MONSIEUR LE CAPITAINE BARBOT
A Monsieur k Capitaine BAR BOT, commandant V artillerie de Vile d'OUron.
Paris, le samedi 26 décembre 1846.
J'avais d'abord résolu de ne rien répondre à votre dernière lettre, d'après laquelle je dois désormais voir en vous bien plutôt un véritable adversaire qu'un ancien disciple ou un ami futur. L'irrésolution de votre caractère, et le secret besoin de justifier systématiquement l'inertie sociale inspirée par vos intérêts ou vos préjugés, ne se bornent donc plus à annuler votre éminente et consciencieuse préparation mentale, en la faisant aboutir à un frivole fatalisme ou à un commode optimisme. Vous voilà, ce me semble, descendu maintenant jusqu'àla dernière desphilosophies, l'éclectisme, la doctrine des impuissants : vous ne tarderez pas, sans doute, à professer, avec M. Cousin, que la grande solution consiste aujourd'hui dans la neutralisation spontanée des systèmes les plus incompatibles, d'après leur simple juxtaposition continue. En présence d'un tel résultat, je n'ai plus qu'à gémir sur le second exemple décisif qui s'offre à ma vie solitaire d'un grand avortement intellectuel déterminé par l'insuflSsance morale.
Mais, dans notre nouvelle situation mutuelle, une pnriic importante de votre lettre exige de moi une réponse spéciale, au sujet d'une grave imputation que, malgré son absurdité notoire, je ne dois pas laisser passer inaperçue chez un esprit sérieux. Je ne sais, Monslcufj où vous pouvez avoir lu, soit dans mon ouvrage fondamental, soit dans mon Discours sur Tespriî positif (auquel vous paraissez faire allusion), que je me trouve obligé de soulever les passions des masses contre les flancs possédant la fortune, Cç prétendu appel aux pûssîom les plus antisociales, qui vous semble avec raison peu philosophique, est aussi contraire à mes convictions qu'à mon caractère. Quoique, dès ma première jeunesse, j'aie toujours été dévoué, comme j*espère le demeurer jusqu'au bout, à la vraie cause populaire, vous êtes le seul. Monsieur, qui m'ayez jamais accusé d'une démagogie qui m'est surtout antipathique en tant que compromettant ce grand but.
La principale sollicitude de la politique moderne, et l'objet essentiel de la révolution actuelle, me semblent devoir concerner les classes inférieures, dont rincorporation sociale constituera bientôt la suite nécessaire et Tindispensable complément de l'immense régénération commencée au moyen âge par l'entière abolition du servage. C'est le sentiment profond de cette destination vraiment sainte qui, à mes yeux, éleva la Convention très au-dessus de la Constituante, et rendit les Montagnards si supérieurs aux Girondins. Mais, tout en coopérant, à ma manière, à ce grand œuvre de notre siècle, j'ose dire que, sans aucun souci de ma popularité, j'ai toujours combattu avec soin.