de vieillir et de mourir, je le vois bien.
« Si Olivier a visité son Mont-Rose, qu'il m'en parle un peu, je ferai tout cela un jour : oui, je serai intrépide en avançant; il ne me faut que du temps et un peu de réflexion pour oser. Nous visiterons nos monts aux endroits vierges, et, revenu
(i) Allusion au livre que Mm° Juste Olivier publia en i83o sous le titre : Poésie chrétienne, recueillie de divers ailleurs français.
AVEC M. ET M^ie JUSTE OLIVIER ^3
ici, j'en parlerai le moins possible pour qu'on n'aille pas dénicher nos nids. On dit que Lamartine est en train d'achever une tragédiepour MlleRachel (i). Hugo fait son drame aussi. De Vigny revient d'Angleterre où il va souvent; il a hérité de son beau-père une fortune dans l'Inde: être riche, cela lui sied et réjouit ses amis. Sa poésie d'ivoire y gagnera. Un peu d'or au pied de l'albâtre.
« Je vous écris peu à cause des préparatifs et de la malle entre-bâillée qui m'attend. Nous causerons de vous avec Mme de Tascher. J'aurai plus de loisir là de rêver à vous; j'y pense toujours, mais rêver demande plus de place, et les bois de Pouvray sont infinis.
« J'embrasse Olivier, les chers enfans, j'offre mes hommages très tendres à Mlle Sylvie, mes respects à Mme Ptuchet, mes amitiés à votre père.
« Adieu, c'est-à-dire bonjour et toujours.
« J'ai payé Risler pour M. Ducloux. »
« Ce dimanche, i5 septembre.
« Chère Madame et amie, « Votre lettre m'arrive le lendemain de mon retour même, mais elle m'a pris dans l'avant-veille d'une Revue, et il m'a fallu attendre les relevailles, qui ne sont que de ce matin. J'ai passé aussi mes huit jours en plein repos, sinon aussi cotonneux
( i) Toussaint-Louvertare.
que celui d'Aigle, du moins très doux, très silencieux, très champêtre, à perte de vue de bois et de haies. Une vieille bibliothèque que je dépouillais (style de bibliographe) occupait le premier matin; puis le déjeuner à 9 heures et demie ; puis un peu de lecture et de notes encore; et des courses ensuite longues et solitaires, pour mériter le dîner de 5 heures. Vers 4 heures et demie, j'entrais au salon causer avec Mme de Tascher, assez bien portante, quoique avec toux par quinte, mais l'ensemble de sa santé est mieux, ce me semble ; après le dîner, promenade en commun, musique quelquefois de M"0 Marie, et vers 8 heures et demie, bâillement universel dû à nos fatigues, et l'on se couchait. Voilà le train des huit jours, sauf quelques sorties en char à bancs avec M. de Tascher, très aimable et soigneux hôte, qui a voulu me montrer quelques points des environs.
« Nous avons causé de vous, et j'y ai surtout pensé. Pas de vers pourtant, Lausanne avait tout pris, et ma verve n'était plus qu'aux annotations sur les vieux livres. Comme grande diversion, nous avons eu la visite du médecin de campagne, homme instruit et d'esprit, la visite et le prône à la messe du curé, le plus amusant et le plus simplet des gens delà robe : le dimanche que j'ai passé à Pouvray était juste celui de la fête du village, dédiée à la Vierge. La messe a duré trois grandes heures; le curé s'est mis en frais d'éloquence sur la
AVEC M, ET Mme JUSTE OLIVIER 1^5
Vierge. J'ai soutenu à Mme de Tascher que, s'il avait débité cela à Paris il y a quelque trente ans, on l'aurait nommé membre de l'Académie française. Nous avons bien ri (après la messe s'entend) ; M. de Tascher rendait le pain bénit ce jour-là, et Mlle Marie a quêté : sa quête a été de 16 francs, ce qui, de temps immémorial, ne s'était vu à Pouvray, aussi le curé en était d'une joie naïve qu'il motivait. Voilà où en sont nos cures de village; Madame la ministre de Crassier a quelque chose de plus idéal, et mon cousin Berthollet (i) me semble un peu plus éloquent. Mais le bonhomme de Pouvray est pieux, et je serais fâché qu'il fût autre. Je suis revenu de Pouvray enchanté, reconnaissant de la chère hospitalité (seulement comparable à une autre que vous savez). En arrivant j'ai trouvé les affaires, le combat. Mon article contre la Littérature industrielle a fait son coup; on a crié, on m'a répondu des injures, au moins quelques-unes, mais j'ai atteint pour le moment mon but, et nous allons continuer de ramer dans cette bonne galère de la Revue. Nous sommes occupés d'y rallier pour le quart d'heure les doctrinaires, M. Guizot, de Rémusat, etc., l'ancien Globe, de faire en un mot une vraie coalition de bon sens et de bon goût, et non de passion : y réussirons-nous?
« Zurich occupe beaucoup ici : ce bête de Semeur
(i) Pasteur distingué du canton de Vaud, parent de la famille Olivier.
\-jC) HOnrVESPONDANCE DE 9AINTE-BEUVE
avec sa béate admiration pour la première émeute contre Strauss, reste la bouche ouverte. Mnis nu moins, chez vous, le torrent débordé rentre assez vite dans son lit et ne fait pas trop de limon. C'est la Grande-Eau près d'Aigle, on ne laisse pas d'y vivre très bien.
« Buloz revenu pour huit jours repart aujourd'hui chercher sa femme, qu'il avait ramenée d'Avignon dans le Berry ; il revient dans huit autres jours, il a le Major (Davel) sans l'avoir encore lu; dans quinze jours, j'espère vous écrire le oui d'insertion. Qu'Olivier écrive donc pour nous, pour la Revue, sa course au Mont-Rose : on aime fort ces récits chez nous ; cher Olivier, faites donc cela . Je n'ai pas oublié ces vers à moi que vous désirez ravoir : je vous les copierais aujourd'hui, mais je suis un peu pressé; vous les aurez bientôt.
«Il faut me dire sur ces vers ce que vous pensez et ne pas attendre de se voir pour cela, mais me l'écrire la prochaine fois pour ne pas l'oublier et quej'en profite. Nous en aurons bientôt deBrizeux, j'espère.
« Je suis toujours' dans Port-Royal, mais avec bien des fenêtres à mon pauvre cloître : c'est égal, j'y suis.
« Aimez-moi toujours, pensez toujours à moi, chers amis, M. Lèbre ne viendra donc jamais à Paris? Mille amitiés à lui, à tout Aigle, à M. et Mme Ruchet, à Mlle Sylvie, en relevant cela de tous
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les respects. A Eysins de même; baisers aux petits, et distributions de bonnes grâces à tous les amis qui vous parleront de moi. >>
« Le icr octobre i83g,
« Chère Madame et amie, a J'étais vraiment inquiet quand votre lettre est arrivée : j'apprends avec plaisir que vous êtes bien (sauf la fluxion d'Olivier) et que c'est le séjour de Burier qui seul vous a un peu ensommeillée. Ici on dort très peu; l'activité est grande, autant que la disette, la famine au propre et au figuré. La littérature s'en ressent plus que jamais; ce sont des concurrences, des entre-mangeries perpétuelles. L'autre jour, Villemain a failli provoquer comme ministre la fondation d'un immense journal littéraire et scientifique qui tuait tous ceux qu'il n'englobaitpas. A son insu, on m'avait offert la branche littéraire à diriger, et j'ai ainsi tout appris : l'affaire n'est qu'ajournée. C'est un aiguillon pour Buloz et aussi une angoisse ; pour moi, je meurs de faim presque à la lettre, ou du moins sauf le dîner, je manque de tout. Depuis mon manifeste contre les industriels, je suis forcé d'être plus fier que jamais et partant plus gmmx : voilà ce que c'est que l'honneur. A cela il y a des compensations, l'automne est redevenu charmant : chaque matin, Paris est émaillé de monde. La vie physique et le soleil sont beaucoup dans la joie.
CORRESPONDANCE DE BAINTE-BBUVR
«( Je n'ai pourtant que ce qui fait le strict nécessaire, croyez-le bien. J'espère que l'article d'Olivier pourra passer dans la Revue du i5 octobre. Buloz, qui n'a pas encore lu, y compte, et j'espère qu'il ne lira que pour la forme; il est tout préparé. Il est assez en goût de Topfïer de Genève, ce serait assez bon de le recruter. On aurait ainsi, parmi les troupes d'élite et sa garde royale, un peloton de Suisses français. M,le Rachel a la poitrine très atteinte; elle ne joue plus, elle a grandi de deux pouces. On croit qu'elle s'en va. Elle est si jeune pourtant. Mn,c Dudevant a donné un drame aux Français, qu'on va jouer dans- quelques jours : la Haine dans V amour (i). C'est la grande nouvelle. Il paraît que c'est très bien.
« O mauvaise plume critique et trop amie pour celai Vous n'avez pas osé, peureuse, et vous m'avez chatouillé au lieu de me piquer :
« J'ai compris ainsi à travers les triples voiles et la rougeur; les vers sur l'Italie, et notamment certain sonnet sur Saint-Laurent sont vraiment trop doux pour être nés en si beau lieu. Passe encore quand on est entre Aï ou sur le chemin nouveau caillouteux des Cépés. Est-ce cela? car à quoi sertil deme dire (c'est M. de Maistre qui dit cela) qu'il y a des serpens en général et de prendre garde, au lieu de me dire, il y a là un serpent, voyez, et éloignez-vous.
(i) Qui demeura sous le titre de Cosima.
AVEC M. ET M"l« JUSTE OLIVIER 179
« Je suis bien en hâte ; j'embrasse Olivier, les chers petits, toute la famille d'Aigle, Mlle Sylvie aussi (de loin comme toujours), amitiés àM. Ruchet, hommages à Mesdames, souvenirs à Eysins.
« Nous avons assez de peine à trouver des libraires, pauvres écrivains, sans croire qu'on viendra voler nos tiroirs : c'était bon au siècle de Voltaire et de la Pucelle. Adieu. »
« Le ier novembre.
« Cher ami, « A vous d'abord, et sur Davel, puisque vous me pressez. Rien n'est décidé encore : Buloz trouve l'affaire longue et l'héroïsme du major ne lui est pas entré; il trouve qu'il s'est laissé prendre sans y parer, comme un sot (il a dit cela) ; il est vrai qu'il n'avait pas encore achevé quand il me l'a dit. Je lui ai fait redemander ce matin même le manuscrit, de peur que quelque feuillet ne s'égarât à la longue ; voici sa réponse que je reçois à l'instant et qui vous exprimera son reste de doute. Revoyant au point de vue d'ici, il me semble qu'il aurait fallu ne pas discuter l'acte, mais le raconter, l'expliquer, l'affirmer. Un mot sur la relation de Berne et de Lausanne au commencement; un historique rapide de la vie du major jusque-là ; un énoncé, conjectural, peu importe, mais net de ses intentions, son entreprise, l'exécution : ne pas cesser de raconter, en un mot. Attendons pourtant à dimanche, et, s'il
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y a jour, en retranchant sans mutiler, nous irons. On est ici plus inaltentif que jamais, voulant du nouveau et être amusé, à tout prix, et n'accordant pas une minute de mise en train à l'amusement : là sont en littérature (comme dans tout) les plus réelles difficultés de la position. On est blasé et on reste vif.
« Je n'ai pas encore vu M. Vulliemin, mes chers amis ; j'espère qu'il ne m'en voudra pas, Madame, de cette soirée toujours ajournée et peut-être un peu par votre faute, je le crois bien. Maintenant que vous êtes à Lausanne, vous m'en donnerez un peu des nouvelles: sur Mickiewicz et son cours (i) ; sur M. Frossard et son mal ; sur M. Vinet et ce qu'il écrit. Je m'occupe toujours beaucoup, en idée, des Vaudois. Hier, c'était du vieux M. Cassât ou bien de M. Charles Eynard (2) dont je voudrais voir mainte biographie copieuse ; dans une dernière revue, je l'y pousse. J'espère que toutes ces fami-
(1) Vinet fut conquis dès le premier jour par la puissance de la parole de Mickiewicz et a défini en deux mots l'impression que lui fit sa poésie: « Effrayant et sublime. » {Alexandre Vinet, par E. Kambert, t. II, p. 45.)
(2) C'est à lui qu'il écrivait un jour, après que les Olivier l'eurent rejoint à Paris : « Nous causons de vous ici quelquefois avec nos amis Olivier: il y a toute une colonie vaudoise ; j'en suis un peu exilé comme eux, c'est mon impression constante. Je suis de ceux qui n'ont plus de pairie. Paris n'en est pas une, c'est un grand hôtel où l'on vit à l'entresol. On y arrive pour passer quelques jours et on y reste toute sa vie, mais toujours pressé, toujours impatient et sentant que ce n'est pas là le lieu où l'on s'assied. » (Correspondance de Sainte-Beuve, t. III, p. 3.)
AVEC M. ET M™e JUSTE OLIVIER
liarités (sans parler des autres) ne scandalisent pas trop, même Mme Forel. Ici tout cela coule, on ne se doute même pas qu'il y ait des différences. Paris, si méchant qu'il soit, a bien son charme pour cette facilité-là. On revient à qui mieux mieux de la campagne. Mme de Tascher est de retour; je lis demain du Port-Royal chez Mme Récamier à M. de Chateaubriand. Ampère nous a lu l'autre jour un petit roman gallo-romain et franc du ve siècle, un appendice en vignette à ses deux volumes: c'est fort ingénieux, il n'y manque que quelques touches lumineuses pour que ce soit tout à fait bien. Marmier va revenir de Stockholm. Je suis assez mondain, au moins les soirs ; car je travaille très exactement toutes les journées. J'ai revu les Nodieret l'Arsenal et cherche, par ces dissipations d'esprit et ces éclairs de souvenir, à tromper l'ennui présent, l'avenir douteux et si empêché, dites aussi l'absence. Tout le monde est si gueux ici que j'ai appris avec une vraie satisfaction et sentiment de condoléance que notre roi Louis-Philippe, malgré ses 12 millions tant reprochés, n'a pas de quoi payer ses fournisseurs et qu'il s'endette journellement. Quand tout le monde est si mal à l'aise, cela finit par consoler. La philosophie ne consiste souvent qu'àsebienpénétrer du mal des autres. C'est le moitié chemin delà charité.
« Travaillez bien, chère Madame, sans ternir pourtant vos yeuxpar toutes les poudreuses lectures ;
,3a CORRESPONDANCE DB SAINTE BEI VK
faites et défaites les poètes, relevez Du Bartas et battez-moi, je serai heureux de tout, de votre part.
« Embrassez les chers petits ; amitiés à Lèbre, et à tous ceux qui vous parleront de moi. J'embrasse Olivier. Bien à vous.
« Eysins et Aigle toujours. »
« Le i5 novembre.
« Cher Olivier, « Vous me demandez le Davel d'un ton d'empressementqui me fait peur, et je n'obéis pas, craignant que vous ne vouliez mettre le major aux oubliettes. J'ai le manuscrit; je n'ai plus le droit de vous exprimer un avis. Mais il me semble pourtant que ce travail imprimé tel qu'il est, sans y changer un seul mot, ferait une brochure des plus intéressantes ; qu'imprimé à Lausanne, par exemple, et envoyé ici à une trentaine d'exemplaires, elle se pourrait distribuer aux gens les plus compétens en histoire (i); qu'il pourrait en être rendu compte dans quelques journaux ; que je m'en chargerais moi-même dans la Revue et qu'une partie de l'effet ne serait perdu ni pour le major ni pour son historien. Celui-ci est toujours de cette race poétique (que je sais) qui dit volontiers tout ou rien, et qui joue gros jeu en galant homme : l'historien doit mieux savoir les tiers-partis et biaiser avec le monde
(i) C'est le parti auquel s'arrêta Juste Olivier : le Major Davel, première des « Etudes d'histoire nationale », parut en i84a.
AVEC M. ET M'HC jrjSTE OLIVIER j 83
qui, depuis qu'il y a histoire (et quelques Attilas à part), n'est qu'un biais perpétuel. A cette condition, je vous renvoie le manuscrit, sans en prendre copie au préalable.
« J'ai vu une fois M. Vulliemin après nous être cherchés plusieurs : c'était le dimanche soir dans sa famille ; il a été très gentil et paraît ici assez amusé. Je l'ai fort engagé à aller voir une petite pièce de vaudeville : Passé minuit, et je crois qu'il ne s'en fera pas faute : en attendant, il visite force archives et historiens. M. Rossi, qui est au centre et au sommet, l'y pilote en ami. J'ai eu grand plaisir à paraître si bien informé de toutes les nouvelles de Lausanne, du mariage de Mlle Herminie. Je suis Vaudois plus que vous ne le croyez, plus que vous ne vous l'êtes dit depuis quinze jours assurément, Madame ; car je suis clairvoyant aussi, mais toujours je ne le dis pas, de peur de me tromper. Beaucoup de clairvoyance demande encore plus de prudence, car dans cette clairvoyance entre aussi la vue du cœur des gens, et de ce cœur avec ses bonnes et moins bonnes choses, avec son amitié, sa susceptibilité, sa vanité même. J'ai toujours vu que, si l'on se mettait une seule minute à dire chacun tout haut ce que l'on pense, la société à l'instant croulerait tout entière abîmée dans un épouvantable fracas : ce qui est vrai dé la société, n'est pas tout à fait faux de l'amitié même. Mais vous me direz, chère Madame, que vous n'avez rien dit tout haut,
iS'l CORRESPONDANCE DE s \im i.-ui'i \ i
mais seulement bien bas ; je prends donc que vous n'ayez rien dit et prends que je n'ai écouté ni répondu.
« Mme Delphine (Gay) Girardin a lu avant-hier chez elle une comédie en vers, déjà lue aux Français, dirigée contre M. Thiers et son mariage. C'est une revanche. Elle s'est dit : on m'attaque, où sont les purs? Et, en Romaine, elle a porté la guerre à Carthage ; tout y est, la belle-mère, les frères, les sœurs ; à la fin, M. Thiers, il est vrai, sort blanc comme neige; et cela s'intitule : V Ecole du journalisme, c'est-à-dire de la calomnie. Le piquant est qu'elle avait deux cents personnes et tous les journalistes, qui faisaient la grimace, mais n'avaient pas résisté à l'hameçon. D'ailleurs, des gens graves aussi : M. Bail anche y était.
« Pourriez-vous me dire, cher Olivier, quel journal rédigeait, en 1798, à Lausanne, Mme de Polier, dans lequel parurent pour la première fois quelques-unes des poésies attribuées à Clotilde de Surville ; cela aussi nous est venu d'abord du canton de Vaud(i)?
« Si j'avais fini Port-Royal, je me réconcilierais avec Villemain tout exprès pour me faire attacher à la commission scientifique d'Afrique, et pour voir du pays, et pour aller jusqu'à ce qu'on tombe.
(1) La chanoinesse Polier dirigeait alors le Journal de Lausanne* publication littéraire à laquelle Gibbon, en séjour à Lausanne, s'intéressait beaucoup.
AVEC M, ET Mme JUSTE OLIVIER l85
Celte expédition des Portes de fer m'a tenté. « Bonjour, chers amis, soyez indulgents pour la fièvre involontaire de Paris et croyez surtout qu'on vous aime. »
« Samedi.
« Madame et chère amie, « Je ne vous écrirai qu'un mot, mais je ne veux pas paraître oublier. Je ne suis qu'occupé outre mesure et souffrant par là même du cerveau. Notre vie, au fond, n'est pas tenable : nous avons trop à penser. Il faut faire la Revue et Port-Royal : c'est trop de la moitié. Il faut vivre au jour le jour et penser à l'avenir; je n'y tiens plus déjà. L'article d'Olivier n'a pu être mis au dernier numéro par suite de l'encombrement et du reste de ces longs articles Gœthe, Melanchton. Je crains que Buloz ne trouve trop longue la deuxième partie : il ne l'a pas lue encore, mais seulement le commencement et la fin et avait trouvé l'épitaphe inutile. Nous arrangerons tout cela, et les noms de la Gruyère ne seront pas écorchés. Cette affaire du grand journal est ajournée faute du nerf; ce qui est au fond de tout : Villemain n'a pas voulu donner de fonds, et les libraires ont reculé. Dans aucun cas, je n'en eusse été. J'écoutais seulement pour me tenir au courant. 11 faut avoir quelque fidélité en sa vie, et selon son ordre, à Buloz (i), sinon à son
(i) Sainte-Beuve ne fut pas toujours fidèle à M. Buloz, mais il
Koi et à son Empereur : on ne choisit pas toujours les objets de sa fidélité, mais il y Tant tenir, dùton crever. Voilà une chevalerie, chère Madame, bien véritable sous sa crudité : il en est de plus douces, mais ce n'est plus à Paris qu'elles régnent. Tout est ici intérêt, aigreur, misère. Je n'exagère pas. .
« Je ne croyais pas que Hugo fut allé à Lausanne : il paraît qu'il s'est sauvé à Marseille, battu
faut lui rendre cette justice que, tant que dura sa collaboration à la Revue des Deux Mondes, il lui fut profondément dévoué.
Au mois de février 1840, à la suite d'un article paru daDS la Revue du icr de ce mois sur la comédie de l'Ecole du Monde, de M. Walewski, le journal le Messager ayant ouvert une série d'attaques directes et même de dénonciations formelles contre M.Buloz, commissaire du roi auprès du Théâtre-Français, et lui ayant reproché, d'un air méprisant, ses titres mêmes à la fondation de la Revue des Deux Mondes, Sainte-Beuve riposta en ces termes î
« Nous n'avons pas à discuter ici la question soulevée par le Messager en ce qui concerne l'administration et l'organisation même du Théâtre-Français. Mais l'espèce de dédain affiché pour la capacité personnelle et la compétence du jugement de M. le commissaire royal est vraiment plaisante: faut-il donc avoir écrit de médiocres feuilletons ou de fades comédies pour obtenir de les juger? On prouve déjà son droit à les rejeter par ce bon sens qui a empêché de les commettre. La Revue des Deux Mondes, tant reprochée à M. Buloz, demeure son titre, comme, dans sa lettre au Journal des Débats du 10 de ce mois, il l'a très bien revendiqué. Fonder à une époque de dissolution et de charlatanisme une entreprise littéraire élevée, consciencieuse, durable, unir la plupart des talents solides ou brillants, résister aux médiocrités conjurées, à leurs insinuations, à leurs menaces, à leurs grosses vengeances, paraître s'en apercevoir le moins possible et redoubler d'efforts vers le mieux, c'est là un rôle que les entrepreneurs de la Revue ipour parler le langage du Messager) doivent s'honorer d'avoir conçu, et où il ne leur reste qu'à s'affermir. » (Revue des Deux Mondes du 10 février 1840).
AVEC M. ET M'ïie JUSTE OLIVIER 187
par le froid et la bise des monts : ce que vous me dites de ces Gargantuas poétiques est bien joli. Qu'y faire ! Le canton de Vaud fait aussi partie du monde, lequel est donné en usufruit à tous, et n'appartient en propre à aucun. Toujours, toujours, sous une forme ou une autre, il survient des Burgondes. Heureux ceux qui ne les voient pas ! M. de Gingins ne se doute pas de ceux-là, j'en suis sûr. Tâchez d'être sourds comme lui.
« C'est tout pour aujourd'hui, l'imprimeur vient; baisers aux chers petits (qui sont des Burgondes aussi), salut à Aigle et à Eysins au premier beau couchant vu de la fenêtre.
« Amitiés et dévouement à vous deux. Et Lèbre. »
« Dimanche.
« Croyez-vous, chère Madame, qu'on puisse vous répondre tout incontinent ? quand on est dans des veilles et des avant- veilles de revue; les petits bouts de critique, les épreuves du voisin à revoir, tout le menu tracas qu'on finit par aimer, et que Buloz (notre Roi) exige, vous confisquent des quartiers entiers de quinzaine, et de là les phrases avec les amis restent en suspens comme un télégraphe arrêté par le brouillard. Mon rayon du soleil d'ici répond bien tard à celui qui s'est levé plus tôt sur Rovéréa, mais voici pourtant qu'il y répond.
|88 CORMEBPONDANCK DB BAINTE-BEUV]
« M""' de Tascher a été 1 » i « * 1 1 vraiment sensible à votre souvenir et elle vous rend li% sien avec celle grâce aimante qu'elle garde dans une sanlé toujours inquiétante pour ses amis, ,1c ne ris jamais tant qu'avec elle, et nous devons aller tous manger du gâteau mardi à une boulangerie viennoise très gplendide el très friande. MUe Marie aime beaucoup les gâteaux, et son cousin, revenu d'Alger, el qui vient d'être nommé capitaine, nous paie à tous ce joyeux régal. M11'1 Kachel, ressuscitéc plus forte et plus tragédienne que jamais, a hier ravi tout Paris dans Emilie de Cinna. Mmo Dudevant attend pour faire jouer son drame (i) que Mm"Dorval soit libre iXun engagement avec un autre théâtre. Mmc d'Agoult, qui est revenue ici précédant Liszt de quelques mois, est un peu en froid avec elle, mais on est en train de s'expliquer, et il n'y a pas à désespérer que l'amnistie ne soit complète et que tout finisse par une réconciliation générale. Minp d'Agoult m'a beaucoup parlé de M. Diodati, qu'elle connaît et qu'elle apprécie à merveille ; c'est une bien noble personne et digne de mieux que d'aucune indulgence. Il paraît dans la Revue de ce matin un article éloquent de Mme Dudevant sur Goethe, Byron et Mickiewicz : ce dernier y reçoit une couronne ardente. Il y a trois grandes victimes : Gœthe, le Tsar et le catholicisme; mais à
(i) Cosima, qui fut représentée au Théâtre-Français le 29 avril
AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER
George Sand on passe tout, et bon nombre de vérités critiques profondes éclatent dans ce coup de foudre. La chaire de Mickiewicz en sera là-bas un peu illuminée.
« Je n'ai pas revu M. Vulliemin et remets de soir en soir, étant (passé de certaines heures réservées au travail) dans un vrai torrent de chaque jour, et ne pouvant subvenir physiquement aux choses indispensables. A la garde ! comme on dit dans notre canton. Comment, sérieusement, faut-il renvoyer l'article d'Olivier? Par la poste, cela me paraît impossible, vu la grosseur et la dimension des premiers feuillets ; pourrait-on par Risler en adressant à M. Ducloux ?
« J'ai reçu une lettre de M. Gh. Eynard et son volume de Tissot par une dame russe (comtesse Edling) que j'ai cherché à voir sans réussir à l'atteindre. Remerciez bien M. Eynard à l'occasion.
« Ne m'oubliez pas auprès de tous les amis que je ne nomme plus, mais auxquels souvent je pense, M. Ducloux, Espérandieu, Monnard.
« Je remettrai à Risler, un de ces jours, le petit volume de Mme Favre, à moins que je ne le confie à M. Vulliemin. Je suis heureux de savoir Olivier si bien, et il faut, tout occupé qu'il est, qu'il me le dise quelquefois, ne fût-ce que par deux lignes d'un sourire moqueur, comme il sait si bien faire.
« Pour moi, je suis bien brisé dans mes os et mes muscles; je suis un véritable invalide et mon
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cerveau s'en ressent. Non pas mon cœur, s'il vous plaît; prêtez-lui donc, chers amis, tout ce qu'il a et ne dit pas assez. J'embrasse les deux enfants et salue les deux bouts du lac. »
Mardi.
« Mille grâces, chère Madame et chers amis, de vos détails impatiemment attendus : je m'ennuyais bien de ce long silence ; vous le justifiez, mais il n'a pas moins été bien long. J'ai laissé partir M. Vulliemin sans le voir et sans lui donner de lettres, attendant toujours. Vous me demandez des nouvelles de moi, chère Madame, elles ne sont guère bonnes. A part le travail que je tache de sauver avant tout, le reste va comme il peut; et, comme je ne fais jamais d'examen de conscience, je ne sais plus le lendemain ce que j'ai fait la veille. Au hasard, au hasard ! C'est là mon seul mot d'ordre qui rime avec Vart, sans trop s'inquiéter de la raison. Je fais Port-Roijal : un volume, d'ici à trois semaines ou un mois, sera imprimé; mais cela m'avance peu puisqu'il y en a quatre énormes de plus de cinq cents pages. Quand j'en aurai deux de prêts, je les lâcherai peut-être. Ce qui ruine tout bonheur, c'est la vie matérielle non arrangée, et la nécessité de penser en ce sens ou en l'autre selon les nécessités de la bourse. Des quartiers de mois s'en vont ainsi dans des trains de travaux ennuyeux, irritans, futiles; et, comme je n'ai pas X ancre au dedans, le
AVEC M. ET M'He JUSTE OLIVIER IQI
coin du feu, la famille, et que j'en suis incapable, je me fais pirate de plus en plus. Tout cela vient de ce qu'on n'a pas d'argent et uniquement de cela : c'est bête, mais les choses du monde sont ainsi. Un grain de sable ici ou là, dit Pascal, interrompt une pensée, ruine une ambition et change le monde. Voilà une fois pour toutes ma triste histoire intérieure. Sans argent, pas de loisir; sans loisir, pas d'amour :
Olia si tollas, periere cupidinis arcus
(demandez à Olivier, Madame) ; pas de poésie même, trop peu d'amitié aussi, du moins dans la culture et les témoignages. On est sec, ou on le paraît, parce qu'on est pressé. Mais il fallait commencer, me direz-vous, par borner ses besoins et par modérer ses désirs. Oui, mais quand on ne l'a pas fait; et que les besoins sont acquis, que les désirs sont de grands garçons, et même déjà de vieux garçons? « En attendant, je vous aime toujours et beaucoup. Je vous félicite, chère Madame, de vos succès d'éditeur et de critique. Le petit livre de Mme Lenormant a paru; à part quelques vers de Desmarets, Arnauld d'Andilly, etc., vous connaissez probablement tout ce qui s'y trouve. Je vous lirai, quoi que vous en disiez. J'ai reçu de M. Monnard une belle biographie de Jean de Muller : remerciez-le bien en attendant que la Revue le fasse. N'avezvous pas toujours la biographie de M. Manuel par lui et pour moi? En ce cas, un jour, par Risler,
l,-)2 CORRESPONDANCE l>K SAINTE-BEUVE
glissez-la moi. Quelle occasion trouver donc pour renvoyer l<- Durci ?
« Il faut, en celir fin d'année, que vous fassiez bien nommémenl mes amitiés à ceux qui là-bas se souviennent le plus de moi, M. Monnard, M. Vinet,
Ducloux, M""' Régnier, M Fore!,... enfin, vous
savez; je n'oublie personne, et ces années (oui, ce sont des années et non des mois) passées là forment déjà pour moi un fond lointain de souvenir, c'està-dire ce qu'il y a de plus vrai et de plus durable dans le souvenir.
« Mais, à Eysins, à Aigle, rappelez-moi tout singulièrement et faites mes hommages et mes vœux au père d'Olivier, à son excellente mère, à M. Urbain, à sa femme, à M. Ruchet et à Madame, à Mlle Sylvie toujours présente à l'extrême bord à la grande tour d'Aï. J'embrasse Lèbre, qui est de la maison ; je voudrais bien donner des bonbons à Aloys et à Edouard et écouter la chanson du papa ; je me suis laissé inviter à dîner le Jour de l'an chez Mme Val more (et bien des choses à ces demoiselles aussi).
« Adieu, chère Madame, cher Olivier, et tous mes vœux.
« Hugo n'est pas encore de l'Académie ; c'a été la grande nouvelle des trois dernières semaines : l'élection a été remise à trois mois : dans l'intervalle, il mourra quelques académiciens ; Hugo entrera-t-il? Il a toutes nos destinées académiques
AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER 1$3
dans ses flancs : savez-vous que, si j'étais de l'Académie, j'aurais sans peine deux ou trois mille francs par an (étant d'une des commissions) ; ce jour-là, je mettrais une perruque, je renoncerais à tout projet de cour près de Mme Forel, mais j'aurais plus le temps, sinon de vous aimer, du moins de vous le dire. »
« Janvier (s. d.).
« Que ce miroir et cet autre miroir et ce troisième miroir où l'on vous rencontre etoù l'on vous reconnaît est agréable et trompeur (1)! Je me suis retourné comme M. Vinet, et je n'ai rien vu, tandis que lui, il ne tenait qu'à lui de vous voir. Vous me ferez lire ce livre, chère Madame, et vous ne me punirez pas de la longue privation où j'ai été de vous depuis ces quinze longs jours. J'ai été pris depuis les huit derniers sans désemparer par un article, et ce qui restait des devoirs du jour de l'An, venant à travers, me dilapidait la vie en vérité. Votre dernière lettre était fort aimable pourtant, elle l'était surtout par la promesse qu'elle laissait échapper. Venez donc au printemps, et n'ayez peur de rien vérifier : vous auriez trop à faire pour vousyrecon-
(1) Allusion à un petit volume de Poésies que M™0 Juste Olivier avait envoyé à Sainte-Beuve en lui disant : « Je souhaite que vous ne trouviez pas le miroir trop effacé, ni surtout la facette que vous en avez fournie trop gâtée. Soyez indulgent et ami comme toujours. . , »
CORRESPONDANCE DE SAINTE-BEUVE I q5
naître, c'est par là que j'espère bien me dérober, et c'est par là aussi, chère Madame, que je suis innocent. A force de me dissiper, je demeure très fidèle ; et grâce à cet art à la Louis XI de diviser, vous régnez. Vous régneriez sans cela encore, mais je parle comme une personne qui doute et qui demande presque des démonstrations.
« J'ai lu avant-hier du Port-Royal chez MmeRécamier ; comme je ne voulais lire qu'un chapitre, il m'a fallu donner des explications, et de fil en aiguille je me suis surpris faisant quasi un cours comme à Lausanne. Je me suis arrêté aussitôt, car il y a des choses qu'il faut laisser dans tout l'idéal du souvenir. Il y avait un monde très bigarré que Mme Récamier avait choisi sans me consulter, sachant bien qu'elle concilierait tout par un sourire : M. de Custine !!! (i). Mme Tastu, la rationaliste et raisonneuse trois fois sensée depuis que la lyre
(i) SaintCyran, c'était lui que je lisais devant M. de Custine (note de S.-B.). Adolphe-Louis Léonor, marquis de Custine (1793- 1857), est l'auteur d'un livre sur la Russie qui eut à son apparition (1839) un grand succès. Quelques années auparavant i833) il avait fait représenter à la Porte-Saint-Martin un drame en cinq actes et en vers, Bêalrix Cenci, qui tint assez longtemps l'affiche. Malheureusement sa vie n'était pas digne de son talent. Philarète Chasles, qui l'a beaucoup connu, dit de lui dans ses Mémoires, t. I, p. 3io : « Je n'ai su que plus tard la véritable vie de cet être extraordinaire et malheureux, problème et type, phénomène et paradoxe, que le vice le plus odieux chevauchait, domptait, opprimait et ravalait ; qui, au vu et au su de toute la société française, y pataugeait, y vivait..., et qui d'autre côté était, sans se racheter, loyal, généreux, honnête, charitable, éloquent, spirituel, philosophe, distingué.presque poète. »
ig6 CORRESPONDANCE hf: sain i k-kkuve
n'est plus, M"" d'Hautefeuille, auteur de L'Ame exilée et du Lys d'Israël, un fin bas-bleu catholique ; que sais-je encore? Le soir je suis allé dîner chez une dame qui n'était pas là le matin, et je me suis trouvé à table à côté de M"" Delphine de Girardin (Gay). J'avais, il me semble, écrit sur son mari il y a deux mois dans un article contre les journalistes industriels ; elle a été fort gracieuse et je n'ai été gêné qu'autant qu'il le fallait pour ne pas être trop pardonné ni par conséquent engagé pour l'avenir.
« Voilà une belle vie, me direz-vous, et bien petite en effet d'intérêt et d'aspiration : mais c'est précisément, chère Madame, ce que je voulais vous faire dire, afin que vous ne pensiez pas qu'on puisse avoirtrop d'intérêt sérieux et d'inspiration profonde loin des reines des prés d'Eysins et du grand orme de Rovéréa. Ce que je dis là combien je le pense !
« Ecrivez-moi de meilleures choses que celles-ci, donnez-moi des nouvelles de tous et de votre livre et des travaux qui y ont succédé. J'ai fait bien exactement vos souvenirs à Mme de Tascher, à ma mère, et elles y ont été bien sensibles. Marmier est revenu depuis cinq jours, c'est une dissipation assez douce au prix de tant d'autres plus obligées. J'ai été heureux de le revoir si bien portant et n'ayant pas trop encore la ride de trente ans. La mienne est bien creusée, ma santé, sans être plus mauvaise, est celle d'un homme qui ne peut plus
AVEC M. ET M'Ue JUSTE OLIVIER IQ7
beaucoup marcher sans fatigue, qui a un paletau et un cache-nez au moindre froid, et qui aurait un essai de perruque, s'il osait. Je crois bien que Hugo passera décidément à l'Académie. Mille amitiés au cher Olivier, baisers aux petits grandissants et à vous du cœur, chère Madame,
« Je n'oublie pas l'excellent Lèbre. »
« Samedi, 9 février 1840,
« Mon cher Olivier, « J'ai tardé à vous écrire, espérant toujours qu'un mot me viendrait de la part de Mme Olivier, qui me rassurerait sur sa santé et sur ce que votre lettre me laissait d'un peu trop incertain. Est-elle donc assez indisposée pour ne pouvoir écrire ? Veuillez me dire ce qui en est au juste, mon cher ami, car je suis inquiet. Cette inquiétude empêche toute autre pensée d'aller vers vous pour vous distraire avec les choses d'ici. Si vous étiez gai, si Mme Olivier était bien portante, s'il n'y avait qu'une prochaine menace d'une petite sœur à Doudou et à Aloys, je vous dirais alors que la mascarade d'ici ne continue pas mal : nous dînons chez Buloz mercredi avec Mme Sand, à savoir Musset, M. Rossi, M. de Rémusat qui l'a désiré, etc., j'omets les autres, mais vous voyez que cela ne commence pas mal. Sa pièce est en répétition (ij, M. de Chateau-
(1) Cosima, de George Sand.
|f)S CORRESPONDANCE DE SAINTE-BEC VF.
briand a été assez malade d'un gros rhume ; il a eu les sangsues, a gardé la chambre ; enfin c'a été tout l'appareil d'une petite maladie, lui qui semblait invulnérable comme un demi-dieu. Je répondrai à M. Monnard la prochaine fois et aurai soin que le nom du paysagiste distingué dont il me parle aille à l'oreille du mystérieux critique des beaux-arts qui doit faire le Salon à la Revue.
« Je suis très occupé, très tiraillé par le monde, y succombant un peu, et dans de réels soucis d'avenir. Pourquoi ma vie n'a-t-elle pu s'arrangera temps dans un coin du canton de Vaud ?
« Amitiés à ceux qui se souviennent de moi (Vulliemin,M.Ducloux, Lèbre,Espérandieu, Vinet, le Père Cassât, Frossard, et à Mlle Sylvie particulièrement, à la famille d'Eysins, à M. Ruchet. Mais il me faut un mot qui me rassure, mon cher Olivier. Vous, travaillez, et nous irons aux Etoiles, ô poète, quoi que vous en disiez.
« A vous. »
« 6 mars 1840.
« Madame et chère amie, « Votre lettre était bien attendue, et avec une inquiétude qui s'accroissait chaque matin. Enfin vous n'êtes pas trop mal pour le moment, votre crainte n'est qu'à l'avenir... Soyez doncplus calme et ne voyez rien de fermé dans vos horizons : seulement une étoile de plus là-bas dans ce buisson tout con-
AVEC M. ET Màie JUSTE OLIVIER I f)0,
tre la terre. Ce qu'Olivier me dit de Mickiewicz me fait bien plaisir : quelle jolie et poétique Académie on ferait en vous allant rejoindre ! Tout ce qu'il y a d'imprévu est possible pour moi! Car ma vie que je livre à tous vents n'est pas long-temps tenable ainsi. J'ai eu hier une joie à votre sujet. Le dîner avec Mme Dudevant s'est si bien passé et elle a été si bonne enfant que je suis allé la voir chez elle : elle m'en avait donné la permission après le dîner. Je lui ai parlé de mes voyages en Suisse, de Lausanne : « Oh ! je connais là, m'a-t-elle dit {textuel), un jeune pasteur fort aimable appelé Olivier, qui m'a un jour apporté des fleurs d'une manière charmante, de ces fleurs bleues qui croissent en haut des montagnes : il avait su je ne sais comment que je les aimais; il m'a beaucoup parlé de sa femme aussi (i). » Jen'ajoute rien, mais alors j'ai ajouté beaucoup comme vous pouvez croire ; je lui ai parlé du Sapin et de la chanson sur les beaux jours envolés (2) : c'est mon refrain quand je parle d'Olivier, parce qu'en deux mots cela le déclare grand poète. Je lui ai cité la dernière strophe. Elle m'a dit qu'elle voudrait avoir le tout. J'ai
(1) Il y a dans les Chansons lointaines de Juste Olivier une poésie intitulée : La Fleur bleue. A George Sand à qui l'auteur offrit un jour, à Genève, des gentianes des Alpes, et qui le prit pour un jeune pasteur.
(21 C'est la pièce des Vieux chênes qu'on trouvera plus loin et dont chaque strophe se termine par le vers : Le souvenir des beaux jours envolés.
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répondu que je vous demanderais toute la chanson. Ainsi le cher Olivier me l'adressera à son intention, et non sans une fleur bleue, s'il lui plaît (i). En somme, j'ai été content de la revoir très simple, pas folle, pas hautaine, avec ses bons instincts et décidée à être sage désormais, m'a-t-elle dit, car il est grand temps. Cela fait tomber bien des calomnies et de sottes paroles de revoir tout simplement les gens qu'on a sincèrement aimés et qui ont eu quelque affection pour vous, pourvu toutefois qu'il n'y ait pas eu X irréparable entre vous (2).
Je griffonne incroyablement, mais je suis accablé d'épreuves de mes Poésies et de Volupté (3)
(1) Après avoir reçu l'ode d'Olivier sur les Vieux chênes, George Sand lui écrivit: « Je suis bien heureuse, Monsieur, de l'aimable indiscrétion que Sainte-Beuve a commise en vous disant ma méprise à votre égard, puisqu'elle me vaut de charmants vers et l'envoi de la belle ode sur les Vieux chênes. Recevez en tous mes remerciemens de cœur. » Lettre du 12 mars 1840.
(2) Quoiqu'ils aient passé le temps à se quitter et <ï se reprendre, il faut croire qu'il n'y eut jamais Y irréparable entre George Sand et Sainte-Beuve, car la première demeura, malgré tout, fidèle au second qu'elle appelait la chère lumière de sa vie, et le jour des funérailles de Sainte-Beuve personne ne s'étonna d'y voir George Sand appuyée sur le bras d'Alexandre Dumas fils.
(3) On s'est demandé souvent pourquoi Sainte-Beuve avait donné à son roman ce titre de Volupté qui a l'inconvénient, de son propre aveu, « de ne pas s'offrir de lui-même dans le juste sens, de faire Daître à l'idée quelque chose de plus attrayant qu'il ne convient. » 11 a dit lui-même dans la préface que ce titre, ayant été d'abord publié à la légère, n'avait pu être ensuite retiré. S'il faut en croire les Lettres de van Enrje/eltjoum ( Jules Lecomte), pamphlet belge publié en i836, ce serait l'éditeur de Sainte-Beuve, Renduel par conséquent, qui aurait baptisé ainsi le roman longtemps avant qu'il vînt au monde. Renduel demandait tous les jours à Sainte-Beuve le titre de l'ouvrage qu'il avait en train peur pouvoir l'annoncer d'à-
AVEC M. ET M«ie JUSTE OLIVIER 201
qu'on réimprime, et je veux que cette lettre vous arrive par le courrier d'aujourd'hui, pour vous porter, chère Madame, toutes mes affections et mes espérances, et tous les vœux d'une pensée qui n'a jamais cessé de courir vers vous à travers les silences et les absences.
« Je vous embrasse tous et Lèbre. »
« Vendredi, i3 mars i84o.
« Je suis bien en retard, chère Madame et cher Olivier; mais toujours les mêmes excuses. Les vers ont été accueillis avec beaucoup de plaisir : MmeDudevant doit me donner une lettre pour vous la prochaine fois que je la verrai. Les Fleurs bleues l'ont charmée et elle a admiré les Vieux chênes (i). Elle
vance dans son catalogue, mais Sainte-Beuve peu pressé ne s'exécutait pas. A la fin pourtant, fatigué des importunités de Rcnduel, il lui aurait dit : « Mettez le titre que vous voudrez. Quand le livre sera fait, je prendrai le titre qui me conviendra. » Et pendant près de deux ans Renduel annonça Volupté comme étant sous presse ou pour paraître prochainement. Si bien que Sainte-Beuve finit par accepter ce titre. Volupté fut mis en vente le 19 juillet i834 sans nom d'auteur.
(1) Voici le texte de cette chanson :
L'ombre du chêne à ces landes arides Tient lieu de source, et d'herbe et de printemps Là, de nos fronts pour détendre les rides, Ensemble, amis, rêvons quelques instants. De nos matins les plus fraîches haleines Semblent renaître en nos cœurs accablés. Chantons, amis, chantons sous les vieux chênes, Le souvenir des beaux jours envolés.
Du souvenir les cloches argentines
Font dans notre âme un murmure tremblant ;
202 CORRESPONDANCE i>\ SAINTE-BEUVE
a lu ceux-ci à M. de Lamennais qui était chez elle lorsqu'elle les a reçus, et l'austère banni du sanc-
Sur le roc sombre ainsi les églantines, Filles des monts, jettent leur voile blanc. J'aime la nuit, le babil des fontaines; J'aime un bruit vague aux endroits désolés. Chantons, amis, chantons sous les vieux chênes, Le souvenir des beaux jours envolés.
Songes d'azur qui, planant sur nos fêtes, Y répandiez comme un souffle enchanté, Vous avez fui, découronoant nos têtes, Printemps en fleur par l'orage emporta ! Mais dans les airs, mais dans les voix lointaines, N'est-ce pas vous qui tout bas appelez? Chantons, amis, chantons sous les vieux chênes Le souvenir des beaux jours envolés.
Autour de nous, sur la terre durcie, Tombent déjà, du premier froid des ans, Jeunesse, gloire, avenir, poésie, Rameaux de fruits à peine mûrissans.
Le vent d'hiver sèmera-t-il leurs graines ? Nous verrons-nous en eux renouvelés?
Chantons, amis, chantons sous les vieux chênes Le souvenir des beaux jours envolés.
Perçant la brume où les chênes confondent, Vieux compagnons, leurs vieux bras fatigués, Des cris jaloux sourdement se répondent, Voix de corbeaux dans le brouillard ligués. L'aiglejretourne à ses hauteurs sereines; L'oiseau se tait dans les bois dépeuplés. Chantons, amis, chantons sous les vieux chênes Le souvenir des beaux jours envolés.
Nous avons pris l'aile de l'espérance Pour retomber à l'horizon qui fuit ; Nous avoDs eu notre part de souffrance, Notre nuage avant d'avoir la nuit ; Et, dans la lutte, aux sables des arènes, Nos derniers pas sont déjà nivelés,
AVEC M. ET M""' JUSTE OLIVIER ^o3
tuaire a répété avec émotion et application à luimême la dernière strophe :
Aux nouveaux dieux, ivres de l'encensoir.
« Voilà des fortunes auxquelles les feuilles envolées de Rovéréa ne s'attendaient pas. Ils ont si sérieusement lu et admiré qu'elle m'a transmis une critique qu'ils ont faite, la seule dans les Vieux chênes, c'est l'endroit et le mot de maugréant (i). Croyez donc à tout le reste.
« Mon premier volume de Port-Royal va être mis en vente dans une quinzaine de jours (2) ; il a plus de 5oo pages très remplies et ne va que jusqu'à la prison de M. de Saint-Cyran. M. Ducloux veut-il que Renduel lui en envoie un certain nombre d'exemplaires? Demandez-le lui avec toutes mes amitiés.
« Le livre de poésies ne se passera pas en complimens, et je le veux, chère Madame ; envoyez-
Chantons, amis, chantons sous les vieux chênes, Le souvenir des beaux jours envolés.
Rien n'est propice à qui ne sacrifie
Aux nouveaux dieux, ivres de l'encensoir ;
Sous notre pied, qui déjà se défie,
Rien ne grandit que les ombres du soir.
Avant d'entrer dans les pâles domaines
Du noir faucheur dont nous sommes les blés,
Chantons, amis, chantons sous les vieux chênes,
Le souvenir des beaux jours envolés.
(1) Comme ce mot n'y figure plus, on peut en conclure que Juste Olivier l'effaça de sa pièce à la suite de la lettre de Sainte-Beuve .
(2) 11 parut le 18 avril 1840, chez Renduel.
moi cette première feuille de Rovéréa, car je le lirai ce livre, comme de vous.
« Vinet m'en a donné le secret. Veuillez dire à M. Monnard toutes mes amitiés et hontes de n'avoir pas répondu encore. Sa vie de Muller (i) me charme, m'élève; quel noble emploi des facultés dans le grand historien ! J'ai vu aussi au Salon les
très grands paysages de M. D , le genevois;
ils m'ont rappelé cette grande et chère Suisse. On ne sait encore qui en parlera à la Revue, tant sont courts nos horizons ! — Voilà de nouveaux ministres, un ami de M. de Rémusat, une espèce d'ennemi intime de Cousin, nous les appuierons, car, si on renversait Thiers dans huit jours (ce qui est possible), on le jetterait dans la gauche pure, et alors on jouerait gros jeu. Tout cet avenir est des plus incertains et même des plus sombres pour peu qu'on veuille le voir ainsi.
« J'ignore complètement la vie de cet été et de ce printemps de demain ; j'aurai à continuer mes volumes, mais je ne sais où je trouverai gîte à portée de Paris et des Bibliothèques. Oh ! qu'Olivier fait bien d'être mon caissier, car moi je ne le suis pas.
« Soyez calme, espérante, vous, chère Madame, qui avez une étoile et qui l'êtes; embrassez bien Aloys et deux fois Doudou pour ce soleil si vrai;
(j) C'est l'ouvrage capital de M. Monnard.
AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER 2o5
remerciez Louise. Amitiés à Lèbre dont Ravaisson, qui le connaît par Ch. Secretan, me parlait et qu'on attendra toujours ici.
« Adieu, cher Olivier, et mille tendresses, chère Madame et amie.
« Je n'oublie ni Ejsins ni Aigle. Je vois beaucoup des petites nièces du marquis de Langallerie, les filles du général Pelletier, et là un M. de Saint-Julien (le fils du comte de Saint-Julien qui demeure près de Lausanne) (i) : Oui est-ce? M. Ducloux le doit savoir. »
« 19 mars, 1840.
« Je m'empresse, chère Madame et amie, de répondre à vos intimations semi-officielles sur l'affaire M... (2). Je crois que rien n'est moins sûr .ici et qu'il ne faut pas pousser l'illusion trop loin comme trop souvent l'ont fait les compatriotes de l'illustre poète. Personne au monde ne sait si le ministère subsistera dans trois jours. II a contre lui M. Mole, M. de Lamartine, M. de Salvandy, M. Villemain, M. D... Je parcours tous les degrés, toutes les notes de la gamme politique. Et qui pis est, il a pour lui la gauche, danger nouveau. Pour-
(1) La question relative à ce M. de Saint-Julien laisserait supposer que Sainte-Beuve, qui faisait la cour à l'une des filles du général Pelletier, redoutait en lui un concurrent. — (Voir à l'appendice la lettre X de M">« Olivier).
(2) Mickiewicz : il s'agissait de le nommer professeur de littérature et de langue slaves au Collègede France.
2o6 CORRESPONDANCE i>E SAINTE-lti i \ i
tant, à force de dextérité, d'habileté dans le têteà-tête à détacher les députés un à un, de tour de force de paroles dans les explications demandées, et où Thiers saurait se réconcilier la droite, sans s'aliéner la gauche, ils pourront emporter le vote des fonds secrets, et par conséquent rester! En ce cas, Mickiewicz aurait certes des chances; ce ministère pourrait (avec raison) croire l'honorer devant l'opposition de gauche en le nommant,, et cela équivaudrait à un doigt de gant jeté à la Russie sans danger. Cousin, de plus, tout sans cœur qu'il est, ose et sait vouloir quelquefois. Dans tous les cas, cela tarderait; je crois qu'il faudrait attendre jusqu'après le budget, puisque c'est alors seulement que les fonds pourraient être votés pour une telle chose. Voilà, en mettant la chose au mieux, les termes les plus prochains. Je n'en parlerai pas à Cousin, que je n'ai pas encore vu depuis qu'il est ministre, et les paroles qu'il dirait ne signifieraient rien pour moi qui lui en ait tant entendu cracher; je craindrais, si elles étaient favorables, d'être dupe et de leurrer votre ami. Si je savais quels amis ici appuient Mickiewicz près de lui, je pourrais apprécier un peu la force du ressort, l'autorité et la valeur des témoignages. La question au reste me paraît simple, puisqu'il s'agit, non pas de choisir entre deux chaires, mais entre une chaire positive, et une promesse de chaire qui, en mettant tout au mieux, ne peut avoir plein effet que dans
deux ou trois mois : avenir fabuleux désormais pour tout ministère !
« Renduel à son retour écrira à M. Ducloux, s'il le juge à propos : car il est allé à sa terre (i) et a fermé son magasin, comme il fait maintenant très souvent depuis qu'il est propriétaire, il est las de la librairie. Si ses arrangemens ne conviennent pas à M. Ducloux, que celui-ci fasse à sa guise. Mais je dirai à Renduel la chose, dès son retour dans une dizaine de jours. Hormis les deux ou trois premiers jours, je ne m'occuperai pas du tout de cette publication, c'est bien assez d'être accouché, à d'autres l'enfant !
« Ce comte de Saint-Julien, qui est retourné ces jours-ci à Lausanne, demeure du côté de Crissier, non loin de Vernand et de la belle Mme Clara, car elle est toujours belle dans mon cœur.
« Savez-vous, chère Madame, que cela rentre bien dans mes idées de savoir que vous lisez mes vers en tête-à-tête avec Mickiewicz ? Voyez-vous ! la plus grande gloire des poètes morts ou absents consiste à ce que les vivants heureux et présents les lisent pour en faire un accompagnement et un prétexte à leurs pensées : le piano du fond pendant lequel on cause. La Rochefoucauld a dit : « Nos actions sont comme les bouts-rimés que chacun
()) Le château de Beuvron, dans la Nièvre, que Renduel venait d'acheter et où il mourut le 19 octobre 1874.
jo8 CORRESPONDANCE DB BAINTB-BEUVB
fait rapporter à ce qui lui plaît. » Jugez si cela esl encore plus vrai de nos vers.
« Je donnerais donc tout l'honneur d'être lu par vous avec lui, au bonheur de lire près de vous ses vers et le Pharis (i) ou le sonnet en Ahi Ah! ou n'importe quoi interrompu par une parole de vous, par un sourire ou par de fous rires. — Et si lui, Mickiewicz, en (Hait fier, il serait bien bon enfant vraiment ! — « Je serais bîeu fâché d'être immortel, dit Heine (le poète), parce que si j'étais immortel je verrais bien vite que je ne le suis pas. » Vous aurez reçu un mot de G. Sand que j'ai mis à la poste à l'instant pour vous en hâter le plaisir.
« Oui donc peut vous dire méchante (2)? Ne soyez pas triste seulement, regardez du côté du lac à ces cimes éclairées qui couronnent Aigle, et ne laissez pas trop longtemps les nuages les obscurcir.
« A vous de cœur,
« Et à Olivier, et aux chers petits. »
« Avril 1840. — Vendredi.
« Chers amis, « J'avais trop présumé de nos hommes d'Etat.
(1) Pharis. — Livre III du recueil de poésies de Mickiewicz, paçe 35i. — Le Pharis est un chevalier bédouin.
(a) Qui me dit méchante? Tout le monde, excepté vous, même Olivier, et comme sans s'en apercevoir on reçoit l'empreinte d'une goutte d'eau qui tombe tous les jours, j'allais commencer à le croire si vous ne veniez bien doucement me rassurer. (Lettre de M"" Olivier à Sainte-Beuve. — Voir à l'appendice.)
AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER 2 0Q
Il y a trois jours M. Barthélémy Saint-Hilaire, secrétaire du cabinet de M. Cousin, est venu chez moi sans me trouver : je l'ai été voir au ministère le lendemain. Il était chargé par M. Cousin de me consulter confidentiellement non sur les talents, mais sur la prudence et l'irréprochabilité sociale et politique de Mickiewicz. J'ai répondu sans avoir besoin de m'en référer à de plus amples informations. Hier, après avoir dîné chez M. Cousin, celuici m'a pris à part pour m'en parler.
« Il veut décidément fonder au Collège de France une chaire de littérature et de langue slaves, dédommagement intellectuel de la nationalité polonaise trop désertée par la France.
« Il prévoit des obstacles en haut lieu, delà part d'un personnage, dit-il, qu'il connaissait bien jusqu'ici, mais qu'il apprend chaque jour à mieux connaître. Ce personnage, qui a boudé au vote de Villemain pour la Pologne, bondira bien plus à la pensée d'une fondation qui sera un vote permanent.
« M. Cousin espère en triompher : il ne demandera à Mickiewicz que de choisir pour lapremière année une langue et une branche slave autre que la polonaise.
« Il sera obligé de lui demander la nationalisation française, qui est de rigueur.
« II lui écrira lui-même, aussitôt la loi passée pour la fondation, ou peut-être avant.
« Voilà les termes nouveaux : si la chose se faisait aussi solennellement, devant les Chambres, au bruit de l'artillerie de la presse contre l'Empereur Nicolas avec une pensée d'hommage national à la Pologne, il se pourrait que l'adhésion de Mickiewicz fût commandée ! Au reste, je ne suis que rapporteur. Il faut attendre et il n'y a rien de mieux à faire que de remplir sa chaire là-bas comme s'il ne s'agissait d'autre chose, à la garde le reste, comme on dit chez vous.
« Le ministère triomphe; son succès un moment des plus douteux est complet : ce dîner chez Cousin était curieux. J'étais à deux places de Hugo, Nisard de l'autre côté, Scribe, Delavigne à l'autre bout. Hugo courtisant Pongerville qui lui donne sa voix ; la grande conciliation universelle est en train de se faire ! Quelle comédie ! Dans les salons de M. de Rémusat tout passe, opposition, littérature, conservateurs : c'est une fureur de transaction, comme avant c'en était une de combat. Je n'ai jamais rien vu de si amusant ni de si bigarré. C'est Thiers, le grand escamoteur, qui a joué ce tour de passe-passe.
Étant allé voir Sand l'autre jour à deux heures, par le premier beau matin de printemps, comme elle sortait en voitureavec safille et Chopin, je l'ai accompagnée à la promenade et nous avons été au Bois de Boulogne entendre le bruit des pins dans une petite sapinière près de la mare d'Auteuil ;
nous y avons causé Suisse et canton de Vaud. Elle m'a questionné sur MlIe Doy, sa correspondante ; j'ai été discret ; nous avons parlé de vous, et je ne l'ai pas été du tout, chère Madame. Vous n'avez pas besoin de lui répondre, je lui ai fait vos remerciements et amitiés. Ce que j'ai admiré, c'est que, durant ces trois heures de promenade printanière et sensée, elle n'a pas song-é à me parler de sa pièce (i) qui se joue et ne s'en est plus même souvenue : voilà un trait rare et qui compense bien des fautes d'écrivain ! Elle a vraiment tout mon cœur depuis cette reprise d'amitié.
« Nous poussons à la conciliation au sein de la Revue : voilà Duvergier de Hauranne qui y récrit; nous attisons les cendres du Globe. Dans ces passes politiques périlleuses, c'est Rossi qui tient le g-ouvernail de la chronique avec grand succès (ne le nommez pas trop autour de vous). En un mot, ce n'est ici qu'alliances et rapprochements.
« Je vous parlerai dans ma prochaine du canton de Vaud et de mes projets encore vagues de cette saison ; ces rayons renaissants ont rallumé tout mon amour, qui ne s'était jamais refroidipour votre belle nature.
a A vous tous, chers amis, chère Madame. »
(i) Cosima.
212 CORRESPONDANCE i>K SAINTI BKUVI
g Vendredi, 10 avril t84o.
<( Chère Madame, « Me voilà encore négociateur et presque officiel. M. Cousin, que j'ai vu hier à sa soirée, m'a retenu quand je sortais, et, avec une insistance qui me prouve sa résolution, malgré la foule des survenants, m'a dit (chaque phrase était coupée par une personne qu'on annonçait et qui venait saluer : « Je suis au pied du mur, mon cher S. -B., encore deux ou trois petites affaires et je m'occupe de celle de M.... Je trouverai des difficultés en haut lieu, mais je les surmonterai. Maintenant c'est de M. Mickiewicz qu'il faut que je sois sur. Le prince Adam (Czartoryski, probablement) de ses amis et des miens me répond de sa prudence, de sa modération de conduite; je sais d'ailleurs tous ses talents et ses vertus. Mais il y a ici un parti polonais : il importe que sa présence dans une chaire n'ait qu'un caractère scientifique. Qu'il soit sûr d'une chose : la seule présence de son nom sur l'affiche du Collège de France est un fait politique suffisant. Il faudrait donc que, par le choix de ses sujets d'abord, par la sévérité de sa parole, par son influence près de ses amis enfin, il remplisse cette convenance. Ce que je lui dirai en ministre, tâchez qu'on le lui dise en ami. J'ai envie d'une chose : dans quelques jours, tout simplement, de lui écrire, de ma belle main, le fait, le projet, notre désir... »
AVEC M. ET M"1» JUSTE OLIVIER 2l3
Je l'y ai fort engagé, ajoutant que c'était la seule manière d'avoir de Mickiewicz, engagé là-bas, une réponse sur laquelle on pût compter; que Mickiewicz ne pouvait même, dans sa situation, avoir un avis sur ce projet que d'après une information positive et officielle. 11 va le faire dans quelques jours. En attendant, on prépare le rapport sur la fondation de la chaire, on amasse les documents sur le slave, et Barthélémy Saint-Hilaire est chargé de digérer tout cela en corps :il doit me le montrer dès que ce sera prêt. Voilà, mes chers amis, la situation. Votre devoir, ce me semble, est d'informer Mickiewicz et de le laisser dans la plénitude de sa réflexion. Après tout, cette dispute qu'on fait de lui au canton de Vaud ne peut être que glorieuse à ce digne canton qui a pris les devants. Vous verrez dans ma préface de Port-Royal, que vous recevrez dès qu'on aura la réponse de M. Ducloux, combien je suis vaudois et de l'Académie de Lausanne toujours.
« A propos décela, chers amis et chère Madame, me voilà en quête d'un gîte pour six ou huit mois encore : où vivre caché avec des livres, sans trop de dépense? J'essaie toutes les combinaisons depuis Passy à la porte de Paris, jusqu'à Pouvray, de Mme de Tascher, jusqu'à quelque chambre qui donne sur ce beau lac si chéri. La difficulté est : i° dans les livres dont j'ai besoin à tout moment; 2° dans l'argent que j'ai à peine et que je ne puis
2l/| CORRESPONDANCE DE SAINTE-BEUVE
gagner par des articles, faisant le Port-Bpyal.
Pour les livres, j'emporterai avec moi une malle, et Lausanne (en y joignant M. Cassat(i) et le libraire mystique, etc.) me fournirait les menus mieux que ville de Fiance. Je pourrais même à la rigueur en tirer de la Bibliothèque du Roi, de Paris.
« Quant à l'argent, si on trouvait une petite chambre ou deux petiteschambres en maison sûre, sans bruit, sans punaise, sans voisin, sans fumée, où l'on pût vivre dans un rigoureux incognito, ne venant que chez vous à de certaines heures peutêtre! car il faut quitter absolument Paris dans trois semaines et je ne sais où aller.
« J'ai vieilli, je souffre un peu de corps, de poitrine, surtout de cerveau : j'ai besoin de repos, de travail suivi, de solitude rigoureuse.
« L'histoire du comte de Saint-Julien est charmante, j'en avais un arrière-souvenir de l'avoir entendue de M. Ducloux. Son fils est un jeune homme charmant aussi, mais je vois que la fin de tout ceci est comme toutes les fins, il faut fermer le roman à temps.
(i) Louis-François Cassât, né à Lutry le 3 mars 1758, était à Paris quand éclata la Révolution. 11 y publia le Journal de la Cour et de la Ville, 1789-1792, feuille anti-révolutionnaire, faillit périr dans les massacres de Septembre auxquels il n'écbappa que grâce à l'amitié de Danton, et revint à Lausanne. Il joua un rôle en vue dans l'émancipation du pays de Vaud, remplit diverses fonctions publiques, entre autres dans l'ordre judiciaire et mourut en i843 (Cf. Juste Olivier, Le canton de Vaud; Verdeil, Histoire du canton de Vaud).
AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER H I 5
« Nous, chère Madame, qui ne faisons pas un roman du tout, mais une histoire douce et sage, il ne faut pas fermer, mais lire toujours davantage, et voilà comment votre lac me rappelle si aisément quoique je ne sache encore si cela sera. Mais voyez en attendant. Je me livre à votre amitié.
« A vous et aux chers petits.
« Et d'Aigle à Eysins, comme Hugo dirait du Kremlin à l'Escurial. »
« Mardi, 28 avril 1840.
« Chère Madame, chers amis, je suis bien en retard et en négligence, ce semble, avec vous; il n'y a pas de ma faute; j'achève de tout à l'heure seulement un grand article Nodier pour la Revue, qui m'occupe depuis quinze jours sans relâche. Mon Port-Royal est publié et en route vers vous ; il y a trois exemplaires de moi, l'un pour vous, l'un pour M. Monnard, l'autre pour M. Vinet; le reste est de Renduel à M. Ducloux. Ce livre réussit fort ici et surpasse mes désirs. M. Royer-Collard, le patron de la chose, a donné le ton en en parlant tout haut, et nos belles dames ou nos beaux messieurs jasent à ravir depuis huit jours de la Mère Angélique (1).
(1) Saiate-Beuve n'exagérait rien. Quelque temps après, le 4 octobre 1840, le P. Lacordaire, qui avait été son collaborateur improvisé, quand il fit Volupté, écrivait de Sainte-Sabine à Mme la comtesse Eudoxie de la Tour du Pin :
« Ma Vie de Sainl Dominique est sous presse, vous l'aurez à la
Îil6 CORRESPONDANCE DE SAINTE-BEUVE
(( Vous savez <lc Mickiewicz plus <»u autant que moi. Je n'ai pas eu le temps de revoir M. Cousin, le rapport sur la chaire slave a paru sans que j'eusse à m'en occuper; les journaux vont leur train et le public est saisi de Paiïairc. II ne faut pas oublier une chose, c'est qu'il sciait possible que la Chambre, qui n'avait pas été sondée à l'avance et qui ne savait ce que c'était que le slave (quand on a prononcé tous les noms de dialectes, cela les a fait rire), ne votât pas le projet de loi. Je dis que ce serait possible, et Mickiewicz doit prévoir ce cas dans son attitude là-bas, il ne faut pas qu'il se prononce avant le vote. J'espère pourtant que son nom fera voter la loi. — De plus, il y a ici d'autres noms mis en avant comme capables, à son refus, de la chaire : quand une place est créée, il ne manque jamais de gens capables; on cite deux noms, ce me semble, qui, au besoin, pourraient être assez appuyés; il ne faut donc pas qu'il se
fin de novembre. Mmc Swelchine en raffole, et je n'ose presque croire tout ce qu'elle m'en dit de bien. Elle sera précédée d'un beau portrait de saint Dominique, gravé par un de nos meilleurs artistes, d'après Angélique de Firsole, dominicain lui-même et peintre célèbre du xv6 siècle.
« J'espère que cette lecture vous remettra un peu de M. Sainte- Beuve. L'histoire de Port-Royal ne ressuscitera pas le jansénisme; M. Sainte-Beuve n'a fait que lui mettre une épitaphe en style aussi subtil que cette hérésie pouvait souhaiter... » (Cf. les Lettres du P. Lacordaire à la comtesse Eudo.vie de la Tour du Pin, pp. I7-68.) — Je pense que la correspondante de l'éloquent dominicain était parente au marquis Aynard de la Tour du Pin, dont Sainte-Beuve a publié dans l'appendice de Volupté un si remarquable mémoire sur ce livre.
AVEC M. ET NtDàfl JUSTE OLIVIER 217
prononce là-bas avant d'avoir eu à se prononcer officiellement par devers M. Cousin.
« Vous aurez reçu par la poste un petit volume de vers qui m'a donné de la satisfaction paternelle, à le voir si joliment imprimé. Je n'ai pas encore reçu votre envoi par Risler ; pourquoi si tard ?
« Quant au point auquel vous et moi pensons le plus, au départ, je n'ose dire encore : le grand obstacle est : i° ma mère et son âge; 20 les livres à charrier, et pas tous encore. Je pars officiellement depuis le Ier mai, c'est-à-dire dans trois jours; je n'y serai plus pour personne. Mme Pelegrin (mère de Mme Gaillard) (1) m'offre Précy. Si c'était pos-. sible, je resterais caché dans mon galetas, ici, ne sortant que de nuit et labourant tout le jour sans voir personne que la bonne de ma mère pour guichetière (2). Mais je crains que ce ne soit là un roman malgré ma volonté. Voilà ma situation vraie, chers amis, dans toute sa flottaison. Comme à partir du ier mai je serai tout à ma réflexion solitaire je me fixerai vite et, une fois fixé à un but, j'y tiendrai.
« Permettez-moi, chers amis, de ne pas répondre jusque-là à ces arrangemens qui seraient si doux et si faciles, moi une fois sur les lieux.
(1) M. Gaillard, ancien conseiller général de l'Oise.
(2) S'il faut en croire les souvenirs de Th. Pavie, Sainte-Beuve faisait du feu dans sa chambre en toute saison, et c'était la bonne de sa mère qui lui apportait du bois chaque matin.
UlN CORRESPONDANCE DE SAINTE-BEUVE
« J'ai dtné, il y a quelque temps, avec M. Rigaud, ] 'ex-syndic de Genève, chez M. de Salvandy. Il m'a
appris le malheur de M. Dipdali. — M. Rigaud m'a fait au dîner un sensible plaisir : on l'interrogeait sur Genève, sur le Valais; quelqu'un passant la frontière lui fit une question sur le canton de Vaud, il allait répondre, quand, se tournant vers moi, il me passa la parole en disant : « Mais voilà M. S.-B. qui pourra vous répondre mieux que moi. » Mon orgueil vaudois s'est redressé et j'ai souri et rougi.
« Comment vont vos santés, vous, Madame, qui êtes en souffrance permanente, et Olivier, qui était fatigué à l'autre lettre ? Parlez-moi des enfans, d'Eysins, d'Aigle, de tous nos amis, même des ondit et du comte de Saint-Julien ou de tout autre. — La pièce de Mme Sand passe demain et l'on attend d'un jour à l'autre Rayons et Ombres de Hugo.
« A vous, chère Madame et cher ami, aux vôtres.
« Amitiés à Lèbre. »
« iG mai i84o.
« Chère Madame, « Rien de nouveau sur Mickievvicz. Cousin, que j'ai revu et qui avait reçu sa lettre, m'a dit qu'il comptait (après l'explication qu'il avait donnée à la commission) que la loi passerait, au moins en ce qui concernait la chaire slave.
« J'ai reçu enfin le petit volume de Poésie chrè-
AVEC M. ET M'tlC JUSTE OLIVIER 2IQ
tienne et la biographie de M. Manuel. Remerciez bien M. Monnarcl du plaisir qu'il m'a fait ( i). Je lis avec plaisir et grignotte en tous sens ce petit volume de poésies où il y en a tant de rares et imprévues. Que celle de M. Vinet me touche : D'où vient, Seigneur! Cela bien chanté doit faire éclater en larmes. Comme vous êtes savante, chère Madame, et ingénieuse critique, d'avoir composé ce volume ainsi! on est donc tout dans ce cher canton deVaud. « J'y voudrais être : mais les livres, les notes à chaque page, les manuscrits à vérifier (j'en ai deux ou trois volumes in-folios sur ma table, qui long-ent mon récit), tout cela est bien difficile à porter. Je me le dis et j'en souffre : ma solitude si courte que je la fasse ici est incomplète et pénible. Mes amis m'en veulent de ce que je n'y vais pas. Je me brouille avec aucuns. Le plus simple sera peut-être à un certain moment où je n'y pourrai plus tenir de chaleur, d'ennui, de travail et de brouilleries, d'aller passer quinzejours là-bas sans livres. Vous voyez que je bats la campagne et suis moins maî-
(i) Au lendemain de la mort de M. Manuel, Vinet écrivait à M, Verny : « Je cherche en vain quelle plus grande perte notre pays aurait pu faire, quel homme serait plus regrettable que Manuel... Quant à ses vastes connaissances littéraires et philosophiques, il les prodiguait dans la conversation, il se laissait, si l'on peut parler ainsi, exploiter et piller par le premier venu; on a pu, en sortant de ses entretiens, se trouver en possession de la substance d'un livre, mais lui n'en a jamais fait et n'en eût jamais fait. Faut-il le regretter, s'il a donné comme pasteur à son troupeau, aux indigents surtout — le temps que la composition lui aurait pris ?... » [Lettres de Vinet, t. II, p. 57.)
Ire que jamais ; au fait, quelque chose de tout cela se fera.
« Je ne conçois pas que vous n'ayez pas encore reçu ces Port-Royal : on disait que ce serait à Lausanne dans huit jours.
« Le cher Olivier est bien bon de mettre de longs post-srripturn à vos courts billets. Quand il mêle le nom de MUe Sylvie, malgré le sourire narquois et vaudois du messager, j'accepte l'augure et je crois comme si... je croyais encore. Mais non, je ne crois plus à toutes ces choses <>ù il se glisse un brin de tondre. Je ne suis plus qu'un caustique qui se contente d'être moins méchant au fond qu'il ne paraît.
« Je n'ai pas encore lu le volume de Victor Hugo. Pour Cosima notre bravoure de chevalier ne nous a pas empêchés d'être battus à plate couture, mais en chevalerie ces petits accidents-là ne tirent pas à conséquence. On se relève de dessus l'herbe un peu bosselé, un peu chiffonné, et tout est dit.
« Amiliés à tous, à ceux qui se souviennent de moi, aux deux bouts du lac ; baisers aux quatre joues roses.
« A vous, chère Madame et cher Olivier.
« Mille choses à Lèbre : que fait-il '? va-t-il encore à Clarens? »
a 27 mai 1840.
« Cher ami et chère Madame,
« J'ai reçu des compliments par ces deux lettres, mais pas si doux que les vôtres assurément. Ici cela a été très bien : j'ai pour moi M. Royer-Collard (1) et Janin et l'entre-deux. Aussi je crains fort qu'aux volumes suivants on n'attende trop et qu'on ne crie à la décadence. Nos journaux n'ont encore rien dit du tout, mais en littérature comme en tout, ils ne disent qu'après ou à côté. Il ne faut pas s'en soucier.
« Qu'est-ce que ce Courrier suisse qui est éclos (2), est-il à M. Druey ou à M. Monnard? Que m'avez-vous dit une fois, Madame, des poésies de M. Delâtre ? est-il de Lausanne? précisez tout cela un peu (3).
« Ici le ministère tient : la loi sur le slave n'a pas encore été discutée. On a rogné hier à la Chambre un million (sur deux proposés) à la translation de Napoléon : c'est là le bruit à la mode. Polijeucte a été joué par Mlle Rachel et les autres comédiens français avec un succès inimaginable. Ce n'avait
(1) C'est Royer-Collard qui disait un jour à Sainte-Beuve: « Qui re connaît pas Port-Royal ne connaît pas toute la nature humaine.»
(2) C'était un journal « politique-conservateur-libéral-antiradicaljDro<7ress/s/e-philosophique, raisonnable, amusant et religieux que venait de fonder une société d'actionnaires » dont faisaient partie MM.Jaquet, Forel, Monnard, Berger, etc.. M. Monnard, toujours intrépide, faisait la partie suisse... (Voir lettre de Mme Olivier, de mars i84o.)
(3) M. Delâtre était rédacteur du Courrier Suisse.
222 CORRESPONDANCE Dï BAlNTK-BEUVJ
pas été joué depuis plus de vingt ans : cela paraît la plus belle pièce du monde et presque «l'un bout à l'autre; il y a foule, applaudissemens, on suit dans son livre pour ne rien perdre. Le malheur est que la charmante, noble et simple Rachel se fatigue beaucoup et a peine à suffire.
« Marinier va partir pour la Hollande avec une mission (\<- M. de Rémusat pour prétexte, mais en réalité pour compléter ses études sur le Nord et faire un livre sur la littérature hollandaise, ce sera neuf et joli.
« Les Rayons et les Ombres ont paru ; il y a de très belles choses, d'aussi belles que jamais, mais aussi de plus détestables. A côté de vers charmans sur l'amour :
Aimer c'est croire au rayon,
c'est regarder à l'étoile,
c'est
mettre la main à ce qui bout.
« N'est-ce pas comme si, au milieu d'un beau salon, on apportait tout d'un coup une marmite ? Il y a beaucoup de ces incongruités-là. Ce ne sont plus des taches, ce sont des immondices.
« Lamartine, qui décidément est un grand orateur politique, a une tragédie en train pour M1,c Rachel : le sujet en est Toussaint-Louverture et l'émancipation des noirs.
« Voilà des nouvelles, chère Madame, en ré-
AVEC M, ET Mme JUSTE OLIVIER 22.3
ponse des vôtres. Mais tâchez donc d'être mieux et de vous ressentir du printemps.
« Mille tendresses à Olivier et à Doudou, Aloys étant absent.
Voici une lettre pour Mlle Herminie ; si elle est encore à Rolîe, veuillez y mettre l'adresse et l'envoyer. J'écrirai à M. Vinet dans la prochaine. Remerciez bien Mme Régnier de son doux suffrage. »
« Mardi, 9 juin 1840.
« C'est égal, je n'y comprends rien, et si je tenais M. Rezencenet ou M. Pellis il faudrait bien qu'ils missent un nom scientifique à ce mal-là. Permis à vous de l'ignorer, belle Dame, mais tout a un nom. — Savez-vous que d'ici à très peu de jours l'affaire de Mickiewicz va passer à la Chambre : mais Cousin a si mal défendu jusqu'ici son budget que je crains, si, ce jour-là, la Chambre est en veine d'économie. Il s'est fait grand tort sur un point, c'est en ayant Mme Collet (la femme-poète) publiquement pour maîtresse : elle est enceinte, il a été à Nanterre pour la nourrice. Ce polisson d'Alphonse Karr dans ses Guêpes a raconté tout cela (1). De plus Cousin est malade, fatigué, de sorte que ce
(1) Polisson n'était pas trop fort, et Sainte-Beuve y aurait encore ajouté s'il avait pu prévoir que trois ans après il découvrirait de même Mm« Victor-Hugo, son amie, à propos du Livre d'amour. Sur les relations de V. Cousin avec M«"> Collet, lire dans les Annales romantiques (n° de juin-juillet 1904) l'article de M. J. Chambon intitulé : Deux passions d'un philosophe.
•ja'l CORRESPONDANCE DE SAINTE-BEUVE
vote dans l'état où est la Chambre, avec la moitié des députés qui décampent, dépend un peu d'un coup de dés. Je m'effraye peut-être trop; mais, de plus, quand la loi passerait, il n'est pas très sur que Cousin paisse rester longtemps et soit là pour en surveiller les suites par rapport à Mickiewicz. Comme, dans tous les cas, ce serait Thiers qui aurait la haute main, on serait sûr par lui d'un résultat. Ce sont toujours des lenteurs et des chances. « Je travaille peu et suis très fatigué : je passe la journée seul à rêver, à dormir, à endetter quelque livre. Je dîne chez Pinson ou en ville, car depuis un mois la bonne de ma mère a été assez gravement malade. Je vais assez dans le monde et j'observe (i). J'ai hier dîné avec M",e Sand et avanthier chez M. Thiers. Buloz nie demandante cor et à cris une nouvelle, je me suis à peu près décidé à lui faire M. de*** (2), vous savez ? cette histoire d'Orbe, chère Madame. Ne soyez pas trop sévère, si j'en gâte quelque chose. Ecrivez-moi à temps vos pensées là-dessus, s'il vous plaît. En mettant la scène dans le pays de Vaud vers iy<)3, on y était encore sous la domination bernoise, n'est-ce pas? on était sous des baillis comme Bonstetten (3). J'ai
|i, J'observe' Tout Sainte-Beuve est là, et c'est évidemment autant pour observer que pour s'amuser qu'il allait dans le monde.
(-) Cette nouvelle, dont Olivier lui avait donné le sujet, est restée à l'état d'esquisse.
(3) Bonstetten (Charles-Victor de), naturaliste suisse, né à Berne en 1740, mort à Genève en i83a. Saint-Kené Taillandier a publié
AVEC M. ET Mn|e JUSTE OLIVIER 22Ô
envie de faire faire à la demoiselle et au monsieur le voyage des Ormonts ; les Ormonts étaient alors partie du pays de Vaud, n'est-ce pas ? et sous Berne. La Gruyère était à Fribourg-, n'est-ce pas? Pour qu'ils se marient, lui étant catholique, ne pourrait-elle pas l'être aussi, par une certaine combinaison de famille (son père serait catholique et sa mère protestante) qui lui permettrait d'avoir cependant toute la pureté vaudoise et même cette raideur de la seconde virginité. Mais je n'ai rien d'arrêté là-dessus. Si la plume vous fatigue, dictez à Olivier vos vues sur mes questions ou laissez-les lui deviner (i).
« Marinier repart après-demain pour un longvoyage, il visite d'abord ses parens près de Colmar et de là va en Hollande, où il restera l'hiver. Il y fera un volume sur la littérature de ce pays. M. de Rémusat lui a donné comme prétexte une mission pour les archives, moyennant cela, il clora son cycle du Nord.
« Quand vous aurez le. temps de lire un roman, chère Madame, et que vous n'en craindrez pas les émotions, lisez Léonore de Biran, de Mme de Cubières, femme de notre ministre de la Guerre ; Jay vous aura cela, c'est à lire, et Marie d'Enambach
des lettres inédites de lui. Bonstetten est Tauleur du Latium ancien et moderne ou voyage sur la scène des six derniers livres de YEnéide.
(1) Voir à l'appendice, la lettre X de Mmc Juste Olivier.
a ■!• CORRESPONDANCE DE BAINTX-BEUVB
de M"10 Reybaud aussi (Revue des Deux Mondes).
« Vous devriez bieD me raconter quelques-unes
de ces conversations d'Aloys et de Doudou, qui
rappellent le monde enfant et les bégaiemens de l'Eden. .le suis sur que, malgré tous vos maux de nerfs, cela ne. vous fatiguerait pas.
Donnez-moi aussi quelques détails, cher Olivier, sur vos travaux, sur l'Académie, sur votre histoire surtout (i). Je ne vous parle pas de tant de personnes dont je me souviens pourtant si bien. Gomment va le genou de M. Frossard ?
« Adieu, chers amis, baisersaux enfans; bonjour à Eysins et à Aigle et' plus près à M. Ruchet, qui paraît devoir être chez vous.
« Rien de Lèbre. »
« 20 juin i84o. « Chère Madame, La chaire est votée et à une belle majorité : c'est très heureux. Cousin n'était guère sûr de la chose quelques jours auparavant, il suffisait d'une boutade de la Chambre pour ajourner à l'année prochaine, c'est-à-dire après l'an4o. Hier Cousin m'a dit en me faisant participer à son triomphe : Et bien 1 notre chaire est votée. — Il n'y a donc plus qu'à quitter Mickiewicz. Cependant la chose n'a point eu ici le caractère politique et l'hommage à
( i ) L'Histoire du Canton de Vaud, le meilleur ouvrage de Juste Olivier.
la Pologne que j'aurais voulu. N'importe : il faut que les destins aient leur cours et que la Pologne, en attendant le réveil (s'il doit y en avoir), campe à Paris.
«Que vousêtes bonne et attentive (Olivier et vous) dans tous les renseignemens :1a nouvelle se trouve encore ajournée ; j'aimerais n'écrire ces choses-là que sur les lieux mêmes, près de vous, mais les destins parlent parfois à mon oreille, et j'obéis à Buloz-Radhamante.
« Oui je vis dans une mondanité déterminée; avec deux santés, une chétive et gisante jusqu'à quatre heures de l'après-midi, l'autre vive et curieuse de quatre heures à minuit. Je vais où on m'invite, n'importe où, je fais des projets, je suis en colère continuellement à propos de tout ce qui me révolte; la colère est de l'amour rentré bien souvent, et comme voilà le soleil et la saison d'aimer, je passe tout en colère et me dédommage par là.
« A propos savez.-vous que Mme Collet, insultée par Karr dans ses Guêpes (il a écrit, le misérable, en propres termes, qu'elle était enceinte de Cousin), est allée chez lui et lui a donné un coup de couteau qui a glissé, bien que, dit-elle, elle ait frappé ferme. Karr était tremblant et l'a priée que cela restât entre eux. On commence pourtant à en parler, mais la justice, je crois, s'abstiendra : honneur à Mme Collet et aux Charlotte Corday :
0 vertu, le poignard !
« Elle a fait ce coup étant enceinte de huit mois et demi, qu'en dites-vous?
« Le dialogue des enfans est adorable : envoyezm'en comme cela encore. Je raconte cela aux momens où je ne suis pas en colère, ce qui arrive bien encore quelquefois.
M'"e de Tascher part bientôt pour Pouvray et veut m'emmener, je résiste sans dire non, c'est une manière plus sûre de résister. Mais voilà que je dis leur secret aux femmes.
« Je suis bien participant de cœur aux succès de M. Ruchet ; qu'il devienne donc aussi conseiller d'Etat ; il faut se mettre en selle quand le moment est venu, et ne plus poser pied à terre que quand on vous y jette.
Le pauvre M. Daunou en est bien près : il se meurt vraiment d'un mal de vessie : ce sera une grande perte encore prématurée malgré ses soixante-dix-neuf ans (i).
Je lirai M. Diodati (2) dès que j'atteindrai cette Bibliothèque : dites-lui en attendant toute ma reconnaissance.
Adieu, chère Madame et amie, je crains que ma gaieté ne vous ennuie, car vous verrez bien qu'elle
(il Celait Daunou, sou compatriote de Boulogne, qui avait ouvert la voie littéraire à Sainte-Beuve et l'avait engagé à écrire le Tableau, de la poésie française au XVI" siècle.
(2) M. Diodati avait fait, dans la Bibliothèque universelle de Genève, un grand article sur Port-Royal.
AVEC M. ET M'Iie JUSTE OLIVIER 220,
est factice et qu'il n'y a de bonheur que plus près de vous.
« A vous et à Olivier et aux vôtres, à Mlle Sylvie en particulier. »
« Vendredi, 10 juillet 1840.
« Vous me grondez, chère Madame et amie, et c'est bien mal, car grondé que je suis par moi-même si vous y ajoutez votre blâme, je n'ai plus de recours et suis en complète clespondence. Pour finir les affaires, la Chambre de Paris a hier voté la loi slave; il n'y a plus maintenant que la signature de Louis-Philippe à obtenir pour Mickiewicz. Dans tout ceci je ne crois pas avoir fait défection, mais simple commission. On m'a chargé de dire, j'ai dit; j'ai été boite aux lettres, très fidèle et impartiale, voilà tout. Au fond, Mickiewicz va avoir ici au Collège de France S.ooo francs pour trois leçons par semaine, sans aucun soin ni devoir administratif universitaire. On y joindra, en le chargeant de dresser un catalogue raisonné des manuscrits slaves qui sont à la bibliothèque du Roi, un surcroit d'appointemensde 2.000 francs à peu près ou peut-être 3. 000. C'est du moins le projet de M. Cousin. Avec cela, mettez -y le côté national et polonais qu'il représente. A moins d'un choix très déclaré de sa part pour Lausanne, était-il permis à ses amis de le retenir? Vous-même l'avez senti avec votre parfaite délicatesse. Il eût fallu pour nous
■•'',,) CORRESPONDANCl DB BAINTK-BKOV]
enhardir qu'il ne voulût pas. Or, il voulait, il veul tout bas; les tracas académiques l'ennuient., il se trouve surchargé du nombre de leçons et «les autres devoirs. Je l'ai su ici par Faucher, sou allié (beaufrère, je <iois). Doue laissons, et que les destins s'accomplissent.
Je ne sais si les miens s'accompliront jamais : je suis fort souffrant au fond et d'une force vitale bien accablée : je ne puis travailler réellement et la vie que je mène, peu fatigante d'ailleurs, est quasi une distraction que je m'impose ou du moins que je me permets faute de mieux. Mon cerveau est, à la lettre, sur les dents; ces atroces mœurs que je vois de près me dégoûtent et flétrissent au dedans toute idéale pensée. Il y faut rester plongé, et l'ironie alors, aussi froide que possible, est le seul état convenable. Item, il faut viure, dit très bien M. d'Ormond. Je crois que je vais sauter le pas et accepter une place de bibliothécaire qui probablement va être vacante par suite des mouvemens que cause le remplacement de M. Daunou (i). Au moins je ne serai plus dans la rue qui n'est plus tenable. Je serai dedans et protégé, mais adieu liberté, fantaisie, loisir ! Cela me coûte moins au
(i) Depuis longtemps Victor Cousin et Buloz pressaient Sainte- Beuve d'accepter un poste fixe qui lui permît de quitter sa mansarde du passage du Commerce, mansarde que, d'après cette mauvaise langue de Th. Pavie, il n'avait prise en i83o que pour échapper, 60us le pseudonyme de M. Delorme, à la tyrannie de la garde nationale et peut-être aussi à la surveillance par moments très gênante de sa mère, (Cf. Victor Pavie, sa jeunesse, ses relations littéraires.)
avec m. et aime juste olivier a3l
reste aujourd'hui que j'ai dit depuis déjà long-temps: « Plus d'amour, partant plus de joie !
« J'aurai toujours des vacances vers septembre, dans cette nouvelle condition, et en ayant moins, peut-être en userai-je mieux.
« Le seul plaisir que j'aie eu depuis peu, c'est de rencontrer La Moricière, notre héros du jour, qui est arrivé depuis peu d'Afrique, et le plus jeune de nos généraux. C'est un nom tout populaire, les enfans savent son nom et courent après lui, et j'ai fait comme les enfans. Vous savez tous mes instincts belliqueux; continuez d'en sourire.
« J'aireçu, jenesais parqui, les vers deM.Delâtre. J'ai lu l'éloge de M. Porchat. Voyez-vous, la gloire n'est pas de ce monde. Le succès est au sot comme au fin, il est à tout le monde et c'est pour cela qu'il est fait. On me dit qu'il y a dans la Gazette cl' Aiigsbourg un article où j'étais comparé à Planche et à Janin : quoi que je fasse en critique, c'est là le comble de la gloire où j'atteindrai. Vos Deux Voix et les fables de M. Porchat (i) seront appareillées tout de même, et cela par les mains les plus habiles et les plus délicates. Après quoi il n'y a
( i) Je viens de lire les Fables et Paraboles de J.-J. Porchat dans la 4e édition revue et augmentée publiée à Paris, chez M. Meyrucis en i854. Evidemment cela ne vaut pas les Deux Voix ni les Chansons lointaines de Juste Olivier, mais il y a tout de même de bonnes choses exprimées dans une langue sans prétention, mais non sans charme.
CORRESPONDANCE DE SAINTB-BBOVI
qu'à se tourner vers Dieu, la seule gloire, ou vers l'ironie, la seule vérité après Dieu.
« Donnez-moi dès nouvelles de votre santé, chère Madame ; j'embrasse Olivier, les petits, je serre la main à Lèbre, et après tous les tributs de cœur payés aux deux bouts du lac, je vous prie d'offrir de loin mes respects à M. Erskine.
« A nous, chefs amis. »
« 3 août 1840.
Chère Madame,
« Votre lettre m'a fait grand plaisir, surtout par l'idée que votre santé était bien, que l'aplomb était retrouvé, que cette organisation de Romaine que vous avez reçue de la nature triomphe sans peine cette fois des nerfs et autres superstitions acquises, bref que tout se passera aisément, promptement, à bonne fin.
«Nous sommes ici dans des émotions d'un autre genre, dans ces émotions belliqueuses que vous savez que j'aime tant et qui cette fois pourraient avoir quelque velléité sérieuse plus qu'en d'autres circonstances, ô noble Helvétienne. Dites à Olivier qu'il lise (à titre d'historien) l'article de la dernière lieuue des Detuc Mondes du 1e1' août intitulé jEspa-> uagne Orient signé xxxx. C'est là la pensée vraie etdirecle du Cabinet. Pour moi, je ne suis pourtant pas si belliqueux que de sortir de mon Port- Royal; vous en verrez trace dans cette même revue. Pour
AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER
tant j'avance peu : je vais à très petits pas, et ma pensée n'est point sans bien des partages et même plus d'un souci. Je porte la peine de toute ma vie antérieure, en arrivant aux saisons déjà nues, auxquelles j'étais si peu préparé. Je ne sais rien absolument de nouveau sur Mickiewicz, n'ayant pas vu M. Cousin depuis près d'un mois. L'autre soir, par le beau Paris d'été un peu désert, et en veine de souvenirs, je me suis acheminé vers Emile Deschamps, que je n'avais vu depuis des années, je crois. Je l'ai trouvé seul avec sa femme devant un grand tiroir plein de vers et les limant. Nous en avons lu, nous avons causé du passé et du présent, c'est-à-dire de vous; j'ai récité de mémoire ceux de vos vers queje sais (j'en sais, chère Madame); enfin il était onze heures et quart du soir que je ne songeais pas à m'en aller. Mais en voilà pour un an ou deux peut-être encore. De Vigny est décidément à sec, en pure adoration stérile delui-même et de ses sept volumes d'œuvres complètes qui ne bougent de dessus sa table. Le second article de M. Vinet sur Hugo m'a plu bien mieux que le premier. Mme Sand passe au communisme, à la prédication des ouvriers : son futur roman sera, je le crains, dans ce sens. Elle ne se conduit pas trop bien. Et afin de rester au mieux avec elle, je ne la vois pas du tout. Musset fait des vers charmans et semble redevenu un homme bien portant en même temps que son goût est de plus
■' ' | CORRBSPONDANCI DE SAJN I I il i \ I
en plus sain. L* Colomba de Mérimée est un chefd'œuvre qui a réuni ici tous les suffrages. On n'a parlé que de cela durant quinze jours en tous lieux.
Je ne connais rien de lui de si beau, de si parfait, de si lin : n'en pensez-vous pas ainsi?
" envoyez à M. Ruchet tous mes respects en Diète s'il y est encore, mes humbles et respectueuses tendressesà Mi'e Sylvie pour peuqu'elle les reçoive. Faites-en autant, selon les mesures et les proportions <pie vous savez, pour M""' !o'-nier,M,neForeI, Mlle Herminie, M™ Hare, M™ Clara.
"Je salue bien respectueusement vos bons par en s d'Eysins,M. Urbain et sa femme, tous enfin. Ditesmoi des dialogues d'Aloys et de Doudou, s'ils en font encore. Lèbre vous viendra cette fois, j'espère.
« Quant à nos amis moins rapproché^ et dont je pourrais faire l'énumération, soyez assez sûrs que je ne les oublie pas, pour leur faire nos complimens à la rencontre.
« A vous, chère Madame et cher Olivier, de tout cœur. »
« i* septembre i84o.
« Cher Olivier, « C'est à vous que j'écris, craignant que Mme Olivier ne soit en couches, l'espérant aussi, afin que ce cap de tourmentesoit passé : j'espère qu'à l'heure qu'il est vous êtes heureux et rassuré. Vous me le
AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER 235
direz aussitôt; il me semble impossible que cela tarde encore.
« Je vous aurais écrit ces!jours précédenssimoi, mon cher ami, je ne me trouvais très malheureux. Un bout d'imprimé poétique (i) (tiré à trois ou quatre exemplaires) et que vous ne montrerez à personne vous apprendra avant peu le fil intérieur des sentimens auxquels je fais allusion : vous le recevrez par la poste et le mettrez clans les Arcana, Voici le fait prosaïque, cher ami : je me flattais depuis quelques mois d'un bonheur charmant, et enfin d'un bonheur permis. Je croyais avoir trouvé, il me semblait qu'on me répondait; il me semblait que mon plus grand ennemi était en moimême, dans mon habitude incurable d'indépendance. J'ai lutté contre moi, contre mes idées, j'avais compris le mariage : cette place que j'ai prise n'était que pour avoir droit de me présenter (2). Eh bien ! j'ai été refusé, — avec grâce, mais, je le crains, sans retour. La douleur que j'en ai éprouvée et que j'en éprouve est inexprimable; imaginez que j'y suis retourné malgré moi dès le surlendemain du refus, j'y retournerai, qui sait? ce soir même. L'objet est des plus purs, des plus dignes : mais mes vers vous diront cela.
(1) Sainte-Beuve désignait ainsi le recueil des quelques poésies que Mlle Pelletier, la fille du général, lui avait inspirées et qu'il a publiées à la fin de ses Poésies complètes sous le titre : Dernier rêve.
(3) La place de Bibliothécaire à la Mazarine.
« \insi, cher ami, au moment où vous êtes inquiet OU heureux, je ne suis plus ni l'un ni l'autre, mais abattu net (i). J'ai erré ces trois jours durant comme un chien sous le soleil :Hœret lateriarundo.
« Je ne garderai pas cette place (entre nous), mais seulement un an ou deux pour me refaire. Si je puis être de l'Académie, avec le peu que j'aurai de ma pauvre mère, je quitterai un jour Paris, je serai riche en Suisse, j'y vieillirai en face de vos montagnes et vous me les montrerez eu silence bleues et mornes comme ce certain soir que vous savez. Voilà mes pensées. Mais j'ai besoin des vôtres, de savoir l'état de Mme Olivier; dites-moi où elle en est. Je lui écrirai dans peu de jours, mais je voudrais auparavant une réponse de vous.
« J'ai écrit à M. Diodati dont j'ai lu l'article si bienveillant sur moi.
« A vous de cœur et à tous les vôtres, cher Olivier. »
<c Mercredi, 2 septembre.
« Cher ami, « Je reçois votre lettre, non pas au réveil, bien
(1 ) Ce projet de mariage ne devait pourtant pas être le dernier qu'ait caressé Sainte-Beuve. Quelques années après il faillit épouser Ondine Valmore, mais, comme il l'écrivait un jour, il avait laissé passer l'heure et sa destinée était de rester garçon. « Pourquoi se marier? disait-il à Collombet, de Lyon, au mois de septembre 1847; si la chair ne le demande pas, si le cœur ne le dit pas, à quoi bon cette complaisance pour je ne sais quoi et je ne sais qui? Vieillissons, mon cher ami, vieillissons, moi entre Théocrite et Port-Royal, — vous, entre saint Jérôme et Synésius. »
que ce soit tout au malin; enfin voilà, j'espère, un accouchement heureux et les suites aussi le seront, tout me le dit : les préambules se sont trop bien passés. Or çà. quel clan des Olivier, quelle milice helvétique vous allez faire ! Comment nommeraije celui-ci ? Charles, je crois : car Mme Olivier s'appelle Caroline. Pour moi Charles- Augustin. Merci d'avoir si bien compris mon offre du cœur (i).
« Quels beaux vers! mais en confidence, cher matois, ils sont de vous, car vous avez le burin aussi. Je voudrais fend le ciel en courroux, au lieu de Yespace. Garderez-vous donc Miekiewicz? Je croyais la bataille perdue. C'est bien plus beau de regagner une bataille perdue que de la gagner tout d'abord. Qu'a répondu Miekiewicz? Car aux poètes comme aux femmes il faut donner les vers qu'on fait pour eux.
« M. Ruchet n'était pas encore conseiller d'Etat à la dernière lettre de Mme Olivier. L'y voilà; à la bonne heure ! Tôt ou tard il faut quitter la chasse au chamois.
« Ma Mazarine, c'est 4-ooo francs par an, plus un logement dans les bâtimens de l'Institut. Je n'aurai guère ce logement que dans cinq ou six mois. Le directeur est M. de Féletz, ancien rédacteur des Débats. Sous son administration de confrère, sont ex œquo en pouvoir, mais non en appointemens,
(1) Sainte-Beuve avait demandé à être Je parrain du troisième fds de Jus le Olivier.
. ORREBPOND im i l>i BAINTE-BEUI B
5 conservateurs, un ;iI>Ih; Guillon qui a quatrevingts ans passés et n'y parait plus, Sacy «les Débats, Chasles, un M. Pignollel et moi. Sacy et ei moi sommes les mieux payés : cette inégalité dépend purement du hasard de celui qu'on remplace : M. Naudel avait un bon lot et je l'ai eu.
«On est donc (M. (Juillon et M. de Féletz ne prenant guère part active) en tétrarchie, chacun son jour de séance de dix heures à trois heures, au publie, quel ennui ! mais c'est tout.
« Pardon ! et la garde nationale! ! I (i).
« Voilà pour votre amitié qui s'intéresse à cela tout autant que ma mère, la seule de nous deux qui en soit joyeuse. Embrassez les chers aimés, et que la maman embrasse pour moi le petit Charlot ! Mille tendresses à Mme Olivier et à tous, et à vous, cher ami, et père glorieux.
« Tenez-moi de près au courant. »
« 20 septembre i84o.
« Cher Olivier,
« C'est encore à vous que j'écris jusqu'à ce que
Mme Olivier m'ait certifié de sa belle main qu'il n'est
plus question d'aucun bobo et que tout est dans
l'ordre accoutumé. J'espère que vous êtes toujours
(i) La garde nationale ne le gênait guère, si j'en crois les dires de Victor Pavie. Il paraît qu'il ne s'était réfugié dans la cour du Commerce que pour échapper, sous le nom de Charles Dclorme, aux corvées de la garde nationale. (Cf. Victor Pavie, sa jeunesse, ses relations littéraires.)
AVEC M. ET M'HO JUSTE OLIVIER o3n
bien, petit, père et mère. M. Zûndel, que j'ai vu l'autre matin, avait reçu une lettre de vous. J'ai oublié dans les dernières de faire compliment à M. Urbain de son héritage à mi-côte : est-il toujours à ce château qu'il faisait valoir? ou va-t-il se retirer tout à fait dans ses foyers de propriétaire? Dites-moi des nouvelles de ce côté.
« Puisque ces vers sont de M™ Olivier, c'est que, poète comme elle a toujours été, elle a pris près de vous une main plus ferme, un peu de ce gantelet qui ne nuit en rien aux naturelles beautés. Honneur à tous deux !
« J'ai commencé avant-hier pour la première fois mon service : cinq heures sans autre chose que de répondre à tout venant; je m'en suis tiré assez bien pour cette première fois. Allons, je serai libraire et bouquiniste très achalandé tous les trois et quatre jours; le reste du temps je serai cachément ce que je pourrai, ou poète, ou rien du tout.
« Vous n'avez pas reçu par la poste cette feuille imprimée parce que le remords d'indignation m'a pris : elle seule l'a eu entre les mains, c'est assez (i).
« J'ai des projets d'étude, car j'ai toujours eu si peu de temps pour étudier; je veux savoir l'espagnol, me remettre au grec (2). De tout cela il ne se
(1) Toujours le Dernier Rêve.
(2)11 s'y remit si sérieusement, que, quelques années après, lors
2^0 C0RRB8P0NDANCI i>k sain i K-liEUVE
fera peut-être rien, car le vent chance vite sur ma tète, et peu m'importe qu'il change, puisque je suis
au port, (me dit-on) et moi je me 'lis puisqu'il n'est pins de port pour moi.
« Le canton de Vaud l'eût été : pourquoi s'est-il trouvé si loin de nies racines, ce lieu de douceur où l'arbre sentait sa cime si heureusement exposée et où il eût pu refleurir par de meilleurs rameaux ? Ma mère tout bas ennemie (en mère jalouse) de tout ce que j'aime, l'absence de fortune et de moyens de vivre là-bas sans travail, sans emploi, c'est-à-dire sans ce qui gâtait le séjour, les astres enfin qui ne permettent pas qu'on vive deux vies et qu'on ait sous le soleil deux jeunesses, tout cela s'est opposé à des vœux qui étaient bien vrais et qui à un moment me semblaient comme à vous si possibles. Maintenant, qu'est-ce ? Un court mois de vacances dans tout un an ; et les liens d'ici, les plantes parasites et grimpantes qui vont avoir le temps de m'enlacer, de me clouer. Car me voilà immobile et exposé comme une souche. Il s'y viendra tout loger, hors le nid d'abeilles.
« Adieu, cher ami, que nos cœurs du moins s'en-
des représentations à'Antigone traduite par MM. Paul Meurice et Auguste Vacquerie, il s'amusa à relever dans une de ses chroniques de la Bévue Suisseles erreurs commises par les traducteurs. Et, pour se pénétrer à fond des beautés de la langue d'Homère et de Théo-J crite, ses deux poètes favoris, il prit pour professeur un Grec d'orw gine nommé Pantasidcs. Je dois ajouter, car c'est la véritr, que M. Adert, avec son Thèocrile, ne fut pas étranger au beau feu dont se prit Sainte-Beuve pour le grec.
AVKC M. ET M'IIO JUSTE OLIVIER 2l\ I
tendent ; des nouvelles de Mme Olivier, s'il vous plaît, et toute sorte d'amitiés à tous. »
« Mercredi, 27 octobre 1840.
« Je reçois votre lettre, chère Madame, avecle sentiment, en effet, de ma très grande faute. J'ai été profondément découragé., maussade, et, je Vous le dis tout bas, méchant : méchant à moi-même et par conséquent muet aux amis et aux meilleurs. Cette méchanceté en ce qui me concerne n'est pas encore passée, et il m'en restera, je le crains, un grand fonds pour long-temps encore. Mais je dissimulerai.
« Dites-moi de bonnes choses, j'en ai peu à vous dire d'ici. La politique va tristement, Thiers a été un peu jusqu'ici au-dessous de la position qu'il a soulevée. Peut-être a-t-il voulu attendre les Chambres pour avoir raison avec plus d'éclat.
« Il a contre lui les conservateurs, il a contre lui le parti démocratique et le Roi n'est pas pour lui. Mais je vous ennuie de mes craintes; dans ce moment cet état de choses en France est une de mes douleurs. J'en aurais pourtant bien assez sans cela.
Ce qui n'en est pas une, c'est l'incroyable cynisme d'attaques dont nous, la Revue et votre ami en particulier, sont l'objet depuis quelques mois. En même temps que les Abélard, les Meunier et les Dasmée tirent sur les puissants, il est en critique des coupe-jarrets qui tirent sur ceux qu'ils croient
2/(2 conni>i'OM>AM:i. m: s un i i.-iieuve
puissants. Mais, à voir ce qui se passe de tous côtés el au-dessus de soi, on n'a pas droit de se plaindre. Je n'ai pas encore vu Lèbre ni reçu le manuscrit. Je ferai comme vous désirez, j'espère qu'il n'est pas parti. Je n'ai pas encore vu Mickievvicz. Voici un sonnet imité de Ruckerl qui nous paraîtra peutêtre avoir un lointain écho de ranz des vaches :
Et moi je fus aussi pasteur en Arcadie, J'y fus ou j'y dois être, et c'est là mon berceau, Mais l'exil m'en arrache : à l'arbuste, au roseau Je vais redemandant flûtes et mélodie.
Où donc est mon vallon V partout je le mendie, Une femme aux doux yeux qui montait le coteau : « Suis-moi, dit-elle, allons à ton vallon si beau. » Je crois, elle m'entraîne et fuit. 0 perfidie !
Une autre femme vient et me dit à son tour : « Celle qui t'a trompé, c'est Promesse d'amour ; Moi je suis Poésie et n'ai point de mensonge.
Dans ta chère Arcadie, au delà du réel,
Je te puis emporter, et sur un arc-en-ciel
Mais d'esprit seulement, — vois s'il suffît dusonge ? »
« Il estvrai que mon cœur répond non sans hésiter (r).
« Adieu, j'embrasse les chers petits et le petit Charles sur sa cerise.
« Mille amitiés dévouées. »
(i) Ce sonnet a été publié sans retouche au tome II des Poésies complètes de Sainte-Beuve; il aurait pu servir d'épilogue au Dernier rêve, car il s'y rapporte évidemment.
AVEC M. ET M»ie JUSTE OLIVIER 2/)3
« Jeudi, 19 novembre 1840.
« Chère Madame, « Je suis bien en retard avec vous, mais ce n'est pas ma pensée qui a fait faute. Lôbre (1), qui est
(1) J'ai attendu jusqu'ici pour parler de Lèbre. A présent qu'il a quitté Lausanne pour venir habiter Paris, il faut que je le présente. On a vu le cas que Sainte-Beuve faisait de son intelligence. De tous ceux qu'il avait rencontrés chez Juste Olivier, Adolphe Lèbre était certainement celui qui lui avait laissé le plus profond souvenir, après Vinet. Pourtant il n'avait rien écrit encore, mais avec une « organisation délicate, élevée, timide, harmonieuse », il apportait à l'étude des plus grands problèmes de la science et de la philosophie « un esprit dégagé de tout préjugé et l'ardeur dévorante d'une sainte curiosité ». Vinet disait de lui qu'il n'avait jamais connu un amant plus sincère, plus désintéressé et plus religieux de la vérité. « C'est un esprit de philosophe et un cœur de chrétien, » mandait-il à M. Verny, quand Lèbre partit pour Paris. Orphelin de bonne heure, les Olivier le regardaient comme leur fils adoptif et l'avaient recueilli chez eux- Il aimait la vie de famille qu'il avait trouvée à leur foyer et à laquelle il s'était associé dans ses moindres détails, « berçant un enfant d'aussi bon cœur que s'il se fût agi d'une étude philosophique, se laissant gronder avec soumission, quand la fièvre intellectuelle qui l'a dévoré toute sa vie s'exaltait au point de faire de son travail une véritable maladie ». Les enfants d'Olivier l'appelaient l'oncle Lèbre. Ce fut Sainte-Beuve qui l'attira à Paris. Après avoir été quelque temps, dans une famille protestante comme précepteur de M. Edmond de Pressensé, il s'essaya à la Revue des Deux Mondes tt y obtint un grand succès avec un premier article sur l'Egypte. v Renvoyez-nous Lèbre retrempé aux lacs vaudois, écrivait Sainte- Beuve à Mme Olivier dans le courant de l'automne de 1842, mais avec une provision d'activité parisienne. Il peut, s'il le veut, dans la disette où l'on est, et agréé comme il l'est, devenir le premier écrivain de la Revue, l'un des plus fréquents. Cela n'est pas à mépriser... » Et il ajoutait : « Qui nous eût dit cela et le reste à l'un des soirs de i838? » Mais, hélas! la folie le guettait. Après avoir publié dans la Revue des Deux Mondes un très remarquable article sur Baader et deux ou trois autres sur la crise de la philosophie allemande, qui le posèrent définitivement dans le monde intellectuel, il donna subitement des signes de dérangement d'esprit et l'on fut obligé de l'en-
244 CORRHSPONDÀNCE ni; SAINT) BKOV1
maintenant un témoin, pourra vous dire comme ici les jours et les semaines vont plus vite que torrent : je me suis un peu laissé entraîner à la dérive. J'aurais voulu ne répondre à l'envoi du second article que par un numéro de lievne où il se serait trouvé inséré ; par malheur, je crains que cela ne se puisse: l'idée en est 1res ingénieuse et jolie : Voltaire n'a fait qu'une idylle en Suisse et c'est à Lausanne qu'il l'a faite. Seulement, pour le point de vue de Paris, il aurait fallu absolument insister plus sur Voltaire, et moins sur Lausanne (i). Pour le monde d'ici la bordure du cadre tient trop de place : l'épisode sur les Calandrini ne serait pas entendu, on connaît à peine Aïssé : on la connaît bien moins que chez vous. En un mot, l'article, excellent s'il était imprimé dans un recueil du pays, ne me paraît pas pointé juste pour ici. Si bon arbalétrier et arquebusier qu'on soit (et vous l'êtes), il est excusable de ne pas mettre dans le trou à
fermer dans une maison de santé où il mourut quelque temps après, laissant un vide immense dans le cœur de tous ceux qui l'avaient approché. M. Marc Debrit, aujourd'hui directeur du Journal de Genève, a recueilli et publié ses œuvres, en i856, chez G. Bridel à Lausanne, avec une excellente notice biographique de Juste Olivier. Lèbre était né de parents français, à Lausanne, le 16 juin i8i/t; comme il est mort le 36 mars 1844, il n'avait donc que 3o ans à peine quand il l'ut ravi aux lettres et à ses amis.
(1) Juste Olivier jouait de malheur avec la Revue des Deux Mondes et il en était d'autant plus navré que, pour son article sur Voltaire à Lausanne comme pour l'autre sur Davel, Sainte-Beuve lui avait mis l'eau à la bouche en lui faisant espérer que Buloz le prendrait.
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cette distance. La réponse à la question que vous m'adressez, chère Madame, est toute dans la solution de cette difficulté. Un article de Revue est comme un mets de restaurateur, servi un peu à la minute : le fond est le même partout où Ton vit sainement, mais l'assaisonnement varie ; il faut ici celui du jour, du matin. Comment le deviner de si loin ? Voilà ma seule crainte.
« J'ai eu le plaisir de dîner hier avec Lèbre, le soir nous sommes allés à une première représentation de Scribe. C'était une de ses plus jolies pièces, j'ai peur seulement qu'elle n'ait paru trop mièvre et plus que badine à qui habite dans le Sha-Hahmeh et dans les épopées d'Orient. Enfin c'était une de nos meilleures comédies depuis longtemps.
« Ce qui m'a fait moins plaisir à dîner, c'est qu'il n'avait pas de nouvelles à me donner de vous, ni des chers petits, ni du petit Charles, à qui j'ai pensé le jour baptismal et depuis.
« Lèbre m'a fait lire l'article de M. Chavannesqui m'a touché beaucoup : je tâcherai de remplir son desideratum sur la querelle d'Arnauld avec Jurieu (i). Je lui écris un mot que vous serez bien bonne de lui faire tenir.
(i) Cette querelle portait sur l'article de la Transsubstantiation. « Arnauld et Nicole s'efïorcèrent toujours de taire concorder le do^me de la Présence réelle avec l'explication cartésienne du témoignage des sens, ou du moins de montrer qu'il n'y avait point opposition : les ministres protestants en liraient parti contre eux pour mettre leur bonne foi en doute, et Jurieu les accusait d'être eu cela
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« Embrassez pour moi vos chers enfans, chère Madame. Je serre la main à Olivier et envoie des souvenirs aux amis d'Aigle et d'Eysins, et aussi depuis La Saraz et Bury, jusqu'à Crissier. »
« Ier décembre i8/(0.
« Cher Olivier, « Je recevais votre aimable lettre en même temps que Mme Olivier en recevait une de moi qui vous portait mes excuses. Ne faites jamais sur mon compte de telles suppositions, je vous en prie, dussé-jc être le plus muet des amis. Il s'est opéré et il s'opère en moi des révolutions bien tristes : la joie du cœur a sombré, et le cœur aussi, je le crains, au moins pour un moment. 11 existe encore, mais au fond de l'abîme, et je n'ai pas toujours le temps et le courage d'y plonger. Ma nouvelle position, au lieu de me procurer plus de loisirs, comme il serait raisonnable d'en prendre, ne fait que m'exciter à des travaux les plus divers, et je m'y livre pour m'étourdir, comme d'autres au jeu ou à la boisson. Je fais des articles, coup sur coup. Je me jette en plein cœur dans le gribouillage. Au moins pendant ces courtes et fréquentes fièvres, le reste pour moi n'existe plus et je crois qu'on me couperait les pattes
tout autant cartésiens que catholiques. » (Port-Royal, t. V, p. 35a.) On voit par cette noie que Sainte-Beuve tint compte de l'observation de M. Cha vannes.
AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER 2^7
alors (comme aux rats en rut) que je ne m'en apercevrais pas.
« Averti sur le mal, cher ami, vous me serez très indulgent. La politique est déplorable ici : tout le mal vient du Roi, qui croit que la France ne doit avoir aucune politique extérieure. « La paix à tout prix (i),. on m'accuse de vouloir cela, disait-il l'autre jour. Eh bien ! qu'ils touchent à Strasbourg- et puis l'on verra ! »
« Grande parole digne de Louis XIV et de Richelieu. 0 historien qu'en dites-vous? — Et celle-ci encore : « Vous venez d'Alsace, M. M..., on y est dans les meilleures dispositions : à la bonne heure! Allez, croyez-moi, l'Alsace vaut encore mieux que la Syrie. »
« Thiers, à qui on fait maintenant tant de reproches, a été trop confiant, trop bon enfant, trop peu machiavélique. Les préjugés constitutionnels nous tuent. Guizot accepte tout et s'en vante : « Per-
(i) Le 20 octobre de la même année, Antoine de Latour, qui était précepteur du duc de Montpensier, écrivait à Ulric Guttinguer : «... Fendant que nous nous enfonçons sous ces sombres avenues de l'imagination, le canon semble vouloir recommencer la poésie de l'Empire, non celle de Lormian ou d'Arnault, mais celle de Napoléon, le seul poète de son temps. Aurons-nous la guerre ou la paix ? Mon ami, ni l'un ni l'autre, je le crains. L'Europe me rappelle en ce moment la scène des deux Ours dans l'Ours et le Pacha, mais lequel des deux est le véritable ours, et lequel a le plus peur de l'autre? C'est ce que votre fils sait aussi bien que vous et moi. J'ai grand'peur que vous n'ayez trop raison et que nous n'entrions dans l'ère de barbarie. Cela vaudrait mieux que l'âge d'airain de la calomnie écrite. Après l'âge d'or, l'âge d'argent et l'âge de fer. » (Lettre communiquée par M. Gabriel Guttinguer.)
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sonne n'est plus digne que lui à faire une reculade, » disait de lui Cousin. Quand il y aura la République, ce qui pourrait bien nous arriver, je m'en irai aussitôt d'ici, et m'enterrerai dans un clos du canton où pourtant je n'ai pas été et ne serai point, hélas ! pasteur.
« Je voudrais avoir une occasion pour vous plus prochaine et plus solide que celle du mois de janvier. Je voudrais saluer mon filleul de quelque joujou. Embrassez-le et les chers aimés. Je baise les mains à Mme Olivier. A tous. Mme Olivier est-elle tout à fait bien? Amitiés particulières à M. Urbain et remerciemens touchés pour ses offres charmantes. M
a Dimanche, 27 décembre 1840.
« Je vais être pris d'ici au jour de l'an par un article peu amusant, sur P. Lebrun et sa Marie Stuart (1) qu'on vient de reprendre : mais c'est une dette à un souvenir d'autrefois. Je neveux donc pas différer mon bonjour de l'an, dût-il vous arriver la veille : vous lui pardonnerez d'être si empressé. Je ne crois plus beaucoup, chère Madame, à des coquetteries d'amitié, mais de votre part je crois avoir bien de la certitude à l'amitié et je serais fâché que le découragement atteignît jamais le fond; vous me répondez du contraire et j'y ai confiance. Nous sommes tristes ici; notre politî-
(1) Voyez la Revue des Deux Mondes du i5 janvier 1841.
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que est bien humiliée; c'a été une douleur pour ceux qui s'étaient laissé reprendre à un moment d'espoir et de sentiment national. En particulier je suis triste pour la Revue; Guizot menace Buloz de destitution, s'il ne se soumet; c'est d'un cynisme qui me révolte. Il me tarde d'être désintéressé dans tout cela et d'avoir mis mon bonnet de nuit final sur ces choses du moment. Cela viendra. Port-Royal achevé et l'Académie me mettront hors de tout. Alors seulement je serai vraiment sage, immobile et dans la suprême apathie. C'est le 7 janvier que se décide l'élection de Hugo et par suite les nôtres. On se remue fort pour et contre. A propos, nous ne sommes plus ennemis à mort : un cadeau de jour de l'an offert par moi et accepté par lui pour ma filleule (car j'ai là une filleule) nous a permis de nous donner la main, mais c'est tout (r).
« Il y a des siècles, c'est-à-dire des semaines, que je n'ai vu Lèbre, mais il est venu visiter ma mère très gentiment. Mickiewicz, que je n'ai pas vu encore, a commencé son cours, avec grande affluence, et un succès de fond qui s'accroîtra dans la forme: il y a eu pourtant, à ce qu'il parait, à travers l'émotion du début et la gêne du langage, des
(1) Sainte-Beuve était le parrain d'Adèle Hugo, celle qui vint au monde u au milieu de la canonnade » de Juillet et qu'il a chantée dans la pièce du Livre d'amour qui commence par ces vers: « Enfant délicieux que sa mère m'envoie, « Dernier né des époux dont j'ai troublé la joie... »
25û CORRESPONDANCE l>E SAINTE-BEUVE
moments d'éloquence. Le voilà bien posé et salué de tous illustre.
« J'ai revu George Sand, qui m'a fort parlé delui et un peu de vous. Avez-vous lu, chère Madame, son dernier roman ? Dites-m'en votre avis ; on est assez partagé ici et la plupart sont très défavorables. Je sais pourtant un ou deux suffrages qui me font douter. Je n'ai rien lu et attends des autres le veut. Lamennais et Leroux ont fait aussi de gros livres de philosophie qui ont eu ici dans les salons une manière de succès de circonstance (i). Mais je vous ennuie de nos sornettes. Vous êtes plus sensés et plus heureux là-bas dans votre vie saine au coin de votre feu et sous l'arbre de Noël tout illuminé ! Quelques vraiment beaux livres et les cimes immortelles en face, cela dispense et console de beaucoup. J'y reviens souvent en idée, en regret plus qu'en désir. Je ne désire plus. Etre aussi pourtant avec vous quelque soir comme ceux que vous me peignez et que je sais, ce serait bien doux.
« Amitiés à tous, baisers aussi, oui même à vous, mademoiselle Sylvie, qui ne pouvez plus fuir sur vos montagnes : il est vrai que je suis bien loin.
« Adieu, chers amis.
(i) Lamennais venait de publier Esquisse d'une philosophie, et Pierre Leroux: De l'Humanité, de son principe, etc.; son avenir où se trouve exposée la vraie définition de la religion, et où l'on explique le sens, la suite et l'enchaînement du mosaïsme ci du socialisme.
AVEC il. ET MllO JUSTE OLIVIER 251
« Voici, chère Madame et amie, quelques petites commissions encore.
« D'abord remerciemens à l'excellent M. Monnard pour la note du Ronsard. J'ai oublié de lui donner l'adresse du libraire M. Toulouse que voici : rue du Foin-Saint-Jacques, n° 8. Veuillez la lui transmettre bien copiée sans pattes de mouche. Et puis remerciemens à vous, cher Olivier, pour la note d'armoiries.
« On va faire ici une petite édition des Nouvelles de M. TopfFer, de Genève : j'y mettrai une petite notice. J'ai besoin d'y citer deux strophes sur le Léman, ce lac sans mémoire... où ne fleurit pas le laurier. Mais mes Deux voix sont perdues, elles sont restées (hélas) 1 chez de jeunes personnes chez qui j'ai laissé bien des choses tendres et des parties de moi-même (i). Il faut donc que de votre écriture, chère Madame, à pattes de mouche ou non, vous me rendiez copiées ces deux strophes .
« A vous. »
(i) M»' Pelletier.
« 23 janvier i84i •
« J'ai été bien alïairé, chère Madame, Lèbre vous a dû l'écrire; de plus, je suis véritablement souffrant et dans cet accablement interne qui mène à la Procrastination des vieillards, comme dit Olivier de M. Cassât. Depuis que je vous ai écrit, j'ai entendu Mickiewicz (sans pourtant lui dire bonjour encore, nous continuons de nous chercher), je l'ai entendu à distance et j'ai été très satisfait. Il y a de l'éloquence sous ses empêchements mêmes, et l'accent profond marque mieux sous les efforts. Mme Sand y est très assidue et l'autre jour on l'y a j applaudie. Avez-vous lu son article sur Majorque? C'est charmant. Apeinel'avais-je lu que toutes mes tendresses pour elle (et j'en ai) se sont réveillées et j'ai couru la voir. J'ai dîné un jour avec Eynard et Lèbre, mais ils doivent me trouver bien maussade à la fois et bien frivole, n'abordant pas les graves sujets et n'ayant pas en revanche la gaieté du riendire. Enfin je les aime beaucoup et ils sont indul-
gents. — Eynard voit beaucoup le monde d'ici et il pourra vous en dire d'exactes nouvelles là-bas.
« Voilà Hugo nommé, mais tout n'est pas gagné encore. On craint fort que Ballanche ne soit pas nommé (i) et qu'Ancelot, cette fois, ne l'emporte. C'est le 28 qu'a lieu cette seconde bataille. Si (ce que je ne crois pas) Ballanche est nommé, nous ne passons pourtant pas encore. On continue aux prochaines (et très prochaines) morts de nomm er des gens politiques :Tocqueville, Berryer. — Après eux, s'il en reste. — Hugo apporte comme candidats de sa prédilection et de sa charge quatre illustres : Alexandre Dumas, Balzac, de Vigny ; je suis le quatrième très indigne et pourtant moins impossible encore, je crois, qu'aucun des trois autres (2). Dans deuxou trois ans, les catarrhes aidant, tout ceci sera fait au moins pour moi. Voilà mes riants présages.
« M. de Broglie, que j'ai rencontré l'autre jour, apprécie fort M. Vinet; il l'appelle un bon Cyclope (c'est un peu comme le nègre blanc d'Olivier) ; il le compare encore au bon géant du Morgante Maggiore. Je ne le remercie pas encore cette fois, ayant un petit mot assez pressé à joindre ici pour M. Monnard.
«Je n'embrasse plus toute la maison, depuis qu'il
(1) Il ne fut élu que le 17 février 1842, en remplacement d'Alexandre Duval.
(2) Il disait vrai, puisqu'il fut ôlu avant Alfred de Viyay et que Dumas et Balzac ne le furent jamais.