‹ Correspondance inédite avec M. et Mme Juste OlivierChapitre 6 sur 14 · i/| COnnESl'ONDANCB DE sain il BEI VI · texte numérisé non relu

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y a un nouveau et jeune visage inconnu. Mais c'est à vous, chère Madame, à distribuer mes souvenirs comme vous le voudrez ; vous les avez tous. « A vous. »

« De ma bibliothèque, ce 19 février 1841.

« Chère Madame et amie, « Votre lettre s'est bien fait attendre et je vous assure que je commençais fort à m'en apercevoir. Vous êtes bien bonne dans tout ce que vous me dites de détails lausannois, j'y suis très présent et non sans quelque regret de n'y pas être plus en personne, ne fût-ce qu'avec quelque arrière-pensée aussi d'expliquer de son mieux à Mlle Marianne le pourquoi de n'avoir pas aimé. A propos, hier soir, étant chez Mtne d'Agoult, qui me força à dire des vers, je lus cette pièce des Consolations dont votre lettre de ce matin vient me rendre l'écho. Je suis des plus mondains cet hiver, probablement pour me distraire des graves douleurs d'il y a quelques mois. Je vais partout où l'on m'invite, de sorte que je ne saurais dire où je ne vais pas, ne fût-ce qu'une ou deux fois. L'autre jour, à la soirée chez M. Lebrun, j'ai fait pendant une heure ma cour respectueuse à M"e Léopoldine Hug-o, l'aînée des enfants, la plus charmante et la plus perlée des ballades de son père : elle a dix-sept ans. Je la trai tais comme une très grande et très sérieuse per

sonne qu'elle est, et elle avait l'air charmé. Ce sont là mes plus vives émotions; j'appelle cela de la poésie, la seule qui me reste. Tout m'est égal, et je donnerais mon âme et l'avenir, tout mon royaume pour un éclair. Voilà des aveux, mais vous m'en demandez presque et le printemps qui recommence m'ouvre le cœur et les lèvres. Cela pourtant ne saurait durer; dès qu'il faudra travailler j'aurai à rompre ; comment le ferai-je ? Je ne sais ; — alors, comme alors. — Le canton de Vaud se présente toujours à moi comme un coin de refuge, un nid sûr, mais je tomberai eu chemin, je le crains, avant d'y pouvoir retourner. Plaignez-moi un peu, aimez-moi toujours.

« Michel (Francisque) est un manant et un animal, il ne faut pas lui écrire. P...» est un envieux et un ignorant, il ne faut pas lui écrire davantage. Qu'Olivier veuille me dire quel genre de renseignemens il désire, et je lui indiquerai quelque personne honnête et plus savante dans ces spécialités d'antiquailles qu'aucune des deux.

« J'ai vu l'autre soir Mme Sand : elle aime fort Mickiewicz, mais sans, je crois, lui faire la cour, ni songer à malice. Ce sont de sots contes et Mickiewicz d'ailleurs n'est pas homme à se laisser faire. Ils sont bien ensemble, voilà tout.

« Lèbre vous en écrira sur nos prédicateurs, nos professeurs, nos talents et nos légèretés plus vivement que moi qui dois y être moins sensible que lui.

<( J'embrasse les chers petits, les trois Suisses du lac. — J'ai bien pris part à Ions les accidens et à la convalescence de M. Yinct : Hynard a pour lui les Panégyriques au P. Sénault, qu'il désirait (i).

«Croyez, chère Madame, que je n'ai jamais été si heureux que près de vous dans cette année que j'appelais d'exil, croyez que mon cœur s'y reporte souvent et qu'ici je tourbillonne, mais ne vis pas.

« A vous donc, cher Olivier. »

« iO mars i8<4i«

« Ce n'est pas en arrivant aux Agites (2), mais bien aux Cépés, que j'ai récité un sonnet. Le souvenir de tout ceci m'est très présent et je n'ai pas oublié un seul de nos pas durant ces trois jours, pas même, chère Madame, ce pas si périlleux et où il me paraît bien que je ne brillais point par l'audace. Qui me rendra de telles émotions et de si beaux jours, et le promenoir des Tours, et le dîner au bord du torrent et les omelettes de l'auberge des Mosses? Le printemps qui commence déjà ses rayons m'a réveillé tous les désirs et les regrets (3). Me voilà, au

(1) Le P. Senault (1699-1672), qui fut supérieur de l'Oratoire, eut de son vivant une très grande réputation de prédicateur. Ses œuvres choisies ont été recueillies par l'abbé Migne ant. VI de la « Collection intégrale et universelle des Orateurs sacrés » et le P. Ingold, lui a consacré en ces dernières années tout un volume de la petite bibliothèque oratorienne.

(2) Allusion à une course dans la montagne que Sainte-Beuve fit avec Juste Olivier pendant son séjour à Lausanne, et qu'Olivier a racontée dans ses Souvenirs littéraires.

(3) Voir A l'appendice la lettre XII de Mm« Juste Olivier.

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lieu de cela, accroché dans une cage du pont des Arts comme du raisin très vert que viennent piquer tous les oiseaux qui passent. J'en enrage au fond en ayant l'air de sourire, j'en rougis au plus avant de mon antique chevalerie humiliée : j'en souffre au cœur de ma pauvre poésie qui s'en outrage. Je lui redis comme Ronsard à sa forêt : ta perdras ton silence ! Enfin il n'y a qu'à dissimuler pour le quart d'heure. Mais ceci devra finir.

Si là-bas d'ici à quelques mois, à quelques années, que sais-je ? il y avait quelque moyen, quelque combinaison de vie simple et studieuse (et non professorale), une revue à faire ensemble, un je ne sais quoi de possible et d'imprévu, qui donnât le pain et ne fût pas toute la vie, en vérité... je n'ose achever, car cela vous paraîtra fou. Malheureusement, ce n'est qu'impossible (i).

« J'ai enfin vu Mickiewicz; j'ai dîné avec lui chez M. de Kergolay, de nos amis. Nous avons fort parlé de vous ; il vous désire ici à l'un de ces printemps, et je me suis chargé de vous le dire. Ils sont fort jolis en effet (nos printemps) et M. Eynard paraît les goûter en toute légèreté. Il est fort aimable, il m'a fait dîner plusieurs fois chez son oncle, et se trouve tellement répandu parmi tous nos politiques et littérateurs qu'il vous en rendra ensuite le plus fidèle compte.

^i ) Cet article parut dans la Revue des Deux Mondes du i5 mars

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« J'ai fait un article surTôpffer où vous avez passé; soyez indulgente, chère Madame, à ces souvenirs détournés et comme obliques. Les affections bien vraies ont leur pudeur et craignent d'en trop dire devant tous (i).

<( Ma lettre est courte, mais je suis plus plein de vous et de vos doux lieux et de la pensée d'y revoler que je ne l'ai jamais été. Que vous ajouterai-je qui vous puisse être un entretien plus direct et plus long1 ?

« A vous, chère Madame, et à Olivier.

« J'embrasse les trois enfans. »

« 5 avril 1 84 1 -

« Je trouvais, en effet, que c'était bien long, mais Lèbre m'avait dit que vous étiez dans les élections et je vous croyais en tournée électorale, belle dame, comme font ici les nôtres qui au besoin recrutent pour leurs mari et frère (2). Vous m'édifiez trop avec ce mariage de M . de Brenles, je ne croyais pas que l'idylle pût aller si loin. Elle me plaît peu à ce degré; la mort est trop là toute voisine et sur le dos du vieil époux.

« Vous recevrez d'ici à quelque temps une visite d'un ami de Mme Sand à qui j'ai donné une lettre de recommandation pour vous. C'est son ami le

(1) C'est pour cela sans doute qu'il a gardé un silence quasi-religieux à l'égard de Mma d'Arbouville que nous trouverons un peu plus loin.

(a ) Voir à l'appendice la lettre XII de M"10 Juste Olivier.

AVEC M. ET Mm" JURTE OLIVIER 25g

Malgache tant célébré dans les Lettres d'un voyageur : son vrai nom est M. Néraud (ou Nérault). Il est botaniste, très simple, me dit-elle; il voyage à pied, a de gros souliers et a l'air d'un jardinier : assez savant d'ailleurs, modeste et excellent; elle m'a dit qu'elle n'avait pas osé vous écrire elle-même, mais ce que vous pourrez faire pour lui lui sera agréable. (Quelques lettres à des botanistes, si vous en connaissez.)

« M. Chateaubriand est très content des vers qu'il a lus sur le lac sans mémoire (i).Vous avez bien tort, Madame, de ne pas m'écrire tout ce qui vous vient à la pensée à mon endroit; cela donne envie de faire aussi de mon côté des réticences. Nous irions loin dans cette voie-là.

Voilà ma lettre coupéepar un visiteur à la Bibliothèque et je ne recommence que deux jours après : le malheur de Paris est la vie morcelée, comme la pensée; tout le monde conspire contre vous et vous met au pillag-e. Sans cela, on aurait trop de sentiment et de talent ; on écraserait les autres. O misère de l'homme et de la société !

« Vivre aux champs est toujours mon idéal; et le poison que je respire, non sans douceur, à bien des soirées d'ici, me rend incapable de jouir de cet idéal s'il me disait : Me voilà !

« Ou'entendez-vous, chère Madame, par ces mots :

(1) Poésie de Juste Olivier.

>Ù0 CORRESPONDANCE DE s uni k-ueuve

Noire avenir littéraire se dessine .' Dites-moi, sans métaphores, quels projets d'ouvrage avez-vous ? Quelle lutte, quel théâtre entrevu ?

« Une idée m'est venue souvent. Y aurait-il moyen jamais de faire un jour à Lausanne une édition complète, à mon gré, de mes œuvres ? J'en aurai la propriété dans quelques années. Y aurait-il moyen, croyez-vous à vue de pays, sans demander d'argent et non plus sans en débourser, de faire réimprimer là mes Portraits, mon Seizième Siècle, mes vers, mon roman, et même Port-Royal. Ce serait un nombre considérable de volumes; je ne tiendrais, pour mon compte, qu'à la correction. Pas d'argent; mais un libraire tel que M. Ducloux, par exemple, se risquerait-il à de tels frais d'impression ? — Questions de rêveur, allez-vous me dire, — répondez toujours. Cela habitue l'aiguille à se diriger à propos de tout, d'un certain côté.

« Il n'est plus question d'Académie ; d'abord il n'y a pas de morts. Et puis le goût m'en est passé. Je sens qu'il faudrait trop d'efforts. Allons, je n'en serai pas encore d'ici à quelques années, et ne ferai rien pour cela.

« J'embrasse vos enfans; mes amitiés et respects à Eysins et à Bonmont. Hommages à Mlle Sylvie. Poignée de main à M. Ruchet ; il va être, n'est-ce pas, réélu conseiller ? J'y compte.

« A vous, cher Olivier, et chère Madame. »

AVEC M. ET Mnie JUSTE OLIVIER 26 1

« 27 avril 1841.

« Votre lettre est très bonne, chère Madame, elle l'était même sans le post-scriptum qui est si affectueux dans sa crainte de ne pas assez l'être. Vous vous faites de Paris une idée fausse, nous disions cela avec Mickiewicz le seul jour où je l'ai vu. Vous vous imaginez que c'est je ne sais quoi qui fait qu'on perd le sentiment du reste ; il y a dans Paris, quand on le pratique beaucoup, une espèce d'empoisonnement insensible et profond qui fait qu'on ne peut guère vivre et se supporter ailleurs ; mais quand on est à Paris, on ne sent pas cela, et on s'imagine toujours que le reste est mieux ou qu'il y a des plaisirs inconnus. On ne rit donc pas des autres lieux, on en parlerait plutôt avec enthousiasme, — durant un soir au moins. — Quant à moi, je ne suis pas ainsi, j'en parle un soir et tous les soirs et tous les matins, ou mieux j'y pense, tout empoisonné que je suis jusqu'à la moelle. Au fait, je souffre; ma santé est très mauvaise, et ma débilité de poitrine est revenue. Je suis tenu à cette bibliothèque, et par elle au monde qui sait que je suis là et qu'on m'y peut saisir. Je ne vois pas trop jour à ma délivrance, parce que je ne me sens plus capable de gagner ma vie comme auparavant par des coups de collier ou de main dans quelque journal. Mes besoins de plus sont augmentés et sont devenus plus aristocratiques, effet naturel de l'em-

■ l'> • CORRESPONDANCE DE BAINTE-BBCVB

poisonnement. Voilà dos misères, ayez-en pitié et n'en riez pas ù votre tour; mais pourquoi vous dire cela ? Je sais bien que non, et que vous y saurez compatir.

« Votre misérable gouvernement républicain va donc remettre en cause l'Académie : tous les ans ou deux ans sans doute cette chance va se poser : c'est à dégoûter.

« Le second article de M. Vinet sur Soumet est quasi ridicule de révérence, j'en suis bien fâché. Ce Soumet est un fou et un cerveau creux, un plâtre {Beilum Caput); demandez à Olivier, Madame. 11 n'y a dans tout ce prétendu succès que du charlatanisme et rien autre du tout.

« J'ai vu M. Delâtre qui m'a paru assez bien, mais je n'ai pu le chercher encore. Eynard vous aura parlé de nous ; il a vu Paris en trois mois de la meilleure place et comme si on l'avait choisie. Tout défilait devant lui à la table de son oncle, qui est riche, et un bon riche.

« Le Malgache est, je crois, ce que vous me demandez s'il l'est. Il est de province, c'est déjà une garantie. 11 a voyagé beaucoup et seul à pied, supportant les fatigues, aimant la nature. Mme Sand a paru craindre seulement qu'il ne vous parût un peu trop paysan, et qu'il se livrât à des accès d'humeur un peu rabelaisienne. Ce sont d'honnêtes défauts, vous voyez, et de pure nature.

« J'ai reçu une lettre circulaire de M. Dufournet

AVEC M. ET M1"" JUSTK OLIVIRR 2Ô3

sur les organisations de bibliothèque. Y faut-il répondre, ne fût-ce que pour lui dire que je n'ai pas de réponse à y faire, n'étant pas administrateur? Sa lettre n'était pas de sa main, mais sténographiée.

« Baisers aux enfans; salut aux lieux connus, à Rovéréa, à Chamblande ; amitiés à Eysins, à Dhuillier, à Bonmont, à Villamont, à tout ce que vous savez et que je n'oublie pas. Souvenir à M. Frossart, dont un rappel m'est venu par Lèbre.

« A vous, chère Madame et cher Olivier.

« J'ai reçu de M. Vulliemin deux beaux volumes de son histoire; dites-lui que j'aurai l'honneur de lui en écrire. »

« 18 mai i84i.

« Cher ami, « J'ai un peu tardé à vous répondre parce que je voulais avoir des renseignemens positifs. Je me suis adressé à un de nos amis, M. Chabaille, la personne qui lit le mieux en vieux manuscrits et qui est d'une grande science grammaticale et philologique sur cette langue intermédiaire du xme siècle. Voici sa réponse in extenso. Il a lu toute la première moitié d'Aubery; la seconde branche n'a rien d'historique. Il paraît qu'il n'y a rien dans ce roman de ce que vous pouviez conjecturer d'historique, vous concernant. Le romancier n'a pas l'air de bien savoir lui-même de quoi il parle quand

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il parle de Gênes sur la mer, puis des Genevois : c'est plutôt l'autre Gènes d'Italie. Ilien de Lausanne. Enfin voyez et lisez. Vous pouvez compter sur l'exactitude parfaite de la copie de M. Chabaille, là où il vous cite des vers, ce qui ne les rend pas plus clairs. Si vous jugez à propos d'en imprimer, envoyez-moi ici l'épreuve pour qu'il vérifie la correction, car son travail ayant été écrit très vite, il se pourrait que vous ne lussiez pas bien le tout. Le manuscrit qu'il a choisi pour l'extraire est très bon et d'un bon temps, ainsi c'est la bonne orthographe! Ecrivez-moi un petit mot de remerciement pour lui (i).

« Maintenant, chère Madame, je puis à peine répondre, du milieu de cette grammairerie, à tout ce que votre dernière contient d'aimable et de vivant. Je suis très souffrant depuis bien des jours et par conséquent très peu en printemps, aussi peu que vous l'êtes beaucoup là-bas. M. Delâtre s'agite beaucoup ici pour percer, mais il veut aller un peu vite. Il voit le même jour et ex œquo M. Burnouf et M. de Roosmalen, le professeur de déclamation; il a une médaille du duc d'Orléans et il me l'apporte. Il voit Emile Deschamps et a l'air de goûter ses sucreries. Je ne lui en ai pas donné et lui ai parlé assez franc. Il est persuadé que pour réussir ici il suffit d'avoir des prôneurs, il commence par la fin et est en train de se tromper.

(i) Voir à l'appendice la lettre XIX de Mma Juste Olivier.

AVEC M. ET M'«e JUSTE OLIVIER 265

« Le Malgache va à Genève par Gênes, par le Gènes d'Italie, de là le retard.

«M. de Lamennais, dans un petit livre dépensées et non-pensées, écrit sous les verrous ou du moins imprimé à travers, vient de dire comme quoi décidément les femmes sont incapables de suivre un raisonnement sérieux plus d'un demi-quart d'heure. Ce sont des aménités de moine qu'il rend à Mme Sand pour ses assistances de Clorinde.

« M. Vinet, en réfutant Soumet, est véritablement retombé dans le cauchemar qui a suivi sa chute; ce livre n'est que ridicule, le succès ici n'a été que factice ; tout le monde s'en moque ou personne n'en parle. Est-il possible de faire une telle dépense de larmes et d'encens à l'encontre d'une telle fadaise.

« Il m'arrive de Genève, depuis mon article Topffer, une quantité de lettres, de livres et d'hommages ; je réponds à tous poliment, et néant du reste.

« Mille amitiés, mille ennuis de n'être point à Rovéréa, à Chamblandes^ et à Villamont. Je traîne ici mon boulet habillé de velours, mais enfin c'est un boulet. A vous les ailes.

« Et à tous les vôtres, enfans, sœur, frère, à vous surtout, chère Madame.»

« 2 juin 1841.

« M. Ghabaille a sa lettre de remerciemens. La petite gentiane est entre deux pages de Ylmita-

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tion (i) où elle jouit de 1 immortalité des choses du cœur et de l'esprit. Je ne ferai pour M. Vulliemin antre chose qu'un petit mot de remerciement que vous lui ferez passer, rien de plus, rien de public ; ma paresse jouira du bénéfice de votre colore, chère Madame, vos paroles très affectueuses m'ont fait un vrai bonheur autant que quelque chose peut m'en faire. Je suis bien flétri, ma situation me déplaît; mon moral y souffre; la nécessité m'y retient. Ma mère qui, avec beaucoup d'esprit, n'a jamais ni intelligence, ni condescendance pour ma rêverie, prend la chose si vivement qu'il m'est impossible de songer à mettre un terme à ma chaîne. Tout cela m'irrite et corrompt tout. Je travaille peu et en deviens peu capable par ma santé, par mon cerveau endolori et meurtri. Si Port-Royal était fini, je me considérerais, après tout, comme dans une demi-liberté ; mais la disposition où je suis est peu propre à me le faire hâter. Je vais à pas de tortue. Voilà les maux, puisque vous êtes assez bonne pour me les demander. Ma vocation serait, quand vient le printemps, de partir avec les hirondelles qui arrivent, de m'en aller vers vous, vers Naples un moment, vers vous encore, de me retrouver aux Agites ou

(i) Nous verrons plus loin qu'il légua un jour son Imitation à Mme d'Arbouville. Ce fut longtemps son livre de chevet. 11 avait écrit sur la feuille de garde, du temps qu'il était janséniste ou qu'il croyait l'être, ces mots dignes deGerson: « Ama nesciri, aime à être ignoré, complais-toi dans l'obscurité. »

AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER 267

même en Lhioson (i), dussé-je y ramper encore très peu héroïquement, et de gambader au retour. Au lieu de cela, je suis exposé à mon Institut et vais l'être de plus en plus en y logeant, exposé comme une Andromède sur le rocher. Image très fidèle, à la beauté près, car cet Institut fait promontoire au bord de la rivière, au plus beau centre de Paris. Me voilà, au lieu d'un buisson clos derrière Eysins, me voilà exposé à tous les monstres. Plaignez-moi donc en me regrettant.

« C'est demain que V. Hugo est reçu académicien, ou, comme on dit, est sacré; c'est son sacre, en effet , c'est à qui s'arrachera un billet. Le discours, dit-on d'avance, est étourdissant, est éblouissant, est resplendissant : ce sont les seules variantes. Salvandy dit qu'il est écarlate, et quel écarlate que celui qui semble tel à Salvandy! C'est ce dernier qui répond à Hugo. Le discours de ;Hugo durera six quarts d'heure et même sept, en comptant un quart d'heure pour les applaudissemens. Il y est moins question de Lemercier que de l'Empereur, lui ! toujours lui ! La coupole de l'Institut n'aura jamais ouï tant de métaphores, une telle explosion d'images : Salvandy n'y nuira pas. Ce sera une séance à la Paixhans (2), disait M. de Rémusat (3).

(1) Joli lac de montagne.

(2) Paixhans, général d'artillerie (1783-1807).

(3) Voir à l'appendice la lettre XX de M»' Olivier.

CORRESPONDANCE DE S AlNTE-niiUVE

« Je n'ai pas vu Lèbre depuis des siècles, c'est ma faute, mais il y a eu enchaînement d'obstacles.

« Vous aurez vu dans la Revue du ier ou vous verrez une lettre de G. Sand au Malgache, cela doit le couronner là-bas, s'il y est encore.

« Dites bien à M. Vinet qu'il ne baisse pas; ses articles sont très beaux , je les trouve seulement trop beaux pour Soumet.

« Respects, amitiés à tous, à Eysins, à Bonmont, 1 à Villamont; vous voyez que je n'oublie rien, tous les essaims y sont compris.

« Et aux trois petits Suisses trois baisers.

« A vous, chère Madame et cher Olivier.

« A propos de l'article de G. Sand sur Jean- Jacques, il me revient ceci : mais comment Mme Olivier n'a-t-elle pas lu de tout temps Rousseau? Sur les lieux, avec de telles affinités d'âmes, mais c'est impardonnable !

« Ainsi je finis par une gronderie. »

« 17 juillet 1841 (1).

« Vous avez raison sur le discours académique, chère Madame, nous avons été déçus. C'a été simplement de la part du grand homme un pathos long et lourd. Je dis cela bien bas, et il y a si peu de goût que tous ne sont pas de cet avis. Pourtant dans la séance même, le sens mondain, et même le sens moral de l'auditoire ont été choqués. Tout

(1) Voir à l'appendice la lellre XV de M™" Olivier.

AVEC M. ET Mlle JUSTE OLIVIER 269

louer, tout apothéoser, Empire, Convention, avenir, temps présent (la Restauration pourtant omise, à laquelle il doit bien quelque chose), cela a paru un peu grossier : Mortel, il faut choisir, Dieu seul, le Dieu des Panthéistes, est à cette hauteur d'impassibilité. En somme, le discours de Hugo, très bon à mugir dans un Colisée, devant des Romains, des Thraces et des bêtes, était tout à fait disproportionné sous cette coupole de l'Institut et devant ce public élégant. Salvandy a eu tous les honneurs de la séance, mais le lendemain les journaux ont remis la chose en doute, on se dispute encore, et Hugo, là comme toujours, n'a réussi qu'à instituer autour de sa parole un combat.

« Je vous envoie, comme curiosité, un échantillon de nos chansons populaires d'ici, un canard (on appelle cela ainsi) sur Napoléon et Jésus-Christ. Chose remarquable 1 il y a déjà plusieurs chansons de la sorte sur ce sujet, plusieurs versions et rédactions, comme pour les romances du Cid. Celle que je vous envoie est une des plus bêtes. Dans une autre il est dit :

Napoléon aimait la guerre Et son peuple comme Jésus.

« On crie cela dans les rues ; on vend deux liards ou un sou, avec autorisation de la police, ces éléments de la religion et de la civilisation future. Napoléon, cette âme grande et bonne, a dit Hugo

270 CORRKSPOVDANCE !>!■: SAÏNTE-BEt'VB

qui s'en vaille. Et voilà où nous ont menés sur le grand homme les ampoules de Hugo, les niaiseries de Mignet,les fourberies de Thiers elles patelinages de Béranger.

« Le Delàtre est décidément passé à 'la folie; il vient de m'écrire la lettre ci- jointe que vous pourrez montrer à M. Monnard, Forel et à ceux qui s'intéressent à lui. C'est ainsi qu'il répond à des notes obligeantes et indulgentes, après tout, de la Revue de Paris et des Deux Mondes. Je lui ai répondu d'importance en le remettant à sa place. Je ne le reverrai ni ne l'écouterai plus.

« Revenons aux choses aimables, chère Madame j vous m'en dites de bien douces et qui me font croire qu'au moment même où vous vous tournez vers Martheray, je monte en longeant le mur, pour ne pas être vu et avoir le plaisir de vous surprendre. Que ce serait pour moi un délicieux moment ! Vous ne sauriez croire (avec vos doutes de cœur) combien je parle vrai en disant ainsi. Mais, hélas ! il faut finir mon volume de Port-Royal pour décembre sans faute : ai-je une minute à mbi d'ici là? Et puis mes vacances ne commencent qu'au ieraoût.

« Je n'accepte pas tous les complimens sur le personnage littéraire que vous me supposez : sans doute je ne ferai pas, j'espère bien, les bêtises des autres, mais il est à craindre que je ne fasse rien. La puissance, ils l'ont, ils en abusent ; je ne l'ai pas, de là plus de clairvoyance et de sobriété. Votre

AVEC M. ET Mm6 JUSTE OLIVIER 27 1

affection fait le reste. Minerve frappait Ulysse de son rameau d'or et le rendait pareil à un jeune homme ou à un Dieu. Toute sage Minerve qu'on est, et avec le sévère profil de la déesse, on est capable de ces métamorphoses-là, pour peu qu'on y mette affection et faveur. Mais je profite avec joie et orgueil de cette faveur, chère Madame, ne me la retirez pas.

« J'offre tous mes respectueux souvenirs à vos bons parens d'Eysins et à ceux d'Aigle : M. Ruchet pourtant, en qualité de conseiller d'Etat, doit toujours résider à Lausanne, n'est-ce pas ? J'embrasse vos trois petits ; Mlle Sylvie a sa part de mes très constantes pensées : dans ces termes-là, elle ne doit pas s'empêcher d'y croire.

« Amitiés, cher Olivier, et tout à vous, chère Madame. »

« 2 septembre 1 84 ï -

« J'éprouve un trop sensible plaisir de vos aimables lettres pour ne pas vous l'exprimer aussitôt. Vous vous trompez; je ne suis jamais fâché qu'on me dise des douceurs ; quand on m'en dit et que j'ai l'air contrarié, c'est de n'y pas assez répondre. Ainsi, chère Madame, vous voilà avertie, et ne vous méprenez plus à l'avenir.

« J'ai plus que vous ou, pour parler sans aucune équivoque, autantque vous, regret à ces huit jours que j'aurais pu dérober; je dis que j'aurais pu, et

272 CORRESPONDANCE i>k SAINTE-BBUVJ

je ne l'ai pu en effet, tant de choses me tiennent que je ne puis secouer nettement; ma santé d'abord dont je ne fais plus ce que je veux, l'argent ensuite qui, bien que j'en aie plus qu'auparavant, s'accoutume à être dépensé plus vite et ne fait pas faute moins souvent... Et puis, et puis... tout ce que je vous aurais eu bientôt dit en huit jours, — dès le premier jour — et les sept autres nous n'aurions parlé que de vous.

« Malgré mes goûts d'ici, malgré le plaisir que souvent j'y prends et que mon observation désormais, bien plus que mon cœur, savoure ; malgré les vieux liens renoués, ma destinée était, elle est encore, je le sens, de vivre là-bas, d'y vieillir. Oui, je ne puis me figurer que, dès que certains malheurs viendront, dès que je n'aurai plus devoir d'être ici, ce n'est pas là, auprès de vous tout d'abord, que je courrai, que je vivrai au moins six mois de l'année, en solitaire inconnu. Au pire, ce serait dans Eysins ou vers Bonmont que je prendrais le gîte caché, de là j'irais vous visiter souvent : je me sentirais dans votre atmosphère et vous n'auriez qu'à me tendre la main pour que je puisse la toucher, au moins par le bout des doigts. Mais ne pressons pas ce triste à la fois et doux avenir.

«En attendant, j'use les heures, les saisons; je vole où le vent me chasse, j'échoue où je veux, je suis en proie. Vous y viendrez à ce Paris, j'ai toujours craint en effet de vous y paraître, non pas

AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER 2^3

autre de cœur et de soin, mais autre à cause du cadre même. Eh bien ! pour en avoir le cœur net, vous y viendrez à l'un de ces premiers printemps, vous reconnaîtrez que je suis bien le même, que là encore où je suis le plus mouvant etle plus mobile, il suffit tout bonnement de me ressaisir. Vous me tiendrez et vous me trouverez, comme dit le poète, fidèle à ceux qui m'ont.

« Ce que vous me ditesde Mme Isabelle m'intéresse, je suis un peu jaloux d'elle, je l'ai toujours été. C'est ce qui s'est opposé à plus de témoignages de moi àelle, bien véritablement, chère Madame. Mais je l'aime surtout pour une chose, c'est que., sans elle, je n'aurais pas eu la journée de La Sarraz, et ce beau retour le long du lac, par une lune élyséenne. Savez-vous que c'est déjà un bien lointain passé ? Je devrais une réponse à M. Vinet pour une aimable lettre en faveur d'un ami qui a écrit un livre intitulé : l'Homme devant la Bible. M. Vinet m'a paru désirer que j'en parlasse à la Revue, mais c'est difficile; nous n'y sommes pas assez chrétien pour cela. De son côté, l'auteur du livre, M. Bouchet, m'écrivait à propos de mon séjour de Lausanne et des bons fruits qu'il en désirait, qu'il en réclamait pour moi : « Vous avez connu Vinet, c'est une grande responsabilité ! »

«Moije sais que je vous ai connue surtout, chère Madame; responsabilité ou non, je ne m'en inquiète pas; et les méthodistes les plus respectables

2t/j COORESI'ONDANCK 1>k s vintic- BEI \ ■

me font sourire de croire que ce n'était pas là le principal de ma vie alors, et mon plus cher regret maintenant.

« A la bonne heure 1 Je félicite Olivier d'avoir visité l'Oberland. Il n'était pas du tout pardonnable d'avoir tant tardé. Je n'y retournerai probablement plus, dans l'Oberland, qui a été mon premier assaut en Suisse; mais il me racontera cela, et je le saurai comme tant de choses que j'ai appris à sentir par lui.

«Adieu et toutes sortes de tendresses et de respects, chère Madame; amitiés aux vôtres. Je salue de loin les chevrettes, mais je ne cours plus après.

« A vous.»

« Ce samedi, septembre-octobre 1841.

« Chère Madame,

« J'aurais dû écrire bien plus tôt : aussi je n'adresse pas à Eysins; ma lettre ne mérite pas d'y arriver, et vous pourriez n'y plus être. Je ne suis plus en vacances depuis le i5; je suis de plus occupée déménager, à prendre définitivement possession de ce logement à l'Institut qui va tuer mon reste de liberté : je n'ai pu me décider encore à y aller coucher, mais au premier soir il faudra franchir le seuil et sauterie pas. Voilà les ennuis qui sont mes excuses.

« J'ai écrit à votre frère un mot sur M. Boulian; c'était inutile, mais ma lettre était partie. Je lui

aurai du moins témoigné de ma bonne volonté et de mon dévoué souvenir.

« Nous avons eu des orages nouveaux, des coups de pistolet, des velléités d'émeute ! Notre société est de plus en plus malade. Et je. n'entrevois plus de médecin. De près, au reste, cela ébranle moins qu'on ne croit de loin et qu'on ne devrait : on vit chacun de sa vie, au travers.

a Je n'ai pas eu révélation de M. Espérandieu. Lèbre est revenu de la campagne : il se plaint de vos rigueurs. Il va enfin quitter sa maison méthodiste (i) et vivre rue Saint- Jacques de la vie d'étudiant. Il le faut, il a besoin de secouer le Baader (2) et de s'en purger radicalement. Dites-le lui sur tous les tons. Je le lui répéterai. Une grisette du voisinage le lui dirait bien mieux.Avez-vousluA/aMz7<ie, roman en feuilleton dans la Presse par Eugène Sue? Lèbre trouve cela beau, il me l'a dit en levant au ciel des yeux tristement mystiques comme qui dirait : c'est bien abominable, mais c'est bien beau !

« Gedoit n'être que faux, maniéré, corrompu. Pour le punir, je lui ai dit : J'écrirai cela à Mme Olivier.

« Il est si charmant garçon qu'il nous faut tâcher de le lancer et de le mettre en pleine vie. Qu'en dites-vous, chère Madame ? Le narquois Olivier sourit .

(1) Lèbre était à ce moment précepteur de M. Edmond de Prèssensé.

(2) Baader, philosophe allemand dont Lèbre s'était imprégné Munich.

•Il CORRESPONDANCE DE SAINTE-BEUVE

« Votre lettre élait si aimable, si pleine des senteurs d'Eysins, des joies des enfans, des caquetâmes charmans de Mme Hare, que j'ai assisté à tout : ne me croyez jamais indifférent à de telles scènes. Si j'y reste muet, c'est que je boude contre mon cu'iir, c'est que je souffre de ne les aimer que de loin. J'étais né pour être pasteur en Arcadie.

«Je lis,j'épèle en grec pour le moment les idylles de Théocrite. C'est vraimentbeau ettrèspeu capable de me guérir de ma passion pour les chevrettes des montagnes.

«Comment feriez-vous donc pour aller camper en Allemagne et sur les bords du Rhin? Est-ce possible? Vous allez y faire encore de nouvelles connaissances, y gagner de nouveaux amis, des Mickiewicz, des M. Aimeri (i) et je vais être jaloux : Madame, vous êtes une conquérante. — J'ai nommé Mickiewicz, malgré tout, je ne sais rien sur lui et n'ai vu personne d'intermédiaire. Malettrepartira sans cela.

« A vous, cher ami, du fond du cœur; à vous, chère Madame, si vous êtes encore à Eysins, je n'ai pas besoin de vous dire quels respects j'y répands autour de vous et quels souvenirs ».

« Novembre i84' • « Eh bien venez donc, votre arrivée sera une fête

(i) Aimeri ou plutôt Emery : de son vrai uom Mele^ari, alors réfugié politique italien, depuis chargé d'affaires du gouvernement italien auprès du gouvernement fédéral à Berne.

AVEC M. ET Mm6 JUSTE OLIVIEIl 27T

pour nous, ayez le cœur net de nous, puisque vous appelez cela ainsi. Six semaines ou deux mois à Paris sont toujours (au pire) une bonne chose, et vous ne vous en repentirez jamais.

« L'essentiel, comme vous le dites, est de songer à un gîte convenable. Je vous répondrai sur ma mère sans aucun embarras. Ma mère a tout à l'heure soixante-seize ans, des habitudes restreintes, de l'esprit, mais nulle tendresse (hors pour moi) ; ce serait bien une raison d'en avoir pour vous, chère Madame, mais elle ne va pas si loin. En supposant qu'il y eût dans sa petite maison une chambre, alors non louée; en supposant que son logis ne fût pas à une extrémité de Paris (ce qui est à considérer l'hiver et devant sortir beaucoup), il y a en elle quelque chosequis'opposerait toujours à ce quejelui proposasse rien de telpourpersonne surtout de mes amis.

«Il faut voir d'un autre côté :une maison convenable, peu chère et centrale, ceci est très important. J'y songerai et vous ferai part de ce qui me viendra.

« Venez à Paris avec le désir de le voir, de le connaître, de nous faire plaisir, et vous n'y aurez aucun mécompte. Quant à la littérature, vous la forcerez vous-même à rendre l'oracle.

« Mickiewicz est bien

De la Pologne et de son rétablissement je ne sache pas qu'il en ait été le moins du monde question.

CORRESPONDANCE M s \i \ i i. i:m \ i.

Un Polonais que j'ai rencontré hier m'a dit que, pour le moment, Mme Micldewicz était remise.

« Je n'ai reçu aucune lettre de MnieHare. Entre nous ces barons parisiens me font peur : c'est le plus mauvais tour qu'on puisse me jouer, une baronne, à la bonne heure, elle vous écrit qu'elle est ici, on y va une ou deux fois, et c'est bien, mais moi qui ne reçois pas, je ne sais que faire d'un homme qui arrive sur moi et pour qui je ne puis

rien.

«Je suis maintenant à l'Institut: adressez-y vos lettres : mon logement est assez commode, mais j'y suis en état de siège à la lettre, défendant ma porte à outrance et mes débris de liberté.

« Lèbre est enfin devenu un étudiant du quartier Saint- Jacques. Je voudrais vous voir ici vers nos quartiers, entre lui et moi, mais bien plus près de moi. C'est ce quartier qu'il vous faut. Mme de Tascher demeure à deux pas.

«Lèbre me ditquele Cantonde Vaud estterminé, j'en suis heureux pour Olivier; c'est une grande liberté qu'il va retrouver pour son temps et encore plus pour sa pensée dites-lui toutes mes tendresses.

« Il est bien aimable surtout de vous céder ainsi à nous pour un temps : qui l'empêcherait donc de venir vous chercher, n'y restât-il qu'une huitaine. Je vais doucement ruminer pour le gîte et à la première idée je verrai et vous ferai part.

AVfC M. ET Ml|lp JUSTE 0L1VIEIV 27Q

» Mille bonnes amitiés. »

« Ce mardi, novembre 1841.

« Chère Madame,

« En y réfléchissant, voici ce qui m'a semblé le plus convenable, le plus commode et le plus simple. Il y a dans le faubourg Saint-Germain un hôtel appelé le Bon La Fontaine; il suffit de le nommer pour qu'on ôte à l'instant son chapeau. Tous les abbés y logent; les dames que protègent M. Ballanche y descendent, Mme de Tascher, à qui j'en ai parlé, m'a dit qu'elle n'hésiterait pas à y loger sa sœur ou sa nièce : elle a même ajouté que pour Lausanne ce serait plus convenable que chez ma mère et qu'il ne saurait y avoir lieu à aucun qu'en dira-i-on. Pour Paris, pour y recevoir des visites, pour être honorablement à tous égards, c'est la perfection. Je ne crois pas que ce soit bien cher. On s'assurerait de deux chambres pour deux mois, il y a un restaurant dans la maison; on demande ce que l'on veut. On y est d'une manière assez centrale et à la fois dans un quartier de bonnes mœurs. Voilà, chèreMadame,mon ouverture : vous me direz s'il convient de la suivre. Il ne faudrait, pas venir en janvier même, mais plutôt pour le commencement de février, où Paris s'accommode déjà et est moins boueux. Voilà ce que Mme de Tascher me dit tout en causant de vous.

« Quant à Mmo Sand, ne pensez pas trop à tou-

280 CORRESPONDANCE DE RAINTK-BEUV1

tes ces choses. Sa Revue (1) est un coup dé tête ; le but est le communisme, Leroux en est le pape, ils sont déconsidérés en naissant et n'en ont pas pour six mois. Il n'y a à Paris que deux /{cours qui vivent et qui paient tant bien que mal (et même assez bien), les nôtres. Et puis il y a les journaux quotidiens, 1rs Débats, la Presse: le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé (littérairement parlant). Et puis rien.

« Toute autre statistique est illusoire et un peu effet de la perspective.

« J'oublie pourtant quelques journaux spéciaux, Gazrttr drs femmes, Journaux des enfants, où d'honnêtes gens vivotent à tant la colonne.

« Aussi ne faites point, chère Madame, de cesprojets qui aboutiraient à un mécompte; mais là où le terrain est solide, on tâcherait d'y mettre le pied et de vous y donner la main.

« Je suis bien fier du souvenir de l'Académie (2) : j'en suis vraiment très heureux. Je tiens à avoir laissé là-bas un bon souvenir, ç/a été mon pinacle et je vivrai longtemps- là-dessus et là-dessous.

0 Ma santé n'est pas bien bonne, c'est l'équilibre de l'ensemble que j'ai perdu et que je ne retrouverai pas. C'est ainsi apparemment qu'on vit et qu'on se porte quand on a passé la jeunesse. Et qu'impor-

(1) La Revue Indépendante.

(2) L'Académie de Lausanne avait décidé de lui décerner un brevet de professeur honoraire, en souvenir de son cours sur Port-Royal.

AVEC M. ET Mmp JUSTE OLIVIER

terit toutes choses quand la jeunesse est passée? Que l'amitié pourtant... vous savez les doux vers :

Je la suivis, mais je pleurai

De ne pouvoir plus suivre qu'elle.

« Mille et mille tendres hommages ; vous me donnerez vos ordres. J'embrasse le cher Olivier et les petits. C'était votre fête l'autre jour en même temps que la mienne. »

ce Ce 1 8 décembre 1 84 1 -

« Il ne faut pas vous tourmenter, chère Madame, ni vous faire un monstre à l'avance? Quant à cet hôtel, il sera toujours temps, une huitaine avant, de s'informer; je ne vous en parlais qu'en vue de renseignemens. Paris est le lieu le moins redoutable pour les étrangers, même les étrangères. On y fait ce qu'on veut; on y est pris à sa convenance, on y est reçu sur le pied où l'on se pose. Quant à Lausanne, je ne vois trop ce qu'il aurait à voir et à dire là. — Je travaille à force en ce moment, pour terminer mon second volume : je voudrais qu'il eût paru d'ici à deux mois. Si je ne le fais pas plus gros que le premier, ce sera possible, mais je suis obligé de dépasser un peu mes limites, la matière m'y poussant; et encore n'y pourrai-je faire entrer à beaucoup près ce que je projetais. Si ce volume était fait à votre arrivée ce serait une double joie,

CORRESPONDANCE DE RAINTK-BEL'VB

ou plutôt ce serait une même joie, puisque j'y gagnerais de la liberté vers vous.

« Ma santé n'est pas bien bonne, pourtant cela va sans chavirer.

« Je suis vraiment peiné de cette révolution de Genève. Cela va gâter une ville européenne ; certaines gens, en arrivant au pouvoir, tracasseront et dégoûteront les riches et les étrangers. Sa montre était vieille et bonne, et allait bien; pourquoi y toucher? — Mais tout se gâte en ce monde, môme au bord des lacs tranquilles et le miroir inaltérable n'est nulle part.

« Notre politique ici est bien misérable; notre littérature ne vaut guère mieux. Rien de nouveau ni qui promette, ne se produit. Si vous avez lu les deux numéros de la Revue indépendante vous aurez vu jusqu'où vont le pathos et la promiscuité.

« Ce Leroux écrit philosophie comme un buffle qui patauge dans un marais.

« J'ai reçu mon brevet honoraire (i) et me suis empressé de répondre à l'instant. Pourquoi n'ai-je pas eu une poitrine? J'aurais fait de temps en temps une campagne de ce côté-là, tandis que voilà que je deviens bonhomme ici. Tout à fait bonhomme : il n'y manque que la tabatière.

« Je n'ai pas vu Mme Sand depuis son retour; il y a des gens que je n'aimerais pas y rencontrer, et

(i) De professeur à l'Académie de Lausanne.

AVLC M. ET Mme JUSTE OLIVIER 283

qui doivent y être souvent. Pour peu que je tarde, comme elle est injurieuse, cela nous brouillera encore, sans autre cause.

« J'ai compris, depuis, ce que vous me vouliez dire un jour avec vos craintes sur Mickiewicz et ses fausses espérances de Pologne. Il paraît qu'il est dupe, en effet, d'une espèce de charlatan et de prophète. A quoi sert donc la religion, si elle mène droit des hommes éclairés à ces écueils ?

« Adieu, chère Madame et amie; apaisez-vous, pensez à nous de biais, c'est le moyen sûr d'y venir comme les bons navigateurs le savent bien. J'embrasse vos chers petits, et Olivier, je pense à vous, très en face. »

« Ce itir janvier 1842

« Le torrent d'ici est tel que je n'ai pu à la lettre depuis quatre jours ressaisir un quart d'heure pour vous saluer, chère Madame, et vous offrir tout ce que vous savez et que vous avez, vous et les vôtres, depuis longtemps. Je le fais aujourd'hui au réveil, et c'est une de mes premières pensées. Puissiez-vous, le cher Olivier et vous, continuer et prolonger votre bonheur de plus en plus établi jusque bien tard ou les années que j'appelle crépusculaires, et qui sont encore loin de vous !

« Nous n'avons rien de bien gai ici pour cette année qui commence. La chose sociale s'en va toujours de plus en plus à vue d'œil. Lamartine vient de faire des bêtises avec sa candidature ; le détail de tout cela est affligeant pour l'intelligence humaine. Se peut-il que le génie politique soit affligé d'une niaiserie si flagrante, d'une candeur d'intrigue si bête!

«Onn'estjamais sûr, disait l'autrejourM. Royer-

Collard, que lorsqu'on vient d'entendre de lui un magnifique discours presque sublime en le rencontrant dans les couloirs de la Chambre et en le félicitant, il ne vous réponde à l'oreille : « Cela n'est pas étonnant, voyez-vous, car entre nous je suis le Père Eternel ! »

« Judith est étrangement mêlée à tout cela, et plus que vous ne pourriez soupçonner. Elle a été lue d'abord au Comité des Français et refusée par les comédiens et par le terrible Buloz. Voilà le vrai. Mais quand on possède un journal de nos jours, on n'est jamais battu que quand on le veut. Les Girardin de la Presse ont tant agi que le ministre a promis d'intervenir et de faire jouer par ordre, s'il ne le pouvait autrement. Il est même probable que la candidature de Lamartine n'a été soulevée par la Presse que pour menace au ministère et le forcer de se hâter sur cette Judith!

« Je ne sais si vous comprenez rien à toutes ces vilenies. Judith lue dans le salon de Mm8 de Girardin a donc réussi comme toutes les lectures de salon, mais elle est d'avance jugée, je le crains pour elle. Tout ce qu'on en pourra écrire dans les journaux sera factice et faux comme tout ce qui est dans les journaux, coterie et compérage désormais organisés pour tromper le public. Et ce faux-là devient, au bout de quelque temps, une espèce de demi-vérité, puisqu'on y croit.

« Je commence donc l'année comme Alceste, chère

■ ,NI'i CORRESPONDANCE DE SAWTB-BEUVI

Madame, et me voilà bien loin des parfums de Rovéréa: ils sont en moi et je me garde bien d'ouvrir la petite boîte qui les recèle, pour ne pas les livrer au vain courant qui passe. C'est le moyen de les sauver, de les retrouver un jour peut-être plus sûrement.

« A vous de cœur, cbère Madame, à Olivier et à vos chers enfans. Offrez, je vous prie, mes vœux bien sincères aussi à la famille de Villamont, et à celle d'Eysins.

« Je vous embrasse. »

« Février 1842.

« Chère Madame,

« Mme de Tascher à qui j'ai annoncé votre arrivée a poussé un cri de joie ; ce sera la plus facile et la moins cérémonieuse de vos relations.

« J'ai heureusement terminé mon deuxième volume de P.-R. qui paraît demain.

« Il faudra, chère Madame, apporter ici avec vous une certaine quantité de Deux Voix : c'est essentiel comme prétexte, comme explication abrégée et carte de visite.

« Qu'est-ce que Mme 0...? c'est un poète fort distingué, mais très distingué. — Ah ! oui. — Tenez, lisez cela; lisez le Sapin, je crois bien que c'est d'elle. Voilà ce qui se peut dire ou à Mme Buloz, ou à Mme d'Agoult, même à Mme Sand, qui, je crois

AVEC M. ET M"'e JUSTE OLIVIER 287

bien, a lu cela, et n'en a pas d'ailleurs besoin pour vous connaître (à Mme Valmore encore).

« Remerciez bien le bon Olivier de son excellente pensée. Pour moi, chère Madame, je n'aurai que trop occasion et sujet de vous prier d'excuser les inégalités d'un homme déjà bien vieilli depuis ces deux années ; et dont l'humeur marque déplus en plus. Mais vous savez l'amitié vraie, elle couvrira tout.

« Je me hâte, car il faut que la lettre parte. Céleste sous les armes attend.

« Je vous embrasse tous et bien du cœur. »

« Ce 6 février 1842.

« Mon cher Olivier, « L'adresse est passée... le ministère reste, il est sorti de la lutte avec ses drapeaux déchirés.

Pareils aux fiers drapeaux qu'on rapporte des guerres Avec leurs lambeaux déchirés (vers de Hugo).

« C'est moins beau en politique qu'à la guerre, mais enfin on n'est pas fier et on reste. M. Guizot a d'ailleurs eu bien du talent. Lamartine (quoi que Lèbre en pense) 'a été insensé; à quoi bon ce revirement en ce moment de calme plat? où est la la tempête? Au moment surtout où lui, Lamartine, est pour le droit de visite. C'est la mort du duc d'Orléans qui lui a tourné la tête. Il rêve un grand rôle et la régence, et s'y prépare. 11 veut (les autres

a88 CORRESPONDANCE t>E SAINTE BBUVI

hommes politiques étant alors supposés usés) arriver comme le chef et le rallieur des générations neuves. Il se prépare à ces grandes choses. Hors de la Chambre par malheur, cela réussit assez. Voyez Lèbre (i) : ainsi tous les jeunes gens — il est des plus sages. — Mais cela chez tous les autres décrie le talent, achève de faire crier au poète comme au fou. La Fontaine a dit :

« Puis fiez-vous à rimeur qui répond d'un seul moment. Dieu ne fit la sagesse pour les cerveaux que hantent les neuf sœurs

Trop bien ont-ils quelque art qui vous peut plaire, Quelque jargon plein d'assez de douceurs, Mais d'être sûrs, ce n'est là leur affaire.

« Voilà ce que tout le monde va redire de plus en plus après ces splendides niaiseries. Le roi (Louis- Philippe), en apprenant ce discours qui attaque si fort son immuable pensée depuis treize ans, s'est exhalé, il paraît, contre Lamartine en un torrent deb. et de f. qui n'étaient pas piqués des vers (des torrens piqués, mais c'est égal), en un mot il a juré comme un templier ceb. de... « Je savais bien que

(i) C'est que Lèbre voyait par ses yeux ou ceux du gros public, tandis que Sainte-Beuve voyait, en politique tout au moins, par ceux de M. Mole et des Doctrinaires. Nous avons vu plus haut qu'il craignait de voir M. Thiers aller trop à gauche. Sa peur de la République s'accrut quand il entendit les discours de Lamartine, et c'est évidemment cela qui changea en une sorte de haine irréfléchie et quelque peu ridicule l'admiration profonde qu'il avait eue si loDg temps pour le poète des Méditations et des Harmonies.

AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER 289

le b... était un pitoyable poète, mais je ne savais pas qu'il fût encore... » Il a contre lui un vers à cœur dans le Chant du sacre :

Le fils a racheté les crimes de son père

ce qui a changé en :

Le fils a racheté les armes de son père.

« Faites de tout ceci ce que vous voudrez, mais je vous dis mes impressions en fidèle correspondant de la Gazette d' Augsbourg (i).

« Tout ceci est, je m'aperçois, pour vous plus que pour Mme Olivier, à qui je n'ai que le temps de baiser les mains.

« A vous, cher Olivier, et aux vôtres. »

<( Ce 5 mai 1842.

« Mon cher Olivier, « J'ai eu de mauvaises nouvelles que Lèbre a dû vous transmettre. Bonnaire avait lu une quarantaine de pages lundi; son avis était formé, mais il voulaitcontinuer.il aenefTetachevéetm'aécrit deux ou trois jours après une lettre assez motivée à sa manière, dont Lèbre a dû vous transmettre la substance. De Mars a été grondé et son jugement cassé. Tout ce que j'avais pris de précautions a tourné contre

(1) La collaboration de Sainte-Beuve à cette vénérable Gazette était si peu connue que c'est cette lettre qui l'a révélée à son légataire universel.

agO CORRESPONDANCE DE BAINTE-BEI

la réussite. J'avais pensé que de tous les lecteurs du bureau de la Revue (el le résultat l'a prouvé) De Mars était le mieux disposé à accueillir une œuvrflj intime et élevée. J'avais cru depuis qu'avec cet avis préalable et les petits changements qui lui paraîtraient indispensables, on pourraitemporter l'affaire près de Bonnaire, qui tient à ne pas me désobliger. Tout cela, je le crois encore, se serait passé de la sorte, si la longueur de l'article n'avait fait que Bonnaire a voulu y regarder à deux ou trois fois. Cette longueur, que je n'avais pas prévue et qui a remis tout en question, est une chose capitale pour eux. En me renvoyant le manuscrit, Bonnaire, dans un second billet, me réitère le désir d'être agréable à Mme Olivier, dans les limites de la Revue : il serait allé la voir, si elle avait été encore ici. Voyez quel fond vous pouvez faire sur tout cela, car vous connaissez déjà le terrain ou plutôt le sable mouvant presque aussi bien que moi. Si Olimpe Mancini est finie et vous paraîtse pouvoir détacher, risquez-la.

« Mme Buloz n'a pas été favorable (sans malveillance aucune), mais cela tient à des riens de= détails, de descriptions qui accrochent ici les esprits. L'impression de Buloz a été prise sur quelques mots de sa femme.

« Je me trouve en ce moment et pour un long quart d'heure en brouille et plus que brouille avec Buloz qui, pour un article sur l'Académie, m'a

AVEC M. ET M»ie JUSTE OLIVIER 20,1

voulu cacher une intervention autre que la mienne : l'ai découvert Je jeu et l'ai traité avec tant de colère qu'il est impossible qu'il l'oublie jamais. Mais dans ce moment, moi restant à l'écart, cela servirait plutôt Olimpe.

« Voilà bien des ennuis, mon cher Olivier, qui vous arrivent par moi dont je n'ai pu vous sauver aucun. J'en ai un regret amer. Au lieu de toutes les prévenances qui m'ont rendu par vous Lausanne si facile, je n'ai pu encore vous faire le Paris littéraire abordable sur un seul point.

« Adieu pouraujourd'hui, je ne saurais rien vous dire d'agréable . L'affaire d'Académie m'a fait échouer hier assez médiocrement : ce sera difficile même pour une fois prochaine.

«Mille amitiés à tous; j'offre mes meilleurs hommages à Mme Olivier, et j'embrasse les enfans . »

« 23-25 mai iS^."?.

« Voilà donc encore un résultat nég-atif; Olivier doit en être triste — j'en suis furieux. Les paroles ici ne ratifient rien, c'est comme pour le droit de visite en politique qui est un pays de mensong-es, passe encore, mais enlittérature, c'est la décadence même. Me voilà brouillé avec la Revue : je n'ai pas vu les chefs depuis un long- mois. J'espérais qu'en restant sous la tente j'influerais peut-être mieux sur une détermination qui, selon eux, aurait pu nous raccommoder si elle m'avait satisfait. Mais ce

2f)2 CORRESPONDANCE DE SAINTE-REUVE

moyen même a été insuffisant. Il faut donc, après un long détour et du temps et des espérances perdues, en revenir à Souvestre, lui écrire le fait, et attendre de lui et de son obligeance une nouvelle occasion de s'accrocher à un libraire, ce qui doit lui arriver assez souvent, car il imprime plus d'une fois dans l'année. Tout cela me décourage fort et si jamais j'ai du pouvoir absolu, je le ferai payer à plus d'un que je sais, pour me venger. Malheureusement il n'est pas de coin de terre où l'homme vaille mieux, où l'influence soit à de meilleures conditions, et même à Lausanne, en ce canton de nos rêves, il faut lutter et s'armer de grilles terriblement.

« Lèbre me dit que Mme Olivier pourrait revenir en automne pour régler cette affaire et réparer l'occasion manquée. Je garde le premier manuscrit (de Madame de Flers);Lèhre doit avoir le second. Je n'ai pas encore remis à M. Thierry la lettre, attendant les opuscules qui doivent l'accompagner. Nous avons eu ici un intermède assez poétique; Jasmin, le poète gascon, coiffeur, est venu à Paris et il a eu pendant vingt-cinq jours tous les honneurs, les mêmes honneurs que le drame de M. de Rémusat; son flageolet l'a emporté sur l'explosion du chemin de fer. On l'a promené de maison en maison, et il a fini le dernier soir par Mme d'Ossonville. Sérieusement cette attention bienveillante et intelligente a fait honneur à la société d'ici autant qu'ai

AVEC M . ET Mȕfi .JUSTE OLIVIER 20,3

lui. On a fait preuve d'un vrai goût pour le bien (à condition qu'il fût nouveau) et on a montré, sans trop y songer, combien l'égalité par l'esprit était entrée dans nos mœurs. On l'a conduit à Neuilly où il a récité des vers au roi et pour plus de commodité, il s'est assis en récitant, ce qui a été très bien pris.

« Je voudrais vous distraire, mes chers amis, par quelque histoire, mais je n'en sais pas de plus récréative. Je prends plus part que vous ne pouvez imaginer à ces ennuis que je n'ai pas eu le pouvoir de vous sauver.

« J'embrasse les chers enfans, qui sont le vrai bonheur; j'envoie des amitiés à tous les bouts du lac, mais surtout autour de vous, à votre excellente famille de Villamont et à celle d'Eysins. - « A vous, chère Madame et cher Olivier. Je remercierai directement M. Vinet de l'éloquent volume que j'ai reçu et que je lis. »

« 19 juin 1842.

« Mes chers amis, «Je suis bien en retard pour vous répondre : j'ai été bien occupé par des liquidations d'anciens engagemens et je m'en tire comme je peux. Lèbre avec qui j'ai dîné hier me donne des nouvelles de Lausanne et de ses propres ennuis. Il va dans le Midi, et la Nouvelle qu'il attendait devra m'ôtre adressée à son défaut, si elle n'est pas arrivée avant

294 COHRWPONDANCB OR SAIMI-iilivi

jeudi. Ma position avec la Revue reste la même que depuis ma brouille. Je n'ai pas revu Buloz. Je vois quelquefois Bonnaire; celui-ci doit désirer m'ôtre agréable, et si cela pouvait le décider enfin je lui soin irais de mon mieux — mais plus à Buloz.

« Pour Davei, mon cher Olivier, j'ai pensé que peut-être si je pouvais arriver à en écrire un portrait taillé à vos frais, dans le vôtre, et en vous en faisant l'honneur, je rendrais plus de services à votre livre et j'agirais plus selon mon désir. Je vois d'ici cet article tout fait et très facile : il passerait dans la Revue de Paris qui deviendra mon refuge et mon camp des Volsques. Mais je n'ose dire quand ce serait fait : j'en vais toujours cultiver l'idée et me bercer des Dion et des Timolion, des Armodions et des Arcibogitons chrétiens et martyrs.

« Mme Valmore m'a beaucoup parlé de Mme Olivier : elle m'a dit qu'elle me donnerait un billet pour elle ; mais elle vient de partir pour Rouen et ce ne pourra être qu'à son retour. Nous venons enfin de recueillir ses poésies chez Charpentier (1). Elles paraissent dans deux ou trois jours. En voulez-vous un exemplaire? et comment vous l'adresser ?

« Je ne suis pas du tout allé aux eaux ni en train d'y aller, chère Madame; mes fonctions me fixent jusqu'au Ier août. A partir de là, que ferai-je? Rien

(1) C'est Sainte-Beuve qui en fit la préface.

AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER 20,5

probablement, une course ou deux dans le rayon de Paris, et c'en sera fait d'un printemps et d'un été encore.

« Un des fils de Hugo, le second, est très malade; il a treize ans. On croit sa poitrine prise, c'est très grave.

« J'entends d'ici les cris de douleur de cette pauvre Mmc Régnier dont Lèbre me parlait hier. — On me dit M. Ruchet à Louèche pour sa gorge; mais mes regards et mes regrets se portent surtout vers Eysins et le pied du Jura.

« M. Vinet est puni par où il a péché; pourquoi s'occupe-t-il avec son beau talent des Soumet, des Guiraud, des sots (i) ? Ils lui répondent, il doit leur répliquer : cela n'a plus de fin ; au lieu de se moquer d'eux une bonne fois, ou mieux de les punir tout d'abord d'un éternel silence.

« Vous avez laissé, chère Madame, un très présent souvenir dans l'esprit de M. Doudan qui m'a souvent reparlé de vous et qui regrette, m'a-t-il dit, de vous avoir si peu vue. Ce qu'il aime en vous c'est un mélange (m'a-t-il dit encore) et de simplicité naïve et de supériorité ou de confiance tenant à l'esprit. Il se rappelle encore votre air aisé et rougissant quand vous êtes arrivée tard à ce dîner chez Mme Eynard. Cela, sans que vous vous en soyez doutée, vous a beaucoup réussi. Je ne

( i) Dernière preuve que Sainte-Beuve avait rompu entièrement avec tout le clan romantique en rompant avec Victor Hugo.

2<)G CORRESPONDANCE DE SAINTE BEI \i

vous dirais pas tout cela si je ne savais que vous avez distingué L'esprit et le goût de M. Doudan. Le

voilà justifié.

« Adieu, chère Madame et cher Olivier, j'embrasse vos enfans et dis mille amitiés par votre bouche à ceux qui voudront se souvenir de moi.

« Surtout à Mllc Sylvie. »

« Troyes, vendredi, Ier août i8/|2.

« Chère Madame,

« Ce n'est plus de Paris que je vous écris ; je suis venu ici (à Troyes) (i) pour consulter les manuscrits jansénistes que j'avais tant différé à visiter. J'ai profilé pour cela du premier jour de mes vacances. La fatigue extrême que m'a causée ce petit voyage et la peine que j'ai à me refaire me montrent combien je suis loin des dernières et encore récentes années. J'ai emporté de Paris un petit mot de Mme Valmore à votre intention. Toute la famille Senancour aura été bien sensible à votre gracieux accueil, et moi je vous en remercie, quoique cela vous paraisse tout simple.

« Nous avons reçu à Paris et dans toute la France un grand coup par cette mort du duc d'Orléans ; l'impression a été profonde et vraie ; et pour mon compte j'en vois l'avenir deux fois assombri. Le duc d'Orléans était à peu près un

(i) Il y vint encore en 18^9, en revenant de Lyon, où il était allé visiter Mme d'Arbou ville, alors gravement malade.

AVEC M. ET M»ie JUSTE OLIVIER 297

contemporain ; il connaissait tous et en était connu; nous n'aurons donc pas même pour notre seconde moitié de vie cet accord avec le gouvernant, qui a manqué déjà à notre jeunesse : nous ne tomberons juste sur aucun point de la chose publique. La Restauration était odieuse à notre générosité première, et notre prudence finale aura à s'inquiéter sur des berceaux.

« Vous, dans votre pli de vallées et de montagnes, vous échappez à ces soucis; vous en avez d'autres, mais qui, politiquement parlant, se renouvellent et se réparent plus vite. La nature d'ailleurs est plus près pour vous consoler. J'en suis bien loin en cette Champagne dite pouilleuse. Et puis, qu'importe la nature maintenant pour moi? Lac, Rovéréa et le reste, vous subsistez au fond de mes plus anciens souvenirs, mais je ne vous espèreplus.

« Olivier est-il en Allemagne maintenant? Voudriez-vous le prier, chère Madame, de me donner, s'il vous plaît, l'indication bibliographique exacte des écrits de M. de Gingins sur Charles le Téméraire, j'ai à écrire un jour ou l'autre quelque chose sur Y Histoire des ducs de Bourgogne de M. de Barante et j'aimerais savoir le point de vue du savant vaudois tel qu'il le déduit lui-même. Si les mémoires de M. de Gingins se trouvent dans le Recueil des mémoires de l'Académie de Turin, qu'Olivier veuille me l'indiquer.

« Je n'avais pas reçu à mon départ de Paris de

ao8 CORRBSPONDANCB DB saintf.-iih vi

nouvelles de vous, chère Madame ; comme je ne serai guère encore que huit jours ici, le retard ne serait pas grand si le paquet était arrivé pendant mon absence.

« Lèbre est très en crédit à la Revue des Deux Mondes ; son article sur l'Egypte a réussi. Le voici posé. C'est M. Letrône qui a corrigé les épreuves, et quand l'éloge n'était qu'au positif il y glissait le superlatif. Ce sont les seules corrections qu'on se soit permis.

« Embrassez pour moi vos enfans, chère Madame, je serre la main à Olivier et distribue par vous les souvenirs plus fidèles qu'expansifs que je garde à votre bon pays.

«A vous d'un cœur respectueux. »

« Paris, le 21 septembre 1842.

« Certainement, très cher Olivier, je veux vous écrire et vous féliciter de votre courageuse résolution dont vous recueillerez ensuite les fruits. Je suis bien sûr que déjà vous mordez plus à l'allemand que vous n'osez en convenir, et que ce que vous en dites en en faisant les honneurs est par égard pour nous autres petites bouches et restées précieuses quoi que nous en ayons. Le caractère des nations est opiniâtre et reparaît sous toutes les formes, sous toutes les perruques, et même au front chauve des Socrates. Quoi ? Hermann et Dorothée n'est-ce donc pas la plus gracieuse et la plus fraîche des

AVEC M. ET M'ne JUSTE OLIVIER 2QO,

idylles, n'est-ce pas un Paul et Virginie avec quelque idéal en moins, mais avec la vérité domestique et le rythme de plus ? Voyez comme il est plus court de ne pas savoir et de ne pas lire dans l'original pour admirer.

«Les vers de votre frère (i) sont charmants; vous avez beau laisser le front sans son épithète et découronné ; je ne m'en suis pas tenu dans mes conjectures et restitutions au grave et beau, mais j'ai osé vrai flambeau, d'après un vers d'Homère qui dit cela du front d'Ulysse, il est vrai, d'Ulysse un peu chauve, voilà toute une glose.

« J'ai reçu de Mrae Olivier un mot tout aimable ; elle supporte bravement votre absence, quoiqu'elle souffre; cela vous sera un hiver plus heureux, et un arbre de Noël mieux illuminé.

Ici rien après ce grand malheur, calme plat. Paris est désert. Le dernier grand fait est le retour de Thiers à la conservation. Quant au passage de Lamartine à la gauche, c'est une pure variante poétique, mais qui ne laisse pas de le fort déconsidérer.

« J'ai à vous remercier de votre indication sur M. de Gingins : je fais ainsi des amas sur certains sujets, mais le temps d'écrire me manque et je mourrai entre des tas de petits papiers.

«Il s'est fait dans ces derniers temps ici de grands travaux sur Pascal et il y a eu même toutes sortes

(il Urbain.

3ûO G0RRK8P0NDAN0I DE BAINTK-BBUVB

de combats. L'ancien ne édition des Pensées a été mise en inévitable état de suspicion par M. Cousin qui a fait d'ingénieux et hardis articles (i). 11 est prouvé plus que jamais que le siècle de Louis XIV (à part trois ou quatre hommes Pascal, Boileau, Molière, La Fontaine) avait le goût timoré, l'Académie pousse de toutes ses forces à l'éclaircissement.

« A vous, cher Olivier, de tous mes vœux et de toute mon amitié.

« Labitte présent vous dit ses amitiés, car j'écris de la bibliothèque. »

« Ce mercredi, 1 8/42.

«, Je pensais à vous écrire. Ma lettre aurait commencé ainsi : vous ne m'aimez plus, chère Madame, et vous avez tort... Voyez combien j'avais tort moi-même, mais vous m'excuserez, par le plaisir que me fait votre bonne et affectueuse lettre. Tout est sombre en effet dans la vie en avançant. Je le disais hier à Lèbre en causant. Ici la face des choses se renouvelle de plus en plus et nous échappe. Gomme dernière preuve de mon impuissance trop réelle et trop avérée aux Revues, vous n'avez qu'à jeter les yeux sur celle de Paris du

(1) L'édilion de Victor Cousin parut à la fin de l'année 1842, à la suite de son Rapport à l'Académie française sur la nécessité d'une nouvelle édition des Pensées de Pascal, lu dans les séances des ior avril, ier juin, icr juillet et Ier août 1842.

AVEC M. ET Aime JUSTE OLIVIER 3oi

3o octobre; les dernières pages de l'article de Paul de Musset vous montreront combien on a peu de chez soi ici, et combien l'hospitalité est peu respectée : on n'a que des cafés, et encore peu sûrs.

« Me voici, par suite du progrès lent des choses et de ma raideur aussi, éliminé tout comme vous, et n'étaient les chaires de bibliothèque et les volumes commencés à terminer, en mesure de recommencer une campagne à l'étranger, mais cet étranger-là était fait pour être ma patrie.

« Ma santé continue d'être chétive et, sans maladie, de gêner toute mon activité de travail. Je ne puis plus faire qu'une seule chose à la fois : je suis dans des réimpressions et Port-Royal chôme. Si l'on reçoit là-bas le Journal des Savants demandez les six articles qu'y a publiés M. Cousin sur Pascal : cela vous intéressera, Olivier aussi certainement.

« En lisant dans Muller (septième et huitième volumes) les détails de cette guerre de Grandson et de Morat, j'ai encore mieux compris ce que me disait Olivier, que le canton de Vaud n'avait d'histoire que récente et que le passé propre lui manquait. Mais il a eu Davel, c'est un beau commencement, un précurseur qui, en noble originalité, ne le cède à nul autre. J'ai vu avec plaisir dans le Semeur, la résurrection littéraire de notre ami Frossard , jusqu'à Yesthétisation exclusivement; mais les deux premiers articles sont bien.

I ORRBUPOND \m.i D8 s u \ i B-BI

« Ici on commence à revenir de la campagne,

M""' de Tascher est de retour et s'informe toujours de vous. M1"1' Valmore, qui n'a pas bougé, vous aime tendrement. Rien n'est bien nouveau d'ailleurs à Paris. M11" Racliel a toujours la faveur, et Mnu Récamier aime à l'entendre chez elle. Les Mystères de Paris, de M. Sue, font le même effet que Mathilde}je crois, faisait durant votre séjour. On va donner Judith, de M,ne de Girardin, au Théâtre-Français : ce ne saurait être un succès. Mme Sand poursuit l'interminable Consuelo, et ne parvient pas à épuiser les heureux hasards de son talent si mal dépensé. Chacun continue de vivre bien ou mal comme il a commencé : Alfred de Musset se perfectionne et jouit de la vogue du moment, vers et prose ; avez-vous lu dans le Journal des Débats son Merle blanc ? Marinier est revenu encore une fois du Nord, de Russie, cette fois, et de Finlande.

« Voilà, chère Madame , mes aperçus à ces approches d'hiver. J'embrasse vos enfans présens et futurs ; je salue vos excellentes familles, et suis à vous, chère Madame, et à Olivier, de tout cœur. »

« Et son allemand, le tient-il enfin et a-t-il enchaîné le cyclope ? »

« Ce dimanche 1842.

« Je trouvais, chère Madame, qu'il y avait bien longtemps que je n'avais reçu de vos nouvelles. Un

AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER

mot de Zurich, d'Olivier, qui me disait que vous étiez souffrante, ne me rassurait pas. Ily a en effet de tristes défilés dans la vie morale et physique ; et ce qu'il y a de pis, c'est qu'on y passe comme fatalement, les voyant d'avance, les voyant pendant, s'y poussant soi-même par une sorte de loi intérieure et supérieure. Je ne dis pas cela pour vous, mais pour nous tous ; j'ai connu de tels défilés et j'ai tout fait pour m'y briser, tout en ne voulant pas. Vous, chère Madame, vous retrouvez, après cette saison de privation et de souffrance, les joies de la famille, le bras de l'époux, et vous n'avez pas quitté les embrassemens de vos enfans. Votre part est donc encore belle et votre défilé serait pour beaucoup un vrai golfe d'abri.

« Mais la souffrance physique, il faut tâcher de vous en débarrasser, ne pas trop insister sur le travail et sur les soucis en ce moment-là, cultiver surtout le sommeil, ce dieu trop méconnu.

« Je lui voue pour mon compte bien des momens qu'il ne récompense pas toujours : mais alors je ne m'impatiente pas et j'attends. Il finit quelquefois par avoir pitié.

« J'ai envoyé votre mot à Mme Valmore. Il n'y a en ce moment à Paris aucune des personnes que vous y avez connues. Pour y rester il faut être bibliothécaire, ce que je sens que je suis plus que jamais. Cette corde au cou devient ma seule ressource pour ne pas me noyer. Car je sens bien que

•'">'| C0HRB8P0NDANCB i>k BAINTK-BKUVE

je ne pourrais plus vivre de ma plume au jour le jour, avec mes gaîlés et mon entrain d'autrefois.

« Hélas ! hélas! chère Madame, j'ai passé auprès de vous à Lausanne les derniers jours qui comptaient un peu vivement pour moi. Dites-vous cela pour m'excuser ensuite dans mes ennuis fades et dans l'expansion moindre que vous trouverez en moi. Je regrette, mais dans ce que je regrette il y a certainement quelque chose où vous étiez.

Renvoyez-nous Lèbre retrempé aux lacs vaudois, mais avec une provision d'activité parisienne. Il peut, s'il le veut, dans la disette où l'on est et agréé comme il l'est, devenir le premier écrivain de la Revue, l'un des plus fréquents. Cela n'est pas à mépriser. Qui nous eût dit cela et le reste, à l'un des soirs de i838 ?

« Mille amitiés, chère Madame, souvenirs à vos bons parens et baisers à vos enfans.

« Et Mile Sylvie, si je ne la nomme, qui va croire encore que je l'oublie.

« Merci des utiles renseignemens Gingins. »

« Ce vendredi décembre 1842.

« Chère Madame, Je reçois votre aimable lettre et suis dans un état de souffrance et d'irritation qui vous vaudra une réponse bien prompte, car j'ai besoin de m'épancher vers les amis. D'abord je suis furieux contre M. Vinet ou pour mieux dire blessé. Quoi? c'est

AVEC M. ET Mine JUSTE OLIVIER 3o5

lui qui dans le Semeur a osé louer et recommander et dire qu'il aimait un livre ou libelle d'un M. Michiels (i) qui nous insulte tous et nous calomnie. II a osé écrire qu'il aimait le livre et la manière et l'auteur quand même. Décidément, l'optimisme ne mène à rien qu'à tout confondre. Moi, je suis plus que jamais pour la grâce prise au sens grossier et dès ici-bas, les bons et les mauvais, les honnêtes gens et les méchants. Ce Michiels est des derniers, fou et grossier, n'ayant répondu que par des insultes à nos désirs et à nos efforts stériles pour le servir. Sérieusement je ne passerai jamais cela à M. Vinet, et si je lui reparle ou lui écris jamais, ce sera pour débuter par ce que je vous dis là. La charité est une bêtise. Vous pouvez le lui dire.

« Le monde ici se partage de plus en plus et bien inégalement entre les honnêtes gens et les autres; les preuves, si vous étiez ici, seraient trop nombreuses et trop palpables. De loin cela salirait le papier.

« Littérature de régence et de Sade ;

« Critique de Lapithe et de Sicambre.

« Quel est donc ce Russe vaudois? Est-ce M. de

(j) Michiels Alfred venait de publier sous le litre: Histoire des idées littéraires en France au XIX" siècle, de leurs origines dans les siècles antérieurs, un livre en 2 vol. qui faisait grand bruit (Paris, Coquebert, 1842). — Le 27 septembre 1841, Alfred Tattet écrivait à Ulric Guttinguer, à propos de la France littéraire où paraissaient les articles de Michiels: « ... LTn M. Alfred Michiels est en train d'y écharper Sainte-Beuve... » (V. le tome Ier de notre Sainte-Beuve.)

3o6 CORRESPONDANCE DE s\l\n Bl

FUbeaupierre. Est-ce M. Golovvkin? Le nom dans votre lettre est resté en blanc.

« M. Porchat a réussi assez bien ici ; il aune fadeur assez spirituelle, il nous a récité des fables et d<;s chansons chez M. Gaillard. 11 s'en retournera content de Paris... et oublié.

« Le « latiniste est piloté par lui qui a causé

avec les compétens; je n'aurai d'autre moyen d'information que ceux qu'il a eus lui-même.

c Vous recevrez peut-être par M. Porchat, que j'espère en charger, un petit volume qui ne se vend pas (i) : c'est d'une assez mauvaise morale ; j'en offrirai pourtant un à la bibliothèque de Lausanne. Le paquet vous dira les détails fastidieux ici.

« Je travaille de plus en plus à liquider mes affaires littéraires, en vue de la mort. Il est si rare de trouver un éditeur pieux. Vous m'en servirez, mon cher Olivier, si je m'en vais. Je suis assez en chemin vraiment. J'en suis, je crois, à ce qu'on a droit d'appeler les infirmités.

« Ne travaillez pas trop, chère Madame, et soignez pourtant votre santé ; ne vous fiez pas à l'enivrement du travail, on paie cela après. Je présente mes souvenirs à tout votre canton, à Villamont d'abord et à Mlle Sylvie qui m'a certainement oublié, à nos amis d'Eysins, et à tout ce qui se rencontrera

(i) Il s'agit ici du petit volume sur La Bruyère et La Rochefoucauld, de décembre i84a.

AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER 3o~]

dans l'entre-deux. Je baise les trois enfans et adresse mon compliment à Aloys.

« A vous, chère Madame, et à l'excellent Olivier.

« La Revue indépendante semble prendre un corps; elle paraît tous les quinze jours et a de l'argent. Pourquoi ne tenteriez-vous pas fortune ou Dieu de ce côté? En choisissant dans vos nouvelles, en écrivant et adressant à Mme Sand, ce serait peut-être facile, ou à Souvestre, car il en est. »

(c Ce 28 décembre 1842.

« Chère Madame,

« Tout cela est à merveille; il n'est que d'être maître et chez soi; il n'est que de tirer son sac de sa propre terre, on en grandit plus vite, et tous vous en respectent davantage. Je vois un moment où l'on fera d'ici des propositions, quand on vous verra établis et réussissant là-bas. Vous pouvez faire la meilleure revue critique, il n'y a plus de critique ici et pour toutes sortes de causes.

« i° Les écrivains romanciers donnent des feuilletons qui les font collaborateurs de tous les journaux et dès lors inviolables.

« 20 Les journaux, ayant baissé de prix, dépendent des annonces et des libraires qu'ils doivent servir. Complaisance et rivalité, c'est là toute l'histoire.

« En France depuis dix ans toute tradition littéraire vraie est interrompue ; ceux qui auraient pu

3o8 COmiESPONDANCÏ DE suntr-iuivi

servir de maîtres et faire progéniture sont passés à la politique et aux affaires.

« LT ni \r isi té, l'Ecole normale produisent des érudits et lourdauds littéraires très estimables, à l'allemande; pas un talent purement littéraire depuis dix ans. Ceux qui se sentent un peu d'espiègle et de léger se jettent dans le facile et dans le feuilleton, et, ne trouvant pas à quoi se rattacher, s'y gâtent vite.

« On commence ici la saison d'hiver et à publier. Le livre de Cousin des Pensées de Pascal vient de paraître : pourquoi M. Vinet n'en parlerait -il pas chez vous? Lui seul pourra remettre cette question sur un bon pied, c'est digne de lui, et il le doit à la doctrine de la Grâce, sans quoi je le tiens pour Cartésien (i).

« Il a paru un livre sérieux, encore inachevé (2 volumes de la princesse Belgiojoso, Essai sur la Formation du Dogme catholique) ; c'est sérieux, catholique d'intention, semi-pélagien et origénien de fond, d'un style très ferme, très simple, enfin une très précieuse curiosité venant d'une Italienne galante, d'une Trivulce. Son nom n'y est pas, mais elle l'avoue. L'ouvrage s'étend jusqu'ici depuis saint Justin jusqu'à saint Augustin : il reste encore deux volumes à paraître.

(1) M. Vinet n'avait pas attendu le livre de M. Cousin pour dire son sentiment sur les Pensées de Pascal. Dès i838, il en avait fait l'objet d'un Essai pour le Semeur, t. VIII, pp. 48-52.

AVEC M. ET M»»e JUSTE OLIVIER 3oQ

« Mlle Rachel est toujours la lionne et le grand événement littéraire. On raffole à'Esther dont elle récite quelques scènes dans quelques salons et dans les soirées qu'elle donne et où il va tout ce qu'il y a de mieux en hommes. Elle s'essaie sur Phèdre, jusqu'à présent les avis sont partagés sur les scènes d'échantillon qu'on a entendues. La passion, cette grâce, lui viendrait-elle?

« L'Académie Française, en ses séances particulières, s'anime sur son dictionnaire, comme au bon temps de Pellisson et de Chapelain; on dispute sur une phrase de Buffon. L'autre jour, Hugo, Cousin, M. de Barante ont pris feu sur le mot a b c d que lisait Nodier. Celui-ci, se voyant contesté, voulait donner sa démission : on l'a consolé, et il continuera de faire le dictionnaire que tous continueront à plaisir de discuter. Le8 décembre M. Mignet recevait à l'Académie M. Pasquier; dans huit ou dix jours M. de Barante va recevoir M. Patin. On ne sort pas de ces bals de noces de beaux esprits, Mlle Rachel et l'Académie, les oreilles en tintent dans tous les salons. En un mot, il y a ici une recrudescence de classicisme, de siècle de Louis XIV, de goût pour Esther et de dilettantisme académique. C'est là toute ma conclusion.

« Pourtant on attend un drame de Hugo aux Français, dans un mois, qui viendra en concurrence avec Phèdre, les Chevaliers du Rhin, où il y a force vieillards, un vrai drame centenaire, quatre

3iO COHRESPONDAWCl DE BAINTB-BEI -<

générations à la Hle depuis L'âge de 108 ans, 70,44) 24. — Je dis les chiffres à peu près, une cascade de vieillards avec le but, dit-on, d'Horace...

Progeniem vitiosiorem (1).

« Demandez à Olivier, chère Madame; il veut prouver la décadence du moyen âge et des races. Je crains qu'en vieillissant le centenaire chez lui ne remplace le jeune géant. Mathusalem-Quasimodo. Mais tout ceci pour vous seuls.

« Je vais, moi, écrire aux Débats, mais sur l'ancienne littérature seulement, sur Homère et Théocrite; plus un moderne : j'en ai assez.

« Je serai heureux de vous prouver que je suis des vôtres par quelque témoignage public. L'occasion en viendra, le cœur y étant.

« Mais voilà une singulière lettre de jour de l'an, une lettre de vrai correspondant de la Gazette d Augsbourg . Mais à travers toute cette traînée de nouvelles vous distinguerez le courant caché et tous les vœux qu'il charrie sur vous, sur les vôtres, sur vos chers enfans que j'embrasse.

« A vous à toujours, chère Madame et cher Olivier.

« Qu'Olivier m'adresse avec précision les questions qu'il jugerait à propos. »

(1) Œtas parentum, pejor avis, tulit Nosjiequiores, mox daturos Progeniem vitiosiorem.

« Ce 18 janvier i843.

Cher Olivier,

« Les Burgraves sont un peu ajournés : il y a un rôle de femme et de vieille femme que l'auteur a retiré à Mlle Maxime comme peu capable; on paraît espérer Mme Dorval, qui entrerait aux Français ad hoc, mais elle refuse. Tout cela retardera. Hugo voudrait Mlle Georges. OldNick c'est un M. For gués, homme d'esprit, assez jeune et d'une plume assez fringante et indépendante (1) : il eût pu faire mieux, mais il gagne ainsi beaucoup d'argent. Quoique assez aristocratique de goût et de ton, il s'est cantonné au National et y dirige le feuilleton littérature. Mieux vaut un petit royaume, même dans la République, qu'une ferme dans un royaume.

Il n'y a rien sur les rapports secrets des deux Revues. D'abord la Revue des Deux Mondes n'accepte pas, je pense, la rivalité sur le pied égal, et elle ignore l'autre qui en effet n'est guère mena-

(1) C'est lui qui devait éditer la correspondance de Lamennais.

3 I 2 CORRESPONDANCE DE SAINTl.-lil l \ i

ranie malgré son brai. Celle-ci {l'Indépendante) a passé politiquement sous la direction d'Anselme Petetin (i), ancien rédacteur du Journal de Lyon vers i83i-i833. C'est un petit homme court, à grosses moustaches, à grosse voix, d'ailleurs agent à Paris et déléguées l'industrie de la ville de Saint- Etienne, ayant assez d'idées pacifiques et d'organisation radicale industrielle. Comprenez si vous pouvez. On doit donner Phèdre, samedi, peut-être cela retardera -t-il? aussi j'écris toujours en attendant. Les Mystères de Paris ont eu comme Mathilde un grand succès de curiosité; tout le monde, salon et antichambre, les lit. Les salons s'accordent à trouver cela mauvais, hideux, faux quand il s'agit de duchesses, joli et vrai quand il s'agit de grisettes (ce qui n'est pas, ce n'est qu'à moitié vrai, je m'y connais), mais enfin on veut à la fin de chaque feuilleton savoir la suite ; c'est un intérêt physique, une sensation, comme dans les 31 y stères d'Udolphe. Sue a des parties du conteur. D'ailleurs pure vogue, et impossibilité de relire. Au même moment le roman de Sue est tourné et parodié en vaudeville; il a mis lui-même sa Mathilde en mélodrame, et il remplit le boulevard de ses drames (les Chauffeurs à la Gaîté, je crois); il mène en un mot la vie à grandes guides et à quatre chevaux. Musset (Alfred), dans les Animaux

(i) Qui devint plus tard directeur de l'Imprimerie impériale.

AVEC M. ET M>llt> JUSTE OLIVIER

peints par eux-mêmes, a fait une jolie satire de cette manière de roman à la Sue et à la Balzac dans le Merle blanc. Au moment le plus dramatique, on se met à décrire ; quinze pages d'écuelle. Voyez le Merle blanc dans un feuilleton des Débats de septembre dernier ou octobre. C'est de la bonne plaisanterie, à l'Hamilton. Je crois votre indication du sujet des Burgraves peu exacte. Au reste, on ne sait trop rien encore, et peu de personnes ont entendu.

« De Vigny a reparu clans la Revue des Deux Mondes par des vers tirés et figés : cela réussit peu, on aime peu les vers pour le quart d'heure, que quelques-uns de Musset.

« Le sérieux n'est pas pourtant trop rare depuis quelque temps, au moins en apparence. Ce qu'il y a de plus sérieux depuis quelque temps, c'est l'attitude que prend chez nous le parti catholique : il a fort regagné depuis Juillet et bien lui a pris d'être séparé de la Restauration qui le compromettait; on s'est mis à devenir chrétien, au moins chrétien de salon et de sermon. Tout cela était à merveille, mais depuis une couple d'années, le vertige a pris au clergé ; il s'est cru près de ressaisir le pouvoir, l'éducation ; les laïques ont fait des mandemens anti-philosophiques ; surtout les journaux, ceux de l'Univers en particulier, ont des injures qui sont d'une fétidité singulière pour avoir passé par la sacristie. A cet Univers était d'abord

3 1 4 CORRK8PONDÀNC8 nr. SAINTE-BEUVE

Saint-C héron, cendre de Barard, le pape saintsimonien et lui-môme de cette bande, mais converti et payant en ferveur l'arriéré avec les intérêts, passé d'une sacristie à l'autre. Aujourd'hui Saint- Gliéron lui-même est dépassé et évincé; c'est un M. Veuillot qui domine, un jeune impudent, assez délateur, dit-on, le Granier de Cassagnacda catholicisme. Ce sont les casse-cou du parti ; les gens sages, les bons chrétiens de mes amis déplorent tout bas, désavouent tout bas, mais n'oseraient plus haut. L'abbé de Genoude et la Gazette mêlent à cela leur venin et leur machiavélisme arsenical infâme, un vil parti.

Les honnêtes gens essayent de fonder un organe, le Nouveau Correspondant, dont un numéro vient de paraître, Revue mutuelle. C'est MM. de Champagny, Bore, Foisset de Dijon, Lenormant, neveu de Mme Récamier, mi-catholique de système et de cervelle (entre nous;, [Cazalès s'il était ici (mais il est à Rome à se faire prêtre)], Carné s'il osait se séparer delà Revue des Deux Mondes et si l'homme politique en lui ne l'emportait. Enfin, des restes d'un ancien Correspondant de 1828-1881; espèce de Globe catholique et centre-droit de ce temps-ci rédigé par Cazalès et les mêmes. Tout cela est du réchauffé et a peu de vie.

« On vient de fonder une espèce de Club sous le nom de Cercle catholique, rue de Grenelle ; on y fait des cours, on y est admis avec abonnement,

AVEC M. ET M"'? JUSTE OLIVIER 3l5

l'abbé Bautain en est l'âme, comme il le sera peutêtre du Nouveau Correspondant. Ce même abbé Bautain a acquis le pensionnat de Juilly près Paris et le dirige. Une espèce de Cousin catholique, vise à un rôle, ambitieux : mais trop mystique dès qu'il en vient à ses doctrines propres.

« M. Vinet a donc pris Léon de Laborde pour un catholique et un chrétien : ce sont de pures formes de style et une simple précaution d'érudit ; il est catholique comme moi et même un peu moins.

« MmeDesbordes-Valmore vient de publier un joli volume de poésies : Bowjuets et Prières. Ayez-le : citez cette préface charmante. Et la pièce. Merci, mon Dieu ! et celle de l'Arc de Triomphe, et sur les Hirondelles. Elle répond joliment à ce petit fat Monsieur Gaston de Molênes, qui l'avait offensée dans la Revue des Deux Mondes et avait dénié aux femmes le droit d'écrire et de chanter. Voyez la page 189 :

« Jeune homme irrité sut un banc d'école

«Un peu furieux de nos chants d'oiseaux.

« Les plus tendres ont de ces fins aiguillons et le petit Monsieur a eu sur les doigts de ce coup d'ailes. Voyez cela, Madame, c'est pour vous venger.

« Mais la politique commence et va faire diversion à la littérature: deux questions sont en jeu, la loi des sucres et le droit de visite (c'est-à-dire les trai-

3l6 CORRESPONDANCE Dl BAINTE-BBUVI .

tés de r83i,ï833) ; sur la loi des sucres les opinions sont libres, même dans le camp ministériel. Mais c'est le droit de visite qui est la question politique; fort heureuse l'opposition d'avoir trouvé cela sans quoi elle manquait de batterie contre Guizot pour ce commencement de session. Tous ceux qui sont français (style chauvin) contre Albion, — les bonapartistes, les légitimistes (car la Restauration a été contre le droit soit par honneur du pavillon, soit par peu de souci des nègres); le ier mars ; le i5 avril mécontent ; en un mot les antiguizotistes de toutes les nuances font chorus sur le droit de visite, subitement découvert.

« Sans M. Guizot, on n'y songeait pas, les abus durant ces dix ans se réduisaient à rien ; il n'y a pas de quoi fouetter un chat, mais la politique est ainsi. Ne nous étonnons donc pas qu'on revienne, dès qu'on le peut, à la littérature, à Pascal et à Rachel,

« [Entre nous, Rachel se conduit très mal, elle mène une vie très peu simple, elle a toutes sortes d'amans; avec i oo. ooo francs par an et plus ( 1 20.000) elle est gênée ! Mais tout cela n'altère ni son crédit dans le monde, ni le lustre de cette perle sans taches , le monde l'a décrété ainsi] (1).

« Bonjour, mes chers amis, je profite de la licence et vous inonde.

« A vous de tout cœur. »

(\) En marge, Sainte-Beuve avait écrit : « Ceci pour vous amuser, bien entendu. »

AVEC M . ET M»ie JUSTE OLIVIER 3 I 7

« Ce 26 janvier i843 .

« Mes chers amis,

Il paraît que MlleRachel a bien décidément réussi dans Phèdre. Elle a gagné sa bataille de Marengo. Cette bataille générale que tout talent distingué, après les premiers succès, doit livrer à un certain jour et qu'il perd si souvent. N'écoutez rien de ce que dit Janin.

« La politique règne. C'est le droit de visite qui a fait le champ de bataille de l'adresse. M. Guizot a été éloquent à la Chambre des pairs, mais même quand il est éloquent il a don de déplaire, souvent même à ses amis.CestM.de Brogliequi a eu encore plus tous les honneurs; son discours éloquent, modéré, savant, a eu un grand succès et d'honnête homme d'Etat. — 11 était d'ailleurs très piqué au jeu parce qu'on s'était mis à attaquer de toutes parts M. Guizot à travers son propre traité à lui; il était très irrité les premiers jours, mais il a su contenir sa parole et l'effet qu'il a produit a été grand.

« Je crois bien que M. Guizot restera : au fait, il n'y a pas de quoi faire mieux. Lui et M. Mole sont deux bons livres dont la pensée paraît différer quand on y regarde avec des lunettes. J'aime mieux et tout le monde aime mieux la reliure de M. Mole.

« On attend à la Chambre des députés l'attitude

3i8 I 0RR1 9PONDANC1 Dl BAIN rB-B] I \ I

queprendra M. deLamartine. M. Thiers se réserve el paraît peu pressé pour le quart d'heure.

« Lèbre a eu ici un vrai succès sérieux avec son article sur Schelling. C'est une bonne carte de visite de jour de l'an qu'il a mise là chez tous ceux qu'il aura envie Je connaître. Le voilà connu.

« Je ne vois plus rien de nouveau pour cette fin de mois. — Lamennais prépare un volume allégorique et satirique; sous prétexte de Génies persans il dira des vérités et fera des portraits. Mais ce sera nécessairement obscur d'allusions. Il a été, dit-on, obligé d'obscurcir le portrait du plus sage des rois (Louis-Philippe).

« Je n'ai pas reçu la Revue Suisse.

« J e vous embrasse, chers amis, et vous aime beaucoup, chère Madame ; ne vous fatiguez pas trop. »

« Samedi, u février i843.

« Chère Madame,

« A vous pourtant ce petit mot :

« Je n'ai jamais reçu la Revue Suisse, ainsi vous êtes servis infidèlement. Je l'ai eue de Lèbre seulement une demi-journée.

« J'ai lu dans le Semeur le très intéressant article d'Olivier sur M. Lehuron. 11 est des meilleurs en ce genre de critique si difficile. Que ce Buloz a été une bêle ! Mais c'est là un point convenu.

« J'ai regret de n'avoir pas lu à temps ceci, que le lendemain de son discours Mme Sand avait écrit

AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER 3lp,

à Lamartine une grande lettre de félicitations, à la suite de laquelle Lamartine l'était allé voir. Il l'a trouvée à cinq heures du soir encore couchée ; elle s'est levée pour lui ; a paru en espèce de sarrau un peu ouvert ; on a fait apporter des cigares et l'on a causé politique et humanité. C'est la première fois que ces deux grands génies causaient face à face. Jusque-là George Sand avait tout l'air de le mépriser un peu.

« Oui net aussi a écrit à Lamartine pour le féliciter. Tout cela n'empêche pas qu'il ne soit fou, et qui pis est un peu ambitieux. Mais le monde est grand et les goûts sont différents.

« J'ai reçu enfin les poésies de ce pauvre et excellent Durand (i). J'ai lu avec une vive émotion la belle notice de M. Vinet etlechantfunèbreetsisenti d'Olivier. Tout cela m'a reporté parmi vous, parmi mes compatriotes du canton de Vaud. Car je l'aime toujours, chère Madame, et je vous aime et vous ai toujours aimée un peu plus que vous n'avez cru.

« Voici un petit mot pour M. Steinlein pour le remercier un peu mieux ; je pense qu'Olivier le connaît et peut le lui remettre.

« Veuillez bien en m'écrivant me dire avec précision à partir de quelle date je puis encore faire mettre une lettre à la poste ici pour qu'elle vous arrive à temps pour le numéro du i5. Cela me per-

(i) Poète vaudois, mort jeune, qui fréquentait/ainsi que Monneron, chez Olivier.

320 C0RRESP0NDANC1 Dl s mm i -r.i.is i

mettra de ramasser et de coordonner mes propos de chronique avec un peu plus de justesse et d'àpropos.

« Je vous embrasse, chère Madame, et les chers en fans, et Olivier. »

Nous avons vu que, durant trois ans, de r8/|3 à i845, Sainte-Beuve avait collaboré activement et régulièrement à la Revue Suisse. Qu'on ne s'étonne pas de la rareté des lettres datées de ce temps que nous publions ci-après. La plupart de celles que Sainte-Beuve écrivit à cette époque à Juste Olivier ayant été imprimées dans la Revue Suisse et puis recueillies par M. Jules Troubat sous le titre de Chroniques parisiennes, nous nous sommes borné, pour celles-là, à glaner dans les manuscrits les fragments qui pour une cause ou une autre avaient été négligés par les amis de Sainte-Beuve et qui nous ont paru dignes d'intérêt. Quant à celles qui sont demeurées inédites, nous les avons intercalées à leur place chronologique, afin que, rapprochées les unes des autres, elles forment un tout aussi complet que possible.

Passages supprimés dans les chroniques de la Revue Suisse :

Chronique i. — Lettre du 18 février i843. — Sur les Amschaspands,et les Darvands de Lamen-

AVEC M. ET Ml"1^ JUSTE OLIVIER 321

nais, après les mots : « l'injure y déborde, elle est crasseuse, » Sainte-Beuve avait écrit : « Une femme d'esprit disait : il y a dans ces injures si grossières de Lamennais, du prêtre, quelque chose qui n'est propre qu'à l'injure du prêtre, du curé catholique, de quelqu'un qui n'a pas été galant et qui ne se bat pas en duel. »

Sur Phèdre rétablir le passage comme suit :

« Quant à Phèdre, je trouve que vous la jugez un peu éclectiquement. Elle a complètement réussi. Janin à l'endroit de Rachel ne compte pas (entre nous et ne le dites pas), mais c'est affaire d'argent et de lit ; si elle lui faisait pension ou si elle avait fait litière quelconque, l'animal ne brairait plus, ou plutôt brairait en autre gamme. Janin est décrié, surtout à l'endroit de Rachel. Tout ceci sur Janin pour votre gouverne et pour le dessous des cartes, car Janin est très bien pour moi et je voudrais pour rien avoir un tort de trahison littéraire envers lui.

Au lieu de : « voilà ce que dirait un bon génie, un Amschaspand, » lire : « un Lèbre-Amschaspand. »

A cette première lettre du 18 février était jointe la feuille que voici :

« Je veux pourtant commencer une feuille sans nouvelles et sans littérature. Un baiser d'abord à la petite sœur des trois Suisses : Est-ce Berthe qu'on l'appellera ? Mille félicitations et dragées (en idée) à l'accouchée. Je remercie bienM. Vinet de ces vers

3'i2 CORRESPONDANCE DE 8AINTE-BKUT1

si flatteurs et si délicats copiés par lui : c'est une page de plus que je mets dans mon portefeuille de Lausanne si bien rempli de bons souvenirs ; je n'ose deviner, mais je goûte et j'apprécie. Dites bien cela, cher Olivier, à M. Vinet, et aussi le plaisir et rémotion que m'a causés sa délicieuse notice sur Henri Durand. — Si j'avais quelque occasion, je me hasarderais à lui envoyer, outre mon petit volume inédit (i), une deuxième édition de mon XVIe Siècle, malgré les légèretés et les grivoiseries inévitables du sujet. Dites-moi si et comment je le puis.

«Je reviens aux affaires qui pour moi se rejoignent aux affections. Tâchez, mon cher Olivier, de fonder là-bas quelque chose, un point d'appui quelconque, un organe à la vérité; je serai tout à vous. Ici il n'y a rien, rien de possible; il faut le point d'appui ailleurs, indépendant : ce que Voltaire a fait à Ferney avec son génie et ses passions, pourquoi ne le fonderait-on pas à Lausanne avec de la probité et du concert entre trois? Pour moi, je me sens de plus en plus ici comme étranger; les Débats ne deviendront jamais mon nid. D'abord la politique, puis en second lieu la goualeuse, toutes les goualeuses présentes et à venir, voilà ce qu'on veut (2). Homère et les Muses n'y viennent qu'en

(1) Le Livre d'amour. Ce passage prouve le respect profond que Sainte-Beuve avait pour Vinet.

(2) « La Goualeuse » est un des personnages des Mystères de Paris, publiés d'abord dans le Journal des Débals.

AVEC M. ET -MlïlO JUSTE OLIVIER 323

troisième et quatrième rangs comme pis aller et soliveaux. Faites-nous là-bas bien vite une patrie d'intelligence et de vérité, je vous aiderai d'ici de tout mon pouvoir et peut-être un jour de plus près. Durez seulement.

« A vous, cher Olivier, et à vous, chère Madame, et aux vôtres. »

Chronique ii. — Lettre du 10 mars i8^3. — Note marginale en regard de la phrase : « Ce même Janin quia loué par nécessité dans les Débats disait tout haut en plein foyer à qui voulait l'entendre : « Si j'étais Ministre de l'Intérieur, je donnerais la croix d'honneur à celui qui sifflerait le premier. » Il y aurait eu quelque courage, -en effet. Mettez cela hardiment. Cela peint nos mœurs littéraires. Il y a deux histoires littéraires : écrite et parlée. Celle-ci est la vraie.

Chronique ni. — Lettre du 2g mars i843. — Après les mots : « au reste Eschyle était le mot d'ordre : » Hugo, avec son tact ordinaire, commence la préface de la pièce imprimée par ces mots : Au temps d'Eschyle, la Thessalie était un lieu sinistre. Ainsi le mot du cœur s'échappe tout d'abord avec cette candeur propre au poète naïf qui dit : Je suis Achille ou bien Agamemnon ! Je n'ai pas vu la pièce, mais mon impression intime est que c'est plus gros et plus puéril que jamais (toujours avec une certaine puissance); des marionnettes pour l'île du Cyclope. Il y a une parodie 1

3^'. CORW SPCNDÀNI I Dl BAINTB-B1 UV1

les Hurgraves trifouillis. On est à bout de plaisanteries là-dessus.

La comète a l'ait diversion et partagé les quolibets. Le Charivari représente Hugo,àla porte du théâtre, montrant la comète et s'écriant : « Faut-il que cet astre ait une queue, et que les Durgraves n'en aient pas (1)! »

Chronique v. — Lettre du i5 avril. — En tête de celte lettre Sainte-Beuve avait mis ces mots : « Si Olivier lit la Gazette d'Augsbourg, il pourra trouver d'ordinaire dans la correspondance de Paris quelques détails curieux et d'assez bonne source; j'en sais l'auteur. »

La fin de cette lettre forme la chronique vi du

17 avril.

Chronique vu. — Lettre du 26 avril. — Après le paragraphe consacré au petit volume de nouvelles de Mmed'Arbouville, Sainte-Beuve avait ajouté:

« L'ouvrage étant d'une personne que j'aime infiniment, ne mettez juste que ce que je vous en dis, ou rien; — il n'y a pas de nom et ce serait contrarier la personne que de le dire. »

Chronique xm. — Lettre du 2.$ mai. — A propos du cours de Michelet et Ouinet.

Passage supprimé dans la Revue Suisse: « Quelle que soit votre manière d'en parlerai est bon toutefois que vous sachiez que décidément Michelet et Quinet ont cherché là une occasion de faire par-

(t) C'est une des bonnes charges de Daumier.

1er d'eux et d'achalander leurs cours (surtout Ouinet dont le cours en avait besoin). Le charlatanisme s'en est donc mêlé, ils ont eu les réclames des journaux, les articles... uani uanum. Il est impossible de ne pas hausser les épaules quand on entend Quinet s'écrier solennellement en chaire : « J'ai dit mon sentiment, quelles qu en puissent être les conséquences, » quand on sait qu'il est inamovible et qu'il ne court aucun danger. — (Pour vous seul, et afin de mesurer vos paroles dans le récit et ne pas être trop dupe.) — Le journal l'Etat, fondé par Charles Didier, va enfin paraître.

(dl aura Quinet sans doute pour rédacteur et centre de cette ligne, mais attendons (ne pas mettre). Ces querelles d'université et de sacristie sont tellement du réchauffé qu'après quinze jours on est à bout et que le monde qui devient dégoûté n'y a jamais mordu.

Chronique xiv. — Lettre du 2g mai. — Après le paragraphe concernant la polémique des évêques, Sainte-Beuve avait écrit :

« Cher Olivier, je suis tenté... de quoi? de retourner passer un hiver à Lausanne pour y achever Port-Royal. J'ai ici des habitudes trop prises, trop chères même à rompre (1). Si je pouvais retrouver là huit mois de loisir studieux et revenir avec mes deux derniers volumes tout écrits... Je demanderais ici un congé, je ferais faire ma place

(1) Sainte-Beuve faisait alors une cour assidue à Mme d'Arbouville.

32G CORRESPONDÀNCl DJ BAINTÉ-BEUVÏ

à un sous-bibliothécaire moyennant finances; j'aurais un reste d'appointemens pour vivre, peut-être le moyen de reluire avec cette seconde partie de Port-Royal un bout de cours (malgré mes sermens d'autrefois) ; enfin j'agite des projets qui sont sans doute des rêves. Quant à notre chronique, Labitte nous écrirait, et puis il y a plusieurs façons de la faire. Et enfin, je contribuerais de près à Va Revue Suisse par quelques fragmens de mon livre. Vous voyez bien que je rêve. »

Et en post-scriptum :

« Lèbre est en Belgique, c'est un coureur. Toujours Vinet sur Guiraud : quelle monomanie ! »

Chronique xvi. — Lettre du 1 5 juin. — Après le paragraphe sur l'Etat, journal quotidien dirigé par Charles Didier, pauvre et creux et sans avenir, lire :

« Ainsi nepoussez pas l'amitié jusqu'à lui prédire rien de grand comme il ne manquera pas de le solliciter. Je me rappelle que la Revue Suisse a déjà annoncé cette apparition. Didier n'a plus rien dans le ventre. — Fait singulier de statistique qui en dit plus sur le symptôme littéraire de Lucrèce que toutes les considérations artistiques et esthétiques : i° le lendemain de la représentation de Lucrèce à l'Odéon, les. recettes des Burgraves au Théâtre- Français, qui montaient encore à 2 ou 3. 000 francs tombèrent brusquement à presque 900 francs; 20 contre-coup plus singulier mais non moins positif, la vente des volumes de Hugo, dans la biblio-

Avec m. et M"ie juste olivier 32^

tlièque Charpentier, qui ne montait pas à moins de onze cents volumes par mois, esttombée net àmoins de 600, et l'autre libraire propriétaire des œuvres a fait la même remarque sur son débit ; il y a eu chez les deux libraires déchet de vente dans la même proportion. Réduction presque de moitié. Voilà des faits. Je crois pourtant que mettre ces faits presque intérieurs ce serait outrepasser la mesure. Votre délicatesse en décidera. »

Chronique xvii. — Lettre du 6 juillet. — 2e paragraphe omis par Olivier :

« J'ai vu Lèbre hier, toujours plus de Gryon (1) que de Paris, malgré ses vingt-neuf ans accomplis; mais il paraît que cela va mal à Gryon, on s'est révolté contre le trop bon pasteur. M'y voilà, c'est à Gryon comme partout. Il n'y a de Gryon en ce monde que pour deux ou trois saisons. Lèbre me parlait du nouveau poème de Heine (voir les jour naux allemands). Il vous faut vous jeter là-dessus dans la disette de cette rive-ci du Rhin. C'est d'Ekstein (?), il paraît, qui, dans la Gazette cVAugsbourff, a un peu tancé Quinet à l'endroit des Jésuites... »

Après le paragraphe sur YHermia de Laprade, lire :

« Le bruit était que Mme Sand avait donné rendez-vous à Ponsard à Constantinople pour... avec

(1) Village de montagne du pays de Vaud.

328 CORRESPONDANCE DS sai.vi r - m.rvi

lui. Ce n'est qu'un bruit, j'espère, mais enfin, avant le départ d'ici, ils se .sont vus. Je crois que ce voyage à Gonstantinople, dont les journaux ont parlé, n'est pas vrai... »

Au paragraphe où il est dit : « Il est difficile, à propos des grands hommes mal entourés, que je n'aie pas songé à Lamartine... », ajouter : « à Hugo Iui-mèrne qui a ses prétoriens et, aux jours de première représentation, ses gladiateurs enrégimentes comme les inventa Néron pour ses concerts, au dire de Suétone (voirie passage de Suétone, Vie de Néron, chap. XX), de beaux jeunes gens à longue et luisante chevelure, qui applaudissaient par pelotons et sur toutes les gammes. »

« Ce 20 juin i843.

« Pour Mme Olivier.

« Bonjour, chère Madame, que vous êtes bonne de me donner des détails si précis et où votre bonne aiïection perceàchaque mot! Je les médite; je serais si heureux d'en user ! Le mieux serait d'être là en amateur et de travailler ; puis on verrait venir. Ma santé est plus périlleuse que jamais, les yeux, la poitrine, une vrai décadence organisée, une patraque où toutes les aiguilles clochent. Vous, chère Madame, vous, organisation si riche et si puissante, amie du soleil et des montagnes, soignezvous pour cet été, retrempez vos nerfs, reprenez cet œil d'aigle (que vous n'avez pas perdu sans:

AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER 3^g

doute) et que corrige ce sourire doux. Mme Valmore m'en parlait l'autre jour. Elle a eu un petit bonheur, cette subvention accordée à l'Odéon qui les fera vivre l'hiver prochain encore. Quel malheur pour M™ de Tascher ! Elle s'est avisée de marier sa fille au général espagnol Narvaès. La jeune fille a ditqu'ellel'aimait, mais le rude militaire a au bout de deux jours de mariage rendu toute malade la pauvre enfant blonde et délicate ; et depuis lors la pauvre petite a la fièvre lente, et la mère l'a reprise, et le général s'est fâché et la fièvre dure. Je sais tout cela en l'air, n'ayant pu pénétrer jusqu'à la pauvre mère qui a la tête perdue. Que l'amitié pourtant est chose triste ! Moi, ami comme j'étais, je suis exclu ; la passion pour sa fille tient tout. N'y a-t-il donc de vrai que les passions ? Mais quelles questions je pose à vous qui savez et prouvez si bien l'amitié 1 »

Chronique xvin. — Lettre du 6 juillet. - Dernier paragraphe non publié :

« Le général Narvaès, qui fait parler de lui en ce moment,est le mari de cette pauvre Mlle de Tascher, mari presque démarié, mari trop mari, qui n'a fait autre chose que la blesser, la pauvre enfant, et la quitter. Une triste histoire, la fable de la société d'ici. »

^ Chronique xix. — Lettre du 28 juillet. — En tête de cette lettre Sainte-Beuve avait écrit :

3;jo (:orhf.sponi>an<:e DS saino -m il \ 'i

« Ghers amis,

« Je suis bien en retard à cause de mon article que j'achève à peine, je veux tâcher de réparer.

« D'abord Lèbre mérite d'être grondé: il est parti sans me laisser le moyen de lui faire arriveraucune commission. De plus il a fait l'article sur Mickiewicz trop mystique; lui qui s'est fait tant d'honneur par son article sur la Philosophie allemande, qu'il n'aille pas gâter cela; qu'il se mette à notre portée, à nous qui ne croyons pas aux prophètes. Que ce séjour à Paris lui ait au moins appris à nous servir à notre gré pendant quelques heures. Il redeviendra lui, après : il faut savoir dissimuler. Dites-lui cela sérieusement, cher Olivier; il peut être un de nos écrivains les plus utiles et les plus goûtés ici. Dites-lui donc, cher Olivier, ce mot d'un lecteur un peu libertin d'Apulée : nous restons tous plus ou moins des ânes jusqu'à ce que nous ayons mangé des roses. »

Suit la chronique.

Chronique xxi. — Lettre du 3i juillet. — Cette lettre commençait ainsi : « Je vais continuer quelque post-scriptum à ma dernière dépêche. Après le mot sur Eugène Sue qu'il est « assez bon garçon », vous pourriez ajouter entre parenthèses (Good fellow) — pour définir et faire passer.— Vous trouverez sur lui dans le feuilleton de Janini {Débats de ce matin) quelque petite phrase. »

Elle se terminait ainsi :

AVEC M. ET M"ie JUSTE OLIVIER 33 1

« Voir dans les petits faits (tout à la fin des Débats de ce matin 2 août, et dans celui de lundi 3i juillet), l'immense débit de la nouvelle édition des Mystères de Paris : je crois qu'on ne ment pas. Le livre des Jésuites de Michelet et Ouinet en est à sa seconde édition. Le Jésuite donne encore. »

Chronique xxnr. — Lettre du 5 août. — En voici le début dans le manuscrit :

« Chère Madame, je reçois votre bonne lettre. On a reçu la lettre de Lèbre, on m'a demandé les articles d'Olivier. Je n'ai pu donner que celui sur Rome chrétienne, mais j'y ai joint explication et conversation. On va répondre à Lèbre; et oui, j'espère bien. — Ce que j'ai dit de Lèbre, c'est parce qu'il importait qu'ayant ici conquis un crédit par un excellent article, il ne le perdît pas de gaieté de cœur, tandis qu'il n'y a qu'à continuer pour y aider lui et ses amis.

« Il y a ici une autre tragédie de Jeanne d'Arc, par un Suisse de Bâle. Cet imbécile de M. Porchat peut être tranquille, il sera rejeté à la Comédie- Française (1). On a déjà refusé les Jeanne d'Arc en masse, sans compter celles qu'on a reçues et qui sont tombées.

« Il seraitbien important que l'article de Lèbre sur

(1) Il le fut, en effet, et M. Porchat, qui n'était pas un imbécile, n'en fut pas autrement surpris. Il se consola de son échec en faisant imprimer sa Jeanne d'Arc, drame en cinq actes et en cinq journées.

332 CORRESPONDANCE DE BA1NTB-BBOV1

Mickiewicz là-bas ne fût pas signé, s'il paraît avant l'article d'ici ; si Buloz le savait, il ne pardonnerait pas l'infidélité et la défloraison de son travail.

« Combinez cela, je vous prie.

« Comme nouvelles, vous pouvez ajouter que si les Mystères de Paris se vendent énormément, le volume des Jésuites de Michelet et de Quinet se vend encore plus. On est, je crois, à la quatrième édition déjà aujourd'hui 5 août; tout cela ne fait guère honneur au goût du public, mais il faut constater ce qui est. »

Cette lettre était suivie de ce post-scriptum : « Ah çal que Vinet prenne donc un peu des dents; qu'il lise dans la Revue ce que Labitte a écrit de Guiraud et qu'il rougisse d'avoir loué de tels vers ! »

Chronique xxv. — Lettre du i4 août. — La chronique était précédée du petit billet que voici : « Cher Olivier, je vous supplie de ne jamais rien mettre sur Mme de Castellane, sur MM. Mole et Pasquier,même tiré de la Gazette d'Augsbourg^i de ne pas les nommer ainsi dans la chronique. Porchat est ici. L'issue probable est que, repoussé des Français, il abordera YOdéon, lequel lui fera donner del'argent, en lui promettant de le recevoir et de le jouer; d'une manière ou d'une autre, il sera joué, même en ne l'étant pas (i).

« Je pars pour passer à la campagne huit ou

( i ) Porchat, repoussé des Français, n'alla pas à YOdéon — ce qui prouve encore un coup qu'il n'était pas si bête... qu'il en avait l'air.

avec m. et aime juste olivier 333

quinze jours, et je vous écris d'avance un à point, tel quel. Après le paragraphe qui se termine par : « Il n'y a pas ombre de ressemblance entre cela et le pardon chrétien, » Sainte Beuve avait écrit :

« Dans h Revue du i5, charmante réponse de Musset aux vers que Nodier lui avait adressés dans la Revue du ier juillet. C'est frais, jeune et de sa meilleure veine. On m'arrête pour dire qu'ils ne sont pas si bons que je le prétends. Peut-être ce compliment gracieux pour moi m'a rendu trop favorable. En effet, ils sont plus ébauchés qu'achevés, le commencement est déplaisant, mais la fin, quoi qu'on puisse dire, est fort gracieuse. Le rythme m'en semble médiocrement heureux, plat et tombant. Nodier l'avait choisi sans doute comme facile et rendant assez une faiblesse gracieuse. »

Ce j?7e dimanche. — Je reviens à Paris, après avoir été passer dix jours à la campagne (i) dans un beau château, à causer avec des dames et sans avoir lu avec suite les journaux, ni même un seul. Je suis donc rouillé, et la chronique de la Revue Suisse est très en dang-er ce mois-ci.

« De Mars m'a semblé a voir cru faire une réponse bien plus catégorique ; et Buloz, à qui j'avais parlé de l'article Tell, a paru compter que vous le feriez, cher Olivier. Ainsi, vous voyez, je ne vous conseille pas, mais si vous avez eu envie de le faire, il n'y a

(i) Au château du Marais, qu'habitait M»« de la Briche et où il voyait Mme d'Arbouville.

[YM\ CORRESPONDANCE DE sainte- UEUVE

aucune raison pour reculer, car dans aucun cas ils n'auraient pu être plus catégoriques que cela, étant de l'acabit que vous savez.

« La chronique est à merveille, même sans buse, mais à quoi avez-vous pensé de mettre ainsi ce portrait en tète (il est de M,lie d'Ajout, à coup sûr). C'est comme si vous m'aviez fait signer en grosses lettres pour les gens d'ici. J'en suis à désirer qu'aucun n'y jette les yeux, et, ne vous en déplaise, je l'espère encore, .le ne pourrais continuer, si l'incognito perçait ici. »

La fin de la lettre a formé la Chronique xxvi. « Chronique xxvn. — Lettre du 2 septembre. — Après les mots « c'est pitoyable », du paragraphe relatif à la réponse de Quinet à l'archevêque dans la Revue des Deux Mondes, Sainte-Beuve avait ajouté :

« Je trouve la thèse de M. Vinet trop absolue, mais pour celle de Quinet, elle n'a pas de nom. Quoi qu'en dise Lèbre (trop indulgent aux motifs puisqu'il en juge par les siens), il n'y a eu dans cette affaire de Michelet et Quinet que besoins de bruit et finalement affaire d'argent, puisque le livre se débile si bien. Croyez cela et vous vous tromperez de peu. Mais ce n'est pas une raison pour le dire. C'en est une, du moins, pour ne pas dire le contraire...

« Du dimanche. — Je reçois votre bonne lettre, chère Madame, je supplie Olivier de prendre garde

AVEC M. ET Mine JUSTE OLIVIER 335

à Michelet. C'est un charlatan. Il désarme les gens en allant à eux et en les engageant par ses louanges ou par les leurs. Il n'en a jamais fait d'autres ici. Mais il ne m'a jamais désarmé. Ainsi, cher Olivier, soyons poli et allons comme devant. Michelet a déjà accaparé ici tous les journaux'; qu'il n'accapare pas la Revue Suisse. C'est un plat personnage au fond, comme je l'ai remarqué de tous ceux qui sont enflés. Omnia serviliter pro laude.

« Mme Ouinet à déjà flairé ma. mère sur la Revue Suisse... : si je la recevais,... si je pouvais la prêter. — Ma mère a dit qu'elle ignorait. — Ainsi, gardez le silence ; et faites que Mickiewicz ignore que je sers la chronique, et que Lèbre, par distraction, ne le dise pas. Michelet assurément le savait par Vulliemin. Ce m'est égal qu'on le croie, mais non pas qu'on le sache.

— « Chère, chère Madame, je ne suis plus homme à faire trois lieues à l'heure. Ma poitrine ne me le permet plus, pas même une lieue à l'heure, plus de montagne, plus de liberté! Je suis au lait d'ànesse. Ma santé se détériore de plus en plus; du moins ma santé de jeunesse. Je ne suis plus bon qu'à écrivasser : le mieux est de n'en pas parler.

« Mes vacances expirent le ig septembre courant ; c'est un peu moins qu'un écolier ; croyez que si j'avais réuni assez de forces physiques pour me faire libre par mon travail, je secouerais cette

3;}t'> CORRESPONDANCE DE SAINTE-BEUVE

chaîne. Jugez de mon peu de force par ce que je subis. »

Chronique xxviii. — Lettre du 7 septembre.

« Cher Olivier,

« Je vous dirai que je ne suis pas sans quelque souci pour cette Chronique ; ma position personnelle est très bonne quand je ne vais pas dans le monde et que je boude. Alors j'ose. Quand j'y retourne, quand je suis repris, alors je deviens plus timide. Je suis dans un de ces accès : il s'y mêle du scrupule. Je vous dis cela sans but, et parce que cela m'inquiète quelquefois depuis quelque temps. Mêlez- vous le plus que vous pourrez d'Allemagne. — Il me semble que vous n'avez rien d'Angleterre. »

Suit la lettre-chronique presque tout entière sur Rome, d'après ses souvenirs de i83g. « Accommodez tout cela comme vous le pourrez, dit Sainte-Beuve, en terminant, et, si vous le pouvez, accrochez-le à la pourpre de ce vieux bonhomme vénérable de cardinal Pacca, qui a l'air de venir nous parler comme une mère-grand. »

Chronique xxx. — Lettre du 27 septembre.

« Cher Olivier, « Essentiel à corriger, s'il vous plaît, dans ce que je vous ai écrit :

« i° A propos de Patin, quand je dis que son livre

AVEC M. ET MnlG JUSTE OLIVIER. 337

serait plus agréable s'il était écrit avec plus de concision, c'est-à-dire avec plus de points et de virgules il faut : avec plus de points et moins de virgules. (Car il n'en met que trop, de virgules.)

« 2» Si vous attribuez à un compatriote les observations sur la querelle clérico-universitaire, ne pas mettre : « c'est comme chez vous la question de la séparation de l'Église ou de l'État, » — mais se garer de ces inadvertances qui m'échappent.

« 3° A propos de Saint-Chéron, c'est trop bien peut-être de dire des fidèles de Guizot, dire des obséquieux et des affidés de Guizot.»

« ig novembre 1 843.

« Cher ami, « Merci, je reçois la Revue. Tout est bien, hors l'article Lucrèce. Eve (i), ce n'est pas cela. Lèbre vous a induiten erreur comme aurait fait M. Vinet. La pièce est purement odieuse, un drame à orgie et à régence. 77 n'est pas un de nos spectateurs gens du monde qui n'ait purement et simplement été repoussé. Voilà l'impression vraie, incontestable. Le reste est affaire de journaux et de camaraderie. Lèbre a les yeux trop grands ouverts et trop remplis du soleil des montagnes pour voir juste à nos quinquets. Il a fait du mysticisme là-dessus comme d'autres ont fait de la philanthropie sur Eugène Sue. Ne donnons pas dans l'écueil au

(i) Drame en cinq actes, de Léon Gozlan.

moment où nous nous en moquions. En amalgamant les deux impressions, il en résulte un jugement taux el contradictoire. Mille pardons, mais j'aime le vrai et toute celle page alambiquée m'a fait mal aux nerfs. Au diable les mystiques in! Nous voyez à quel point, cher ami, je suis critique, et comme je prends les clioses de la /troue à cœur.

« Nous avons ici tous les défauts et toutes les absences, mais nous avons du moins la proportion et lamesure: c'est là notre seul mérite. Gardons-le.

« L'autre jour, Lèbre me disait qu'il avait lu deMme deKrudener des choses admirables et puissantes !

« L'autre jour le Semeur appelait Benjamin Constant une grande âme.

« Quand j'entends de ces choses-là, je m'enfuirais en pestant comme Alcesle ou le vicomte indigné...

« A vous, chers amis, adieu et pardon. »

« 22 novembre 1 843.

a Lèbre est de retour de Bruxelles et va vous revenir enthousiaste, plus illuminé, plus baigné de rayons dans les grands yeux ouverts, moins parisienne que jamais. Il lui aurait fallu une Rigolette, mais il ne croit qu'aux belles âmes. Il me disait l'autre jour que Mme Clara offrait un développement bien mystérieux, qu'elle devenait plus belle âme que jamais. — Et hier de Mrae Sand : « Oh !

(i) Il n'y a pas si longtemps que lui ne l'était plus ! ..

AVEC M. ET M»ie JUSTE OLIVIER. 33q

que les lettres à M... (i) sont belles! 3Ime S and est une belle âme! — Oh ! pour le coup c'est trop fort. — Oui, une belle âme, lui ai je dit, et une grosse croupe, comme on a dit de Mme d' Agonit, maigre et idéale, que c'était une âme et des cheveux. Vous ne mettrez pas ceci dans la Chronique, mon cher Olivier, mais tâchez que Lèbre ne soit plus si croyant; il croit au prophète de Mickiewicz : il croit que nous serons tous néo-chrétiens unanimes dans cinquante ans. Je le fais enrager, mais ne réussis à rien.

« Je médite pour la Revue des Deux Mondes du Ier un article dont vous pourrez peut-être tirer quelque chose sur notre situation? Ce sera du réchauffé de la Revue Suisse, mais plus développé. o Je clos ici et vous envoie ces maigres dépêches, cher Olivier, nous entrons dans la belle morte saison.

« Je suis à vous et aux vôtres. »

Chronique xxxvii. — Lettre du 6 décembre. — ... « Ne pas souffler un mot de l'Académie où il y a une place vacante. Je suis dans une position ambiguë, difficile, je ne me présente pas, mais on me pousse de tous côtés et il peut mourir chaque matin un nouveau 4o. Si je fais ce que je veux et ce qui est sage, je ne serai jamais de l'Académie et resterai critique, critique hardi, modéré et indépen-

(i) Musset.

dant (i). — Ne n'en dire de Saint-Marc Girardin jusqu'à nouvel ordre : je suis avec eux tous dans des rapports de délicatesse qui m'interdisent la parole provisoirement. »

« Ce 12 décembre i843.

« Cher Olivier, « Je viens de causer avec Lèbre de la Revue Suisse, il vous dira la conversation, je veux tâcher de la compléter.

« Ce n'est jamais à Paris qu'elle trouvera ni lecteur ni abonné. Il faut partir de là. Je vous assure que c'est ma conviction intime, quand même je n'y serais pas intéressé. Un seul lecteur ici, de ces lecteurs que vous et moi nous savons, me paralyse et arrête ma plume, mais il ne s'agit pas de cela. Vous le voudriez, que vous ne trouveriez pas deux lecteurs, à plus forte raison d'abonnés. Ce qui vous paraît bien paraîtrait ici ou fade ou indiscret ou suranné. On dit tout cela à Paris et plus encore mais on ne l'écrit pas. Là commence l'originalité de la Revue Suisse. Qu'elle s'y fortifie. Son public, celui auquel elle doit viser de plus en plus, c'est le dehors, c'est la Suisse et l'Allemagne; Suisse allemande et française et ce qui s'ensuit. Conquérons ce champ s'il se peut.

«L'étranger, c'est, on l'a dit, à beaucoup d'égards,

(i) Il faut croire qu'il ne fit pas ce qu'il roulait, puisque, l'année suivante, il se présenta et fut élu à l'Académie française.

AVEC M. ET M'«e JUSTE OLIVIER 34 1

une puissance et la dernière de toutes ; oui, mais à d'autres égards c'est un commencement de postérité : écrivons pour ce dernier aspect.

Si la Revue des Deux Mondes manquait (ce qui est toujours possible d'un moment à l'autre, tout tenant à Buloz), il n'y aurait pas ici un seul journal où il se pourrait faire le moindre petit bout de critique vraie, même purement littéraire. Fondons une place de sûreté là-bas. C'est aujourd'hui une féodalité d'un nouveau genre : ayant chacun notre château. Lamartine son journal de Mâcon,MmeSand, son journal du Berry, nous notre Revue Suisse : qu'elle devienne une chose respectable. Qu'elle soit littérairement ce qu'est la Bibliothèque Universelle de Genève scientifiquement, laquelle n'est aucunement lue ici, sachez-le bien.

« Voilà un an que dure le prospectus (car ce n'est que cela), il est bon ; pouvons-nous tenir et pousser plus loin ? Je n'ose rien assurer : je suis moi-même bien fragile, bien partagé, mais si l'on était unanime, il y aurait de quoi oser.

« L'essentiel aussi serait de trouver un libraire, un Cotta, une cheville ouvrière, la vie animale des anciens philosophes. Il faudrait un libraire sûr, sage, intelligent, complice, ayant des fonds (i) et des relations : M. Ducloux n'offre, par malheur,

(i) Il n'y aurait de fonds nécessaires que pour les frais d'impression et les appointemensdu Rédacteur en chef, le reste serait de surcroît et selon le succès. (Note de S.-B., mise en marge.)

3^2 C0RBESP0NDANC1 DE SAINTE-BEUVE

pas ce qu'il faudrait. Ne pourrait-on (en faisant la Revue à Lausanne) trouver le libraire ailleurs, à Francfort, à Leipsick, que sais-je? Cela la ferait aller au cœur de l'Allemagne et on écrirait en conséquence.

« Encore un coup, c'est là la pente, c'est là le courant possible et aussi nécessaire que celui de l'article sur le Danube; vouloir faire d'ici un centre, c'est une chimère. Laissons Paris et visons à Appenzel. La gloire au bout du compte s'y retrouverait.

« Je cause et bavarde, en condensant le plus possible. Je voudrais être plus libre que je ne suis. Si je l'étais un jour et si cette Revue allait et durait, on pourrait y réaliser quelque rêve. Mais moi-même, je me sens si faible, si peu sûr de l'avenir, que je ne vous envoie ces saccades que pour ne pas vous supprimer mes pensées sur un sujet si cher.

« Lèbredoit vous écrire là-dessus plus au long et avec moins d'ellipses. Mon post-scriptum arrivera peut-être avant sa lettre, tous deux se compléteront.

« Je vous embrasse, chère Madame, chers amis et tous les vôtres. »

« P. S. Pour vous seuls. — Cette échauffourée de Londres a été misérable. Chateaubriand en est revenu tout métamorphosé et retourné en ultra, lui qui y allait en grognant. Savez-vous le dessous des cartes? il a été cajolé, oui; mais il a reçu de plus

AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER 3/|3

une grosse somme, de même que Berryer a reçu deux cent mille francs pour payer ses dettes. 0 misère! Sachons et ensevelissons. »

a Le 19 décembre 1 843.

« Cher Olivier, « Ce n'est pas trop mal du tout et je ne bondis pas. Mais quels jolis vers : Petits coquins d'enfans (1)... Cela me montre que la poésie n'est pas

(i) COQUINS D'ENFANS

(Air: Mon vieil habit.)

Coquins d'enfans qui nous faites la guerre Depuis le matin jusqu'au soir,

Si l'on vous aime, on ne vous aime guère, Mais vous allez, vous allez voir!

Ça, qu'on m'écoute ! je sermonne Et je tiens mes deux poings fermés.

Mais bon! jamais écoutent-ils personne?

Coquins d'enfans... chers petits bien-aimés

C'est un tapage à ne pouvoir plus dire

Qui de vous sait le mieux crier L'un pour tambour a pris la poêle à frire,

Et l'autre souffle au cendrier.

Heureux encor si, du grimoire

Amateurs déjà consommés, Vos doigts n'ont pas sondé mon écritoire, Coquins d'enfans... chers petits bien-aimés!

Quand vous chantez, autant vaudrait, je pense, Entendre une forêt d'oiseaux.

Plus bas, plus bas, plus bas encor... Silence 1 Alouettes et passereaux 1 Allons ! et que nul ne raisonne, Ou je... si vous n'êtes calmés,

J'em... brasse l'un, l'autre, je le. .. chiffonne

Coquins d'enfans. .. chers petits bien-aimés!

344 CORRESPONDANCE DE 8AINTE-BEUVK

morte devers Martheray et Rovéréa, quoi qu'on en dise. L'article sur la démocratie en Suisse était très bon. J'ai cru y reconnaître l'esprit élevé et judicieux de M. Ruchet.

« Il y a eu des fautes d'impression : ainsi à la première page, je n'ai pas dit: notez 4oo en tout, mais mettez 4oo (mettre un errata). — Au reste nous réparerons cela en commençant la prochaine chronique : il y a assez de nouvelles avec cette mort de Delavigne et le reste.

« Je joins ici un petit testament qu'il était essentiel pour ma sécurité que je fisse : vous y êtes chargé, cher Olivier, de mes volontés dernières et cela vous forcerait à un voyage à Paris, mais tout cela est en chimère, quoique possible pour nous tous dès demain. Je vous recommande bien le papier important sur lequel je fonde ma sécurité désormais.

« Je vous ai écrit bien des rêveries sur cette Revue: je n'avais pas songé aux Suisses d'ici, pour abonnés possibles. Cela n'aurait pas très grave inconvénient, et ne serait d'ailleurs praticable à mon sens que de ce côté.

« Croyez, chère Madame, à mon souvenir bien

N'êtes-vous pas, dans l'ombre au loin morose

Où se dérobe le chemin, Ces Enchanteurs à la baguette rose

Nous transformant d'un tour de main ?

Que ferez-vous de notre vie,

Dans le cercle où vous l'enfermez, Gais nécromans qui nous l'avez ravie, Coquins d'enfans... chers petits bien-aimés?

AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER 3Z|5

fidèle en ces jours de grand bonheur, et de Noël toujours saint, ne fût-ce que par la joie de l'enfance. Ma pensée vole vers vous. Soyez heureux avec la part inévitable de tristesse ; soyez heureux comme vous le méritez, puisque de penser à vous donne du bonheur, un éclair de bonheur aux plus assombris.

« Ceci est sans préjudice du matin de l'an et du bonjour solennel. »

« Paris, aujourd'hui 19 décembre i843.

« Ceci est ma dernière volonté.

« Je donne et lègue à ma bonne mère, si je meurs avant elle, tout ce que je possède soit en petites rentes, soit en effets, tels qu'habits, linges. Si j'ai le malheur de mourir après elle, je donne et lègue tout ce que je possède et que je viens de désignera mon ami M. Juste Olivier-Ruchet de Lausanne. — Dans tous les cas, que je meure avant ou après ma bonne mère, je lègue à mon ami le professeur Olivier-Ruchet ma bibliothèque au complet, et je le nomme mon exécuteur testamentaire.

« 11 voudrait bien, sur la nouvelle de ma mort, se transporter chez moi à Paris et y exécuter ce que je lui recommande religieusement. Il trouverait une petite cassette de bois jaune ; en l'ouvrant, il y trouverait des paquets de lettres cachetées et autres pièces qu'il pourrait ou détruire ou garder soigneusement en s'assurant que le secret absolu de

3/jO COftRËSPONbANCfe I>l SAINTK-HKUVÈ

ces papiers soit gardé. Je m'en remets là-dessus à lui.

« Il trouverait de plus dans une armoire (ou ailleurs si je le déplace dans la suite) un ensemble de petits volumes imprimés ayant pour titre : Livre </'<imour. Il s'assurerait de bien recueillir la totalité de ces volumes qui se montent en tout à 204 (plus un petit paquet contenant les bons à tirer de ce volume retirés de l'imprimerie). Ce chiffre de 204 est essentiel, afin que pas un exemplaire ne soit distrait. Parmi les 204, un exemplaire est à demi broché en jaune, tandis que les autres, au nombre de 202, sont brochés en vert : il y a de plus, pour faire ce chiffre de 204, un exemplaire en bonnes feuilles non broché.

« 202 brochés en vert,

« 1 exempl. mal broché en jaune,

« 1 non broché de bonnes feuilles,

« plus 1 paquet des bons à tirer.

Mon ami Olivier s'emparerait de ces volumes et les conserverait jusqu'à la mort des deux personnes qui, ainsi que moi, n'en doivent pas voir la publication. Après quoi, il serait libre d'en user à sa volonté : mon intention expresse est que ce livre ne périsse pas. S'il devait retarder lui-même cette publication il la recommanderait, après lui, à quelque autre de fidèle et de sûr.

— « Je voudrais que, parmi les livres de ma bibliothèque, deux ou trois volumes que je me réserve

AVEC M. ET Spe JUSTE OLIVIER 347

de désigner (tels par exemple qu'une Imitation de J.-C. dorée sur tranche, une Valérie de Mme de Krudener demi-reliée en deux volumes, une Oarika (t), un volume intitulé Poésie de ma grand' tante) (2) fussent offerts comme souvenir du plus respectueux et du plus profond attachement à Mme d Arboiwille (Paris, place Vendôme, n° 10). Elle sera bien bonne de les accepter comme souvenir du plus dévoué et du plus humble de ses admirateurs et serviteurs.

— « Des indications écrites de ma main apprendront à mon ami Olivier ce que je désire qui soit fait de divers papiers qu'il trouvera.

« J'offre à lui et à sa chère femme, Mme Caroline Olivier-Ruchet, mesremerciemens pour leur tendre amitié et leur lègue ma mémoire.

« Paris, ce 19 décembre 1 843.

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