LETTRES
DE M. ET M™ JUSTE OLIVIER A SAINTE-BEUVE (i)
« Aigle, mardi [août 1837].
« Cher Monsieur, quel chagrin de vous avoir manqué ! faites, je vous en prie, que vous en puissiez juger par la joie que nous aurons à vous recevoir à Aigle, où nous sommes aussi chez nous. Ne nous refusez pas, nous ne sommes que quatre ici, avec mon petit garçon qui vaut bien la vue du plus beau de nos lacs ; et notre humble maison est encore trop grande pour si peu d'habitants. Si vous n'êtes pas seul, venez également sans aucun scrupule ; ce serait à nous seulement d'en avoir,^ de vous offrir si rustiquement l'hospitalité ; mais nous n'en avons point, je vous en avertis. Cela ne dérangera, du reste, nullement vos plans de voyage. Aigle est sur tous les che-
(0 Ces lettres ont été publiées par M. Philippe Godet, professeur à l'Université de Neuchâtal (Suisse), dans la Bibliothèque universelle de Lausanne (n°» de février à mai 1904). La première ayant ete publiée dans l'introduction du présent volume, nous ne la reproduisons pas ici.
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mins, toutes les diligences y passent. Il n'y a que quatre heures d'ici à Vevey, et six jusqu'à Martigny.
« C'est la route. De Genève, en prenant le bateau a vapeur le matin, vous nous arriverez à 3 heures. De Lausanne, vous avez également le bateau et des voitures qui correspondent avec lui, plus la diligence qui part à 2 heures de l'après-midi ; à 8 heures, vous êtes devant notre porte, n° 77. Il n'y a qu'une rue. Mais venez ici tout droit ; je vous conduirai à Vevey, en passant par Chillon et les lieux classiques de notre lac. Aigle est la meilleure station pour voir la Dent du Midi, et ce portail des Alpes que votre Obermann a tant de fois contemplé. Si je ne suis pas avec vous, personne ne vous montrera Saint-Saphorin, d'où il allait se promener le soir sur les eaux. On est ici très bien placé pour faire, en peu de temps, connaissance avec les cimes. Soyez sûr que l'intérêt de votre voyage en augmentera ; c'est ce qui me fait insister si hardiment.
« Donnez-nous donc au moins quelques jours. Nous ne vous fatiguerons point ; nous vous laisserons admirer tout seul, nous ne vous chicanerons point à la Suisse, nous ne penserons qu'au plaisir de vous avoir. Genève est mille fois moins beau que ce côté-ci : rognez-lui un peu la part que je vois bien que vous lui voulez faire. Si vous ne pouvez venir que jusqu'à Lausanne, écrivez-le moi, faites-moi ce plaisir, et j'irai vous y recevoir. L'incertitude complète où je suis sur la manière dont vous y repasserez m'empêche seule d'aller m'y mettre en faction dès demain.
« Adieu, cher Monsieur. Je vous écris à la hâte pour vous répondre par le retour du courrier ; Mme Olivier est toute joyeuse de l'espoir de vous voir enfin, je ne dis pas de faire votre connaissance. Votre bien dévoué et affectionné. »
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a Aigle, ce 29 août 18^7 (1).
« Mon cher monsieur Sainte-Beuve, « Il n'était pas besoin de vous dire tout le prix que nous mettons à vous posséder un hiver à Lausanne et de quel intérêt il y va pour notre académie ; mais j'aurais dû peut-être vous paraître plus persuadé que la chose n'était pas absolument Jolie, à la prendre de notre côté. C'est une retraite d'un hiver ; et vous dites que vous en avez besoin. Vous vous débarrasserez de ce Port-Royal qui, je le vois, vous pèse un peu. Ce sera vous décharger à la fois d'une pensée et d'une promesse. Et puis, ce n'est que sept mois ; je peux vous dire par expérience qu'ils sont bientôt passés. Vous ne serez pas si loin de Paris ; une affaire importante y exigeât-elle votre présence, en trois ou quatre jours vous y êtes rendu : votre absence, en cas pareil, ne souffrirait de la part de l'académie aucune difficulté. On est très large à cet égard. Et en général l'enseignement est établi sur le pied d'une complète liberté. Lausanne est une grande ville, où l'on fait assez au bout du compte comme l'on veut. L'esprit, tout seul, s'y casserait les dents ; mais vous avez déplus une bienveillance et une simplicité qui vous y feront tout de suite accueillir, tout en vous permettant, je crois, sans peine de ne vous donner qu'autant que vous le voudrez. Enfin, parmi vos auditeurs, il en est que l'on trouverait partout dignes de vous apprécier. Si petits que nous soyons, il y a pourtant chez nous quelque chose qui n'est pas ailleurs, et vous aimez les coins et vous les cherchez. Il me semble donc, même lorsque je
(1) Réponse à la lettre de Sainte-Beuve du a3 août.
'i:ïu CORRESPONDANCE DE SAINTE-BEUVE
regarde en moi à l'ami uniquement, et que je mets de côté l'intérêt de mon pays, il me semble que vous devez venir. La décision vous paraît-elle amère, dites-vous que ce sera bientôt bu et passé. Vous seriez avec nous au mois de novembre ; le nouvel an est bientôt là ; puis vient avril et le printemps léger, si rapide et si doux; et le dernier jour de mai tout est fini ; vous pouvez être le 4 juin à Paris, si nos montagnes n'ont pas le pouvoir de vous retenir encore quelques instants. Si vous voulez conserver une dernière cbance d'échapper à cet exil, mettezla sur notre compte ; il est malheureusement possible que nous ne puissions pas vous l'éviter. Bien que mon ami Espérandieu ait la réputation méritée de tout voir en noir, il y a cependant quelque chose à dire en effet sur la mesquinerie démocratiq ue, ainsi qu'il s'exprime. Faites donc votre sacrifice; nous sommes ici quelquesuns bien décidés à tout employer pour qu'il soit accompli ; mais peut-être ne pourrons-nous pas être aussi cruels envers vous que nous le voudrions bien.
« M. Espérandieu m'écrit de ne pas manquer de lui envoyer votre décision aussi promptement que possible, parce que le moment approche où l'on va régler l'affaire des cours libres de la prochaine année scolaire, dans la catégorie desquels le vôtre devrait être rangé.
« Le tourbillon dont M. Ducloux a fait son compagnon fidèle m'a jeté avec lui des montagnes d'Aigle au pied du Mont-Blanc. Nous avons eu un temps superbe, avons tout vu par nous-mêmes, et sans les coûteux ennuis de la partie classique de ces sortes de voyages, c'est-à-dire sans les guides, les cicérone et les mulets. Mais M. Ducloux, je pense, pour constater l'orage qui le mène, a trouvé à propos de perdre sa chemise au pied de la Tour d'Aï, sa cravate au passage de la Tête- Noire et ses bottes à Martigny ; enfin, il n'a pu se dispenser d'user son bâton de montagne par les deux bouts.
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Vous jugez si je fus étonné de nous retrouver ensemble au terme du chemin.
«Dans les trop courts instants que vous nous avez donnés, qui a été l'hôte aimable et bon ? N'est-ce pas vous ? Ainsi ne me remerciez pas. Les meilleurs souvenirs de cette hospitalité nous sont chers. Nous ne pouvons y revendiquer que le sentimentvrai qui nous a toujours attirés vers vous et nous a enfin rapprochés au moment où. nous ne l'espérions plus.
« P. S. — Le jour de votre départ, nous vous avons retourné une de vos lettres à Genève. L'avez- vous reçue ? N'oubliez pas nos vers, toutefois à votre loisir (i). »
DE Mme OLIVIER
« 29 août 1837 (2).
« Pendant cette aimable visite, à propos de laquelle vous avez mis mon indulgence dans votre lettre, sans douteafin qu'elle fût quelque part, nous n'avons pas tout
(1) Ce sont les vers émus, adressés A mesamis M. et3fme Olivier, datés d'Aigle, et qui commencent ainsi :
Salut! je crois encore I...
Ils ont été recueillis dans Les Pensées d'août. Il n'est peut-être pas superflu de rappeler ces strophes, où Sainte-Beuve célèbre le calme bonheur de ses amis vaudois :
J'ai vu la paix du cœur, l'union assurée,
Le saint consentement des biens qu'on a trouvés,
Et les grâces du ciel par leur seule durée,
Et le renoncement des autres biens rêvés...
Parfois, la poésie en prière élancée, Du même heureux sillon laissant monter deux Voix ; Vos destins s'ehfermant, mais non voire pensée, Et le monde embrassé du rivage avec choix... (2) Réponse à la lettre de Sainte-Beuve du 25 août.
dit, il me semble, sur la résolution que vous allez prendre. Au risque de vous effrayer beaucoup, de vous répéter des choses que vous'savez mieux, et de vous fairesourire par l'importance que je mets à jeter d'ici un poids à côté de la balance, je veux renouer un instant l'entretien suspendu. Vous savez d'avance que ce n'est pas une causerie parisienne ; et cela me place à l'aise dans mon sérieux, aussi bien que dans mes scrupules de n'avoir pas assez éclairé la vérité. Pour être compris, ils demandent une certaine disposition d'âme, une certaine pente du cœur où vous replaceraient tout naturellement le souvenir un peu vif, l'impression un peu présente de nos graves conversations. Mais se souvient-on au milieu des enivrements du retour ? c'est ce que vous ne nous direz peut-être pas. Se souvient-on, en retrouvant sa mère, d'avoir accepté ailleurs quelque chose de maternel, dans la forme que prenaient les sollicitudes d'un intérêt véritable ? Se souvient-on, au revoir des anciens amis, qui nous font la vie douce et légère et la renouent au passé, de tout le charme du présent ; se souvient-on d'avoir senti que la chaîne du temps a des anneaux lointains, plus suprêmes encore, qui nous lient à ce qui précéda le monde et à ce qui le suivra, puis, par ci, par là, à quelques êtres, qui n'ont guère d'autre date dont ils puissent se réclamer auprès de nous? Quand chaque aurore apporte son poème, son drame ou son conte, inconnus, scintillants, rapides, fascinateurs, se souvient-on de la Divine Comédie, qui roule dans l'ensemble des choses la vérité de son spectacle éternel, en attendant la fatalité de son dénouement qui ne vient qu'avec le dernier rayon du soleil sur les yeux mourants, avec le dernier jour de la terre ?
« Tout ceci m'entraîne, mais pourtant non loin de mon sujet. Ne s'agit-il pas en effet de savoir pour quoi vous vivez, et vous voulez vivre? C'est un choix moral plus
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qu'un autre, que vous allez faire. Si je ne me trompe, votre conscience vous a dit que vous retirer à l'écart pour examiner le grand problème de la destinée vous conduirait à y trouver Dieu, et à l'accepter, pour vous comme pour l'univers, chose que toute âme d'homme doit faire à son tour et seule, que nul ne peut vous épargner. Sans doute, le moyen en question n'est pas unique, n'est pas infaillible; mais si Dieu vous l'a montré, il le sera pour vous. Si vous entendez aujourd'hui sa voix n'endurcisse: pas votre cœur. Quand il se pourrait faire que vous n'eussiez d'autre profit religieux d'avoir obéi à ce que vous sentez au fond de vous être un appel moral, que d'avoir obéi, vous seriez encore amplement dédommagé de ce qu'il vous en a pu coûter. Tout fait trace en nous, vous le savez; et le premier effort sur une bonne route appelle et facilite le second. Vous n'en êtes pas à ceux-là, sans doute : mais cependant aucun de nous ne saurait' sans éminent danger, mépriser l'évidence d'une direction divine. Votre conscience intellectuelle, si je. puis ainsi parler, vous tient à peu près le môme langage. Elle vous montre assez clairement les avantages d'un long travail, austère et utile, au bout duquel un peu de repos pour la pensée sera légitimement acquis. Je n insisterai donc pas là-dessus. Quant au reste, vie matérielle monotone autant dans ses distractions que dans sa simplicité, soins d'amis, sollicitude désintéressée, admiration et sympathies acquises, retraite peu sonore mais fidèle, poésie de la nature et du fond des choses achetée par quelque insipidité et pâleur de détail : voilà ce que vous savez déjà. J'ai grand'peur que vous n'en ayez trop peur. Cependant, si vous sautiez par-dessus l'abîme, yeux fermés, comme vous aurez peut-être la force de l'essayer, vous verriez combien le gazon de l'autre rive vous recevrait mollement.
« Quand vous avez été parti, beaucoup de choses me
'l'.'l CORRESPONDANCE I>E SAINTE-BEI vi.
sont ainsi revenues, évidentes et pressantes. •!<• n'ai plus senti notre plaisir dans votre intérêt, et celui-ci, se faisant ainsi plus pur, s'est enhardi et mieux révèle. J'ose donc vous presser, vous conseiller, vous conjurer môme de birn réfléchir avant de dire non, si vous y penchez; et de chercher, dans une conviction sentie et raisonnée, le pouvoir de convaincre ceux des vôtres qui voudront vous garder près d'eux. Dans le chagrin que nous éprouverions s'ils remportaient, il y aurait sûrement pour nous du chagrin personnel (non de jalousie, comme l'enchaînement do ma phrase le ferait faussement croire, mais de cœur); mais c'est surtout pour vous que nous serions affligés. A moins toutefois que vous ne parvinssiez à nous démontrer, dans le parti pris, votre plus évident avantage; or celui dont je parle est bien difficile à recomposer. Adieu, Monsieur. Mon frère et ma sœur vous remercient de vos aimables paroles à leur égard. Quant à nous, c'est tout à fait votre faute s'il nous semble à présent que nous sommes séparés d'un ami de toujours; et cette faute, vous n'avez pas l'air de vouloir la réparer. (i M. Diodati m'écrit toutes sortes de douceurs à votre sujet : de ces choses comme nous les pensons et comme nous ne les disons pas. »
« Mardi, 20 septembre 1837.
« Cher ami, « Vous ne pouvez être plus impatient que nous ne le sommes. Mais vous avez Paris entier pour vous distraire de l'attente d'une réponse ; nous, au contraire, nous ne pensons qu'à cela.
« Il m'a fallu pousser jusqu'à ce soir pour avoir des
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nouvelles. L'affaire est en train. M. Espérandieu a fait, en son nom, la proposition au conseil d'instruction publique, dont il est membre. Ses collègues l'ont parfaitement accueillie. L'académie, consultée sur-le-champ et extraordinairement réunie, s'est empressée de donner son approbation . Le projet est alors revenu au conseil de l'instruction publique, qui a fait rapport au conseil d'Etat. M. Espérandieu en a été le rédacteur. Le conseil d'Etat va maintenant souverainement décider. Nous aurons, j'espère, la solution dans la huitaine. Je vous écrirai aussitôt.
« Vous avez à Lausanne et dans le canton beaucoup d'amis, qui remuent pour nous tout ce qu'ils ont de bras. M. Monnard, que j'avais averti, a écrit de Lucerne. Son collègue à la Diète, M. de la Harpe, conseiller d'Etat, en a fait autant. Mon beau-frère et moi expédions des missives tant et plus. Le conseil d'Etat passe pour être un peu récalcitrant en littérature moderne, mais nous disons: 77 n'osera !
« Tout cela est bien lent et vous ennuie beaucoup, si vous y pensez, mais nous n'avons pas de ministre de l'instruction publique compétent pour décider à lui seul des questions de cette espèce. Dans nos petites démocraties, la volonté qu'il faut faire agir est très complexe. 11 y a une académie, corps enseignant, à consulter, et la décision appartient à un conseil d'Etat composé de neuf membres. Quelque bonne volonté que nous y mettions, les délibérations, les communications, d'un corps à l'autre, les préavis à recueillir, prennent du temps. Voilà ce que vous fait dire mon ami Espérandieu, et en vérité il amis à cette affaire toute la célérité possible.
« J'apprends également ce soir que votre article a paru (i) ; c'est un à-propos. Le Nouvelliste vaudois va
(i) L'article sur "Vinet, à propos de la Chrestomalhie (Revue des Deux Mondes du i5 septembre 1837).