‹ Correspondance inédite avec M. et Mme Juste OlivierChapitre 7 sur 14 · CH.-AUG. SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

CH.-AUG. SAINTE-BEUVE

« à V Institut (3). »

(1) Roman de Mmo de Duras.

(3) Poésies de Mme d'Arbouville.

(3) Ce testament est d'autant plus précieux, que, dans ses clauses principales, il se rapporte aux deux femmes que Sainte-Beuve a le plus aimées en ce monde, et qu'il consolide plutôt qu'il n'ébranle l'échafaudage légendaire élevé par la chronique scandaleuse autour du Livre d'amour. Alphonse Karr, dans le numéro des Guêpes du iflr avril i843, où il dénonça ce mauvais livre, disait qu'il avait été tiré à loo exemplaires. Nous avons ici le chiffre exact du tirage, et le nombre seul des exemplaires qui furent retirés de l'imprimerie après l'article d'Alphonse Karr laisserait supposer que Sainte-Beuve n'avait pas l'intention de mettre l'ouvrage sous le boisseau jusqu'à la mort des deux personnes qui, ainsi que lui, n'en devaient pas voir

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Sainte-Beuve ne se borna pas à ces testaments. Il en fit un autre vers [855, sans compter celui,

la publication. Aussi bien, n'eut-il pas la patience d'attendre la mort des deux principaux intéressés, pour en livrer d'importants fragments au public. Quand il fit imprimer ses poésies complètes, il publia toute une suite de pièces du Livre d'amour dans la seconde partie de Joseph Delorme ; je crois même qu'il poussa l'indiscrétion jusqu'à distribuer à ses amis un certain nombre d'exemplaires de l'édition secrète, car après sa mort M. Jules Troubat n'en trouva qu'une centaine au plus, qu'il anéantit, me dit-il un jour, et nous avons vu qu'il brûlait d'offrir ce petit volume à ses amis de la Suisse (1).

Ce testament, d'ailleurs, n'est pas le seul où Sainte-Beuve se soit occupé du Livre d'amour. Le 4 août i8V), il écrivait à Juste Olivier. « Cher Olivier,

« Quoique je n'aie pas envie de mourir, un petit mot d'af'aire encore pour ma tranquillité.

« J'ai écrit un testament (sur papier timbré) qui est dans un des tiroirs de mon secrétaire et qui, en vous nommant exécuteur testamentaire, se réfère à ce que je vous ai recommandé.

« De plus le petit volume de vers secrets (imprimée ao5 exemplaires) se trouve en presque totalité dans une petite chambre non meublée au-dessus de ma chambre à coucher, dans un placard ou armoire près de la cheminée à droite; il faudra un certain art pour le découvrir; mais vous voilà averti.

« SAINTE-BEUVE

Suivaient les lignes suivantes:

« Ceci est mon testament olographe.

« J'annule par le présent écrit tous ceux que j'ai pu faire d'une date antérieure, relatifs à mes dernières volontés.

x Je donne et lègue à ma chère mère, si elle me survit, tout ce que je possède en renie et argent et autres propriétés.

c Je donne à mon ami M. le professeur Juste Olivier-Ruchet, de Lausanne, ma bibliothèque et je le nomme mon exécuteur testamentaire. Dans un papier daté du 19 décembre i843et qui est entre ses mains, je lui marque quelques dispositions que je désire voir exécutées.

« Je désire expressément qu'il ne soit fait à ma mort ni cérémonie aucune, ni discours funéraire, ni rien de solennel, aucune convocation même; qu'on me porte à l'Eglise, puis au cimetière de grand matin, et seulement accompagné des amis qui se trouveront

(!) Sur le Livre d'amour voir le t. II fie mon Sainte-Beuve.

AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER 3^0,

daté de ses dernières années, où il nomma M.Jules Troubat son légataire universel. Ces divers testaments, à ne considérer que la partie qui touche à ses obsèques, marque en quelque sorte les étapes ou les phases successives de sa pensée, au point de vue religieux. Nous venons de voir qu'en t 844 il désirait expressément qu'on le portât à l'église ; vers [855, il disait à M. Jules Levallois : « Je veux être enterré à huit heures du matin et qu'il n'y ait point de discours sur ma tombe. Quelques amis fidèles assisteront à la basse messe et ce sera tout. » (Cf. Sainte-Beuve, par Jules Levallois, p. i84-) Mais en 1861, quand M. Jules Troubat devint son secrétaire, il avait changé d'opinion à ce sujet. Dès qu'il eut confiance en lui, il lui montra un jour son

par hasard informés et qui voudront me donner ce dernier témoignage.

« Fait à Paris, de ma main, ce samedi 20 avril 1844.

« à l'Institut

« C.-A. SAINTE-BEUVE

« Si j'ai le malheur de survivre à mon excellente mère, je désirerais que la propriété de mes œuvres appartînt (autant que j'ai le droit d'en disposer) à mon ami Olivier-Ruchet, de Lausanne, et qu'il s'en fît l'éditeur; je les lui lègue donc, au cas où ce genre de legs puisse avoir lieu. Si la loi s'y oppose, je veux que mes œuvres entrent immédiatement dans le domaine public.

« Fait à Paris, ce 20 avril i844de ma main.

« SAINTE-BEUVE

« Si j'ai le malheur de survivre à mon excellente mère, je fais et institue mon ami Juste Olivier-Ruchet, de Lausanne, mon légataire universel, je lui lègue tout ce qui m'appartient en maisons, rente et autres propriétés, y compris mes œuvres littéraires.

« Paris, ce 20 avril i844 de ma main.

« SAINTE-BEUVE

<.">.) COnUESl'ONliANCI I>K SUN TE -MEUVE

testament où il disait : « Veillez bien à mes funérailles; je veux un enterrement civil. » (La Vie de Sainte-Beuve, par Jules Troubat, p. lu.) Et il fut fait suivant ses dernières volontés.

Chronique xli. — Lettre du 3 janvier i844>

« Chère Madame, « Vous m'avez exprimé une lettre bonne, aimable, chère au cœur, merci. J'ai été un moment au milieu de vous. Hélas ! mon idéal est d'aller toujours à Bonmont, dites-le à monsieur Urbain : qu'il me g-arde toujours deux petites chambre. Patience! cela se fera! J'y composerai quelque grand roman, si je ne puis ici me tirer des œuvres commencées qui m'accablent (i).

« Je reprends ma tâche de \8l\li. »

Suit la chronique.

« Chronique xlii. — Lettre du 5 janvier. — Cher ami, j'ajoute quelque post-scriptum. Dans les Débats d'aujourd'hui, 5, vous pouvez prendre idée de la brochure de l'abbé Combalot (2) : cet abbé a l'imagination quelque peu folâtre, il a en lui du Maillard et du Ménot, des prédicateurs macaroniques du xve siècle. La métaphore grotesque et même le calembour ne lui coûtent pas. C'est lui qui parlait en chaire de ces romanciers dont

(1) Sainte-Beuve pensait alors à écrire, sous le titre d'Ambition, un roman qui fît dans son œuvre le pendant de Volupté. (a) Sur la liberté de l'enseignement.

les feuilletons suent le vice : allusion aux feuilletons de Sue.

— « Laissons Lèbre combiner et user les projets. C'est physique chez lui. Il sera ainsi tant qu'il n'aura pas aimé bel et bon en ce bas monde ; il s'en ira toujours eu Bohême.

« Ces jeunes g-ens attendent toujours trop tard, et ils ne savent plus comment commencer. Cher Olivier pour vous seul, mais c'est là le point. »

Chronique xlv. — Lettre du ieT février i844- — En marge du second paragraphe relatif au voyage à Londres de Berryer, Sainte-Beuve avait écrit : « Mettre cela non comme correspondance, mais comme tiré de quelque journal ou résumé de plusieurs journaux ou emprunté à quelques chroniques allemandes, enfin ne pas dire notre correspondant.

— « Pour vous seuls, et afin que vous le sachiez, ce n'est plus Rossi qui fait la chronique de la Revue des Deux Mondes, il est évincé. Elle est faite désormais sous une influence (Thiers, etc.) et par le jeune M. Forcade. Sachez cela pour votre gouverne. La Revue tourne plus nettement contre Guizot.

« Ce 5 février.

« Cher Olivier, chers amis, « M. Guizot est si bien pour moi dans cette affaire de candidature qu'il faut ajouter quelques mots

."552 CORRESPONDANCE DE SAINTE-BEI vi

vrais à ce que j'ai dit hier. A l'endroit où j'ai dit cette haine iii explosion, mettez cette haine des partis, et aussi celle phrase :

« En résumé, M. Guizot avait montré au début de la discussion dans sa première réplique à M. Berryer la plus véritable, la plus énergique éloquence, la force, la sobriété, quelque chose de démosthénique et d'accompli.

« Dans la dernière et violente scène de vendredi, il a montré tout ce que peut la ténacité d'un homme insulté, traqué et un invincible courage.

« (C'est très vrai, et le jugement unanime même des ennemis.)

« Citer sur Nodier quelque chose des articles de la Revue de Paris d'hier 4, de Francis Wey sur les derniers momens.

« Au reste, je ne sais plus de qui parler, car je suis en ce moment l'homme qui, d'ici à jeudi, est le plus servi par les uns auprès des autres. Si je ne passe pas cette fois, je ne passerai jamais.

« A vous chers amis, chère Madame, « Je vous embrasse. »

Chronique xlvi. — Lettre du y février i844-

« Chère Madame.

« Je reçois votre lettre hier soir ; je verrai Buloz,

MaisLèbre ne part pas encore, et il est ici pour un

mois encore. Je verrai et presserai. J'ai peu de

choses à vous dire de moi/c'est demain le jour défi-

AVEC M. ET Mn>6 JUSTE OLIVIER 353

nitif ; l'issue est des plus douteuses. Mes fonds, qui étaient très bons, semblent" baisser depuis quelques jours. Le chancelier, mon grand appui, est malade et ne pourra aller voter ni influer par sa présence. J'ai contre moi Hugo, Thiers, très peu pour moi Lamartine ; si j'arrive, ce sera laborieux; si je manque, ce sera, je le crains, définitif, il me faudra prendre quelque grand parti de travail et de plan de vie. Enfin vous saurez tout cela demain ou par les journaux de demain. Ne faites, en mentionnant le résultat dans la Bévue Suisse, aucune réflexion.

« Pour Olivier, prendre g-arde à tout le récit sur M. Guizot; l'attribuer à quelque compatriote qui aura suivi de près ici toutes les séances dans la mémorable discussion ou quelque autre intrigue semblable, à moins qu'on ne le donne comme un résumé fait chez vous, d'après les journaux, en écartant alors dans le récit ce qui trahirait le français : notre, nos, etc. »

« Ce dimanche, 29 février i844-

« Merci, chère Madame, de vos aimables et bonnes paroles. J'en ai grandement besoin. Ce n'est pas cette simple brigue académique qui me tient et m'inquiète : c'est ma situation tout entière, de plus en plus insoutenable et ruineuse moralement et physiquement. Oh! qui me donnera un coin de terre où je puisse vivre ou plutôt vég-éter au soleil

354 CORRESPONDANCE Lit BAINTE-BEUV1

en paix et me reconnaître peu à peu ! Mon esprit lui-même est en train de baisser à travers tout cela, ou du moins mon cerveau y craquera un de ces matins. Tout ceci est le résultat d'une situation fause prolongée, attaché que je suis au centre de Paris, en butte à toutes les obsessions du monde ou autres et envahi à la longue sans plus de défense. Cette affaire académique serait trop longue et fastidieuse à vous écrire dans tous ses détails. Qu'il vous suffise de savoir qu'il ne m'eût fallu qu'une voix de plus pour réussir et que Victor Hugo m'a constamment et hautement refusé la sienne, en annonçant qu'il votait moins pour Vigny que contre moi. On me dit que je réussirai dans trois semaines; je n'en crois rien et ne fais plus un mouvement pour cela. Si je manque j'aurai à prendre une détermination très nécessaire et assez prompte de changement de vie, et de fuite de Paris s'il est possible, pour me mettre un peu au travail. Si je réussis, cette détermination, non moins nécessaire, se trouvera ajournée.

« Voilà, chers amis, mes ennuis . A qui les confierai-je, sinon à vous ? — Je crois la résolution de Buloz très subsistante et puis vous rassurer tout à fait là-dessus. Vous le serez, au premier jour, par la publication même, sinon au ier, du moins au i5 mars, j'espère. Adieu, chers amis, et chère Madame, vous pouvez juger si ma pensée se re porte avec une douloureuse tristesse en arrière à

AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER 355

ces années, encore voisines pourtant, et où rien n'était désespéré encore.

« Cette lettre est écrite ; deux jours se sont passés, je suis moins triste, moins désespéré, et je ne sais si je dois vous l'envoyer. J'ai peur de vous affliger, je voudrais que vous n'y vissiez plus qu'une effusion, un élan vers vous, une marque de confiance. A ce titre, je ne veux pas la supprimer. Qu'elle aille donc et vous dise que dans le plus profond de mes ennuis, je me tourne et crie vers vous.

« Soignez-vous, cher Olivier. M. Monnard m'a écrit que M. Gaullieur (i) m'a adressé des mémoires de ou sur Benjamin Constant ; je vais voir ce que c'est. Fléchissez donc M. d'Hermenches, y puis-je quelque chose directement ? Adieu, à toujours.

« Pourriez-vous me dire s'il y aurait moyen d'acquérir là-bas le livre que voici : Diverses pensées sur le bien public, par Bonstetten. »

« Ce jeudi hiver 1 843- 1 844-

« Nos lettres en effet se sont croisées ; peut-être celle-ci fera-t-elle de même ? J'aurais dû répondre tout aussitôt à votre si aimable inquiétude et la rassurer deux fois. Je suis ici trop occupé par malheur ; vie de métier, sans agrément, sans autre sensation que celle du harnais qui frotte et cuit, et qu'on finit par aimer en le maudissant. Je ne vois per-

(i) Littérateur de la Suisse romande qui communiqua à Sainte- Beuve les lettres de Benjamin Constant à Mme de Charrière.

sonne. Je suis en des torts si honteux avec tous mes meilleurs amis d'ici que je ne les compte plus, el cela va ressembler à une faillite universelle. En échange de vos jolis et mouvans tableaux, que vous offrir des nôtres ? de la boue électorale, de la crotte électorale, et delà boue encore. Lamartine, à travers cela, publie des poésies : mais ces poésies, données par échantillon d'avance dans les Débats et dans&z Presse, viennent encore à point pour aider le mouvement électoral et lui donner un coup de main : on n'en sort pas. A travers cela, MlleRachel vogue toujours jeune, pureet applaudie, comme la conque d'Amphitrite sur le dos des Tritons. Elle seule tient tète aux élections, n'en est ni tuée, ni atteinte, et fait foule innocemment autour d'elle. Vrai miracle ! « Je vois que votre hiver est très amusant, en somme : il y a les jours de foule et d'assemblée où, bon gré mal gré, vous triomphez sans trop d'ennui ; il y a les petits jours où vous vous amusez prodigieusement, où du moins vous jouissez plus intimement. Ah çà ! ce beau monsieur italien commence bien à m'ennuyer avec ses perfections, je suis un ami très jaloux, ne savez-vous pas ? et il me sera, avant de l'avoir vu, aussi insoutenable, à force de louanges, que cet excellent M. Chatelanat. Décidément, je ne ferai jamais la connaissance de ce beau monsieur italien et je vous en crois sur parole, car si je le connaissais, à la première occasion et sur le premier vers de Boileau ou d'Alfieri qu'on citerait,

AVEC M. ET M>T»e JQSTE OLIVIER 357

je ferais une de ces sorties que vous savez et qui laissent tout le monde étonné, moi-même tout le premier. Vous voilà, Madame, bien avertie.

« Mais en femme que vous êtes malgré tout, vous saurez gré à ce beau monsieur italien de cette humeur qu'il nous donne ici. Et nous, si nous n'étions pas un sot, nous n'aurions dit mot de lui et vous en auriez été pour vos louang-es.

« Je suis beaucoup plus charmé de vous savoir si bien avec Mrae Vinet; je me suis bien reproché de n'avoir pas donné un sig-ne direct de vie à ce cœur d'or, sensible et tendre, de M. Vinet : je me suis tout dit; mais il vient une heure où l'enchantement de tout a si fort cessé qu'on se dit un à quoi bon perpétuel. Mon âme ressemble à une de ces nuits désertes et sereines où il g-èle de plus en plus depuis le premier froid du soir jusqu'à l'amer frisson de l'aurore. Je me suis resserré de plus en plus et me regarde au dedans immobile et glacé dans une transparence. Hélas !

« Et cela est nécessaire ici : on souffre tant à être sensible, à chaque sortie, on rapporte une blessure : le mot qu'on a entendu, le journal sur lequel on est tombé, le visage que l'angle de la rue vous garde à l'improviste, — tout enfin. Et comme il faut être homme pourtant, force est de s'endurcir, d'accepter la ride et de ne la plus quitter. A quarante ans, les uns se font aigres, les autres fades: d'autres tournent au porc, moi je me fais loup. Je

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dis non, je rode, et je me maintiens inattaquable dans les grands l><»is enneigés.

« Mais tout ceci ne regarde jamais de votre côté, Madame et chère amie; chez vous je me fais berger, c'est l'aspect de mon idylle. Gardez-la moi toujours de l'âge d'or, et n'y mêlez l'argent que bien tard, — et jamais rien au delà, les deux seuls beaux âges.

<< Adieu, embrassez pour moi Olivier, s'il vous plaît, mes amitiés à Lèbre, à M. Ruchet ; respects à Mlle Sylvie, baisers aux Billou-Billon et à vous, Madame et chère amie, toutes les habitudes du cœur. »

Chronique xlviii. — Lettre du 4 mars i844-

a Post-scripliim : J'ai ou vais avoir toutes les lettres de Benjamin Constant à Mme de Charrière, de M. Gaullieur; si je pouvais avoir, ne fût-ce qu'une couple de lettres, ou une seule de Mrae de Charrière à Benjamin pour donner le ton, que ce serait intéressant! Voyez. »

Chronique xlix. — Lettre du 5 mars. — « Il faut décidément ] modifier la phrase piquante sur M . Thiers : j'aurais trop peur de me venger. On pourrait dire ou à peu près : M. Thiers voudrait bien être ce Chatham futur, ce restaurateur du sentiment et de l'honneur national. C'est déjà louable d'en avoir l'instinct (i). Mais de nos jours, quel

(i) Si Sainte-Beuve avait vécu quelques mois de plus, il se fût applaudi d'avoir «^crit cette phrase rectificative.

AVEC M. ET M™e jUSTE OLIVIER 35g

homme politique est de taille pour cela? » (Et en marge : « Voir si cela cadre bien, cher Olivier. »)

Chronique l. — Lettre du g mars. — Post-scriptum. J'ai reçu la lettre de M. Gaullieur, remerciez-le. Si je pouvais avoir le sens des réponses de Mme de Charrière à Benjamin, pour renseignement à part moi, même sans rien citer et sans en faire usage, une analyse, une idée, voire même deux ou trois phrases comme la dernière, je vous assure que je ferai le tout sans vous compromettre.

« Lisez, cher Olivier. »

« Ce 24 mars 1 844- « Chère Madame,

« J'ai écrit une lettre bien maussade à Olivier, mais il me l'aura pardonné. Je suis tout occupé d'arranger ces lettres [de Benjamin Constant. Je cherche depuis plusieurs heures dans la 4e édition de la Chrestomathie de M. Vinet la jolie lettre de Benjamin àgéde douze ans; je ne puis la trouveret j'en conclus que l'excellentM. Vinet la jugeant trop agréable l'aura retranchée (i). Comment faire pour l'avoir? S'ilnes'agissait que de payer un exemplaire où elle est, d'en déchirer le feuillet et de me l'envoyer, à la bonne heure! Mais comment faire parvenir l'argent ? Veuillez être assez bonne pour demander à M. Vinet où il a fourré cette charmante lettre dans sa 4e édition que j'avais achetée en partie

(i) Il la retrancha, en effet, quand il fut établi qu'elle était l'œuvre d'un mystificateur.

I ORRESPONDANCE DE s UNI i-iii i vi

pour cela? — Si elle est absente, pourriez-vous m'en faire avoir une copie bien exacte, car c'est urgent. — Mon Dieu! que de tracas ! Je vous écrirai au premier jour notre chronique, je succombe ici sous les devoirs.

« 0 ubi Tempe! (demandez à Olivier). 0 quand le calme et la vie paisible ! I )ans l'autre vie ! ou dans je ne sais quel automne qui recule, passé auprès de

VOUS t

« A vous, chère Madame, chers amis, « J'apprends avec elfroi que Lèbre vient d'être transporté, très malade, clans une maison de santé : son exaltation lui aura donné une fièvre ardente. J'apprends cela en passant chez lui, par hasard : dès que j'aurai des nouvelles précises je vous en dirai. »

« Ce 20 mars i8A4-

« Cher Olivier, « Jerouvrepour vous dire que je reçois votre mot. Merci de tout ce détail et pardon de tout ce tracas. En lisant la dernière partie de la. correspondance il me semble de plus en plus impossible que tout ceci soit publié en totalité. La Charlotte dont il s'agit à chaque page n'est autre que Mme Benjamin Constant encore très vivante. Ce serait un libelle diffamatoire de publier de telles choses. J'ai écrit hier un mot à M. Gaullieur oùje n'ai fait que toucher ce point. Je vais faire tout le travail, préparer tout; puis je lui demanderai formellement son intention

AVEC M. ET Mlle JUSTE OLIVIER. 36 I

sur la publication totale et prochaine, auquel cas (entre nous) je rengainerais, ne pouvant servir de porte-voix, même anonyme, à ce qui serait un méfait social; mais je pense qu'il tombera d'accord; il n'avait pas l'air de savoir que celte Charlotte fût la même que Mme Benjamin Constant.

« Quant à Mme de Staël, je ne ferai que glisser . il en est moins question.

« C'est à mesure que j'avance dans la lecture que je me forme cette opinion sur les écueils : au début, cela paraissait moins.

« En résumé, si toute la portion Charlotte se supprime, cela n'a d'autre inconvénient que de montrer B. Constant sous son vrai jour, c'està-dire le plus pitoyable, le plus immoral des hommes.

« Je vais lâcher aujourd'hui de savoir où est ce pauvre Lèbre et comment il est : on n'a pu hier me donner d'autre détail, sinon que, très malade depuis cinq jours, il avait été transporté hier par ses amis dans une maison de santé pour être mieux soigné. — Inutile d'ajouter que, dans cet état, il n'a pu me rien transmettre de vous.

« Pour Mickiewicz, c'est de la pure folie, à ce qui m'en revient de partout. Si j'étais ministre je le suspendrais demain, et si j'étais Académie de Lausanne, je ne le choisirais plus, car cela bouleverse les cervelles de la jeunesse : et je suis sûr que,sans son travail sur les Slaves, ce pauvre Lèbre

362 CORRESPONDANCE J ■ » s.wvi E-mcuVE

se trouverait mieux. Son exaltation a été croissaule depuis lors.

« Voilà bien des choses tristes, mon cher Olivier.

u Parlez un peu à M. Gaullieur et sondez-le sur l'article Charlotte : est-ce qu'il n'est pas de mon avis ? — tout cela non officiellement. — Telle qu'elle reste, la chose sera la plus curieuse du monde. »

« Ce 20 avril.

« Bonjour, chère Madame, cher Olivier; je vais mieux; il n'y a rien de grave, ce n'est que délicatesse excessive, et fatigue; mais le médecin mandé m'a ri au nez, voilà de quoi vous rassurer.

« Je ne vous ai pas remercié de toutes les communications excellentes, de ces lettres copiées. J'ai reçu le Bonstetten.

« Les lettres de 13. Constant ont ici beaucoup de succès, et la manière dont j'ai coupé et encadré le tout a réussi. Est-ce de même là-bas? M. Gaullieur est-il content?

« Vous avez dû, cher Olivier, recevoir les épreuves du Guillaume Tell par la poste ou la diligence.

« Le Marot n'a pu aller, la Revue se soucie peu d'érudition pure; mais la trouvaille est curieuse.

« Je suis occupé de mon Eloge de Delavigne, on ne trouve plus temps pour rien dans le ilôt du monde. Oh ! tout cela me mènera-t-il à quelques années d'une vie cachée et solitaire avant la mort?

AVEC M. ET MM8 JUSTE OLIVIER 3t)3

Je me le figure par moment, mais je n'en prends guère le chemin direct.

« Bien à vous de cœur, chers amis. »

« Avril i844> ce dimanche.

« Cher Olivier,

« En toute hâte, réparation à la princesse Belgiojoso, il paraît que ce n'est pas à elle que le roman de Balzac est dédié (i), mais aune dame russe (fille d'une terre esclave, il est vrai que l'Italie l'est aussi), Mme de Saméïlof(ne la nommez pas au long-, Mme de S...of) qui est célèbre par sa beauté, et par l'étrangeté et les fantaisies d'une grande existence. Vous pourriez combiner les deux suppositions comme les faisant vous-même : «On se demande à qui une telle dédicace bizarre peut s'adresser... Serait-ce à la princesse Belgiojoso... mais non, le signalement ne va que sur quelques points ; on nous assure que c'est plutôt à une dame russe célèbre. Dans tous les cas, la dédicace est bien peu française.

« Mmc B. Constant s'inquiète peu de son mari, perd ses papiers et ne réclamera sans doute rien : elle est toujours bergère à soixante-douze ans.

« Je vous embrasse, chers amis, chère Madame.

« Je rouvre, chère Madame, pour vous dire que je reçois votre envoi. Je suis après l'article; je hâte, je compte que nous pourrons arriver le i5 (2) ;

(1) Le roman de Balzac, Modeste Mignon, était dédié à MmoHanska. (a) La correspondance de Benjamin Constant et de M"* de Char-

je ne suis pourtant pas tout à fait sûr, car je succombe sous le travail.

c Merci, merci encore, chère Madame. »

Chronique lu. — Lettre du :>■'> avril.

Dernier paragraphe non publié :

« Oui, je pense bien, chère Madame, à vous voir, à cette Suisse; mais, hélas! ma pauvre vie est bien accrochée. Je suis dans des difficultés de tout genre. Par exemple, dans le moment où je vous écris, je ne sais si je n'aurai pas donné ce soir ma démission de bibliothécaire, car Villemain veut me jouer le mauvais tour de m'infliger de nouveau la croix d'honneur au iei mai (i). Il m'a écrit ce matin, et si je refuse celte fois, ce ne peut-être qu'en envoyant du même coup ma démission de bibliothécaire, auquel cas je suis de nouveau sur le pavé avec mes 1.000 francs de l'Institut. Ainsi va le monde et la roue de la fortune, d

Chronique lui. — Lettre du 3 mai. — « L'article sur Bettine dans la Revue des Deux Mondes du i5 avril et signé Daniel Stem est attribué à Mmela comtesse d'Agoult. Louer dans le Constitutionnel d'aujourd'hui (3 mai) le très beau morceau de M. de Rémusat sur la littérature française qu'il a lu hier à la séance des cinq Académies. C'est brillant, concis, élevé. »

rière parut, en effet, le 10 avril i844, dans la /(mue des Deux Mondes .

(i) Villemain lui donnait pour raison qu'il était le seul membre de l'Académie française qui ne fût pas décoré.

Chronique lvi. — Lettre du 5 mai. — c< J'ai fait lâcher prise à M. Villemain sur cette croix en lui envoyant ma démission. Il me l'a renvoyée à l'instant. »

« Ce 20 juillet i844- « Cher ami, chère Madame,

« Voici une lettre de Mme Valmore. Ils sont bien dans l'incertitude. Sans rien ici et au risque de partir je ne sais où. C'est fort triste de voir encore une fois se disperser ce nid d'hirondelles.

« Vous avez vu que la Revue de Paris est morte, mais Buloz triomphe des Bonnaire. Ceux-ci le voulaient mettre dehors pour exploiter leur Revue en gens d'argent et sans souci des idées ni de l'équipage. Buloz a tenu bon, il était propriétaire d'un tiers ; il leur a acheté leurs deux tiers 23o.ooo francs et la Revue des Deux Mondes va prendre du développement en s'appuyant aux gens politiques et littéraires qui auront des actions et une part à la surveillance. C'a été une rude crise, terminée depuis deux ou trois jours seulement.

« J'ai dîné avec M. Ducloux, lui ai fort parlé de la Revue Suisse et de tout : je l'ai trouvé très bon garçon et spirituel. Il va vous revenir bientôt. Voyez-le et causez à fond avec lui, je vous en prie. Un capitaliste qui a des idées ! mais c'est précieux.

« Vous m'avez gâté, chère Madame, dans cette

360 CORRESPONDANCE DE BAINTE-BEUVI

chronique, je vous en gronde; je suis toujours bien obéré el cette inquiétude que vous savez n'a pas encore eu lieu de cesser. Que les choses vont lentement! Le mal du moins est lent à passer! « A vous de cœur, chère Madame, chers amis. »

« Ce jeudi 28 juillet 1 844»

« Chère Madame,

« J'aurais déjà du vous répondre, mais je faisais un article. Celui d'Olivier est très bien et lui a fait ici beaucoup d'honneur : sa place est prise, il faut la garder et l'étendre. Buloz a dû lui écrire : Olivier a bien fait de lui envoyer des détails sur l'affaire du Valais. S'il peut venir un jour passer quelques semaines ici, il assurerait déplus en plus sa relation, mais la voilà bien nouée. Son style si fier, si ingénieux, si artiste n'a besoin pour nous que d'une chose ; un peu plus d'espace et un tissu moins dru, éluder et éclaircir. Il aura tout dès lors. — Qu'il pense vite à quelque autre chose. Les jugemens ne sont pas trop sévères, ils sont justes et si bien tournés : et puis là-bas qu'on apprenne à compter un peu avec lui, il n'y a pas de mal. Cette collaboration, et sa Revue Suisse, le voilà inviolable.

«M. Monnard a-t-il bien rapporté à M.Gaullieur tout ce dont je l'avais chargé? Ce qui revient à demander simplement, est-il arrivé à bon port ?

«M. Vinet fait de très beaux articles surRancé.

J'ai été, moi, dans une situation délicate. J'ai dû parler, étant dans la gueule même du lion. Bien que ce lion n'ait plus de dents, je n'étais pas moins à la gêne. Je crois m'en être tiré et m'être faitcomprendre, sans manquera la Majesté.

« La Revue de Paris vous mâche de la broutille pour la Revue Suisse : pourtant il ne faudrait pas trop s'y fier en tout : elle est systématiquement hostile à M. Guizotet du parti Thiers, centre gauche. En un mot elle ne voit que d'un œil etn'entend que d'une oreille.

« Je suis bien triste, chère Madame, de ne pas aller en Suisse cette année : cela ne m'est point permis, ni possible pour toutes sortes de raisons. Je reste ici, travaillant, pensant à vous bien chèrement,chère Madame. Soignez-vous, pourquoi donc ne reviendrez-vous pas ? ïl me semble que vous aimeriez mieux Paris cette fois prochaine. Soignezvous avant tout et croyez que les meilleurs souvenirs vous sont fidèles.

<( A vous, chers amis, de tout cœur.

« Embrassez les enfans.

« A bientôt la correspondance d'affaires. »

« Le 3o juillet i844-

«Chère Madame, «Je n'ai pas répondu à votre si aimable dernière lettre : la Revue vous dira de quel gros travail j'étais en couches. Je relève. Merci de vos bonnes

et tendres paroles qui sont ma meilleure espérance. Que je voudrais pouvoir vous aller visiter !

« Nous avons en à la Revue de Paris le tri d'Olivier, je crains qu'on ne lui ailgâté des endroits ; il faut savoir, clier attique de Lausanne, que vous tombez avec Bpnnaire en pleine Béotie. Il faut être le plus clair et le plus uni possible, — jusqu'à ce qu'Olivier, par un séjour ici, ait convaincu qu'on le peut laisser aller sans dommage pour le goût du susdit excellent Bonnaire et Gie. Armand Marrast (notre républicain, vrai homme d'esprit et bon littérateur) a été charmé de cet article d'Olivier.

« Je ferai un de ces jours régler le petit compte afin de vous dire ce à quoi vous avez droit.

«Je ne sais encore ce que je vousécrirai pour la chronique, il n'y arien, de moins en moins — nous sommes dans un intervalle de générations, il n'en pousse aucune, et les nôtres sont à bout.

« Mme Yalmore va bien et a près d'elle sa chère Ondine (sa fille; assez bien portante, et toutes deux se souviennent fort de vous.

«Mme de Tascher est à la campagne, où elle a été fort malade ; elle a près d'elle sa fille Mme Narvaès. Tout cet accident de mariage a mis, entre nous, non du froid, mais de la distance ; car pendant des mois on ne la voyait plus.

«LesBroglie sont allés chez vous. Olivier devrait, à l'occasion, revoir le duc de Broglie et Doudan ;

AVEC M. ET M'He JUSTE OLIVIER 36o,

ce sont, l'un le plus sérieux et l'autre le plus aimable des esprits d'ici.

« M. Vinet m'a écrit, à propos de mon article Pascal, la plus aimable lettre : remerciez-le en attendant que je le fasse directement.

« Nous avons un petit projet d'édition de Lettres de Lausanne (i) pour cet hiver; j'y mettrais en tout ou en partie votre notice, chère Madame.

« Bonjour, chère Madame, chers amis (et vos enfans aussi) je vous embrasse.

« Soignez-vous.

« Nous avons eu les fêtes de Juillet; c'est la plus belle illumination qu'on ait eue depuis quatorze ans. Jamais dans une foule on n'a vu moins d'enthousiasme et plus de curiosité.

« C'est la mère de Charles Eynard, n'est-ce pas?qui est morte ? Où est-il en ce moment ? Est-il de retour d'Italie? Je le voudrais complimenter tristement.

Chronique lxiii. — Lettre du 6 août. — Cher Olivier, dans la note sur Vigny, voulez-vous corriger ce mot. Au lieu de : « une distinction qui s'affecte de plus en plus » mettez, s'il vous plaît, une distinction qui se raffine de plus en plus et une élévation qui s'évapore, et puis, pensez à cet Errata sur l'abbé Flottes, Bacon au lieu de Platon. Ce sont là nos misères. (Il faut être irréprochable de style quand on attaque.)

(i) Ouvrage de Mme de Charrière (voir les « Portraits de femmes»).

;;-,, CORRESPONDANCE l>K SAINTE-BF.UVE

« Un petil scrupule : Comme je vais mettre un article dans les Débats, je voudrais que cette phrase : au lieu de : laissez les Débats s'escrimer contre les Jésuites et M.deMolènes, etc., cela devînt ainsi : Laissez Quinet éperdu s'escrimer contre les Jésuites et M. de Molènes, etc.

« Sur Quinet, à l'endroit qui le concerne : L'auteur d' À hasvéras avait mieux à faire que de se jeter sur les Jésuites comme l'a fait l'auteur du Juif Errant.

« Mettez quelque chose sur la mort de Fauriel : vraie perte, érudit, inventif, original : empruntez à la Revue des Deux Mondes. »

«Chatenay, ce 22 septembre 1844.

« Chère Madame, « J'ai reçu avec un vrai bonheur votre bonne et affectueuse lettre : merci de ces doux et constans sentimens. Je ne vous ai pas dit assez quelle joie c'eût été pour moi de pouvoir aller cette année à Lausanne, ne fût-ce que huit jours. Mais cela m'a été complètement impossible, et d'une impossibilité positive et précise. Je ne puis vous expliquer cela par lettres, mais vous y croirez puisque je vous le dis. — Au lieu de cela j'ai passé tous ces mois à Paris à travailler et sans guère voir personne : et puis mes vacances s'écoulant, me voilà pour quelques jours à Chatenay, chez Mme de Boio-ne. et avec le chancelier. Je cause de temps

AVEC M. ET Mine JUSTE OLIVIER 37 1

passé et de souvenirs plus anciens, chère Madame, que ceux de Rovéréa et aussi moins riants : mais j'ai toujours aimé ces conversations de vieux temps et qui touchent à la société et à la politique. Gela dispense d'avoir vécu le tous les jours de cette vie-là et avec un peu de sagacité on la comprend dans son esprit.

« Je loge dans la maison même où est né Voltaire et à deux pas de la chambre où sa mère, venue là par hasard pour passer le dimanche chez son frère, fut prise de mal d'enfant et le mit au monde .

« L'autre jour, en me promenant dans cette très jolie vallée et tout près d'un petit lac qui y est, je songeais aux vôtres et à celui de Nervaux, et je traçais le cadre d'une petite épître à vous qui sera rempli je ne sais quand. — Vous aurez reçu une série de questions de Veyne sur les yeux du petit. — Je ne me remettrai à Port-Royal qu'après ma réception et les ennuis de cet hiver. Je voudrais me faire tout à fait libre vers avril prochain. Pourquoi ne retrouve rais -je pas alors les bons huit mois de Suisse, d'Eysins,de quelque chose comme cela? J'y vise de côté, je vous assure.

« Soignez-vous bien, chère Madame, ne vous tourmentez pas, donnez du calme à ce front et à ces yeux, et retrouvez cette belle et puissante santé pour laquelle est faite votre organisation primitive.

« J'embrasse Olivier et vous baise les mains. »

372 miiHi BPONDANQ l'i BAINT1 -BEI VB

Chronique lxvi. — Lettre du 7 octobre. — Buloz regrettait l'autre jour qu'on ne pût s'entendre

de près : il faudra essayer quelque jour, faire comme M. Monnard et passer ici quelque temps eu congé. Vous feriez d'ici la Revue Suisse. Enfin je jette les paroles.

« Je vais m'occuperde Bonstettbn : j'ai des notes assez intimes. Pourriez-vous de votre côté, à votre loisir, songer à me procurer quelques documens, lettres, etc. J'aurai à vous prier de me dire où je pourrais faire acheter à Genève ou à Lausanne quelques-uns de ses livres que je n'ai pas (j'en ai au reste plusieurs déjà) et même par vous, il m'en souvient très bien.

« 11 faudrait faire, cher Olivier, mes très parti

culières excuses à M. Vinet qui m'a écrit à propos

de l'article sur Pascal une lettre si bonne et à qui

je n'ai pas répondu, — mais je vais le faire. »

Chronique lxx. — Lettre du 5 novembre.

« Chers amis,

« Voici un supplément ou Errata. Il faudrait tâcher, dans l'article sur Jacqueline, de faire en sorte que cela ait l'air d'avoir été écrit là-bas ; pour ce, au lieu de : « Amour des hommes en Jésus- Christ, » mettez en Christ, selon l'usage de là-bas qu'on n'emploie jamais ici;

— de plus, vous pourriez arranger la phrase

finale.

AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER 878

« Je désire, malgré les critiques vraies que je touche, que Cousin au besoin ne puisse être mécontent. »

a Ce 17 décembre i844.

« Cher Olivier, « Je reçois les deux numéros de la Revue Suisse : merci des soins que vous avez donnés à toutes mes demandes et écritures. Mais comment se fait-il, dites-moi, que vous ayez imprimé en toutes lettres que la Presse est vendue k la Russie? Je vous avais mis cela (entre parenthèses) à la marge, avec cette indication entre nous ; c'était la clé de mon petit paragraphe, et voilà que vous imprimez cette clé confidentielle. Que diriez-vous si M. de G... vous écrivait, vous sommait de citer le Journal allemand? J'ignore les lois de votre pays et si un procès est possible; mais une correspondance serait déjà fort désagréable. Quoi, cher Olivier, n'était-il pas clair qu'en finissant par ce jeu de la Russie nous en disions bien assez? Remarquez que je ne puis honnêtement faire ce métier de correspondant qu'en y mêlant toute la politesse ; ai-je dit de Barthélémy, par exemple, qu'il s'était vendu, j'ai dit qu'on avait été touché de son silence ; entendez-le comme vous voudrez. Je suis bien contrarié de cette méprise ; c'était l'ensemble du paragraphe que je priais de mettre comme traduit de l'allemand, mais le paragraphe sans ce qui ne s'adressait qu'à vous. De

'.\-jf\ CORRESPOND ANC I l>i: swvii-iieuve

telles imprudences, si elles éclataient ici (comme cela se pourrait par une reproduction du paragraphe par quelque journal, avec citation de la source l seraient aussi désagréables que possible, et rendraient ce rùle insoutenable. Enfin, il est à espérer que le tout, grâce à la distance et «à la lenteur, passera inaperçu ; vous me tiendrez au courant de ce qu'on en dirait.

« Je vous écris en toute hâte et sous l'émotion de cette contrariété, mais bien à vous, chers amis, mais à vous, chère Madame, et en impatience d'avoir des nouvelles de ce qui nous intéresse bien plus chèrement.

« A bientôt.

« Mais quel excellent article sur le manuscrit du Miroir du Monde ! C'est de la meilleure littérature et de la plus savante. De qui est-ce? »

« Ce lundi, 3 heures, 23 décembre ( 1 844)- « Chère Madame,

« Voici une lettre pour vous toute seule qui s'en va courir après l'autre, si maussade et toute pleine de gronderies...

« Je voudrais bien la rattraper, mais celle-ci du moins la corrigera un peu. Je reçoisvotre très aimable et tendre lettre de la Revue. Croyez que je sens le prix et la douceur de tout ce que vous me dites, chère Madame; tout m'en est très cher, et ce que vous pensez et ce que vous songez et ce que vous

AVEC M. ET Mm« JUSTE OLIVIER 375

voulez bien désirer : je le désire bien aussi. Ma vie ici est bien surfaite, surchargée, sans joie aucune que celles qui peuvent venir de l'esprit, et qui sont de tristes joies. Je travaille et crains par momens que mon cerveau ne veuille plus aller le même train, tant il se fatigue aisément; mais que faire autrement et de mieux, quand le cœur est ailleurs?

« Je suis bien touché de ce que vous me dites de ce pauvre petit; j'avais bien prévu ce résultat à votre silence ; il y a sans doute quelque dépôt intérieur qui comprime le nerf; quel dommage de ne pouvoir juger ici et par la présence !

« J'avais devancé votre pensée en m'emparant à la Revue du manuscrit sur Leone Leoni, Caliste, etc. (i). Ce n'est guère qu'en janvier que je pourrai imprimer le volume. J'en userai, ainsi que de l'article du Semeur.

« Je regrette bien aussi que votre académie dépende tant des caprices démocratiques ; rien n'est stable pour ce régime de la multitude, même quand c'est la multitude d'Aigle à Eysins. 11 n'y a d'autres remèdes à ces maux de gorge et de larynx que des repos fréquents, absolus, des heures de silence et

(i) Cet alinéa fait allusion aux deux belles études de Mme Olivier sur Caliste, parues, l'une, très remarquable de pénétration, dans le Semeur, du 12 juin 1844, l'autre dans la Revue suisse de décembre i844, où elle compare Leone Leoni (de G. Sand), Caliste et Manon Lescaut. Ce dernier article a été réimprimé par Sainte-Beuve dans la nouvelle édition de Caliste, qu'il préparait précisément alors et qui parut chez Labitte en avril i845.

3^6 C0HRK8P0NDANC1 Dl 8AINTE-BEUV]

de sommeil au milieu du jour, quand on le peut : je vous ai donné l'exemple idéal de ce régime dans mes huit mois de cours.

« Ampère vient de partir pour l'Egypte étudier à fond les hiéroglyphes, qu'il lit déjà : son cours lui donnait aussi un mal de gorge continuel.

« .le vous embrasse, chère Madame, et vous prie d'embrasser pour moi le cher Olivier et de lui demander pardon de cette lourde gronderie qui m'est échappée comme une bombe, — merci encore de votre si douce lettre.

« A vous du cœur. »

« Ce 1er janvier i845.

« Chère Madame,

« J'ai reçu votre si bonne lettre : je voulais non pas y répondre, mais la devancer; les affaires et tracas ont été tels que je n'ai pas eu une minute. L'année finit bien lourdement : comment la nouvelle serait-elle légère ? Puisse-t-elle l'être du moins aux amis !

« Vous avez pu deviner les embarras de notre petite guerre de la Revue. Le malheur est que nous n'avons pas assez de forces et que tout retombe sur deux ou trois. Oh ! si Olivier était ici : je suis bien sûr que nous serions quatre. Le fait est qu'on n'y suffit plus. De loin rien n'est possible. Tout ce que vous me dites est juste, mais on n'y remédierait que de près. Ici on se passerait bien de romans et de nouvelles à la Revue, si on avait de la critique forte, fréquente, surtout actuelle : les sujets abondent, les plumes manquent. Par sujets j'entends

les points de vue critiques pris comme on lèvent ici et comme cela change trop souvent de mois en mois.

« Un grand malheur est arrivé. Villemain, le plus bel esprit et le plus grand esprit littéraire de France, est devenu fou. La politique, l'insuffisance dont il s'était senti dans cette discussion universitaire, les chagrins domestiques, que sais-je? Enfin cette tête, la plus lumineuse et la plus judicieuse, a éclaté. C'est une calamité pour tout ce qui pense, c'est une humiliation pour l'esprit humain.

« Je profite pour l'édition Gharrière de la presque totalité de votre charmant article. Comme je l'ai coupé pour l'imprimerie, je vous prie de me faire renvoyer par la poste une autre Revue Suisse de décembre.

« Je voudrais bien passer avec vous,chers amis, quelques-uns de ces jours qui appartiennent au cœur : le fait est que le cœur, ici, est comme supprimé; plus je vais, plus je le sens : il n'y a plus de vraie joie, il n'y a tout au plus que des distractions. Triste destinée ! On est plus heureux dans le canton de Vaud, même quand on y souffre.

« Mille baisers à ces pauvres chers enfans sans bonbons de moi; mille tendres souvenirs aux amis, à votre famille (M.Ruchet, M1,e Sylvie, et M.Olivier père, etc.), et à vous, cher Olivier et bien chère Madame, mes plus tendres vœux et souvenirs, je voudrais dire espérances. »

AVEC M. ET M>lie JUSTE OLIVIER 879

Chronique lxxiii. — Lettre du içr janvier i845. — «Je profite pour l'édition Charrière de la presque totalité de votre charmant article : comme je l'ai coupé pour l'imprimerie, je vous prie de me faire renvoyer par la poste une autre Revue Suisse de décembre. »

Chronique lxxiv. — Lettre du 2 février.

« Chère Madame,

« Je reçois votre aimable mot, ne dites pas que je n'aurai pas le temps de vous lire. C'est mal. Je ne dois être reçu à l'Académie que le 27 février ; Mérimée l'est dans quatre jours, le 6.

« Sur la réception de Saint-Marc Girardin :

« Tandis queM. Thomas, M. Charles Labitte,dans les Revues de Paris et des Deux Mondes, soutenaient la cause de M. Saint-Marc Girardin et celle du bon sens spirituel, M. Auguste Vacquerie, dans la Presse au. 17 janvier, entonnait l'hymne pindarique et célébrait en termes inouïs la clémence et la magnanimité du maître ; les images de M. Victor Hugo sur la sérénité inaltérable et olympienne reviennent ici, mais avec un surcroît de pinceau : on sent que le disciple a besoin de surenchérir, et l'on passe très sensiblement du tableau à la charge.

« Certes, il n'y a jamais eu de clémence et de générosité dont Yincoffnito ait été plus magnifiquement constaté. L'article se termine par ces incroyables

380 ( .mm Sl»ONDAN( i DE su\u -m i \ i.

paroles : « Les applaudissemens qui n'avaient pas manqué aux intentions de M. Saint-Marc Girardin ont accompagné d'un bout à l'autre l'admirable et noble réponse du poète. L'ovation a été complète, et le public a chaudement remercié M. Victor Hugo d'avoir replacé de hautes questions littéraires dans la sphère inaccessible où elles ne peuvent être coudoyées que par le poète qui monte ou le Dieu qui descend. »

« Nous autres Suisses, qui n'avons pas d'Académie française, nous avons peine à nous faire une idée de cet avant-goût d'apothéose et d'immortalité : il nous semble que le récipiendaire, au moment où il entend de telles paroles de consécration tomber sur lui, doit se dire comme cet empereur romain près de mourir : Je sens que je deviens Dieu.

« M. Victor Hugo aura encore à répondre à la fin du mois à M. Sainte-Beuve, dont la réception a été aussi fort différée ; cette séance d'installation n'est pas moins vivement attendue que celle de M. Saint-Marc Girardin.

« M. Michelet vient de publier un volume intitulé : Du Prêtre, de la Femme, de la Famille, dont M. Emile Saisset a porté un jugement très sensé dans la Revue des Deux Mondes du 1e1 février. De tels écrits obtiennent d'ailleurs un succès de passion auprès des esprits inexpérimentés et l'on nous écrit qu'à la date du ier février 8ooo; exemplaires du livre étaient déjà en circulation.

M. Michelet devient décidément un homme départi, c'est-à-dire qu'il déchoit, ainsi que M. Ouinet, de sa position première. »

« Ce février 1 845.

« Chers amis,

« Faire en sorte que ce jugement sur Hugo ait bien l'air d'être vôtre, d'être rédigé là-bas sur les pièces (d'après des impressions, il est vrai, transmises de Paris par quelque compatriote), mais conclu par vous.

« Vous pourriez ajouter après ce mot de l'empereur romain qui se sent devenir Dieu.

« Et puisque nous en sommes à parler ici de nos impressions avec la liberté et la franchise helvétiques, nous oserons dire encore après avoir lu les deux discours, et comme résumé de notre propre jugement sur tout ce tournoi : le discours de M. de Saint-Marc-Girardinestpeut-ètre unpeu trop mince, mais celui de M. Victor Hugo ne l'est pas assez.

« Michelet a réclamé (dans le Siècle du 3, et voir la réponse très digne de Saisset dans le Siècle du 4)i contre l'article Saisset (voir la tablette de la Revue de Paris du 6). Ce Michelet ne saurait supporter la moindre critique.

« Après cette phrase :

« 11 n'y a jamais eu de clémence ni de générosilé dont Yïncàgnito ait été plus magnifiquement cons-

38a r:oiuu:si'oNi>AN<.i. dk saintk-ueuvi-.

taté et proclamé, on le voit, avec plus de fanfare.

« Je vous écrirai le 6 un petit mot surla réception de Mérimée.

« A vous, chers amis.

« Après le nom de M.Auguste Vacquerie, ajoutez (que nous croyons être l'un des traducteurs d'Antiffone).

«Ce : nous croyons fera un effet de lointain merveilleux.

« Je joins ici la Préface et l'Avertissement du livre de Michelet : vous pourrez donner cet avantgoût à vos lecteurs. Affectation, manière, se donnant des airs légers et graves, des airs d'homme du monde et de philosophe, et n'étant qu'un rhéteur de beaucoup de talent uniquement occupé de l'effet. »

« Mon cher Olivier,

« Je reçois vos lettres : mais vous êtes étrangement impatient. Votre article qu'on doit mettre dans la Revue des Deux 31 onde s du i5 s'imprime, et l'on doit vous en envoyer l'épreuve. Je garde en conséquence vos lettres sans rien envoyer jusqu'à nouvel ordre, ou plutôt j'envoie la grosse lettre à M. Lutteroth et pas la petite. Est-ce bien? Ecrivezmoi vos ordres définitifs. Ecrivez directement et personnellement à Buloz. »

AVEC M. ET Mfclfl JUSTE OLIVIER 383

« Ce 8 février i8/|5.

« Chers amis, « Dire de Mérimée encore :

« Une autre remarque nous est suggérée encore, c'est que dans ce discours d'Académie M. Mérimée ne s'est en rien départi de ce trait essentiel de sa nature qui perce dans toutes les productions de son talent : la peur d'être ou de paraître dupe en admirant. Il n'a pas voulu être ou paraître dupe un seul instant, même dans un éloge académique. C'est là de la fermeté qui tient peut-être à un faible et un genre d'audace bien que née d'une peur. Tout cela rend ce discours sobre très piquant.

« Parler de l'article de Labitte sur Saint-Marc Girardin, article très spirituel, donnant peut-être par son étendue un peu d'importance et de façade à son objet, mais prouvant très bien à quel point M. Saint-Marc Girardin est, en littérature même, autre chose qu'un littérateur; c'est un moraliste, et encore plus un politique, un esprit pratique, habile et positif jusque dans ses badinages.

« La morale elle-même, qu'il affecte, est chez lui une forme plutôt qu'un but ; ou du moins il vise, non pas tant à atteindre les vrais ressorts de l'homme qu'à user et à jouer de ces ressorts pour l'art de la vie. C'est un aimable et piquant professeur de savoir-vivre et de conduite, comme M. Labitte l'a très bien nommé.

« A vous, chers amis. »

38/f CORJtESPONDANCl Dl BAINTB-BEUVl

5 mars 1 8/(5.

« Chère Madame,

« Quel coup que cette révolution que je ne prévoyais nullement si prochaine, ni dans cette forme! Croyez que je la ressens profondément, moi aussi je dis : Mon canton de Vaud a perdu sa virginité! Ma république idéale, mon angulus ridet (je vous parle comme à Olivier) vient de disparaître dans un tremblement. Enfin vous allez m'écrire, dès le lendemain de la crise, comment tout se dessine : il me semble que M. Druey (i)est un homme éclairé, mais en pareil cas c'est la queue qui mène la tète.

« Je vais réfléchir à tout ce qui pourrait nous rapprocher; j'aurai à y penser longtemps peutêtre, mais j'y penserai à fond. Je ne puis aujourd'hui que vous répondre par un accent, vous serrer la main à la hâte. Je suis dans tous les tracas et ennuis d'une corvée qui s'approche.

« A vous de cœur, chers amis, cher Olivier. Ne pourrais-je donc avoir le discours de M. Ruchet. Serrez-lui bien la main de ma part et dites-lui combien de telles actions s'apprécient, mais sa conscience le lui dit mieux.

« A vous encore. »

(i) Chef de la Révolution du canton de Vaud en i^45.

AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIËU 385

« Ce 7 juillet i845.

« Chers amis, chère Madame,

« Pour vous seuls (quoique ce soit aujourd'hui la fable de tout Paris), il y a deux ou trois jours, V. H., qui faisait une cour très serrée à Mme Biard, femme du peintre, jolie et ambitieuse, très mauvaise tête, a été surpris avec elle dans une maison de la rue de Rivoli, flagrante delicto. Le mari, irrité de ce que sa femme réclamait judiciairement une séparation de corps et de biens, les avait fait suivre par la police ; la femme a été saisie et incarcérée; V. H. a dû arguer de sa qualité de pair de France pour échapper, mais une plainte contre lui a été déposée à la Chambre des pairs. Pourra-t-on déterminer Biard àretirer sa poursuite? Dans tous les cas le bruit est affreux et le coup porté. On ne parle que de cela. Vous, n'en dites rien. Jugez, chère Madame, de mon chagrin et de mon trouble en tout ceci, avec tout ce que vous savez.

« Succès, dit-on, succès complet, de la mission Rossi à Rome. Honneur au négociateur habile ! La Suisse ne peut oublier que si elle-même elle devait M. Rossi à l'Italie, elle l'a formé et éprouvé durant de longues années, et l'a donné à la France très aiguisé et très mur.

« A vous, chers amis, chère Madame. »

386 COnilESPONDANCE DE SAINTE-BEUVE

« Le 23 juillet i845.

« Cher ami,

« Je persiste à croire cette chronique bien difficile à l'aire de cette manière : cela, vous le savez, se faisait moyennant mille petites allusions et pièces de rapport qu'on ne peut manier de la sorte que quand on est chez soi et qu'on écrit chez soi, et non de ricochets en ricochets et de canton à canton. Ce n'est pas tant le secret qui m'importe (quoiqu'il m'importât) que de bien taire, et comme cela ne saurait se bien l'aire moyennant de tels à peu près à distance, je répugne d'y toucher. Que vous dire de cette quinzaine? Déjà la nécessité de devancer les 4 ou 5 du mois prochain fait qu'il n'y a rien absolument à résumer.

« Le 4° volume de Y Histoire du consulat a paru. Il comprend la conclusion de la paix de Lunéville et le remaniement du corps germanique; la rupture de la paix d'Amiens; les affaires suisses, de Reding, qu'il faudrait être mieux informé que je ne suis pour apprécier; — la conspiration de Georges Cadoudal et la mort du duc d'Enghien.

« L'ouvrage de Thiers se développe dans .de grandes proportions; il y a une véritable science de composition et de conduite, mais on remarque que dans le détail le style ne répond point toujours à la grandeur première des desseins; c'est d'une lecture très intéressante pour les personnes sérieuses

AVEC M. ET Mm" JUSTE OLIVIER 387

et qui ne craignent pas d'aborder les questions spéciales et les ressorts que jusqu'à présent l'histoire générale ne présentait pas aussi curieusement. Pourtant, bien des esprits moins appliqués et plus portés à la connaissance générale des choses qu'à leur étude précise et presque technique se rebutent et restent en chemin. Il se fait aussi une sorte de réaction contre le premier mouvement de succès et tout porte à croire que cet ouvrag-e, qui placera très haut M. Thiers comme historien, n'atteindra pas à la popularité que le premier attrait du sujet semblait prometre.

« M. Mig'net vient de recueillir en volume des articles intéressants qu'il a publiés dans le Journal des £1 avants sur la correspondance d'Antonio Perez, secrétaire de Philippe II (j'en parle au reste sans avoir lu). Cette publication jette de vives lumières sur l'histoire des intrigues politiques en Espagne et en France au seizième siècle.

« Jamais Théophile Gautier n'a dit le pourpre, mais :

Je suis jeune, la pourpre en mes veines, etc... r>

« Fin juillet 1845.

« Cher Olivier,

« Il n'}' a rien absolument de neuf.

« Les Chambres sont closes; le inonde quitte Paris; on a jasé de la fuite de Mlle Plessis et d'au-

388 CORRESPONDANCE DE SAINTE-BEI \i

1res choses pareilles, puis l'on n'en jase plus. Les belles dames se demandent dans la vie de château ce qu'on peut lire de nouveau et d'un peu amusant, et quand on a cité Antonio Pérès, on ne sait plus que demander. Les jeunes générations ne produisent pas ou bien celles qui ne se dissipent pas dans le futile donnent décidément dans l'extrême sérieux.

« Ainsi M. Jules Simon vient de donner son second volume de Y Histoire de l'École philosophique d' Alexandrie .

« A vous de cœur, cher ami, chère Madame. Je crois d'être en retard et vous laisse aller ces lignes incomplètes.

« M. Magnin vient de publier le théâtre de Krotsvitha ou Hrotsvitha, religieuse allemande du xc siècle (texte et traduction). Cousin publie avec corrections ses anciens cours de philosophie. Le second volume de Y Abélard de M. de Rémusat a paru.

« Depuis l'agrandissement des journaux, les illustres romanciers-feuilletonistes se sont mis à l'enchère et l'on en cite qui ne veulent plus écrire à moins de 1.000 francs par feuilleton. »

« Ce dimanche (i).

« Mon cher Olivier, « C'est en causant que je voudrais vous répon-

(1 Voir à l'appendice la lettre XX de Juste Olivier.

AVEC M. ET M'Hfl JUSTE OLIVIER 38g,

dre; je l'espérais pouvoir faire hier, et voilà que j'en désespère aujourd'hui. Je m'appesantis de jour en jour. Je suis persuadé qu'il y avait, qu'il y a moyen de faire une trouée ici, mais ce n'est pas selon moi de cette façon. Sans doute de telles commissions sont données par un ministre, elles le sont sans causes apparentes, presque sans prétextes, mais croyez qu'elles sont toujours le prix de services rendus, soit par celui qui obtient, soit par celui qui exige.

« M. de Rémusat est hors du pouvoir et n'a pas de crédit actuel. M. Vitet est bon, obligeant, mais il serait difficile et il me serait à moi impossible de le tendre jusqu'à ce degré d'action. M. Guizot fait tout pour ses amis, pour ceux qui l'ont servi; mais il faut l'avoir servi, et soyez sûr que ceux qu'il a nommés à des fonctions telles que celles que vous m'indiquez avaient écrit sur lui, pour lui, dans quelque journal plus ou moins célèbre ou obscur.

« Ce que j'aurais voulu pour vous, pour moi, qui ne me séparais pas de vous dans les idées d'avenir littéraire, c'eût été que vous prissiez votre place (quelque difficulté qu'il y eût) à la Revue, par des articles signés qui vous auraient recommandé aux yeux de tous, qui vous auraient fait un nom sur la place. Après quoi, dans un temps plus ou moins long-, il y aurait eu résultat. Ce n'est point par lettre que je saurais vous dire tout ce que je pense là-dessus et combien je regrette un éloig-ne-

390 CORRESPONDANCE BE BAINTB-BEUVI

mont qui s'est marqué sur tous les points à la fois, sur toute la ligne où je me voyais à l'unisson avec vous.

« Pardonnez-moi de vous laisser entrevoir ce que je pense là-dessus, mon cher Olivier, mais vous avez écouté un sentiment que je comprends très bien, qui vous apparaissait une forme de dignité et qui se confondait aussi avec ce que j'appelle nos nerfs. — Vous l'avez écouté plutôt que notre intérêt à tous, qui était de tâcher de se serrer littérairement et de faire groupe ensemble. — S'il y avait au pouvoir quelqu'un qui fût à quelque degré de mes amis, je n'hésiterais pas à tout tenter, vous voudrez le croire; mais je ne puis rien, absolument rien auprès de ce qui est. M. de Salvandy nous vexe à notre bibliothèque; il a nommé depuis quatre mois chez nous six nouveaux bibliothécaires ou sousbibliothécaires surnuméraires, sans nécessité, sans prétexte, sans consulter personne; tout cela pourrait finir (s'il persistait dans ses voies de réforme) par une démission. En même temps que je vous dis ces choses peu concluantes, je suis convaincu que ce n'est pas ailleurs, à Neuchâtel ou de ce côté, que vous pourriez vivre ; c'est ou à Lausanne dans votre ancienne position, ou ici que vous le devez; mais pourquoi cette vie littéraire d'ici (depuis que je vous connais) vous a-t-elle inspiré un mélang-e d'attrait et d'effroi? Croyez que rien de ce qui vous touche ne m'a été indifférent et que j'ai tout

AVEC M. ET Mme JUSTE OLIVIER 3gi

observé à cet égard. Vous avez besoin de Paris, vous vous en êtes sevré de peur de l'aimer, la destinée vous en rapproche, et vous ne l'avez abordé que sur la défensive, vous faisant à vous-même des difficultés, au lieu d'y entrer franchement comme vous le pourriez, plume en main. — Je sais tout ce que vous pourriez aussi me répondre et je ne me flatte pas de vous convaincre; j'irai en causer avec vous plus au long le premier jour que je pourrai, vers 4 heures, passer jusque chez vous! Au sortir de l'Académie (nous avons séance ce jourlà) je serais à vous. Bien qu'absent, je suis très présent de pensée dans tout ce qui vous agite et j'y mêle ce sentiment personnel de tristesse qui me dit qu'avec tout ce passé sont rompus pour moi les derniers liens qui m'attachaient encore à quelque rivage.

«A vous, cher Olivier. »

« Ce 8 décembre 1 845. .

« Mon cher Olivier,

« Comment êtes-vous? Je suis bien en faute, je dois vous le paraître. Mais si vous saviez à quelle suite de travaux et de corvées, ou même de devoirs, je me suis trouvé assujetti tous ces jours, articles, enterrement, fatigue extrême, de sorte que je ne suffis à rien ! Me voilà encore accaparé ces jours sans une minute à moi, avec travail forcé

3f)2 CORRESPONDANCE D1 BAINTE-BEUVE

à échéance du i5. Ainsi je vous envoie ce mot pour vous dire du moins mon regret et vous demander comment vous êtes.

« J'offre mes hommages dévoués à Mme Olivier et suis tout à vous .

« Gleyre est revenu et doit vous aller voir : je lui ai fait dire votre adresse par Planche. La sienne est rue du Bac, 80. »

« Le 27 janvier 1846.

« Votre lettre m'arrive dans un jour où j'ai passé quatre heures à l'Académie à entendre des discours et où j'ai à commencer un article (2) qui doit paraître le ier. Elle est la bienvenue malgré tout, mais je ne puis y répondre comme je le voudrais, en allant à vous. Il est vrai que j'ai été blessé ; vous m'avez (ou peu s'en faut), en redisant des paroles vivesqui m'étaient échappées, brouillé avec un ami ; de plus, il ne m'a pas été possible d'entrer dans une explication ultérieure à ce que je vous avais dit ; il a répondu le lendemain par une lettre qui n'avait aucun à-propos, et, à la lettre que je lui ai écrite, c'est vous qui avez répondu en me signifiant d'une manière polie mon congé. J'ai gardé les lettres, je les ai relues ; forme à part, c'en est le fond.

(1) Cette lettre, adressée à Mmfi Juste Olivier, répond à la lettre XXII de l'appendice.

(a) Cet article, qui parut, en effet, clans la Revue des Deux Monde du ier février 1846, est le compte rendu de la réception à l'Académie d'Alfred de Vigny.

3«)4 CORRESPONDANCE DE BAINTE-B1

« Dans les idées que j'ai des femmes, elles ne doivent jamais brouiller ensemble deux hommes <|iii n'ont pas de très fortes raisons pour cela; elles ne le doivent jamais.

« J'ai été blessé que vous l'ayez fait. Votre mari étant ce qu'il est et ne voyant que par vous, il m'est devenu impossible d'avoir un éclaircissement à fond avec lui, il aurait fallu vous nommer et il ne l'aurait pas souffert ; d'ailleurs, à moi-même cela ne m'eût pas convenu.

« En un mot, je me suis trouvé avoir blessé non pas un ami ou une amie pris à part, mais un ménage, — un ménage uni, — dans ce cas-là, j'ai dû m'effacer; — quand un arbre élevé, qui plane, est frappé de la foudre et prêt à casser, celui qui a sa chaumière auprès prend la hache et l'abat. J'ai dû essayer de faire ainsi durant les jours de congé qui m'avaient été faits et qui ont duré une semaine. On fait de l'ouvrage en huit jours quand on est ardent et qu'on souffre. Je me suis retrouvé ensuite avec Olivier comme avec un ami avec qui on est embarrassé, et lui de même. Avec vous, il sera difficile que je retrouve jamais confiance.

« J'apprécie vos hautes qualités, votre affection d'autrefois; je n'ai pu comprendre la facilité du sacrifice avec laquelle vous rompiez (car c'était rompre). Vous m'assurez aujourd'hui qu'il n'en est rien, et je vous crois. Quant à moi, je courrais à vous si je le pouvais matériellement ces jours-ci.

AVEC M. ET M"ie JUSTE OLIVIER 3g5

« J'irai quand je serai libre; le mieux sera de parler d'autre chose; le temps seul pourra donner quelque consistance à ce qui a reçu un coup si imprévu. Ma sensibilité n'est pas assez riche pou éprouver de ces pertes impunément, il lui faudra faire désormais bien des économies pour réparer. Si vous voulez bien m'y aider, peut-être y parviendrai-je. Adieu, je ne puis me relire tant mes yeux sont fatig-ués.

« Adieu encore. »

« Ce 8 février 1846.

« Cher Olivier (i),

« Je reçois unetrès bonne lettre de vous rj'enreçois en même temps une par le canal de M™ Olivier; je suis allé pour la voir sans la trouver; j'y retournerai bientôt. Je suis heureux si cet orage ne laisse aucune trace. J'aidû souffrir,pour une simple vivacité qui n'avait pas plus de gravité que ce que je vous 11 écrit cinquante fois au sujet de ces chroniques, de paraître avoir eu une dureté presque odieuse eu %ard aux circonstances (2), et cela sans retrouver e moment de m'expliquer et de me justifier.

« Voilà donc Berne elle-même entraînée dans la "ésistance et le point d'appui reportéà Zurich. Tout

(1) Voir à l'appendice la lettre XXIJI.

la) La douleur et les angoisses d'une très grave opération au fils •adet des Olivier.

;;,,!', CORRESPONDANCl M svl M i.-m i \ l

cela est bien capable de dégoûter des rêves d'idylle et de bonheur qu'on fait en cette humaine vie.

« Il y a eu ici la réception de Vigny ;i l'Académie; il s'y est montré (comme dans tout ce qui a précédé) ridicule, d'une sottise, d'une fatuité qui a donné sur les nerfs durant une heure et demie passée à toute une assemblée ; de sorte qu'on a été soulagé en entendant M. Mole retrouver des notes justes cl simples. Les amis de Vigny lui-même n'ont pu résister à l'ennui et à l'impatience, et M. Guiraud disait après la séance : « Mon amitié a souffert, mais ma justice est satisfaite. »

Vigny n'est qu'un Trissotin gentilhomme, iecomte de Trissotin. — Il l'a prouvé solennellement. Tout ceux qui aiment la poésie devaient souffrir de la voir ainsi compromise par un pontife maladroit.

« Il était séraphique, comme disait quelqu'un en sortant (i).

(i)Tout ce passase sue malheureuseoienl la haine et se retourne contre Sainte-Beuve' qui, ainsi que je l'ai écrit dan^ mon livre sur Alfred de Vigny, après en avoir eu mainte preuve entre les mains, tut le Deas ex machina de cette petite comédie académique. Il se peut que Vigny ait donné sur les nerfs à ses auditeurs avec son air « séraphique et. solennel » qu'il portait comme maigre lui partout où il y avait réunion ou spectacle, mais quand ou lit le discours de M. Mole et qu'on y ajoute le ton de persiflage sur lequel il fut débité, on comprend l'irritation qu'en ressentit le récipiendaire et la rancœur qu'il en garda toute sa vie. — Juste Olivier s'en était bien rendu compte. 11 était à Lausanne à ce moment-là. Après avoir lu l'article que Sainte-Beuve publia dans la Revue des Deux Mondes sur la réception de Vigny, il écrivait à sa femme, qui était à Paris : «... Mon avis tout cru, à moi, est celui-ci : M. Mole a fait un discours remarquable comme œuvre littéraire, vrai au fond dans ses

AVEC M. ET Mm6 JUSTE OLIVIER 3f)7

« Tout en 'débitant lentement son discours, il avait un crayon d'or avec lequel il marquait sur son cahier les applaudissemens quand il en venait.

«Je suis occupé d'écrire sur Mi g net qu'on range parmi nos historiens dans la série de la Revue ; j'abrège donc, mais je n'ai pas voulu tarder davantage à vous serrer la main.

« Adieu, cher Olivier. »

«Ce 28 juillet 1846. « Cher Olivier,

«Serez-vous assez bon, si vous n'avez pas encore expédié votre chronique, pour y parler cette fois le moins possible de V. H., de cette affaire de Ministère, en herbe, au moins pour ne rien mettre de trop direct sur lui à ce sujet qui se rapporte à ce qui a été dit entre nous. J'espère vous voir bientôt et peut-être ce soir ; je vous expliquerai mieux alors ce que c'est, et l'importance que j'attache pour le moment à ceci. Mille excuses et tendres amitiés.

« J'offre mes respects à Mme Olivier.

« A bientôt. »

points essentiels, mais une action qu'à sa place j'aimerais autant ne pas avoir faite. Et quant au discours de de Vigny, franchement, il est prétentieux et ennuyeux. II méritait une telle réplique, mais non pas en face, en public et en habit de cérémonie. » Voilà la note juste et qu'on aurait trouvée sous la plume de Sainte-Beuve, s'il n'avait pas été aveuglé parla haine.

Ce ier janvier 1847.

« Chère Madame,

« Je ne veux pas laisser cette journée sans vous envoyer un bon jour etbonan que j'aimerais mieuxpouvoir vous aller porter. Je suis empêché par beaucoup de fatigue et par les devoirs officiels qui sont accumulés sur ce jour. Cette année m'a été mauvaise en finissant ; elle m'a laissé, à ce moment où l'autre année commence, dans un état de gêne et de pénurie qui va jusqu'à contrister les sentimens. Ne pas pouvoir réjouir comme on le voudrait ceux qu'on aime, ces aimables enfances qui s'essayent en jouant à la vie, c'est triste quand on ne croit plus dans la vie qu'à l'enfance et à ce bonheur si court qu'il faut au moins procurer.

D'ici à quatre jours, je serai un peu mieux à cet égard, et j'oserai aller vers les vôtres: je voudrais donner à la petite Thérèse un tout petit manchon. Dites-moi si elleen a un. Je sais où trouver le mien

CORRESPONDANCE DE SAINTE-BEUVE 3o,0,

qui est déjà tout choisi de l'œil. Seulement, je ne voudrais pas qu'il fît double emploi.

Olivier m'a envoyé pour étrennes un charmant volume dont j'ai lu des pièces avec larmes : Et in Arcadia ego (i). Quels purs et profonds souve-

(i) Cette poésie fait partie des Chansons lointaines.

Et nous aussi, sur la montagne, Nous avons eu notre rayon, Avec l'Aurore pour compagne Et pour chemin le frais gazon.

Mais hélas! d'autres de la cime, D'autres, plus mûrs ou plus troublés, Levant leurs ailes sur l'abîme, Vers le ciel se sont envolés.

Lèbre a franchi le noir espace.

Il est au céleste jardin, Suivant d'un pas que rien ne lasse, Les monts où luit le jour sans fin.

Parmi les troupes infinies Qui forment le chœur immortel, Se mêle aux jeunes harmonies Henri (i), l'aimable ménestrel.

Et Monneron, tout air, tout flammes, Dont l'œil en haut toujours montait, A revu son pays des âmes, Qu'ici -bas même il habitait.

Mais nous, hélas 1 loin de l'aurore, Rentrés sous le brouillard impur, A tâtons nous suivons encore De la terre le sentier dur.

Monnard, en butte à la colère D'un peuple injuste, aveugle, errant, Laisse, vieux chêne séculaire, Gronder à ses pieds le torrent.

(1) Henri Durand.

/|(,n correspondance: de baînte-béuvé

nirs ! et que de morts déjà, desquels on voudrait être resté digne pour au moins espérer de les rejoindre.

« Je suis à vous et à lui, chère Madame, de tout mon cœur. »

Valliemin fouille de nos pères Los tombeaux cachés sous nos pas.

Agassic creuse les mystères D'un temps où l'homme n'était pas.

Tribun de Ia'sainte parole Qui, des cieux nous appelle tous, Vinct nous guide et nous console, Lui qui souffre bien plus que nous.

Et moi, dans la cité lointaine, Au bord du fleuve m'asseyant, Perdu dans la brumeuse plaine, 0 mes amis, je vais disant :

Et nous aussi, sur la montagne, Nous avons eu notre rayon.

Avec l'Aurore pour compagne Et pour chemin le frais gazon 1

« Ce 17 avril 1848.

« Cher ami, « Il y a encore de la poésie dans les choses. Imaginez-vous qu'hier en vous quittant après être allé faire une petite visite près de la place de la Bastille, je rabattais du côté de l'Hôtel de Ville, oubliant que le passage devait être encombré. Après avoir essayé de pousser jusqu'au pont d'Arcole et avoir perdu une demi-heure dans la foule, vers six heures un quart je rebroussai du côté de l'église Saint-Gervais pour tourner derrière l'Hôtel de Ville et arriver chez moi par ce circuit. Je pris une ruelle qui longe la nef et le chevet de Saint-Gervais : deux hommes faisaient comme moi et marchaient devant moi. L'un d'eux se retourne, c'était Lamartine. Il sortait de l'Hôtel de Ville par une petite porte, et se dérobait à son triomphe pour rentrer chez lui et rassurer sa femme. Je l'ai conduit jusqu'à une place de voitures près de l'Imprimerie royale. Dans ces cinq minutes je lui ai dit

'|0-> CORRESPONDANCE DR SAINTS-BfiUVK

à brùle-pourpoint tout ce qu'on pouvait de plus énergique sur la situation, la nécessité de nous en tirer, de prendre sur soi, et qu'on aurait une force encore plus grande qu'on ne pouvait soupçonner, en faisant appel à la population sur ce point d'ordre et de vraie liberté. Je vous conterai ce qu'il m'a dit, de très significatif. Il était au reste dans un grand contentement de cette manifestation qui passait les espérances.

« — Voilà de ces hasards, qui font sourire et rêver. Echapper à une foule immense pour rencontrer à deux pas de là seul à seul dans une ruelle l'homme que toute cette foule défend et va chercher (i).

(i) Sainte-Beuve a raconté plus tard tout au long' cette scène de sa rencontre avec Lamartine, mais il l'a quelque peu défigurée pour jeter une teinte de ridicule sur le grand poète qui venait de sauver l'ordre au péril de ses jours. Si nous voulons avoir la vraie version de cet incident, nous n'avons qu'à nous reporter à la Revue Suisse où Olivier le raconta le surlendemain d'après le récit que lui en avait fait Sainte-Beuve. « Dans ce .jour, écrivail Olivier, Lamartine avait devant lui, comme il l'a dit dans une lettre rendue publique, une mer de feu et de fer; bien plus (et ce détail nous vient d'une personne qui le tenait de lui-même) il avait sur la poitrine les sabres et les piques d'hommes furieux. Il les calme, il les apaise, il les gagne, il en est vainqueur. Et alors ces mêmes hommes qui, s'il n'avait pas triomphé de leur aveugle emportement, l'auraient peutêtre assassiné, se sentent pris d'un tel amour pour lui qu'ils l'entourent, le pressent, le serrent dans leurs bras, lui baisent la figure et les mains ; quelques-uns même, ajouta Lamartine, me mordaient. »

Or, pendant, que Lamartine risquait ainsi sa vie pour l'honneur du drapeau, c'est le cas de le dire, savez-vous ce que faisait Sainte- Beuve? 11 se rendait chez les Olivier qui habitaient place Royale, à deux pas de chez Victor Hugo, pour leur lire un chapitre de son

AVEC M. ET Mme JUSTE 0UV1EI\ /|03

« Voici le passage de la lettre de mon ami de Troyes.

« Voici une petite note à tout hasard pour M. Clément ; il peut et vous pouvez me rendre là le plus signalé et le plus délicat service (i).

« A vous, chers amis, de cœur.

« Soyez assez bon pour adresser le plus tôt que vous pourrez cette petite à M. Clément, cher Olivier. »

« Le 29 juin 1848.

« Chère Madame,

« Dès que vous le pourrez, tranquillisez-moi sur vous et les vôtres durant ces horribles heures? Comment est Olivier ? Comment êtes-vous ? Comment votre place a-t-elle été respectée? Et M. Ruchet qui est sous les armes ?

« J'ai bien percé les espaces par la pensée pour être avec vous : c'est là une triste adoption que Paris a eue à vous offrir.

« A vous de cœur. »

livre sur Port-Royal : M. d'Haussonville qui n'a pas toujours été juste à son endroit, n'a fait que lui rendre justice en lui refusant le sens du chevaleresque.

(1) Cette note, relative à la liste des fonds secrets où le nom de Sainte-Beuve figurait pour la somme dérisoire de 100 francs entre M. Eugène Veuillot et Charles Maurice, a été publiée dans le tome 1er de la Correspondance de Sainte-Beuve, p. 161.

M. Charles Clément était alors à Londres, où il voyait l'ancien ministre de l'intérieur, M. Duchâtel, sous la gestion de qui l'erreur dont se plaignait si justement Sainte-Beuve avait été commise.

^04 CORRESPONDANCE 1>E SAINTK-IJEUVE

« Cftjuin (s. d.) i8/|8.

« Chère Madame,

« Vous pouvez croire que ce serait une fête pour moi d'aller à vous samedi, s'il est encore des fêtes.

« Oui, il existe des volumes d'Instructions chrétiennes de M. Singlin, mais refroidis comme des sermons dont le sel et l'accent s'en est allé.

« La meilleure vie de Saint-Cyran se trouve dans les Mémoires de Lancelot, 2 vol.

<( Maintenant voici pour Olivier. Je veux l'entendre à sa première lecture (1). J'ai à causer avec lui sur ces lectures. N'a-t-il pas un programme ou liste des Cours et des noms des professeurs? Pourrait-il me procurer une affiche ou m'indiquer la date du journal où je les trouverais?' J'ai à faire là-dessus un article prochain, et c'est sur lui que je compte pour m'orienter. Je verrai aussi M. Souvestre. Quand Olivier fait-il sa première lecture? « A vous de tout cœur, chère Madame. »

« Ce 16 septembre.

« Chère Madame, «Je trouveen arrivant votre petit billet. Mon embarras est celui-ci : Comment puis-je être de quel-

(1) Après la révolution de 1848 on avait imaginé de faire pour les ouvriers des lectures du soir. Olivier fut nommé l'un des lecteurs titulaires et chargé en même temps d'un des cours de langue et de littérature qu'on avait adjoints à ces lectures. Mais cela ne dura pas plus que l'école dite d'administration, dont il est question plus loin et qui fut renversée par la coalition des intérêts contraires.

que autorité au ministère de l'Instruction publique? M. Génin, directeur de la division littéraire, est mon ennemi littéraire de tout temps. Je viens d'adresser ma démission au ministre qui, malgré une réponse polie qu'il m'a faite, ne saurait que ressentir la préférence que je donne à la Belgique sur la France républicaine (i). Il est vrai que je connais M. Halévy, mon voisin, et que je puis lui parler, mais voilà tout. M. Halévy, quand il a donné ce conseil, ne connaissait pas bien la nouvelle position prise et ne savait pas de] plus mes rapports réels avec M. Génin.

« Enfin, chère Madame, je lui parlerai et je vous verrai dès que j'aurai un seul instant.

« A vous de cœur et à tous les vôtres. »

(i) Sainte-Beuve avait donné sa démission de bibliothécaire à la Mazarine pour cette ridicule histoire de fonds secrets qu'il a racontée dans la préface de Chateaubriand et son groupe littéraire, mais je crois bien qu'il se fût démis sans cela, car dès l'année 1840 il écrivait à Olivier: « Quand il y aura la République, ce qui pourrait bien nous arriver, je m'en irai aussitôt d'ici, et m'enterrerai dans un clos du canton (de Vaud) où pourtant je n'ai pas été et ne serai point, hélas ! pasteur. »

Quant à la Belgique, ce ne fut pas de la faute de Sainte-Beuve s'il lui donna la préférence sur la France républicaine. Au lieu d'aller faire un cours à Liège, peu s'en fallut qu'il n'allât en faire un autre en Amérique. Nous savons maintenant que si Juste Olivier avait accepté l'invitation d'Agassiz, Sainte-Beuve serait parti avec lui... à moins toutefois qu'il n'eût été retenu parle grand âge de sa mère.

^oG CORRESPONDANCE DE s vin TF.-nEUVE

« Liège, ce 20 octobre.

« Chère Madame,

«Combien j'ai regretté de quitter Paris sans vous serrer la main à Olivier et à vous : mais mes derniers jours ont été des journées de manœuvre, d'emballeur et de portefaix. Je succombais à la fatigue et j'étais pressé par le temps.

« Me voilà enfin arrivé et transporté. Je repasse par toutes mes impressions de Lausanne, mais avec quelle différence, chère Madame ! et quel vide, quel isolement de plus! J'ai trouvé ici un excellent ami et guide dans M.Lacordaire(i). Pourtant ce n'est pas comme à Lausanne. Il n'y a de pareil que ma tristesse accrue par les années et par la nature des circonstances. Mes collègues de l'Université sont bien pour moi et m'ont fait tout l'accueil que je pouvais désirer, mais ce n'est pas comme à Lausanne, c'est là mon refrain, le seul refrain que je chanterai.

« Les étudiants ne sont peut-être pas si bienveillants si cela était, mon séjour ici ne serait pas long et je serai fier comme il convient. Pourtant rien ne m'autorise à craindre. Je travaille à force; je prépare deux cours, trois leçons par semaine, à commencer à la fin de ce mois. Y pourrai-je suffire?

« Chère Madame , donnez-moi un peu de vos nouvelles, de celles de vos chers enfans et d'Olivier

(1) Frère du dominicain.

AVEC M. ET MmP> JUSTE OLIVIER 4°7

et ne m'accusez pas si je suis inexact et rare en réponse. Je vais être si occupé !

« Adieu, bien chère Madame. 'Je serre la main à Olivier et j'embrasse les enfans, nommément Mlle Thérèse. »

« Liège, ce 27 novembre.

« Cher ami, « J'ai reçu avec bien du plaisir votre bonne lettre et avec reconnaissance le n° de la Revue Suisse où vous me rappelez au souvenir de mes'anciens auditeurs. Je suis ici en plein cours. J'ai un peu trop à faire. Ce cours public, s'il était seul, m'amuserait, mais l'autre est bien immense. Enfin j'y suffis jusqu'ici et n'ai qu'à me louer du public d'ici, même des dames qui viennent contre l'usage à l'Université. Je mène la vie sérieuse et austère que vous m'avez vu mener à Lausanne, — plus austère encore et sans la consolation des soirs. L'autre jour en me promenant une heure seul sur les collines à demi dépouillées, je récitais cette stance qui ^contient la moralité sombre des dernières années :

Rien n'est propice à qui ne sacrifie, etc.

« Je ne sais sij'aurai un momentà moi pour aller à Paris d'ici à la fin de l'année scholaire (sic) : le trajet est court, mais c'est fatigant, et je ne suis pas assez en avance pour pouvoir profiter des petites vacances que se ménage l'Université à Noël.

4o8 CORRESPONDANCE DE SAINTE-BEUVE

Nous verrons à Pâques. Chers amis, ne m'oubliez pas : écrivez-moi quelquefois, cher Olivier. Si INI""' Olivier voit M'"e Valmore, qu'elle lui dise mes respectueuses tendresses. J'écrirai à Mlle Ondine : mais le temps me manque.

« Adieu, chers amis, je vous embrasse, ainsi que Mlle Thérèse, s'il lui plaît, et les enfans.

« Où en est l'Ecole administrative ?

« Si Olivier voit M.Lutteroth,il serait bien bon de dire à ce dernier qu'il veuille bien presser l'insertion dans les Débats de l'article que j'ai fait imprimer avant de partir de Paris sur le Pascal de M. Vinet et qui court risque d'attendre indéfiniment si M. Lutteroth n'use de son influence. Mille amitiés encore. »

(i) On venait d'adjoindre au Collège de France une école dite d'administration. La chaire de langue et de littérature françaises y fut confiée à Emile Souvestrc, qui ;prit Olivier pour auxiliaire.

« Liège, ce 5 février 1849.

« Chère Madame, « Votre lettre est bien bonne, et la bienvenue. Je pense bien souvent à vous dans ma triste vie. Je n'ai plus pourtant, comme je l'avais encore à Lausanne, le don de souffrir et de jouir, il semble que j'aie épuisé ma dose, et que la lampe ne se renouvelle plus. Je travaille, mais sans bonheur, je n'ai d'autre désir que d'achever ce que j'ai entrepris. Je n'ai formé ici aucune liaison particulière. La tendresse est bien loin ; elle est pour les amis du passé, pour vous, pour les chers absens (1). Je ne forme aucun projet bien arrêté pour l'avenir : tout est si incertain, de quelque côté qu'on se tourne à

(1) Quelques jours plus tard (25 février), iï écrivait à son ami Collombet, de Lyon... «J'ai trouvé ici le silence, la vue des champs; mais le cœur y est bien morne et bien désolé, et le travail aussi est un peu accablant. Ce n'est pas tout à fait là le cloître que je m'étais rêvé dans les jours de la jeunesse. Mais tout est rêve et, bercés ou heurtés, nous approchons chaque jour du grand réveil. Je voudrais y croire comme vous. » {Lettres inédites de Sainte-Beuve à Collombet, p. 443.)

l'horizon. Mon cœur, quand j'y regarde, est toujours tourné vers Paris ; pourrai-je lui obéir ? — Nous en causerons à Pâques. Embrassez Olivier pour moi ; remerciez-le des bons souvenirs qu'il m'envoie par la Revue Suisse. Amitiés à M. Bridel, à Clément, à Ch. Eynard, aux Valmore. Les bras sont trop courts, l'espace trop grand et les amis dispersés sont trop nombreux. Mais vous, vous êtes pour moi du petit nombre.

«J'embrasse les chers enfans et vous tous. A vous de cœur, chère Madame. »

a Liège, ce 2 mars 1849.

« Chère Madame et amie, « Que de tristesse ! La vie est vraiment un peu plus dure qu'il n'est besoin même à ceux qui l'acceptent pour telle ! Embrassez pour moi ce cher Arnold. J'ai trouvé dans la dernière chronique d'Olivier de bien doux ressouvenirs de lui à moi. Le soir où j'ai reçu votre lettre j'avais passé une partie de la journée à feuilleter les Revues Suisses de i843, i844> pour y chercher quelques notes sur Chateaubriand (1): et il en était sorti des

(1) Vers le même temps il écrivait à Collombet pour lui demander la brochure de M. de Place contenant les sept articles publiés par lui sur Chateaubriand, en 1809, au Bulletin de Lyon, journal hebdomadaire rédiçé par Ballanche. « J'espère avoir enfin trouvé le fameux discours de réception, mais je n'en serai bien sûr que quand je le verrai de mes yeux. Avez-vous souvenir, dans Bonald, dune belle page dans laquelle il compare son livre de la Législa-

AVEC M. ET M^e JUSTE OLIVIER 411

bouffées de souvenirs, — à propos de Raphaël, il y aurait même, après ce qu'Olivier a dit d'excellent, une jolie critique à faire, par ce biais-ci :

« On ma assuré que dans ce cadre de Raphaël, sous prétexte de peindre Elvire, Lamartine n'a fait autre chose que prêter à celle-ci les conversations de l'hiver dernier qu'il a eues avec Mme d'Agoult (un peu athée ou panthéiste, vous le savez). C'est bien cela : un canevas de vingt ans, et, pour broderie, des pensées de 5o, composez donc un charme avec un pareil assortiment 1 — Les conversations et opinions sur Cicéron sont de Mme d'A., qui elle-même n'a fait que répéter ce qu'elle a entendu dire à une personne estimable et docte (Mme Hortense Allart) qui lit en latin Cicéron et en parle à merveille. Sans nommer, il y aurait moyen, par supposition, d'expliquer ainsi le désaccord de la vraie Elvire avec Julie et le manque de réalité qui se sent sous les phrases : (on dirait vraiment que l'auteur a fait, etc., comme si, etc.) et dire alors le vrai en pénétrant dans le vif par le défaut de la cuirasse.

« Chère amie, je cherche à distraire avec ces dires ma triste pensée et la vôtre. Aimez-moi toujours

Lui est comme une

tion primitive, je crois, avec la Génie du christianisme. comme un guerrier rude et armé de fer, l'autre est cor Reine un jour de fête dans sa pompe? Je recherche la belle page sans pouvoir la retrouver. Cependant ce qui luit chez Bonald doit sauter aux yeux, car il est plutôt fort et sombre. » [Lettres inédites de Sainte-Beuve à Collombet.des 25 février et 18 avril 1849.)

\ I * CORRESPONDANCE DB BAINTE-BBUVB

et faites-moi aimer des vôtres. Amitiés à M. Ruchet, que je n'oublie pas.

« Adieu, cher Olivier, et vous, chère Madame, de cœur, à Pâques. »

« Liège, ce ierjuin 1849.

« Très chère Madame, « Votre bonne lettre m'a été bien douce; j'avais eu grand regret de ne pouvoir vous attendre ce dernier soir, ma pensée est souvent avec vous, avec notre passé. J'y vis très habituellement et ce qui est bien certain c'est que jamais je ne m'avise de vivre dans l'avenir. La suprême douceur désormais serait de causer ensemble avec une tristesse calme de ces jours heureux, qui ne le furent pas complètement eux-mêmes, mais qui le deviennent au prisme du souvenir. J'ai dit à Olivier que je ne désespère pas d'être bientôt rapproché de vous, — tout à fait libre — pauvre et gueux comme à vingt ans. Et peut-être, qui sait ? je ne sais quoi de cet âge me reviendra aussi en même temps que la condition extérieure qui me le rappellera. J'y compte un peu, en vertu de cette incurable faculté d'illusion que gardent tous ceux qui ont été une fois poètes (1).

(1) H aurait pu dire qui sont restés poètes, car il le fut toute sa vie, et son grand chagrin, la raison peut-être de sa jalousie contre ses camarades de i83o. fut de se voir traiter de bonne heure en critique plutôt qu'en poète. Qu'on médite cette note qui clôt le der-

AVEC M. ET Mm« JUSTE OLIVIER l\l2>

« Ce qui n'est pas une illusion, c'est le plaisir de se voir, de se retrouver, de jouir mieux de ce dont [on] a été sensiblement privé et d'apprécier désormais bien des choses simples et pures. Croyez bien, chère amie, à la fidélité de mes impressions, de mes pensées reconnaissantes, et à monculted'un passé qui ne peut que gagner en moi et se mieux graver chaque jour. Il n'est pas jusqu'à cette vie assez douce, mais si dénuée, que je mène ici, qui ne contribue à me faire mieux sentir ce qu'était pour moi Lausanne, grâce à vous, et combien de ce côté j'ai une secrète patrie. Écrivez-moi quand vous en aurez un mouvement et le loisir : vous êtes sûre de m'apporter une consolation et une joie.

« Adieu, offrez mes tendres amitiés à Olivier, à tous les vôtres, et sachez-moi bien à vous de respect et de cœur. »

« Liège, ce 8 juillet 1849.

« Chère Madame et amie, « J'ai bien pris part à toutes ces épreuves. J'étais inquiet de ce que devenaient vos santés au milieu de cette influence.

Sans ma douleur nerveuse qui persiste, j'aurais écrit : mais ma plume ne court plus bride abattue.

nier volume de ses Poésies complètes, édition de i863: « Toutes ces poésies qu'on vient de voir étant ainsi assemblées et la gerbe liée, ne suis-je pas autorisé à dire : Aujourd'hui on me croit seulement un critique, mais je n'ai pas quitté la poésie sans y avoir laissé tout mon aiguillon. »

4l4 CORRESPONDANCE DE SAINTE-BF.IVK

J'espère que la santé d'Olivier est remise et votre Ame un peu calmée. Je vous reverrai bientôt. Après un court voyage à Utrecht (i), je reviens à Liège pour faire mes paquets et je compte être à Paris en août. Je reprendrai peu à peu des habitudes plus douces : je voudrais y faire rentrer le passé, passé de plus en plus. Adieu, chère amie, dites à Olivier toutes mes amitiés et dites-vous que vous serez pour beaucoup dans la douceur triste que je puis espérer encore aux futures saisons.

« A vous,

« J'ai reçu le livre d'Eynard et une lettre très aimable de M. F. Chavannes, d'Amsterdam (2). »

(1) Et à Amersfoort où se trouvent le séminaire et les archives de l'église janséniste dont le conservateur était alors M. Karslen.

(2) M. Chavannes était alors pasteur de l'Eglise wallonne à Amsterdam. Il venait de publier, dans la Revue Suisse, un article sur le troisième volume de Port-Royal, et avait invité Sainte-Beuve à venir le voir à son retour d'Utrecht.

« Ce ier mai i85i.

« Cher Olivier, « Vous avez été mille fois bon comme toujours dans la dernière Revue Suisse : ne me croyez pas ingrat. J'ai eu, depuis mon malheur (i), une suite de fatigues, de tracas, de déménagemens, qui, surajoutée à mes études, ne m'a pas laissé un instant de trêve. Je commence à peine à m'organiser dans la petite maison delà rue du Mont-Parnasse. Il faudra qu'un jour vous veniez en faire connaissance sous sa nouvelle forme. Cher Olivier, mon premier soin après la perte de ma mère a été de refaire mon papier testamentaire dans sa forme définitive et à vous destiné: c'est vous dire combien de loin comme de près, en silence comme en nous voyant, je vous suis le même si je suis le même (2).

« A vous de cœur.

(1) La mort de sa mère.

(2) Ainsi, jusqu'en i85i, Juste Olivier était resté dans la pensée de Sainte-Beuve son légataire universel. Ce n'est que quelques années

4'6 COAAESPONDANCB DE BAINTE-BBUVS

(. Mrae Olivier est de moitié dans tout ce que je vous (lis. »

« 2 juin i85i .

« Cher ami,

« Ne sauriez-vous et vous-même n'au riez-vous point fait quelque notice ou écrit quelque page sur Mme Necker à Lausanne ? Je fais un petit portrait où je la mets en pendant de Mme de Lambert : je me souviens que vous m'en parlâtes un jour en descendant du Signal, du côté de la maison de Vulliemin,vous me fîtes voir le petit monticule de verdure où elle rêvait, vous ou M. Manuel! Ces petits détails sur sa vie première et sur le lieu de sa naissance (Crassy,']e crois) (i) ne sont-ils pas écrits et à notre portée? Un petit mot par la poste, s'il vous plaît.

« Tout à vous, et à M™ Olivier, et aux vôtres, cher ami. »

après, à la suite de dissentiments religieux et politiques cl aussi sous l'influence d'une personne qui dirigeait alors la maison du critique des Lundis, qu'Olivier fut rayé du testament de Sainte-Beuve. (i) Plutôt Crassier, village voisin de la frontière de France, dans le canton de Vaud, au-dessus de Nyon, où M. Curehod, père de Mme Necker, était pasteur.

« Ce 23 septembre i85(), vendredi l\ h. et demie.

« Cher ami, « Il y a bien long-temps que je ne vous ai vu depuis cette charmante visite; je ne prétends pas vous déranger, mais seulement vous dire que je l'ai remarqué et que le temps me compte, et comme je n'aurai pas de plus vif regret que de vous savoir venu, moi n'y étant pas, je vous dirai que demain samedi je suis obligé de sortir dans l'après-midi. J'espère, cher Olivier, que vous et les vôtres allez bien : agréez pour vous et pour eux mes vieilles et tendres amitiés. »

« Ce 16 août 1880 (1).

« Cher ami,

« Je suis heureux de vous savoir de retour. Si je n'étais le plus lent à faire et à aller, je serais allé vous serrer la main ; je me le suis dit bien souvent. Je suis chez moi à quatre heures les jours qui ne sont pas d'Académie, c'est-à-dire tous les jours hormis les mardi et jeudi. Mais ce qu'il faudrait, ce serait un petit dîner coudes sur table. Je vous le propose pour la semaine prochaine, le jour à votre choix.

« A vous, chers amis, à Mme Olivier et à tous les vôtres. »

(1) Voir à l'appendice la lettre XXVIII de J. Olivier.

« 26 février 1864 (1).

« Mon cher Olivier,

« Je vous remercie de la note excellente et précise. — J'espère vous voir lundi. — Je gémis sous le faix. — Fatigué très réellement.

« Pourriez-vous me dire, en attendant, si Winkelried à Sempach a bien fait ceci : s'avancer contre le bataillon hérissé de piques qu'on ne pouvait entamer, étendre les bras, rassembler le plus de piques ennemies qu'il pût contre sa poitrine et, mourant transpercé, ménager ainsi dans la phalange allemande une trouée par où les Suisses pénétrèrent. J'en ai besoin pour une image. — Qu'était-il dans l'armée suisse ? Etait-ce un chef ?

« Amitiés autour de vous et tendresses. »

(1) Voir à l'appendice la lettre XXX de J. Olivier.

iSGG

« Ce 2 février 1866.

« Cher Olivier (1), « Je reviens sur un sujet sur lequel je vous ai déjà interrogé, je vous serais bien obligé de me dire tout simplement (c'est pour une nouvelle édition de Port-Royal) si ce que je vais vous demandez est exact. Lorsque je suis allé professer à Lausanne en octobre 1837, M. Porchat était recteur et de plus professeur de Littérature de Poésie latine. Veuillez me dire le litre exact de sa chaire. M. Monnard était professeur de Littérature française. Vous étiez vous-même professeur d'Histoire. M. Vinet venait d'être appelé de Baie où il était à la chaire à'Homilêtiqae : est-ce bien là le titre? M. Dufournay (donnez-moi la bonne orthographe du nom, s'il vous plaît) était, je crois, professeur de Théologie, et M. Herzog (est-ce bien l'orthographe aussi ?) était, je crois, professeur

(1) Voir à Yaopendice la lettre XXXII de J. Olivier.

d'Histoire ecclésiastique. Y en avait-il quelque autre encore ? J'ai d'ailleurs gardé votre ancienne lettre où vous signalez les erreurs de Saint-René Taillandier (i). Je voudrais, dans un Appendice, en réimprimant, rétablir quelques faits précis et voilà pourquoi je vous demande une petite note écrite toute sèche, un programme des cours de cette année-là. — Quel lointain!

« A vous et aux vôtres de tout cœur.

« Toujours tout 'doucement. »

(i) Voir la lettre de Sainte-Beuve à Saint-René Taillandier. Corresp., t. I, p. 363.

a Ce 10 juillet 1869.

« Cher ami, « Je suis bien touché de votre bonjour daté de ces lieux très chers et que je ne reverrai pas. Je nie sens bien altéré de repos et plus souffrant depuis quelques jours. Il faudra essayer quelque chose. Mais ce que j'ai dit de Monnard, c'est vousmême qui l'avez dit ; c'est de votre bouche que

j'ai recueilli la figure et l'image (1).

(1) Sainte-Beuve, au cours de ses articles sur Jomini publiés dans lé Temps et reproduits par le Journal de Genève et la Revue militaire suisse, avait parlé de M. Monnard en des termes qui avaient paru excessifs au colonel Lecomte : « Vous dites dans un passage, écrivait cet officier au critique des Lundis: « Il (M. Monnard) était resté le même à travers toutes les vissicitudes, les ingratitudes des partis qui en dernier lieu l'avaient frappé d'ostracisme, inllexible et immuable sous ses cheveux blancs, etc. » Je vous engagerais à supprimer les mots « qui en dernier lieu l'avaient frappé d'ostracisme ». Peut-être aussi le mot ingratitude pourrait-il être avantageusement remplacé par quelque équivalent adouci, caprices, fluctuations, par exemple, ousimplement retranché. Avec ces modifications... la part d'éloges à M. Monnard resterait encore exagérée à mon avis, mais ce n'est plus qu'une affaire d'appréciations très discutable. »

Sainte-Beuve, quelque peu piqué, avait répondu à M. Adert, direc-

AVEC M . ET Mme JUSTE OLIVIER 42^

« A vous de tout cœur et à ceux qui se souviennent de moi (i).

« SAINTE-BEUVE

teur du Journal de Genève que le colonel Lecomte avait également saisi de sa réclamation:

« Vous pensez bien que je n'ai qu'à me féliciter d'une correspondance si courtoise et si honorable pour moi. Je n'ai pas attendu la fin des articles pour remercier le colonel. Il a tenu.à faire ses réserves sur M. Monnard. Je me garderai bien d'insister et de venir le contredire. Dans ma réimpression, le mot d'ostracisme disparaîtra, et je parlerai seulement de l'ingratitude des partis qui l'avait réduit à l'expatriation, à l'exil. » Je ne suis que rigoureusement exact en parlant ainsi. Au moment où éclata dans le canton (de Vaud) la révolution de i845, M. Monnard avait quitté la chaire de littérature française à l'Académie de Lausanne, et y avait été remplacé par M. Vinet; il occupait lui-même la place de pasteur à Montrcux. Lors de la proclamation de M. Druey pour l'acceptation de la Constitution, les pasteurs en masse se démirent; M. Monnard fut de ceux qui refusèrent la lecture en chaire, et dans l'assemblée des pasteurs à l'hôtel de ville de Lausanne, il se prononça avec énergie pour la résistance. Remplacé à Montreux comme pasteur officiel, il y restait le ministre de l'Eglise séparée. Gela déplut aux radicaux de Montreux qui tracassèrent les réunions de cette église libre, et un jour le culte fut interrompu par un tumulte populaire. Le pasteur et son troupeau, et Mm« Monnard présente, se virent inondés par le jet d'une pompe à feu. Le séjour n'était plus tenable pour M. Monnard qui accepta un appel de l'Université de Bonn. Voilà les faits dans leur exactitude. Je ne vous les raconte que pour que vous les sachiez au besoiD, car je ne sais si à cette époque vous étiez déjà à Genève. Mais encore une fois gardons tout cela pour nous. Le colonel Lecomte est un homme de trop de mérite et qui en tout cas a agi avec trop de bon et cordial procédé pour qu'on le chicane sur un détail. » {Lettres inédites des 12 août et 4 septembre 1869, communiquées par la famille Adert.)

On voit par ces lettres combien Sainte-Beuve était resté vaudois !

(1) Ce fut sa dernière lettre à M. et Mme Olivier. Trois mois après, le i3 octobre 1869, il rendait le dernier soupir après d'atroces souffrances.

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